‹ Édouard MongeronChapitre 6 sur 7 · X. — Orages · texte numérisé non relu

X. — Orages

Les deux yeux du buisson étaient ceux de Coralie, et je voyais maintenant se dessiner son corps entier dans la transparence du feuillage. Je n'osais plus faire un mouvement tant je redoutais l'éclat que celte scène allait amener. Comment était-eilelà, et depuis quand? Qui Pavait si bien guidée? Avait-elle assisté à nos enireiiens? Ces rétlexions se croisaient dans ma tète, où toute mon activité semblait s'être réfugiée. Ma stupeur ne cessait pas; j'avais toujours la pâleur et la fixité d'une statue. Mariette n'y comprenait rien; elle insista.

— Comme vous vous défendez mal, Edouard ! me

dit-elle; voyons, n'ayez pas de ces terreurs. Suis-je un juge si sévère?

Elle adoucissait à dessein sa voix, et en guise d'encouragement me couvrait d'une pluie d'herbes et de fleurs. J'étais à la torture.

— Allons, ajouta-t-elie! Faut-il vous arracher un aveu? N'avez vous pas fait une assez belle résistance? Je vous préviens, monsieur, que je ne vous en tiendrai pas quitte ainsi, et que vous ne vous en tirerez pas par des défaites. Parlez, expliquez-vous; quelle est celte grande dame?

Un bruit se fit entendre du côté du feuillage; j'y jetai un regard d'effroi. C'était Coralie qui se déplaçait; je craignais à chaque instant de la voir paraître. Elle se contenta de se rapprocher de la limite du buisson, de manière à se ménager au besoin une plus majestueuse entrée. Même en ces occasions on retrouvait la femme de théâtre; elle arrangeait sa mise en scène. Mariette n'entendit et ne vit rien; moi, au contraire je ne perdais aucune circonstance de cette stratégie. Coralie me tenait toujours sous le feu de ses regards, et aux éclairsqui en jaillissaient je comprenais que nous aurions un terrible orage. Mon embarras était au comble; j'aurais voulu en finir. Je cherchais à désarmer Coralie par des gestes furlifset suppliants; elle y répondait par un coup d'œil implacable. Lajeune fille, de son côté, ne me laissait pas de repos; une curiosité inquiète s'en mêlait.

— Mais quelle est cette dame? me disait-elle avec une sorte d'acharnement. Es[-il écrit que je n'en saurai rien?

Ces instances faisaient naître sur les lèvres de la comédienne un sourire de démon; elle jouissait de

lAO EDOUARD MONGERON.

mon embarras et se plaisait à raccroîire. Evidemment elle était jalouse d'entendre de ma bouche une opinion sur son con pie, suitout dans de telles conditions. Je compris ce calcul et ne pus retenir un mouvement de dépit :

— Que vous importe? répîiquai-je assez durement à ma fiancée.

Mariette n'élait pas habituée à ce ton : elle s'en af- Cigea au point que des larmes lui vinrent aux yeux.

— C'est bien, Edouard, dit-elle tristement, je n'insisterai plus! Il faut que vous y teniez beaucoup, à cette femme.

— Mon Dieu! Mariette, lui répondis-je, pourquoi vous inquiéter de cela?

— Une coquette sans doute, une intrigante, ajoutât-elle avec un peu d'humeur.

— Mais non, mais non, je vous assure, répliquai-je, et par un regard je prenais Coralie à léaioin du soin que je mettais à la défendre.

— El vous la voyez sans doute très-souvent, reprit la jeune fille; tous les jours peut-être?

— Quelle idée, Mariette! Tons les jours! Une fois ou deux, au plus! Dans des bals, authéàtre, voilà tout.

Ce fut ce moment que Coralie choisit pour faire son entrée et m'écraser du premier mot. En deux pas, elle fut près de la jeune lille :

— Il ment, mademoiselle, s'écria la furie, il meni! je suis f-a maîtresse.

Mariette j)oussa un rri et chercha un point d'appui sur le gazon. Elle avait reconnu dans Coralie ma danseuse du bal de Sceaux, et tremblait, à son aspect, comme une feuille snus la brise. La comédienne n'en eut point de pitié cl cotuiiiua :

EDOUARD MONGEI\ON. 14î

— Oui, madenioiselie, je sais sa maîtresse, et il est mon amant. Voyez ce qu'il vous reste.

