VI. — In nuage
Coralie tenait le premier rang an bal de Sceaux; elle en était une des reines. Aucune femme n'y apportait des toilettes d'un goût plus exquis, d'une ri-
chesse plus grande. A peine !a sava'i-on arrivée, qu'il se formait près d'elle une cour de brillants cavaliers, et c'était à qui d'entre eux briguerait Phouneur de la conduire à un quadrille. On citait même des querelles qui s'étaient engagées entre ses danseurs pour des erreurs de mémoire ou des questions de préséance. Quand je me retournai, à l'appel de mon nom, Coralie formait le centre d'un groupe où je reconnus Saint-Léon et Albert. Cette rencontre eût été pour moi, que'ques heures auparavant, une source d'embarras; j'y VIS un secours inespéré que m'envoyait le ciel, un moyen infaillible de vengeance. Puisque Mariette me bravait ouvertement, il fallait accepter le déli, et rendre «iuei re pour guerre. Ainsi me parlait mon cœur ulcéré, et je lui obéis. Je m'approchai de la comédienne, qui m'accueillit avec le sourire sur les lèvres.
— Vous ne dansez pas, Edouard? tue dit-eile.
— Faute d'une danseuse, lui répondis-je vivement.
— Qu'à cela ne tienne, Edouard, répliqua-l-elle sur le même ton ; me voici. Vous voyez, messieurs, yjouta-t-elle on se retournant veis un groupe, c'est moi qui ai fait les Irais cette fois.
J'eus à peine le temps de saluer mon chef et le directeur. Coralie ui'emtnena à travers la foule, qui lui ouvrit un passage. Sur ses pas s'élevait un concert de louanges, un murmure d'admiration. Jamais elle n'avait si bieti rcnconiré en fait de toilette; chacpie objet était assorti au caractère de sa beauté. B;en n'est plus rare chez les femmes que ce seniimenl de riiarmonie et ce goût que Ton peut appeler un goût (le relation. Coralie le possédait au plus haut degré, et, en outre, elle avait eu une veine heureuse. Je ne
détaillerai rien de ce qu'elle poiiail. On est toujours mal venu à parler des modes qui remontent si loin; cVst en détruire le prestifie. Qu'il suflfise de savoir que M. de la Mésangère, l'arbilre du temps, en lit le sujet de irois articles, dont il enrichit son Journal des Daines, et qui eurent le plus grand succès dans le monde des ducliesses et des couturières.
En se dirigeant vers le quadrille, Coralie eut le soin de se pourvoir d'un vis-à-vis, et entre une pastourelle et une tréniiz, nous nous mîmes en ligne. Je me plaçai en face de Mariette, de manière à ce qu'elle pût essuyer toutes les foudres de mon regard. La jeune fille m'aperçut, et la vue de cette be le dame qui figurait à mes côtés lui causa évidemment un peu de surprise. Mais ce ne fut qu'un sentiment fugitif; après m'avoir fait un signe amical, elle se retourna vers sou cavalier et donna cours de nouveau à son babil. J'étais furieux, j'aurais voulu pouvoir l'accabler d'injures. Elle m'aimait donc bien peu pour ne pas ressentir quelque atteinte de jalousie! Pendant que j'étais en proie à une torture intérieure, elle semblait se partager entre l'enivrement de la danse et les discours de son beau cavalier. Que me restait-il au milieu de tout cela?
Ma colère s'accroissait des efforts que je faisais pour la vaincre. Coralie, à chaque instant, se retournait vers mo ; il fallait lui tenir tète et répondre à ce qu'elle me disait. Je n'entendais plus, je ne voyais plus; on m'eiit pi is pour un insensé ou pour un homme ivre.
