Édouard Mongeron
De ce que j'avais vu et entendu pendant ma visite à Bernard, un point m'avait surtout frappé; voici lequel. En dehorsde ses émoluments, riionnéte employé avait su se ménager des ressources accessoires; il tirait parti de ses loisirs. Ce fait eut pour moi la portée d'une découverte. Pourquoi n'essayerais-je pas d'eu faire autant et d'accroître mon revenu par quelques occupations lucratives? Je supprimais ainsi bien des délais, j'avançais l'ijeure de mon bonheur. Cette pensée me donna du courage. Je résolus de me mettre en quête et de pousser les choses jusqu'au bout.
Quand je revis Bernard, le lendemain, ma première question lut celle-là. Je voulus savoir de lui comment il fallait s'y prendre pour trouver un surcroît de ira-
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vail, et, par conséquent, de salaire. Le commis d'ordre n'était pas très au courant de ces sortes de négociations; le hasard seul lui avait procuré les deux emplois auxquels il réservait ses soirées :
— Mongeron, rae dit-il, écoutez. Il n'y a qu'un homme ici qui puisse vous aider dans votre recherche. Adressez-vous à lui.
— Et cet homme? répliquai-je avec un accent qui marquait netteaîent l'inierrogation.
— Beile demande, dit le commis d'ordre, c'est Fi cdéric. Trouvez-en un aulre qui sache comme lui ce qui se faii, ce qui se prépare! Je parie que dans les vingi-qualre heures il vous arrange votre affaire.
— Vous croyez? répondis-je d'un ton qui trahissait quelques doutes.
— Frédéric! poursuivit Bernard avec chaleur. Vous ne le connaissez donc pas; c'est un garçon qui est partout. Figurez- vous, Mongeron, que huit jours avant la dernièie crise ministérielle, il savait comment les choses se passeraient. Personne n'est au courant comme lui; allez le voir.
Bernard, avec son bon sens exquis et son calme inébranlab'e, était cependant une nature disposée à l'admiration. Autant il s'efl'açait lui-même volontiers, autant il aimait à faire valoir les autres. Il voyait partout des aigles et des soleils. Je connaissais cette disposition d'esprit et faisais subir un rabais considérable à l'importance qu'il attribuait à Frédéric. Cependant comme une démarche ne pouvait avoir qu'un toi i, celui de rester inutile, je résolus d'aller pressentir notre ancien camarade le jour même et à l'heure du déjeuner.
On a vu comment Frédéric comprenait les devoirs
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de remp'oyé; l'âge et l'avan cernent avaient changé peu de chose à son système. Il continuait à dire que l'Etat paye trop peu ses serviteurs pour que ceux-ci soient tenus de lui consacrer la somme entière de leur intelligence, et qu'il en est de ce marché comme de tous les marchés du monde où l'on ne doit donner qu'en raison de ce que l'on reçoit. Appuyé sur cette théorie, Frédéric prenait sa besogne fort à l'aise et ne nourrissait qu'une crainte, celle de dépasser la mesure de ses obligations. Cependant, sa carrière n'en souffrait pas; il savait par quels moyens on supplée au zèle et faisait rapidement son chemin. Pour le moment, il occupait dans l'une des grandes caisses du Trésor une position à laquelle étaient attachés de beaux émoluments.
C'est dans ce local que je Tallai rejoindre, à l'heure où l'usage accorde quelque liberté aux serfs administratifs, il était dit que nos grandes rencontres avec Frédéric se mélangeraient d'incidents gastronomiques. Je le surpris la fourchette en main, et discutant les mérites d'un haricot de mouton qui formait la base du déjeuner commun à tous les membres de son bureau. A ma vue, il se leva, me serra la main et insista pour que j'acceptasse les fonctions de convive. Je m'en défendis et me bornai à celles de spectateur. Ceci réglé, il en revint à sa thèse :
— Prosper, disait-il, je le répète qu'il manque quelque chose à cet entremets. Ci ois-moi, mon vieux. Maintenant te dire quoi? je l'ignore.
Celui à qui Frédéric s'adressait était un gros homme, porteur d'une bonne ligure,etdontuneservîeite, nouée en forme de labl.ei-, trahissait les ailributions. Un taleul spécial l'avail élevé au grade de cordon bleu de
la communauté. Au lieu de s'adresser au fournisseur privilégié du ministère, le bureau avait trouvé un avantage réel à défrayer ses besoins à l'aide d'un fonds etd'une cuisine constitués à l'état collectif*. Or, Prosper était le pivot de cette combinaison. C'est son œuvre que Frédéric attaquait ce jour-là et que l'auteur essayait de défendre :
— Non, mon gros, disait le critique, ne l'obstiné pas. Tu sais qu'à l'occasion je m'élève à ton égard jusqu'à l'enthousiasme. Pétrone n'a pas prodigué au banquet de Trimalcion des épithètes plus flatteuses que celles dontj'ai combléles objets que tu as réussis. Plus d'une fois je l'ai comparé aux chefs les plus célèbres de l'antiquité, notamment à l'inventeur de la sauce au gratin, Apicius. Que te faut-il de plus? N'ai-je pas prouvé que je te rendais justice? L'autre jour encore, tu nous as livré un veau à la bourgeoise qui me semblait être la dernière expression de l'an. Me suis-je refusé à le reconnaître? Non. Eh bien! qu'il me soit permis de diie que ce haricot de mouton est incomplet el qu'il n'ajoute rien à ta gloire.
Prosper ne passait pas facilement condamnation sur ses titres d'artiste : aussi fit-il quelque résistance. Il voulut savoir en quoi péchait l'article qui encourait la censure de ses clients et demanda d'une manière formelle que l'on précisât l'accusation.