M arif'tte tournait vers moi des yeux suppliants pour me demander un appui contre les fureurs de cette femme. C'était une tempête qu'elle appelait : cependant je compris où était mon devoir et n'hésitai pas.

— Coraiie, dis-je, vos persécutions prennent un caractère odieux; que celle-ci soit la dernière Quand elles ne s'adressaient qu'à moi, je pouvais les supporter; aujourd'hui vous les faites peser sur d'autres, c'est combler la mesure. Retirez-vous, votre place n'est point ici.

Mariette me remerciait par un regard; Coraiie frémissait de tous ses membres. Nous étions au moment d'une crise; j'essayai de la prévenir en redoublant de fermeté.

— Retirez-vous, lui répétai-je; tout est rompu désormais entre nous.

C'était une terrible parole; elle eut PefTeidu salpêtre, et fit éclater des foudres contenues. La physionomie delà comédienne s'éclairade lueurs menaçantes; je vis ses lèvres s'azurer, ses yeux s'injecier de sang. Elle se retourna vers moi comme le taureau du cirque se retourne du côté du fer.

— Et tu crois, s'écria-t-elle, que je me laisserai chasser aiusi? Tu crois que tu te débarrasseras de moi comme on le fait de gens à gages! Je t'aurais servi de hochet pendant quelques mois, et i! suffirait que ce goûl t'eût passé pour que lu me misses au rebut? Non, Edouard, il n'en ira point ainsi. Cela peut faire ton compte, le mien, non. On ne me prend paseton ne me quitte pas sur un caprice. Vraiment, il serait trop conimode de briser un amour profond pour !e

bon plaisir de petites commères, toutes disposées à tromper leur monde, dès que l'occasion s'en présentera. Edouard, j'aurai de la prudence pour toi, je te protégerai contre toi-même.

Il serait dilBcile de dire quel commentaire ajoutaient à ces paroles le geste de l'actrice, l'accent de Ja voix, la pose et le regard. Un dédain mêlé de colère y dominait, et semblait couvrir des résolutions inébranlables. Mariette eut peur; elle ne me crut pas assez fort pour la faire respecter et pour la défendre. Aussi cssaya-t'elle de se dérober à cette scène par une prompte retraite. La partie était trop inégale, il valait mieux la quitter avant qu'elle empirât. La jeune fille se leva et chercha à gagner un sentier qui devait la ramener chez son père. Déjà même elle s'y engageait, lorsque Coralie la ramena brusquement.

— Un instant, mademoiselle, nos explications ne sont pas au bout. Encore que'ques minutes, je vous en conjure.

Je voulus intervenir; la comédienne me repoussa et obligea Mariette à reprendre la place qu'elle venait de quitter.

— Coralie! m'écriai-je, ceci passe les bornes. Que signifient ces insultes et ces violences? De quel droit, s'il vous plaît? Où avez-vouspu croire que, hors vous, personne ne me serait plus rien? Vous avez été ma maîtresse, cela est vrai et j'en rougis; mais Mariette sera ma femme. Apprenez à respecter un titre que vous n'auriez jamais su mériter.

— Edouard! Edouard! murmurait la comédienne d'une voix étouffée.

— Vous n'avez eu d'égards pour personne, Coralie, je n'en aurai point pour vous. J'étais heureux ici, cl

EDOUARD MONGEBON. Vi^

VOUS venez troubler mon bonheur de la manière la plus imprévue et la plus cruelle. Je sais ce que je vous dois; aussi, que ne vous ai-je pas pardonné? A quel rôle ne me suis-je pas soumis? J'ai supporté l'espionnage le plus humiliant! J'ai obéi à vos caprices, comme le ferait un esclave! Et vous trouvez que ce n'est point assez! il faut encore que je laisse offenser devant moi les personnes qui me sont chères! Il faut que Je vous aide à les accabler! Retirez-vous, vous dis-je, ou, à mon tour, j'aurai recours à la violence. Vous m'aimez, dites-vous : singulier amour que le vôtre, un amour qui ressemble à de la' rage. Honorez-moi de voire haine, madame; c'est le seul sentiment que je puisse désormais partager,

La colère m'était entrée au cœur; Coralie vit que j'y puisais la force de me défendre et de protéger sa viciime. Elle était en fonds pour lutter sur ce terrain et opposer éclat à éclat. Cependant, soit que ma fermeté lui en imposât, soitqu'elleeûtchangé de tactique, il y eut chez elle comme un retour vers un langage plus modéré.