La danse n'était pas alors ce qu'on en a fait depuis, une proiuenade sur un parquet, avec quelques sou-
esauts pus ou moins gracieux. Il fallait marquer
Ven avant-deux par quoiques jelés-bailus, savoir dstinguer les sissonnes des pas de basque, les assemblés des ronds de jambes. Heureux ceux qui allaient jusqu'au peiit battement et connaissaient à fond la théorie des pas de bourrée! La royauté des bals leur appartenait; on les citait, on faisait cercle autour d'eux. De nos jours, cette royauté s'est déplacée; elle n'est plus dans le mollet, elle est dans les hanches. C'est un goût comme un autre; il nous est commun avec les Hotientots.
On devine combien, sous l'empire des sentiments qui m'agitaient, j'étais déplacé dans une contredanse. Je brouillais les figures, je me livrais à des entrechats compromettants. Dans le cours d'une trénitz, le pied me glissa sur un pas de zéphyre, et je faillis renverser les deux dames qui traversaient en même temps que moi. Coi alie ne savait que penser de ces écarts, ni quelle contenance faire près d'un danseur si inconsidéré. Elle essaya d'ubord d'y voir l'effet du prestige qu'elle exerçait; mais son coup d'œil était trop sûr pour qu'elle prît longtemps le change, et comme je venais, dans le cours d'une poule, de commettre une nouvelle gaucherie, elle me secoua par le bras, et me dit vivement :
— Où al'ez-vous donc, Edouard?
Précisément, Mariette et le comte Ernest se trouvaient par le mouvement des figures à peu de distance de nous au moment où Coralie m'adressa celte apostrophe. La fille de Grandchamp parut s'en émouvoir; elle se tourna de mon côté et m'adressa un regard dans lequel je crus deviner une expression de reproche. Puis la danse nous ayant mis à poi tée, elle me dit en passant :
EDOUARD MO>'GERO>'. 83
— Edouard, avec qui dansez-vous donc?
Coralie l'eniendit; ce fut à son tour de ni'interro-
ger et de me demander des comptes.
—Quelle est celle jeune fillt? me dit-elle.
J'aurais mieux aimé m'épargner les frais d'une explication; aussi fis-je semblant de n'avoir point entendu. Coriilie ne se paya point de ce silence:
— Je devine, dit-elle, c'est votre Mariette.
Je ne pus que baisser les yeux en signe d'acquiescement; elle continua :
— Vraiment, Edouard? Eh bien! vous avez la main heureuse; c'est un joli brin de fille.
J'alais iépondre, quand le mouve.nent des danses nous sépara; il s'agissait d'un eu avant-deux, et, comme la confiance m'était revenue, j'y réparai mes torts par un pas de bouirée qui obtint du succès. Coralie s'ébranla à son tour et mit aussi plus d'accent, plus de verve dans sa danse, si bien que l'attention de la galerie se porta de notre côté.
— Savez-vous, Edouard, continua la comédienne, pendant l'un des intermèdes, que plus je la regarde et plus je la trouve charmante, votre fiancée? Des yeux pleins d'éclat, des cheveux magnifiques et de la distinction. Décidément, vous avez du goût, mon garçon; vous ne placez pas mal vos amours. Quelle perle de v. liage!
Coralie aurait pu continuer longtemps celle apologie sans que j'y intervinsse en aucune façon. De nouveau mon attention s'était fixée sur le couple aux mouvements duquel j'attachais tant d'intérêt. Mariette ne m'avait pas fait les honneurs d'une diversion b en longue ; de nouveau elle semblait absorbée par le plaisir de danser avec un aussi beau tavalitr que le
cSZi EDOUARD MONGEnOX.
comte Ernest. De temps en temps, elle relevait vers lui des yeux animés par l'émoiion du bal et Péclal de la fête. Ce bruit, ces danses lui causaient une ivresse dont un autre que moi recueillait le fruit, et ce larcin s'accomplissait en face du public, afin que l'insulte faite à mon amour fût plus entière, plus éclatante.
J'ignore si Coralie devina ma plaie secrète; toujours est-il qu'elle se plut à l'envenimer et à l'agrandir.
— Edouard, me dit-elle, quel est cet adolescent qui fait danser votre Mariette? Un cavalier accompli, par ma foi! Si jeune et si beau, cela promet. Le connaissez-vous, mon ami?