— Ce qu'il y manque, s'écria Frédéric, poussé à bout, je vais te le dire, Prosper; mais n'en abuse pas. Il y manque deux feuilles de laurier et une tète de girolle. Avec ces deux ingrédients lu allais aux nues. Vois à quoi lient le succès!
" Le fait est liisloritjue; il faut ajouter que cet abus n'existe i)lu9 aujourd'hui.
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Cette plaisanterie termina le déjeuner, el les employés regagnèrent leurs places respectives. Néanmoins ils furent plus d'une fois encore détournés de leurs travaux par les incartades de Frédéric. L'une des prétentions de ce brillant employé était de se tenir au courant des fluctuations politiques, et de s'aider pour cette élude des mouvements extérieurs de l'hôtel du ministre. Une voiture accostait-elle le perron? Frédéric voulait d'abord savoir qui en descendait; puis il cherchait à lire sur les physionomies le motif qui amenait les visiteurs. Le moindre incident lui fournissait matière à des conclusions formidables : pour un rien, il bouleversait le cabinet et changeait la face de l'Europe. Si le ministre sortait un jour à pied, c'était le présage d'une crise; s'il y avait conseil, c'était une rupture avec le continent. Chaque détail amenait un pronostic, chaque observation un augure. Un huissier afl'airé, une toilette en défaut, les allées et les venues, tout servait d'aliment à cette curiosité savante qui concluait de l'aspect des cours à l'état des cœurs, et jugeait les grands intérêts de l'Etat sur la circulation des équipages.
A peine les collègues de Frédéric venaient-ils de reprendre la suite de leurs additions que la pièce retentit des éclats de sa voix.
— Encore le coupé de l'ambassadeur d'Angleterre! s'écria-t-il. Prosper, que te disais-je hier? Albion nous force la main; c'est évident. Voici la troisième fois depuis huit jours que ce diplomate vient frapper à la porte du ministre. Qu'en inférer, sinon que la combinaison actuelle ne durera pas?
Pendant toutes ces diversions, je n'avais pu encore expliquer à Frédéric le motif qui m'amenait. Au mo-
ment où je croyais le ienir, il me glissait des mains et allait vérifier ce qui se passait au deliors. Enfin, il s'assit, et j'abordai la question.
— Mon clier collègue, lui dis-je, pardon si je vous dérobe quelques minutes : je viens...
J'en étais là quand un bruit sec retentit sur la planche du guichet qui surmontait le bureau de Frédéric. L'heure de son travail arrivait; nous louchions à une fin de mois et il était le caissier spécial de tous les inspecteurs de France et de Navarre. Rien aujourd'hui ne rappelle cette organisation que le temps a emportée. L'art de l'inspection n'avait pas pris l'essor que lui ont imprimé tant d'hommes éminents et de noms glorieux. Celait une institution au berceau; il est vrai qu'elle donnait des promesses. On inspectait déjà beaucoup; on aspirait à inspecter plus encore. Tout taisait augurer de l'avenir et présageait un beau mouvement.
Frédéric, à l'appel du dehors, ouvrit son guichet el reconnut à qui il avait aûàire. L'émargement eut lieu avec toutes les formalités qui accompagnent celle opération. Quand elle fut terminée :
— Quel est ce monsieur? lui disje.
— L'inspecteur particulier des champignons, me répondit-il, expiessément chargé de surveiller cette classe dangereuse de la végétation. Homme précieux, mon cher, et qu'on ne saurait porter trop haut! Il s'agit, avant tout, dans une culture quelconque, de séparer l'élément sain de rélémeni vénéneux, autrement la contagion s'en mêle et les mauvaises natures corrompent les bonnes. De là des inspecteurs chargés d'opérer ce classement. (3n vient d'ailleurs de(iécouvrir uu procédé qui simplifie étrangement leur tache.
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Il se présente, je suppose, uncbampignon raalsainet qui se met en révolte avec la société, à rinsiaiit on s'en empare et on le place sous le séquestre le plus absolu. C'est tout bénéOce. Premier bénéfice : il a le temps de faire ses réflexions et de s'améliorer si le cœur lui en dii. Second bénéûce : il n'en détériorera pas d'autres. Troisième bénéOce : on n'est plus exposé à le rencontrer au coin du bois oii il a longtemps distillé ses poisons. Vous le voyez, mon cher, la recette est expéditive, efficace. Les classes dangereuses de la végétation n'ont qu'à bien se tenir; séquestrées et inspectées, il faudra nécessairement qu'elles capitulent.
La tirade était achevée, et j'avais lieu de croire qu'il me serait enfin permis de placer un nio!, lorsque sur un nouveau roulement de voiture, Frédéric s'élança du côté de la croisée.
— Vile, Prosper, s'écria-t-il, en portant encore une fois le trouble parmi ses collègues, vile ici, mon gros. Je veux absolument que tu assistes à ce spectacle. La femme du ministre qui sort en chàle six quarts et des marabouts au chapeau. Tenue de rigueur et l'air mélancolique. En suite, vois donc, l'équipage des grands jours, le cocherin/toc/a" le chasseur en tra la la! Que te disais-je, il n'y a pas seulement deux semaines? nous sommes à la veille de grands événements; nous addiiionnotis sur le cratère d'un Vésuve. Parions cent cinquante louis, Prosper, que le ministre est en disgrâce et que son épouse va se jeter aux pieds du roi. Allons, voilà que le carrosse s'ébranle. Bonne chance, madame la comtesse, et ne m'oubliez pas auprès de Sa Majesté.