— Je t'excuse, Edouard, me dit-elle, tu ne peux pas parler autrement. De ta part, je supporterai tout, tu peux m'insulter, me chasser, je m'y attends; tu peux me battre, je m'y résignerai. Quand on prend un maître, c'est la chance que Ton court. Je ne t'en aimerai pas moins pour cela; peut-être t'en aimorai-je davantage. Ainsi je le fais une belle part : lu peux abuser, lu peux prendre tes aises, je le pardonnerai tout. Mais quant aux créatures qui viendront se mettre en travers de mon chemin, ajouta-t-el'e en chargeant son regard de tons les venins de son âme; quant aux femmes qui me disputeront tcsmoments.tes tendresses.

IdU EDOUARD MONGERON.

tes pensées, à celles-là, vois-tu, je ne leur pardonnerai jamais rien. Tout le mal que je pourrai leur faire, je le leur ferai; toutes les peines que je pourrai leur causer, je les leur causerai. Jamais elles n'auront une heure de trêve, un moment de repos. Oh! c'est une rude campagne qui les attend! Moi! te laisser aller dans les bras d'une autre; mais tu n'y as pas songé, Edouard! J'aimerais mieux poignarder de mes mains tes maîiresses et me livrer ensuite au bourreau. Tu ne me connais pas.

Ces menaces, ces défis, ces imprécations s'adressaient à Mariette, et, pour rendre cette intention plus sensible, Coralie ne détournait pas de dessus elle son regard sombre jusqu'à la cruauté. La pauvre fille s'agitait en proie à un tremblement convuîsif, devant tant de fureur, son courage l'avait abandonnée.

— Mon Dieu! s'écria-t-elie en exhalant une plainte amère, est-ce bien ma place, ici?

— Plus qu'un mot, disait l'inflexible comédienne.

— Laissez-moi m'en aller, madame, reprenait la jeune fille, je vous abandonne votre amanî. Mes forces s'en vont, je me meurs.

II fallait terminer cette scène et arracher la pauvre enfant à celte agonie. J'étais résolu à tout, même à des brutalités. Me plaçant devant l'actrice de manière à lui faire comprendre que j'userais au besoin de ma force :

— Coralie, luidis-je, ceci a trop duré, et c'est ma faute. J'aurais dû recourir à mon poignet dès le premier moment; il n'y avait que ce moyen qui put avoir raison de vos fureurs. Laissez-moi le champ libre ou je ne réponds de rien.

Mon accent intimida la comédienne; elle se relira

ÉDOVAriD MONGEMS. 1^^

un peu à l'écari. 3'allai vers Ma.ieiie et la soulevai

"".IVbèTeMarieue, lui dis-je, partez, a'iez-vo..en maintenant et comptez toujours sur moi. Je su s vôtre Bancé et je vous aime; rien ne peut nous de-

'"ce dernier aveu, parti du cœur, arracha a ractrice un cri de hvèse. C'était un outrage direct; e,le ne pôuv"it le pardonner. D'un bond elle revint vers nous, et se Dlacant entre moi et Mariette :

!1 Voveï le paladin , s'écria-t-elle, qui délivre »a nrince'se desgrifresdu dragon. N'allez pas au moin5 îous montrer Ingrate, la belle. Tant de dévouement

mérite un peu de retour.

Coralie.m'écriai-je, vous abusez...

Pauvre ga.çon, répliqua-t-elle, ne vois-tu pas nue je parle pom toi? Tu fais le chevalier et ne sa,s S's prendre Us ga, anties. Sans moi, tu serais dupe, mon rns TU joues franc jeu; il faut savoir si on te rpnd la nareille! Oh! I innocent, l'innocent.