— Non, Coralie, je ne le connais pas, répondis-je avec une impatience fiévreuse.
— Il faut alors que votre fiancée le connaisse, ajouta l'actrice en dardant sur moi un œil (le vipère; car ils paraissent au mieux ensemble. Voyez, quelle intimité! Ce n'est qu'un enfantillage, je le vois bien. N'importe, Edouard, vous devriez les avertir. Le monde pourrait en causer.
II ne manquait à ma douleur que cet écho de la malignité publique. Je ne tenais plus en place, je sentais s'agiier en moi les mille couleuvres du soupçon. Oh! la jalousie! la jalousie! que je plains ceux dont l'àme a été faite pour servir de pâture à ce démon! Non, il n'est rien au monde qui puisse être comparé à un tel tourment. On s'accoutume à la misère, à la prison, à l'exil, à la honte même; on ne s'accoutume pas à la jalousie. Elle ne s'éteint jamais, ne s'use jamais, et, à défaut de réalités, s'en prend à des chimères.
Je me trouvais au plus fort de cet accès quand un
ÉDOVAr.D MONGEUOX. 85
vertige soudain s'empara de la salle de bal. Sans motif apparent, les quadrlles se dispersèrent et un désordre général éciata parmi les spectateurs. Des cris d'effroi, des accents de détresse s'élevèr^t de tous côiés; on se heurtait, on s'étouffait, on cherchait à se précipiter au dehors par toutes les issues. La foule prenait des courants divers qui tantôt venaient se combattre, et tantôt formaient de rapides tourbillons. On sait à quel point !a peur est contagieuse et quels vertiges elle occasionne. Toute présence d'esprit s'évanouità l'instant même; il ne reste plus qu'un terrible et universel égarement. Que de douloureux exemples prouveraitjusqu'oiîpeut aller cette inOrmilé humaine! Il n'y avait plus à se demander d'où venait cet effroi, puisqu'il était lui-même un péril. L'essentiel était de se défendre contre des chocs énergiques auxquels rien ne résistait. Les bonnets, les nœuds de rubans, volaient de toutes parts; les dentelles s'en allaient en lambeaux, et c'est à peine si les robes pouvaient résister à des pressions exercées en sens inverse. Je lis à Coralie un rempart de mes robustes épaules, et tins mes bras arrondis autour d'elle afin de protéger sa toilette. De son côté elle se tenait serrée contre moi afin de faire le moins de volume possible; nos deux corps n'en faisaient plus qu'un. Je la conduisis ainsi doucement et sans dommage, vers l'une des issues où nous trouvâmes enfin de l'air et de Tespace.
Cette panique provenait d'un accident sans gravité: un quinquetqui servait à l'éclairage de la salle de bal s'était détaché de son panneau et avait causé un premier émoi en dispersant au loin l'huile dont il était garni. Cet incident n'eût rien été si la flamme n'avait atteint les toiles qui eniouraieni l'enceinle et menacé
83 ÉDOTARD MONGERON.
les spectateurs d'un incendie généra!. De là celte première terreur qui s'était communiquée de proche en proche et avait placé la foule entière sous le coup d'un inexplicable vertige. D'ailleurs tout était réparé; quelques seaux d'eau avaient suffi pour éteindre la flamme, et chacun au dehors en était à rire de l'événement. Il estprobablequedansle nombre des rieurs il se trouvait quelques industriels dont la gaieté ne provenait pas, comme celle du public, d'un sentiment de mystification.