Un avantage qu'offrait la conversation de Frédéric ,
c'est qu'on n'était pas obligé de lui répondre. L'orateur suffisait à tout et se passait volontiers d'interlocuteur. De cette façon, il avait beaucoup pius de temps p^tir exposer ses propres idées et leur donner des développements dontelles étaient susceptibles. Au milieu de ce flux de paroles, Prosper continuait, tant bien que mal, ses additions, tandis que les autres employés poussaient les choses jusqu'à la révolte.
— Silence, disait-on.
— On ne peut avoir dix minutes de repos, s'écriait une auire voix. Au diable le bavard!
Ces symptômes d'insurrection ne troublaient pas Frédéric, n'altéraient pas sa sérénité. Il restait sur son terrain en homme qui sent sa force et ne relève que de sa propre opinion. Les murmures venaient se briser à ses oreilles comme le flot sur les rochers du rivage.
Cependant j'étais toujours là, en quêle d'un momen t propice et résolu à saisir l'occasion aux cheveux. Frédéric venait de se rasseoir : je le pris par l'un des revers de son habit afin de m'assurer de son attention et de l'entretenir de l'objet de ma visite :
— Mon camarade, dis-je en abrégeant les préambules, je viens pour vous prier...
A l'insianr, un deuxième coup retentit sur la planche du guichet, et mon homme se dégagea de mes mains pour l'aller ouvrir derechef. C'était en core un inspecteur; il fallut l'expédier, recevoir sa signature et lui donner en échange un mandat sur le caissier central.
— Celui-ci, me dit Frédéric en se rasseyant, est l'inspecteur des lanternes du royaume. Une fonction essentielle, mon cher, et qui appartient à notre épo-
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qw. Avant nous, il existait des lumières en France; mais on ne se rendait pas compte de la manière dont elles s'y répandaient. L'inspection des lanternes y a pourvu; elle ne tolère que des lumières de la même force, du même éclat, des lumières conforines au modèle que nous lui fournissons. Malheur à qui voudrait éclairer autrement le pays! L'inspection en ferait justice.C'est l'honneur et le but de l'institution; il est vrai que nous y mettons le prix.
11 était dit que je ne parviendrais pas à placer un mot, car à peine Frédéric achevait-il sa phrase, qu'un appel se fit encore entendre du côté du guichet.
— Ah çà! lui dis-je, c'est à n'en plus finir.
Et je fis le geste de quitter mon siège afin de laisser la place libre aux importuns. Frédéric me retint par le bras.
— Un peu de patience, me dit-il; je vais les expédier et je suis à vous.
C'était un troisième inspecteur qui se présentait pour accomplir le devoir si doux de l'émargement. Frédéric mit son aftaire en règle :
— L'inspecteur de tous les musées do province, me dit-il quand il eut refermé le guichet, un connaisseur de premier mérite. Personne ne se doutait des richesses que renferme la France en objets d'art; seul il est parvenu à les mettre en relief. Il a déjà découvert soixante Raphaël, cent Primatice, deux cents Poussin et je ne sais combien de Véronèse enfouis dans des villes obscures, dans des musées perdus. Qui se serait douté de cela? Tenez, un seul exemple, et qui ne remonte pas bien loin. Il y a quatre mois, rinspecteur se trouvait dans une petite ville ducomtat Venaissin, àCucuroD, je vous demande grâce pour le mot, ce
n'est pas moi qui l'invente. Au sein de ce bourg, si singulièrement nommé, noire inspecteur s'en va par un pur hasard visiter l'église principale, et dans un coin de la nef, sous le jour le pius odieux, au milieu d'une enveloppe immonde de toiles daraignée, que découvre-t-il? UneViergedu Coi rége, originale, mon cher, tout ce qu'il y a de plus original. Un trésor enfoui! Ce que c'est que l'éclat et la gloire! Supprimez l'inspection, et ce Corrége restait éternellement méconnu. Aujourd'hui du moins, Cucuron sait ce (ju'il possède.
Celte digression nous avait conduits loin, et un peu d'impatience se peignait sur ivA physionomie; aussi Frédéric crut-il devoir faire un pas vers moi :
— Ah çà! me dit-il, Mongeron, arrivons maintenant à ce qui vous touche, et voyons en quoi je puis vous être utile. Nous voici libres, parlez.
— Il s'agit de peu de chose, lui répondis-je; je voudrais seulement savoir
L'infernal guichet lit encore entendre un averiisseinent sonore; c'était à se désespérer. Cette fois, Frédéric se montra tout aussi contrarié que moi et voulut |)asser outre.
— Parlez, Mongeron, me dit-il, on attendra.
— Je voudrais savoir, coniinuai-je, si vous pourriez
Malgré toute ma bonne volonté, je ne me sentis pas la force d'aller plus loin. Le personnage qui assiégeait le guichet exécutait sur les panneaux un rouli'menl dont la précision annonçait une oreille exercée et des connaissances rythmiques de premier ordre. C'était cadencé avec art et conduit avec une énergie croissante. Frédéric se leva :
— Je parie, s'écria-t-il, que c'est l'inspecteur des écoles de musique du royaume.