Le ton ' èl Mariette s'accroissait; elle étatt libre de panir et elle ne bougeait pas. '^aUéra.ton de so irails éiait à chaque i,:stant P'"^, '-^""«' f "' "''f. nressentait-elle un dernier et terrible assaut. Je su. Tte ces incidents de l'œil et retena.s avec pe:ne les ,iolen.es qui fermentaietit da»» '»"" ^»";; |^

Coialie, Coralie, m'écnai-je en allant vers eiie, tai.ei-vous, ou je ne réponds plus de mon sang-fioid. 1 C'est bien. Edouard, mais demande auparavant à Mariette si elle réiiond de son amour.

I a jeune fi le pâlit et chancela; je la soutins d une m'i: et de l'autre -poussai durement CoraieQ alla je heurter c.mrc un peupher vo sm.l.echoc lu.

rude, elle ne s'en émut pas néanmoins, et revint vers moi avec des airs plus calmes :

— Brûlai, dit-elle; c'est ainsi que tu reconnais un service. Parce qu'on le dit que celte fille ne l'aime pas, tu fais le crocheteur. C'est assez clair, pourtant!

— Tu me mets hors de moi, Coralie, lui dis-je exaspéré.

— Et parce qu'on ajoute qu'elle en aime un autre, poursuivit l'implacable femme. Il faut être aveugle pour ne pas le voir.

— Un autre, m'écriai-je; qui a pu te dire cela?

— Un autre, répondit la comédienne avec une joie farouche, et c'est là ma vengeance.

Jusqu'alors Mariette avait résisté à cette suite d'émolions; ce dernier coup l'acheva. Il est un moment oij le vase déborde; ce moment était arrivé, elle s*évanouit et se laissa tomber sur le gazon.

— Eh bien! dis-je à Coralie, èies-vous contente maintenant? Voilà votre ouvrage!

— Comédie pure, me répondit-elle avec un sourire triomphant et sardonique,

— Ne parlez pas ainsi, m'écriai-je, révolté, ou je vous écrase sous mon pied comme une vipère.

— Elle en reviendra, dit-elle stoïquement. Vois comme elle est bien tombée!

Mon embarras était grand; je ne savais comment secourir la jeune fille.

La porter chez elle dans cet état nous exposait à une scène étrange; attendre qu'elle revîfit à elle, offrait d'autres dangers. Peut-être la syncope serait-elle longue, et je ne savais comment l'abréger. Coralie, au lieu de me venir en aide, continuait à m'exaspérer

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par ses propos. Elle assistait à cette crise avec un visage tranquille, et se riait de mon anxiété.

— Laisse-la faire, mon garçon, me disait-elle; la petite trouvera le moyen d'eu revenir. Elle en sait le chemin; quelle femme ne le sait pas?

J'avais beau m'agiter autour de Mariette, inonder son visage de gouttes d'eau; elle ne reprenait pas ses sens. Nous avions donné un peu de jeu à ses vêtements de manière à ce que la respiration fût plus libre. Ce moyen n'avait pas sulfi; elle était encore là à demi morte, et blanche comme un linceul.

Ce spectacle m'accabla; moi seul j'étais cause de cet accès. Je l'avais exposée à celte rencontre qui, depuis plus d'une heure, la vouait à une sorte de torture; je l'avais forcée à subir le plus étrange langage et mise en présence d'une indigue rivalité. Tout cela était mon œuvre, ma faute, presque mon crime. Comment une enfant naïve aurait-elle pu résister à un pareil assaut? Je devais le comprendre et lui en épargner le tourment. En même temps que je m'apitoyais sur la victime, je me sentais gagné par une sorte de haine envers le bourreau, Coralie me devenait odieuse; je me suipreuaisà la détester. Elle avait troublé de deux manières mon bonheur, en me faisant douter de Mariette et en la faisant douter de moi. Tout ce qu'il y avait dans mon existence d'incertain et de douloureux me venait d'elle, et comme compensation à ces ennuis, elle ne m'offrait qu'une passion turbulente, des jalousies sombres et un joug de fer dans une vie d'exception.

La comédienne devina sans doute la direction hostile que prenaient mes pensées; car elle y répondit par un nouvel acte d'agres^ion :

— Quelle pâmoison! s'éciia i-elle. 11 n'y a plus

3 iS EDOUARD MONGERON.

qu'une ressource, c'est d'aller chercher son hei Ama- (îis. Tu verras comme elle se remetira vite.