Lorsque Goralie fut à l'abri de celte bagarre, ma pensée se reporta naturellement vers Mariette, vers ma tante, vers Grandchamp. Je jetai les yeux autour de moi, et n'aperçus aucun d'eux. La comédienne avait retrouvé une partie de son monde; je la quittai pour aller à la découverte. Pendant quelques minutes mes recherches furent vaines; la foule continuait à évacuer la salle de bal, et rien ne m'y rappelait des visages connus. Je fis plusieurs fois le tour de l'enceinte; personne. Enfin, au risque d'y laisser les lambeaux de mon habit, je pris le parti de regagner l'intérieur, en avançant contre le courant. C'était une entreprise laborieuse; mais la passion qui m'animait eût vaincu des résistances plus grandes. Dès que j'eus fait un peu de chemin, je levai les yeux, et le premier objet qui me frappa, ce fut ma tante Brigitte qui n'avait pas abandonné son siège, et contemplait la foule d'un air majestueux. Sa robe grenat planait sur la foule et sa fraise à la Marie-Louise, calme et intacte, semblait faire honte à toutes ces toilettes eiïarouchées. (jrandcliainp était à cô;é d'elle; mais je n'aperçus pas Mariette.
Evidemment, il fallait se diriger de ce côté; j'y
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prendrais langue du moins. Les difficu'tés étaient toujours grandes. La foule, qui s'obstinait sans raison à vider les lieux, formait un massif énorme, et je n'avançais qu'en me glissant entre les interstices, et à l'aide d'un mouvemeni circulaire. A peiire y voyaisje, tant le tourbillon était grand. Enfin, j'arrivai devant un obstacle qui me parut oflrir plus de surface que le reste. C'était un jeune homme d'une taille élevée, qui soutenait dans ses bras une femme évanouie. Au lieu de suivre le mouvement de la foule, il se dirigeait dans le même sens que moi. Les oscillations d'une marche inégale le (Tient incliner de^mon côté; je reconnus le com;e Ernest. Plus de doute, Alaiùette avait trouvé en lui un sauveur. Tout conspirait pour m'accabier.
Un dernier effort nous amena enfin auprès de Grandchamp. La jeune tille était revenue à elle, quand le comte d'Hautefeuille la déposa sur un siège à cô:é de ma tante, cl elle remerciait son cavalier par un sourire exprossiL Ce fut ce moiaera que je choisis pour faire mon apparition et porter le trouble dans l'âme de la coupab'e.
— Me voici, lui dis-je.
— Un peu lard, répondit-elle le plus naturellement du monde. On vous a de\anré.
— Bien des grâces, monsieur le comte, dit Grandchamp au jeune homme qui s-'éîoignait; sans vous, la petite ne s'en seiaitjaniais tirée. N'^st-ce pas, Mc.r,'ettc?
— Le fait est, répondit la jeune fille, qu'il y a eu un moment où la téie m'a tourné. Que s'esi-il passé depuis? je n'en sais rien.
— On n'a jamais vu cela, s'écriait le pépiniériste; jamais!
— Si fait, Grandchamp, on l'a vu, dit ma tanle Biig:iite; moi je Tai vu. Aussi n'ai-je pas bougé de place; j'aurais mieux aimé griller que de faire un mouvement. Quand on a vu, on sait le fond des choses. C'était chez le prince de Schwartzenberg. Etait-ce bien chez le prince de Schwarizenberg? La mémoire commence à me fourcher. Oui, je crois que c'était chez le prince de Schwartzenberg. Tout juste, j'y avais la robegtenat que vous voyez; une robe d'incendie, à ce qu'il paraît. Il faut vous dire, Grandchamp, qu'il s'était f >imé un complot entre la Prusse, l'Autriche et la Russie, pour incendier l'empereur. Une manière ingénieuse de s'en débarrasser. Là-dessus donc, on imagine un bal où l'on mettra le feu à l'empereur. Bien, c'est Schwarizenberg qui se charge d'amorcer. Après ça, est-ce bien Schwarizenberg? Enfl/i n'importe. Le jourôriive;noussommesinvilésavecPétermann. Quel bal, mes amis, quel bal! c'est-à-dire qu'on n'a jamais lien vude plus beau. L'empereur arrive et fait sa tournée. Aimalile, il fallait voir, et bon pour nous. Ce soirlà, il me combla! Des mots ravissants; il n'y avait que lui pour les trouver. Il faut vous dire que les domestiques avaient l'ordre d'allumer (Us après l'arrivée de l'empereur. On leur avait donné je ne sais combien de mèches soufrées, de barils de poudre et autres ingrédients. Ces gens-là élaieni Hongrois ou Cioates; sur un mot, ils auraient brîi'.