II ne se trompait pas; cette main savante ne pouvait appartenir qu'à un artiste de ce rang, et sa manière de s'annoncer témoignait en faveur de son importance. Frédéric s'wécuta, il délivra à ce personnage Je mandat mensuel après avoir échangé avec lui quelques mots aflectueux :
— Voi!à un homme, me dit-il, après l'avoir congédié, sans lequel la France serait livrée à l'anarchie des sons et des méthodes. Qu'avait voulu l'empire? constituer dans le pays une puissante unité. Tout devait partir de Paiis qui est le cerveau du royaume, pour se répandre dans les départements, qui en sont les membres. Il y avait là un principe unique et une vie uniforme. La capitale donnait l'impulsion, la province la recevait. Eh bien! mon cher, dans cette admirable organisation, il existait une lacune, et pourquoi cela? faute d'une inspection. On remarquait que les écoles de musique ne chantaient pas toutes dans la même clé. Il y avait aussi des nuances dans la valeur des notes, dans leur émission, dans la manière de les lancer et de les soutenir. Les uns cultivaient les sons de tête, d'autres, les sons de poitrine. Partout du désordre et une licence dont vous n'avez pas la moindre idée. Ainsi, le fa de la Normandie était bien au-dessous du fa de la Lorraine; et pour le mi bémol, il y avait autant d'intonations que de provinces. On avait le i/jibémol gascon, le ?/ii bémol picard, ^ enfin une vraie Babel, une contusion aflligeante. C'est dans cet éiat que notre inspecteur a trouvé les écoles de musique du royaume; il fallait du génie pour les mettre d'accord, il en a eu. Son premier
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travail a été de créer ce qu'il appelle la gramme normale et de l'imposer à toutes les voix placées sous sa surveillance. On ne peut plus chanter aujourd'hui que par saméthode; prix : 10 francs le cahier. Il vend aussi des solfèges et jusqu'à des bâtons de musique de son invention. La passion de l'unité le dévore; il la porte jusque dans ces détails. Voyez pourtant, mon cher, à quoi tient l'harmonie générale ? A. une inspection. Il est vrai qu'il faut aussi ajouter : Quelle inspection!
La manie du développement emportait si loin mon interlocuteur, que je n'osais plus me promettre de parvenir à mon but, et d'avoir avec lui quelques minutes d'entretien suivi. Entre les soins qu'exigeait le passage des inspecteurs et les éclaircissements qu'il se croyait obligé de me fournir, il ne s'écoulaitjamais un temps suffisant pour que je pusse achever mon explication. Aussi, m'étais-je à peu près résigné et avais-je fini par assister à cette exhibition d'inspecteurs comme à un spectacle.
'__ Ah çà! (lis-je à Frédéric au moment où il venait d'expédier le cinquième, voilà bien des inspecteurs qui se succèdent; la série en est-elle longue encore? — Nous ne sommes qu'au début, mon cher. Voyez que de noms! ajouta-t-il en me montrant une immense liste. D'abord l'inspecteur des cours d'eau du royaume, tâche délicate et laborieuse. Il s'agit de constituer l'unité des fleuves comme nous avons 0 constitué l'unité de la musique. Tout en France doit avoir ce caiactcre d'unité. La (iaronne doit couler d'après le même procédé que le I\hône, la Loire sous la même loi que la Marne. Il y a encore des rivières rebelles, mais on les domptera. Nous avons ensuite
Hnspecteur des baras : celui-ci veille à l'unité des chevaux et des juments poul nières. L'inspecteur des tabacs qui nous garantit l'uniié des cigares et des poudres à priser. L'inspecteur des écoles inférieures qui préserve l'unité des abécédaires, l'iuspecieur aux vivres qui préside à l'unité du pain de la troupe. Toujours, Mongeron, des sacriOces à l'unité. Partout des services qui ne vivent que par l'inspection et qui s'en iraient à l'aventure, si ce n'était le frein de cette institution salutaire. Inspecteur des enfants, inspecteur des vieillards, inspecteur des insensés, inspecteur des infirmes; voilà pour les personnes. Inspecteur des trottoirs, inspecteur des réverbères, inspecteur des boissons, inspecteur des pierres druidiques; voilà pour les choses. Avant peu, rien ne se créera sans qu'on ne crée un inspecteur à côté,
— Cela fait beaucoup d'inspecteurs, dis-je avec une certaine retenue.
— Que dis-je, un inspecteur? reprit Frédéric, c'est Tenfance de l'art. Si Dieu nous prête vie, Mongeron, l'inspecteur ne suffira plus aux besoins des sociétés modernes. Il faudra y ajouter, comme un complément nécessaire, le surinspecteur, le sousinspecteur et le contre-inspecteur. Tout objet sera surinspecté, sous-inspecté et contreinspecté. C'est la marche irrésistible des choses. Voviz-vous d'avance, Mongeron, les merveilles qui doivent résulter de ce bel ensemble' d'inspection , de surinspeciion , de sous-inspection, et de contre-inspection? Je m'enivre de celte idée, et je suis ob'igé de convenir, à Thonneurde mon temps, que l'antiquité n'ar'en fait, rien imaginé de pareil. Aussi n'avait-on jamais obtenu la grande, la majestueuse unité à laquelle nous pré-
tendons, et qui sera notre titre dans le cours dus siècles. Mongeron, retenez bien ceci. Je vous le donne pour un axiome que le temps jusiifiera : S'il doit jamais exister sous le ciel une société parfaite , à coup sûr ce sera celle qui aura porté le plus loin les bienfaits de Tinspection, et qui aura su raujener dans son giron toutes les existences qui s'y dérobent.
— Mais il me semble, dis-je humblement, que cela va déjà (l'un assez boa train.