Un bruit qui se fit dans la campagne m'eaipêchade relever celte cruauté gratuite. C'était un appoi souvent répété, et, en prêtant l'oreille je crus entendre le nom de Maiielte. La voix gagnait de notre côté, et devenait de plus en plus distincte. Bientôt le doute cessa, le nom qui retentissait, était h en celui de la jeune fille; je crus même reconnaître l'organe sonore du père Grandchainp. A mesure que ce bruit se rapprochait, il s'opérait une réaction dans l'état de ma fiancée. Les joues reprenaient quelque coloris, les lèvres perdaient leurs teintes pâles, le souffle devenait plus régulier. Enfin au moment où je m'y attendais le moins, Mariette ouvrit subitement les yeux et poussa comme un cri de détresse.

. — Mon père! s'écria»t-e!le.

Grandchamp se trouvait précisément à la limite du sentier et il accourut. Depuis que sa lille avait quitté le jardin, le pépiniériste était à sa recherche; il avait déjà exploré une partie des environs de Verrières, demandant Mariette à tous les buissons, à tous les chemins creux, à tous les bois de saules. Il se doutait bien que j'étais pour quelque chose dans cetteéclipse imprévue, et il ne voulait pas me donner le letnps de conduire mes opérations trop loin. Cette sagacité paternelle, qui ne l'abandonn lit jamais, l'avait mis enfin sur nos traces; il était là, il allait s'assure)' de l'étal des esprits et de la marche des événements. Il comptait nous découvrir sous que'quc feuillage touffu, bien épris, bien près l'un de l'autre, sans témoin importun et trop occupés de nos a ncurs pour songer à autre chose.

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Quelle fut sa surpiist^ quand il vit trois personnes là 011 il coinpfait n'en trouver que deux, sa fllle languissante àcôléd'ur! fiincé dans l'embarras, et plus loin une sorte d'amazone qui jouait un singulier rôle à côté d'un couple amoureux. D'un coup d'œil Grandchamp embrassa cette scène, ei jeta çà et là un regard soupçonnoux :

— Eh bien! qu'est-ce? dit-i! en arrivant; vous avez tous l'air effarouché. Vous savez bien, mes agneaux, que je ne vous gène guère. Allez toujours, ne vous dérangez pas pour moi.

Cependant Mariette était allée au-devant de Grandchamp et le tenait éiroitement embrassé.

— Petit père, lui disait-elle avec leiidresse.

— Eh bien! quoi? flUetie, me voici, dit le vieillard, tu sais que nous allons toujours d'accord.

— Emnienez-;noî, petit père, s'écria la jeune fille avec une sorte d'emportement, je ne veux plus rester une minute ici. Venez, parions.

— Conime tu dis cela! répliqua Grandchamp. Partons, soit; c'est toi qui règles la marche. Ah! mon Dieu, ajoMta-t-il en la regardant dep!us près, comme lu es pâle! Te sentirais-tu malade? dis.

— Mais non, petitpère, je voudrais seulement partir; partir tout de suite, ajouta-t-el'e d'une voix impatiente.

Le- vieillard la regarda avec plus d'attention, et frappé de l'altératiofi de ses traits :

— Il s'est passé quelque chose ici, s'écria-t-il. On a fait du chagrin à celte enfant, pour sûr.

— Mon Dieu! mon Dieu, petit père, allons-nous-en donc! répétait-elle toujours.

Grandchamp n'était pas homme à laisser impuni

ÎO

ITjO ÉDOUA-RD mongeron.

un tort causé à sa Olle. Il comprenait que l'enlreviie avait été orageuse et n'entendait pas quitter la place sans avoir éclairci ses doutes. De son côté, Mariette eimait mieux garder ce secret enfermé dans son cœur; pourvu qu'on l'arrachât à ce lieu funeste, elle consentait à tout oublier. Aussi se bornait-elle à pousser doucement son père vers le sentier qui conduisait à Verrières. Sans l'entêtement du vieillard, tout se fût terminé là. Mais Grandchamp s'était dit qu'il saurait Je fond des choses et Coralie désirait ajouter un chapitre de plus aux incidents de la journée. Depuis l'arrivée du pépiniériste, elle suivait cette scène d'un air ricaneur et avait réussi, par ses impertinences, à amasser des colères sourdes dans le cœur du vieillard. Il ne fallait qu'une étincelle pour amener une explosion.