é dix empereurs. Ils ne savaient pas même notre langue; personne n'aurait pu les dissuader. Ils se mettent donc à allumer leurs mèchessoufrées. Croiriez-vousune chose, Grandchamp? c'est que tant que l'empereur a été là, le feu n'a pas pu piendre. Ils entassaient dans les caves tout ce qu'ils pouvaient, des fascines, des copeaux, du papier;
rien n'y faisair. Mais dès que l'empereur a eu passé la porte, alors ça a flanibé. Un bel incendie, je m'en flatte, incendie complet comme au Kremlin. Jugez la figure que nous faisions là dedans; c'était à qui se jetterait du côté des portes. Et puis des cris, un tapage, et des châles, et des dentelles, et des plumes en l'air. Le parquet, jonché de diamants; on les eût ramassés à la pelle. Quand je vis cela, je me pris à réfléchir. J'avais fait celte robe pour l'occasion; je ne voulus pas la perdre. Au lieu de courir comme les autres, je me tins tranquille dans mon coin, si bien que le monde eut le temps de sortir. Quand A n'y eut p'us foule et que J'eus les coudes à i'a'se, je pi is le bras d'un pompier et je gagnai tranquillement la lue. Vodà toute l'histoire; aussi, pas de risque que je bouge quand on crie : au feu! Ce qu'il y a eu de plus beau dans tout cela, c'est que l'incendie n'a pas voulu mordre devant l'empereur. N'ayez pas peur que ces choses-là arrivent jamais à d'autres qu'à lui. Il commandait aux éléments, cet homme.
Pendant que ma tante poursuivait le cours de son récit, j'avais pris Mariette à paît et je lui adressas quelques reproche-. Au lieu de calmer mes inquiétudes, el!c se pla sait à les accroître et à les envenimer.
— Fi, le vilain j doux! me disait-elîe.
— Jaloux, soit, lui répondis-je, mais avouez aussi que vous êtes une coqieite.
— Ou ne pourra bientôt plus quitter sa chaise sans offenser monsieur, répliqua-t-eile avec un air mutin.
— Ecoutez, Mariette, jt» ne vous demande qu'une chose, c'est de ne plus danser avec ce jeune homme; uie le promeilez-vous?
— Si j'étais sûre que cela suffît pour vous rendre sage, Edouard, peut-êlre le ferais-je.
— Me le promettez-vous, Mariette? Je n'exige rien de plus.
— Nous verrons, dit-elle en accompagnant ces mots d'un geste enchanteur; mais vous renoncerez alors à votre duchesse. C'était la première fois qu'elle faisait allusion à Coralie; ce symptôme me lit plaisir.
— Duchesse ou non, j'y renonce volontiers, lui dis-je. Sacriflce pour sacrilice.
Elle s'était retournée vers son père, et semblait vouloir terminer là cet entretien. Je me prêtai à ce caprice et quittai la place pour aller au dehors iwe remettre de tant d'émotions. Près de l'une des portes, j'aperçus Coralie entoui ée de sa j léiade; je l'évitai et gagnai du côté du parc. L'air et le silence me firent du bien. Il ne m'arrivdit plus, à travers le feuillage frémissant, que les sons lointains de l'archet et un vague murmure d'harmonie. Je jugeai que le bal venait de recommencer, et que les quadrilles s'ébranlaient de nouveau.
A dessein, je prolongeai cette promenade et ne revins que lorsque je me sentis maître de- moi. Il me semblait que j'avais eu des torts envers Mariette, et que mes soupçons devaie il être h ses yeux une injure sans foiideuient. N'avait-il pas sufli d'une prière pour qu'elle renonçât à danser avec le jeune homme dont les poursuites me portaient ombrage? Elle qui aimait tant le bal, se priver ainsi d'un cavalier! Et tout cela sur un mot de moi. Evidemment il y avait dans cet acte spontané, une grande preuve de tendresse et plus de docilité que n'en eussent mérité mes :ib.su:(ies juloubies.