— C'est encore trop terre à terre, mon cher, poursuivit Frédéric, et point assez systématique. Il faut arriver à ceci que la moitié de !a France inspecte l'autre moitié. On falsitie le pain; pourquoi? Faute (rin>pecieurs. On falsiOe le vin, on met du coton dans la laine, on altère les substances nécessaires à la vie de Thomme, celles qui ont des vertus efficaces et salutaires, on triche sur les mémoires d'avoué, d'huissier, de médecin, ou change les bourses de commerce en coupe -gorge, on pratique l'usure cffrontéinent, on spécule sur la santé de l'adulte, sur lesforcesderenfani,surledénûmentde la femme, on laisse les générations s'en aller vers l'abrutissement et la débauche; tout cela faute d'inspecteurs. 11 faut des inspecteurs pour surveiller le manufacturier, des inspecteurs pour surveiller le débitant, des inspecteurs pour garantir la qualité des choses, des inspecteurs pour en fi.ver les prix. Il faut que l'économie morale de la nation soit inspectée en même temps que son économie matérielle. Autrement il y aura encore des abus, des fraudes, que dis-je? des crimes. La bonne Un et la vertu, mon cher, ne descendront sur la terre que sous la forme de l'inspection, avec le
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glaive de justice à la main, et portant au front l'auréole administrative.
Un nouvel appel interrompit celte théorie et ramena l'orateur vers des devoirs moins spéculatifs; ce fut encore l'affaire de quelques minutes.
— Quel est celui-ci? lui demandai-je.
— Vous m'embarrassez, Mongeron, me répondit Frédéric. Tout ce que je sais, c'est qu'il émarge beaucoup plus que les autres. Quant à ses fonctions, elles sont peu délinies, et au fond cela m'importe peu. Tenez, mon cher, ajouta-t-il d'une voix plus mystérieuse, je crois que cet inspecteur a une tâche générale et un rôle de supré.natie. Ce'a se voit à l'argent qu'on lui donne. Probablement il aura été changé d'inspecier tous ses collègues.
— Peste! m'écriai-je, voilà un homme bien occupé!
Il, le vaudeville dans radministratioD.
Quand Frédéric en eut fini avec ses inspecteurs et qu'il se fut assuré du retour de la femme du ministre, il trouva enfin un moment à me donner. Je lui exposai hrièveuient roi)jet de ma démarche et l'mtention où j'étais de chercher, à côté de mon emploi, une occupation accessoire. A pe'ne eus-je laissé échapper ce mot, qu'il reprit la parole :
— Mongeron, me dit-il, vous arrivez vingt-quatre heures trop tard; hier encore j'avais en main une place de seconde clarinette au théâtre de la Gaieté. C'est Prosper qui l'a eue. Une jolie position, parbleu! Quatre cents francs et des égards. Demandez à Prosper.
Ces mots me suffirent; je compris de quel genre d'emplois Frédéric pouvait disposer et renonçai à pousser les instances plus loin.
Cependant l'idée d'accroître mon revenu ne m'abandonnait pas; elle était inséparable de mes plans de bonheur domestique. Je frappai à une foule déportes et n'y trouvai que des refus ou des embûches. J'étais devenu un lecteur assidu des affiches et des annonces, un client attentif des propositions qui y trouvent place. Quand j'y découvrais un emploi, un poste de confiance, sur-le-champ j'allais aux enquêtes, craignantd'arrîver trop tard et d'être devancé. Le seul résultat que j'obtins de ces courses multipliées, ce Hit de grever mon, budget d'un supplément de chaussures.
Dieu sait dans quels pièges je faillis tomber! Un jour il s'agissait d'une place de mille écus généreusement oHerte par une compagnie tontinière. J'y cours; lien de plus beau, déplus séduisant. Trois heures de travail à mon choix, dans mes moments perdus. Seulement, comme il y a des fonds à manier, on exige une garantie, la garantie imposée à tout comptable, un cautionnement de 4,000 francs. Ce n'était rien d'excessif, surtout en présence des avantages attachés à la position. J'allais en parler à ma tante et engager peutêtre ma famille dans la voie onéreuse des emprunts, lorsque la compagnie tomba brusquement en déconfiture. Quelle leçon! Je me promis d'en profiter et de n'engager désormais que mon temps au service des entreprises.
Dans une autre occasion, j'allai plus loin. En parcourant les mille prospectus dont Paris est inondé, je découvris une demande d'employés pour une compagnie d'assurances contre les bris et fractures de nicm-
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bres auxquels donne lieu la circulation des rues. Dans l'intérêt des citoyens, susceptibles d'être estropiés, la compagnie garantissait à ses souscripteurs, moyennant une faible prime, l'intégrité de leurs personnes, s'engageant, en cas d'avarie, à en payer le montant à dire d'experts, et à raison de tant pour une jambe, tant pour un bras, tant pour une luxation, tant pour une foulure. Si l'un des assurés venait à périr par suite d'accident de circulation, on évaluait le mort qui était remboursé à sa famille. Certes, il y avait là des avantages assez marqués pour que les listes d'assurances se couvrissent de signatures. La compagnie prenait comme point de départ le chiflre d'un million d'àmes, et fixait la prime à 3 fr., afin de la mettre à la portée de toutes les bourses. Eile s'appuyait ainsi sur trois millions de recettes, tandis que les calculs les plus désastreux ne portaient pas à plus de cent mille écus la valeur des membres qui se brisent annuellement dans Paris. Quelle mai ge considérable! Encore la compagnie entendait-elle se substituer aux droits des estropiés vis-à-vis des auteurs du dommage, de sorte qu'elle se tiouvait dans le cas de toucher en indemnités judiciaires au delà des sommes qu'elle aurait déboursées en réparations de sinistres.