— Quelqu'un a causé du chagrin à ma flUe, répéta Grandchamp en jetant autour de lui un regard inquisiteur; serait-ce loi, par hasard, vaurien?

Cette épithète s'adressait à moi, et la figure du vieillard y ajoutait un commentaire qui n'était guère plus flatteur. J'allais répondre, Mariette ne m'en laissa pas le temps.

— Non, petit père, répondit-elle en venant à mon secours, ce n'est pas lui.

— C'est que, poursuivit Grandchamp, il ne ferait guère bon de s'y frotter. Du chagiin à ma fillel Ecoute, mon gars, une supposition que tu deviennes mon gendre, ce sera tout de même, vois-tu? Si tu fais veiser une larme à cette enfant, nous ne serons pas longtemps cousins. Du chagrin à ma tille, répéta-t-il en la pressant dans ses bras; qui lui en fera, aura à passer un triste quart d'heure, je d'en préviens.

EDOUARD MOXGERON. 151

Depuis un moment, Coralie brûlait du désir de mêler son mot à cette scène et d'y jouer un rôle; Mariette s'en apercevait.

— Au nom du ciel, petit père, allons-nous-en, s'écria-t-elle avec angoisse.

Le pépiniériste allait céder à ce dernier appel et ajourner pour ainsi dre sa curiosité, lorsque la couiédienne le retint par le bras :

— Ecoutez, villageois, dit-elle, vous me parassez très jaloux de trouver un coupable; je viens vous en offrir un. Si quelqu'un ici a causé du chagrin à mademoiselle votre fille, c'est moi.

— Vous, dit Grandchamp, et qui vous connaît? qui êtes-vous?

— Ce que je suis, villageois, la question est plaisante, vous ne le voyez donc pas?

— Je vois que vous êtes une effrontée, dit Grandchamp avec humeur. Mais c'est tout.

— Je suis autre chose encore, villageois, répondit Coralie sans s'émouvoir, et c'est ce qui explique ma présence ici. Je suis la maîtresse d'Edouard.

La foudre, tombant aux pieds du vieillard, ne Ttût pas frappé d'une terreur plus profonde :

-T La maîtresse d'Edouard? s'écria-t-il, Edouard a une maîtresse! et il la promène jusqu'ici! et elle vient nous braver sur le seuil mê:ne de noire maison. Viens, ma fille, allons-nous-en. Tu avais bien raison de vouloir quitter d'ici au plus vite! Joli monde, ma fol! Des gouigandines et des libertins!

En achevant ces mots, il entraîna Mariette du ( ôté du sentier. Cependant avant de tourner le buisson il m'adressa un geste de défi :

— Edouard, s'écria-t-il, tout est rompu entre nous,

152 EDOUARD WONGLRON.

tiens-toi-lo pour dit. Cette fois, c'est sans rémission, entends-lu? Mariette est !à qui pense comme moi. Ainsi laisse-nous tianqnilles niainienant, etsi je te retrouve à rôder autour de nos clôtures, je ne le prends pas en traître, Edouard, je t'en avertis bien haut; si je t'y reprends, je te tuerai co nme un chien; oui, comme un chien, ajouta-i-ii en se retournant une dernière fois.

Je demeurai longtemps accablé sous le poids de ces paroles et plongé dans une consteination muette. La voix de Coraiie put seule m'en arracher :

— Edouard, me dit-elle, en reprenant ses airs d'enchanteresse, voilà une bonne journée. Tu m'appai tiens mainteîiant.

— Vous vous trompez, madame, répondis-je, avec tout le liel d'un cœur ulcéré; on n'ai)partient qu'à ce que l'on aime et je vous ai en horreur.

FIN DU DElXlEMi: VOLUME.

LA b^' SÉRIE CONTlEiNT :

A. DUMAS. —.Le comte de Monte-Christô, 15'^* et derniervoï;

— — La dame de Monsoreau, vol. 6 et 7 {fin). F. souLiÉ. — La Comtesse de ?i?onrioD., B voh GEORGE SAND. — Le péché de M. x\nioine» 3 vol. Louis^REYBAUD» — Édouard Mongeron, 1" vol.

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