Tels furent ies seniiments que je rapportai dans la salie du bal, où les quadrilles étaient plus animés que jamais. En reparaissant à l'une ('es issues, mon preniiei' mouvement fut de regarder du côté où siégeait ma lanie, pensant bien que Mariette serait près d'elle. Je n'aperçus ni l'une ni l'autre, Grandchamp s'y trouvait seul et bâillait comme un homaie qui sent peser sur lui la main du sommeil. Un triste pressentiment ni'agila; je compris qu'il se tramait encore quelque chose contre mon repos. Je rejoignis Grandchamp et lui demandai ce qu'était devenue la générale.
— Elle roule vers Verrières, me dit le \iilageois, La pauvre mère était couime moi; son heure de dormir venue, elle n'a pas voulu attendre. La carriole la reconduit.
— Et vous, Grandchamp?
— Ohî nous! M. Ernest nous ramène, dit le pépiniériste avec un certain orgueil. Verrières est sur le chemin de Vauhallan; ça ne le dérange pas de nous y laisser.
J'en avais trop entendu; je me retournai vers les quadrilles et y vis Mariette dansant de nouveau avec le comte d'Hautefeuille. C'était un défi formel; mon cœur y répondit par un sentiment qui avait presque le caractère de la haine. Me plaçant de manière à être vu d'elle, je passiii dix minutes à la poursuivre de regards foudroyants. Les bras croisés, le visage sombre, j'avais l'air d'un homme décidé à conduire les choses jusqu'au crime. Seul et sans témoin, peutêtre aurais-je étoulTé ma Desdémone sous des coussins.
Mariette ne paraissait pas s'émouvoir beaucoup
de mes airs ténébreux; elle continuait à raser le sol avec la légèreté de l'oiseau et à causer gaiement avec son cavalier. Celte tranquillité d'âme me poussait à bout; j'eusse préféré un peu de révolte à cette paix parfaite. Désormais il ne me restait p'us d'autre refuge que réloignemeiU; j'avais comblé la mesure des explications paciflques. Rompre, rompre violemment, voilà ma seule ressource, et je ne pouvais y songer sans que mon cœur se brisât de douleur.
Eu suivîinlde loin lesmouvements de Coralie, j'avais pu compreiidre qu'il manquait quelque chose à sa fêle et qu'elle me cherchait. Jusque-lfi, j'avais dû la fuir et rester fidèle au pacte conclu avec Mariette; mais la conduite delà jeune flllemedégageait;j'étaislibre, je pouvais disposer de mol.
— Que le sort en soit jeté! m'écriai-je.
Eu même temps je fendis la foule, et me dirigeai du côté de la comédienne.
— Ah! c'est vous, Edouard, me dit-elle en m'apercevant; où vous éiiez-vous donc égaré, mon ami? Messieurs, ajouta-t-elle en se tournant vers son groupe, vous voyez mon libérateur; sans lui je ne sortais pas vivante de cette cohue.
Je m'inclinai en homme à qui la louange pèse.
— Edouard, reprit-elle, ne vous en défendez pas. Vous avez agi comme un paladin. Brave dans le danger, modeste après la victoire. Maintenant, en ma qualité dhéroïiie, j'ai le droit d'exiger quelque chose et je l'exige.
— Dites.
— J'exige, Edouard, que vous veniez souper avec nous à Paris. Je vous enlève. Nous aurons du champîignc et Saint-Léon.