On le voit, rien ne manquait à cette ingénieuse combinaison, ni l'amorce pour l'assuré, ni l'attrait du dividende pour l'actionnaire. Je crus y découvrir des conditions viables, et mis ma plume au service des administrateurs. J'expédiais des circulaires de sept à neuf heures du soir, et, en retour, on devait me compter cinquante francs par mois. A la première échéance, je me présentai à la caisse, croyant y retrouver les habitudes de ponctualité du trésor public. Mélancolique
et morne îocal, idéal du vifieetdela solitude! A peine fus-je entré que je pressentis un piège. Evidemment l'entreprise avait plus de cartons que d'argent et plus d'employés que de ressources. J'exposai ma demande à une ombre de caissier qu'on avaii logé dans une niche obscure, où il sonjmeillait tout le long du jour. Quand il eut vérifié mes liiies, il sortit gravement de son poUefenille un chifion de papier, qu'il me lem't avec une cetlaine majesté. Déiision! c'était un coupon des acioos de la société. V(»il;i (le quelle monnaie on enienc'aii paver mes services. Dès ce jour même, il y eut divorce enli'e moi et l'eniteprise; je lui retirai l'appui de ma taHigraphie.
Ainsi je ii'abou'issais à l'ien et m'ogiioiS sur place. Les mois s^écon'aient sans apporiei- de changement à ma sitnai'on. On eût dit qu'un génie mal aisaoi se meiiail à la navet se de loi^s mes desseins et m'accablait sons le poids ô\]ne perpéiuelle ironie. J'avi'îs faii des démaiches dans Tintérél de mon avancement; elles n'avaieni pas réuss». Quelques ))rome.^sesei beaucoup de paroles évasives, voilà on j'en éJais. Les insl'ii'nenis que j'empioxais semblaient se briser entre mes mains ou y perdre nne panie de lec' vertu. Peu à peu l'ameriume et le désespoir envahissaieni mon cœur; je sema's l'aveuM' m'échapper et le lei raio se dérober sons mol.
Un jour que j'en éia'S arrivé au dernier degré du découriigempiii, mon chef de bureau me fit prier (le passeur dans son cabinet. J'ai dit ce qu'était ce supérieur et raconté les détails de notre première entrevue. Depuis ce moment, je n'avais eu avec lui que des rapports fugitifs et seulement ponr ce qui concernait lesorvire. Parfois même j'avais cru m'apercevoir qu'il
était assez mal disposé à mon égard et j'attribuais à celte froideur une partie des mécomptes que j'essayais dans ma carrière.
Cet ordre inopiné me surprit; je ne sus ce qu'il fallait y voir : ou un retour à de meilleurs sentîments, ou une nouvelle disgrâce. On sait combien j'ai la tête ardente et prompte aux conjectures! Dans le seul trajet d'un corridor, j'eus le temps de me lancer, comme à l'ordinaire, dans les espaces, et de faire et défaire mille combinaisons.
L'accueil que je reçus de mon chef ne fut pas d'abord de naïuie à éclaircir mes doutes. Ji régnait dans ses manières et sur son visage un air mystérieux qui ne lui était pas habituel. A peine eus-je été introduit qu'il appela son garçon de bureau :
— Michel, lui dit-il, vous ne laisserez entrer personne. Je suis en affaires de service, en affaires pressantes, entendez-vous? el cela, pour tout le monde.
Le garçon fit un geste pour lémoigoerqu'il comprenait le sens de la consigne, salua profondément et sortit. Alors mon chef se retourna vers moi, et m'adressant un gracieux sourire :
— Monsieur Mon§eron,me diî-il, à partir d'aujourd'hui vous ne quitterez pas mon cabinet : j'ai à vous donner un travail de confiance.
Je crus mon heure arrivée. Au bout d'une semblable ouverture, devait, à mon sens, se trouver une épreuve décisive pour mon avenir. Qui le sait? peut-être mon chef allait-il me confier la rédaction de que'que rapport, de quelque exposé des motifs, enfin Tune de ces besognes solennelles qu'ordinairement les supérieurs se réservent et ne délèguent à personne. Je ne comprenais pas d'où pouvait me venir un tel honneur;
mais je me promettais bien de ne pas rester en dessous de ma tâche, si haute qu'elle fût. Je me recueil- Jais déjà, j'invoquais toutes les puissances de mon style, en me recommandant d'avance au dieu de l'idiome officiel et aux muses de la période administrative.
Mon illusion ne fut pas longue. Sur une table, disposée près de son bureau, mon chef me fit voir un ample cahier de papier blanc, de l'encre et une plume, enfin l'arsenal complet de l'expéditionnaire, puis modérant à dessein l'essor de sa voix ;
— Monsieur Mongeron, me dit-il, peut-on compter sur votre discrétion; le peut-on, mais, là, d'une manière complète?
Je me répandis en protestations; il vil bien qu'il avait afl'aire à un garçon loyal, et continua avec une certaine aflectation de dignité :
— Ecoutez, mon jeune collaborateur, je vais vous faire un aveu. J'ai par-ci par-là quelques affaires avec les théâtres, celui de la rue de Chartres, notamment. On m'y joue sous le nom de Saint-Léon, un nom de guerre. Maintenant il s'agit de mettre au net un vaudeville que je lui destine, et que le comité doit entendre demain. Vous voyez que le temps presse; j'ai songé à vous comme à la plume la plus brillante ei la plus rapide du bureau.
— Je m'efforcerai, monsieur, de justifier votre confiance, répondis-jc de l'air d'un homme qui veut plaire à tout prix.
J'avais compris l'avantage de la position; je tenais mon supérieur par l'une de ses faiblesses. Saint- Léon me livrait le chef du bureau. Après ce service de confiance, la distance s'effaçait entre nous pour faire place
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h des relations plus familières. Celait un premier échelon d'assuré vers l'avancement et les gratifications annuelles. D'un coup d'œil, j'entrevis cela pendant que je disposais autour de moi ce qu'il me fallait pour écrire.
Mon chef tira son œuvre de l'un des cartons officiels où elle reposait en feuillets épars. Le carton portait pour intitulé : Affaires urgentes, et l'enfant de la Muse avait dû y respirer à grands flots le parfum des circulaires. On voyait d'ailleurs, que c'était un produit des loisirs du bureau. Le papier sur lequel l'ouvrage était écrit, montrait à chaque tête l'empreinte de son origine. Le gouvernement avait ainsi fourni son contingent de collaboration; je doute pourtant qu'il soit entré en partage dans les droits d'auteur.
Mon chef ne me livra pas le manuscrit entier; il se contenta de me le donner feuillet par feuillet, après avoir revu et retouché les parties qui lui paraissaient susceptibles d'amélioration. Nous formions ainsi un tableau d'où se détachait une pensée morale, celle delà tolérance de l'Etat en matière de service. J'étais accoudé sur ma table, la plume en arrêt, et prêt à faire passer dansmacou'ée un prestige égal à celui de mes rêves d'avenir. Saint-Léon (qu'il me soit permis de m'aflfranchir des formules du respect pour le désigner sous son nom de guerre) Saint-Léon avait rassemblé autour de lui deux ou trois petites brosses, un peigne à favoris, cinq ou six cure-dents, un miroir de poche, enfin le mobilier portatif qui lui servait à corriger, pendant son séjour dans les bureaux, les oublis ouïes erreurs de sa toilette. Pendant tout le cours de notre longue séance, il ne cessa pas de se porter au secours
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(le quelque détail : ianiôt les cbeveu';, tantôt les favoris, puis les sourcils, lesdenrs, les oreilles, les ongles. Ces soins personnels étaient si bien dans seshabiitides, qu'ils ne reuipêcbaient pas de se livrer à la 1 ecberebe d'une limo, au perfectionnemenl d'un couplet. Cuaime César, il se pariageaii sans s'amoiudrir, et ne perdait licii poi'r se pi odiguer.
Je commençai ma copie; c'était un vaudeville dans Je goût de l'époque, à cinq acteurs, tout ce qu'on peut imaginer de plus uni et de plus innocent. Un banquie*', sa femme, et sa fille, un aimable neveu, un fu. turde prov.nce. puis un médecin brocbant sur le tout, personnage épisodique. Le liire m'est resté dans la métiioire : La dernière ressource cCiiae Femme, En reaioniani un peu baut dans le répejtoire du Vaudeville, on retrouverait les traces de ce météore cbantani. Son sillonne lut pas très-lucnineuç; cependant il eut vingt jours d'affirbe, ce qui, pour ces corps follets, est presque de la gloire.
J'ai parlé de l'innocence de l'intrigue; qu'on en juge. L'épouse du banquier a, poui gouverner son n>a/i, un moyen souverain, les crises de nerfs; c'est ce que Saint-Léon appelait la dernière ressource des fciumes. Or, il est grand temps, lorsque la toile se lève, d'eniployer celte ressource. Le banquier veut marier sa fille à un industriel de Rouen, M. Thomas, nom assez généralement porté par les êtres ridicules. La jeune fille aime son cousin; il va sans dire que c'est un Aribur; qui dit moiiel adoré, dit Arthur. On pressent la complication. Les amants se défendent comme c'est leur droit; mais le ban(juier reste inllexible, Thomas est licbe, Aribur n'a lien; la fortune n'en fait jamais d'autres. Ce serait déjà un motif décisif pour
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le banquier, et sa femme, qui doit le connaître, en parle ainsi au.\ jeunes atnoureus.
Ai»". Av temps lœureut de la c^-evalerie.
Daos cet hyoïeo fji'i tous irois nous locinmeate,
MoQ c'oei' époux, je le .lu^e d'ici.
A vu (i'3hot(« ceût mille fcaocs de rente :
D'un viai baoquie»-, c'est le pi-emier souci.
l£Oorez-vons que le siècle où nous sommes
De ioiûe choce a su Irouvei- le cours?
Au poids de i of on veut peser les l'ommes,
ELles meilleurs soBt aloi'sles plus lourds. {Bis.)
A mesure que je meilaîs ces vers au net, il m'était facile de recoDua'He, à leur faciii'e, une 'uuse que le vaudeville avait bercée au sou de ses grelo's. Le siècle où vous sommes, ar» ivanî à point pour » imer avec les /tom/«e5;,caracléri>ail surloul une élude particulière des ressources de la langue. Cependant cette force ne m'iniimidait pas; il mesembla-ique je pourrais m'v élever.
-Nous en étions là quand la porte s'entr'ouvritdoucemenl et laissa passer la tète effarée du garçon de bureau. Mo» chef, qui courait en ce moment à la recherche du couplet Gnal, ne put se défendre d'uQ mouvement d'impatience ;
— Qu'est-ce, Michel, dit-il, vous oubliez donc vos
consignes?
— Maisnon, monsieur, répliqua le subordonné, en éteignant le son de sa voix.
— Eh bien! alors, poursuivit Saint-Léon; pourquoi venez-vous nous iléranger?
Le garçon, voyant qu'il ne pouvait pas se faire
comprendre à dislance, s'était décidé à se rapprocher du bureau.
— Monsieur, dit-il, c'est qu'il y a là un député; vous savez, celui pour qui votre porte est toujours ouverte, M. ***.
— Diable! s'écria Saint-Léon, M. ***? mon protecteur, un homme influent!
Ces mots lui étaient échappés malgré ma présence, tant son premier embarras fut vif et spontané. Il trouvait un danger égal à admettre ce visiteur ou à réconduire. Enfin il prit son parti.