EDOUARD MONGEROX. 9o
La fête allait finir; la salle du bal se dégarnissait, de loutps purts !e monde élégant regagnait ses équipages. A la grille du parc, je me retrouvai près de Marieiic que le comte d'Hautefeuille accompagnait; Grandchamp suivait, dormant à demi. Moi, j'avais Coralie sous le l)ras, et nous marchâ^iies ainsi pendant quelque temps presque côte à côte. Il fallait tenir tète à la conédienne, l'écouter et lui répondre. Le rire était sur mes lèvres, l'enfer dans mon cœur. J'aurais voulu mourir.
Les doux voitures s'approchèrent presque en même temps. Je vis Mariette monter dans un ti bury découvert; elle s'assit près du comte, pendant que Grandchamp se mettait par derrière pi es du domestique. Ce spectacle fut pour moi le coup de grâce; je me jetai désespéré dans le landau de Coralie.
— Adieu mon bonheur, s'écrièrent en moi des voix intérieures, adieu le rêve de ma vie! Le sorcier du préau avait raison; le brun est arrivé et il a le dessus.
VIL — le premier échelon.
Quelques semaines s'étaient écoulées depuis cette triste rupture, et l'ombre qu'elle répandait sur ma vie semblait chaque jour s'épai>sir. Le dépit, la rancune m'avaient jeté dans les bras de Coralie; c'était ma vengeance, et elle me coûta t cher. Mon cœur s'insurgeait parfois; mais j'éiouff.iis ses murmures dms l'ivresse des sens. La comédien! e ne s'y trompait pa>; elle voyait bien que je ne m'éla spoinl douné tout entier.
94 EDOUARD MOGEROX.
Celte circonstance, loin d'aniédir sa passion, ne faisait qu'en accroître l'énergie. Assis à ses côtés, souvent j'égarais ma pensée dans ia région de mes rêves; le corps était là et l'âaie ailleurs. Coralie remarquait ces ajjsencos et en éprouvait des cogères d'enfant, El!e s'irritait de n'avoir à ses genoux qu'un esclave insoumis et de n'être arrivé^', après beaucoup d'eflbris, qu'à une victoire incoiuplète.
Parmi les éternels problèmes que soulève l'étude du cœur humain, il n'en est point de plus délicat que celui de préciser le rôle et la part de la vanité dans l'amour. En sait-on qui soit à l'abri de ce mélange? Peut-être chez quelques anges, égarés dans nos sphères, et qui y conservent les traditions d'une patrie meilleure. Hois de là, combien peu de passiorjs restent pures d'un tel alliage! Ainsi une possession tranquille éteint l'amour, tandis qu'une possession troublée le réveille. Comment expliquer ce fait mo'isirueux, si ce n'est par la vanité? Epris à doses égales, deux cœurs se font équilibre et s'annulent dans le choc; la dose est-elle inégale? l'impulsion renaît, la poursuite recommence. Conquérir ou reconquérir, voilà dans quel cercle s'agite la passion, et l'esprit de conquêie est bien proche parent de l'esprit de vanité.
Je demande grâce pour celle théorie; il n'est pas dans mes iiiteiitions d'en faire l'objet d'une doctrine, encore moins d'un culte. Seulement j'ai cherché à me rendre compte ai isi de i'a:nour violent que j'inspirai à la comédienne. Elle m'aiuia avec toute l'ardeur de la vanité blessée, s'atiach \ à moi en raison de ce que je lui mesura s mon attachement d'une manière plus avare et semblais réserver à une autre idole la meilleure pari de mes adorations. Ce qui n'eût été qu'un
EDOUARD MONGEROX. 95
caprice, qu'un goûl passager comme il en éclol tant aux feux du théâtre, devint, par la force des circonstances, un sentiment opiniâtre, impatient, ombrageux. Plus je semb'ais défendre le teirain, plus elle s'acharnait à y pénétrer de vive force.