— Michel, dit-il, allez présenter à M. *** mes trèshumbles excuses, et dites-lui que je suis en conférence avec M. le directeur général.
Le garçon de bureau sortit et alla remplir cette mission délicate.
Pendant ce temps, j'avais continué ma copie, et je connaissais le principalnœud de l'intrigue. Il se trouve que le banquier avait été indignement calomnié. Il lient à l'argent, cela est vrai; quel banquier n'y tient pas? Mais il lient encore plus à sa parole. Le père Thomas, au lit de mon, lui a fait promettre de donner sa fille au fils Thomas. Moyen ingénieux autant qu'usé. Il serait dillicile d'évaluer le nombre des lits de mort qui ont ainsi joué un rôle sur le théâtre. Quand vous y apercevez un obstacle insurmontable, un empêchement diiimant, dites: Il y a un lit de mort là-dessous. Bref, la fille du banquier sera madame Thomas, si sa mère n'imac^ine pas une crise de nerfs qui fasse trembler le banquier. Celle crise éclate, le médecin arrive.
Je continuais à me pénétrer ainsi de mon sujet et à y prendre un intérêt de plus en plus vif, lorsque
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mon chef me posa )a main sur le bras, afin de me signifier un temps d'arrêt :
— Où en êtes-vous, monsieur Mongeron? me dit-il.
— A l'entrée du docteur, lui répondis-je, scène cinquièoae, troisième réplique.
— Très-bien! ajouta-ti!, nous sommes à temps. J'ai pensé qu'un couplet de facture marquerait à merveille le passage du praticien. Ecrivez, monsieur Mongeron.
— Je suis à vos ordres, monsieur, lui dis-je en prenant une plume neuve en l'honneur de la poésie.
Il me dicta, et j'écrivis ce qui suit avec un titre en demi-gothique :
AIR : Ronde d* Armand Gouffé et vaudeville de madame Favart.
Les vapeurs, Les vapeurs,^ C'est le catalogue Des maux, des douleurs, Qui du sexe causent les pleurs»
Les vapeurs, Les vapeurs, C'est le mal en vogue, Jeunes, vieux docteurs, Ne traitent plus que des vapeurs.
Ce mal, la chose est assurée, Lentement conduit au trépas: On peut prolonger sa durée, Mais, hélas ! on n'en gaérit pas.
Il attaque surtout les femmes.
Et là-dessus certains railleurs Ont pu nommer ces dames Machines à vapeur.
Les vapeurs, etc.
BO EDOrARD MONGERON.
Pendant que mon rhof ajoutait ce fleuron nouveaa à lacoiî'OPiie de son vaudeville, sa pose s'étaii embellie de «ous les niérUes qu'd ailrii)uait à son couplet. Rien de plus ladieux que sa ph,vï,iooo!nie. Il s'iU'i était avec coiuplaisance sur ebaque veis cooioie s'il eût voulu m'en fa^te mieiK sentir la saveuf, le paiTum et les beauies. Quelquefois il leprenail l'ensemble et s'assurait de l'efieten cbaniaut à demi-voix el s'appesautissiuU sur rbaque mol. Ce manège (Ui»a si lonslemps. que •"'imDafience me ga^na. Je n'ai jamais su résister à une première im|)ression, ei celte fois encofe j'y céda'. Je ne trouvais tien dans ces vers qui pût mo;iver l'épanouisseme-il que je voyais sur îa Gç;uiede l'auieuf, ei je me disais qu'avec mes souvenirs académiques j'arriverais à en faire d'aussi passab'es. En eOTet. dans l'an des intervalles que me laissaient les fredons du couplet de facture, j'en traçai une parodie sur le papier brouillard qui me servait d'appui :
]lîême Air:
0 mon cbef,
0 mon cheF, Tu n'es point un aigle, Je le (lis tout bref Dussc-jc en a voie du mécbef!
0 mon chef,
0 mon chef, Ton vers est en règle, Soit, mais mon grief C'est qu'il manque de relief.
Une fois cet incident vidé, je poursuivis ma tache de copiste avec une attention plus soutenue. Col essai
EDOUARD MONGERON, Si
que je venais de faire de mes Taculiés poétiques flattait mon oroueil; j'y voyais une force qui jusque-là s'était ignorée. La compai-aison me donnaii aussi du cou: âge. En éiudiani de près l'œuvre de .'non snpérJeiT, je n'y trouvais rieo où je çie pusse al eind>-e. Combinaisons, cbarpenie, dialogue, iefrain>. rien n'étaii de naune à plonger un bomme dans le désespoir. J'en venais alors à me demander s'il ne nie serait pas possible de trouver de ce côté la fortune qui semblait me fuir, et si ma vocation ne m'appelait pas au rôle de marchand de flonflons. Celte idée voltigeait autour de moi et semblait se jouer dans les barbes de ma plume. J'étais presque auteur pour avoir seulement copié un manuscrit. Il est vrai que cette il.usion est de toutes la plus commune et la plus prompte. Qui n'a pas rêvé le Capitole littéraire une fois dans sa vie?
La vois de Saint-Léon m'arracha à ce rêve; il s'agissait encore d'un ornement, qu'il voulait ajouter à son œuvi-e. Voici sur quel point. Le combat s'est engagé entre le banquier et sa femme : celui-là veut Thomas pour gendre, celle-ci penche pour Arthur. Ce dernier, bouillant comme un chevalier de la Table ronde, insulte Thomas. Il s'agit d'un duel, situation bien neuve à la scène et que Saint-Léon voulait rajeunir par un couplet.
Il brossa ses favoris, se recueillit, et commença à me dicter ce qui suit :