Chez les femmes habituées à des liaisons faciles, celte disposition d'esprit, quand elle éclate, amène ordinairement des tempêtes. Que de fois j'eus à souffrir des emportements de Coralie, de ses exigences, de ses obsessions! que de fois je me vis contraint, pour apaiser ce bruit, d'en venir à une déclaration de révolte! Alors c'était l'excès opposé. Elle me demandait grâceà deux genoux, s'accusait, avouait ses torts, épuisait tous les mots que la passion suggère aux âmes exaltées. Il en résultait une alternative de brouilles et de raccommodements, d'orages soudains et de tendresses fougueuses. Quand je me dérobais par la fuite à ces scènes lassantes, elle n'abandonnait pas la partie et savait me poursuivre jusque dans les bureaux. Essayais-je d'opposer un front sévère à d'odieuses persécutions? Elle se lamentait comme une Ariane, et ne me quittait que lorsque la paix était de nouveau signée.
L'un de ses plus vifs soucis consistait à m'empêcher de retourner à Verrières. Pour cela, elle arrangeait chaque dimanche une partie de campagne, un dîfier dans les bois, une course aux environs. Un jour nous allions au Butard de la Selle, l'autie jour aux étangs de Villebon; nous passions en revue les châteaux de la couronne et les grandes foiéis qui entourent Paris. Pour animer ces promenades, elle avait soin de les faire en caravane et d'y entraîner quelques joyeux compagnons, deux intimes surtout, Marcel le vaude-
virisie, eî Théobakl, l'homme de lettres. Comme assonimenl, elle y joignait la seule actrice dont elle eût pu s'accommoder, une nommée Zoé qui avait, aux yeux de la reine du vaudeville, le double avantage de n'être ni belle ni élégante. Zoé ne manquait pas d'un certain talent; mais, en bonne 011e, elle le mettait volontiers à la suite de celui des autres. Ainsi s'expliquaient son intimité avec Coralie et sa présence dans nos excursions. Quant au directeur, il complétait la bande et nous accompagnait en homme habitué à ne rien voir et à tout approuver. Si ces goûts champêtres, si obstinés et si subits, lui causaient quelque éionnement, c'était pour lui l'objet d'une opéraiion intérieure dont rien ne transpirait au dehors.
Cependant celte servitude me pesait; mon absence devait être remarquée à Verrières, et, malgré tout mon dépit, je n'aurais pas voulu pousser aussi loin l'abandon. Je commençais àm'accuser de cruauté et d'excès dans la réparation de mes griefs. Une curiosité inquiète s'en mêlait aussi. Les rapports de Mariette et (hi comte Ernest auraient-ils continué? Peut-être ne Tava t-elle plus revu depuis celte rencontre fortuite. Tout alors s'expliquerait par une petite espièglerie, concertée entre deux enfants du même âge. On aurait répondu ainsi àmesdéfianccs de jaloux, à mes fureurs, à mes menaces, sans penser que ce jeu pût avoir des suites aussi cruelles. Dans ce cas, les torts n'étaient plus de son côté, mais du mien; elle restait libre co(nme avant le bal, tandis que j'avais accepté la plus lourde, la plus funeste des chaînes.
Un jour que ces pensées m'agitaient plus vivement que de coutume, je résolus 'Téclaircir mes (lotîtes et d'aller m'assurerdu point où eu étaient les choses. Le
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despotisme de Coralie dépassait les bornes; tout devenait légitime pour m'en affranchir. Je iuiavaisdonné, il est vrai, le droit d'exiger un sacriflce, celui de mes projets d'union; mais je ne pouvais briser, pour lui obéir, mes liens de famille, condamner ma mère et ma lame aux tourments d'une absence prolongée. Déjà, depuis un mois, il m'avait fallu faire des prodiges d'imaginaiion afin d'expliquer ce changement si brusque dans mes habitudes, invoquer tantôt un travail forcé, tantôt une audience de mes supérieurs, enflii chercher mille défaites. J'étais las deces mensongeset honteux d'abuser duux pauvres femmes qui avaient placé en moi toute leur joie et tout leur orgueil.
Mon parti une fois arrêté, il ne s'agissait plus que d'en venir aux moyens d'exécution. Une déclaration ouverte m'exposait à des scènes orageuses; je résolus de prendre un détour. On devait le dimanche suivant partir de bonne heure pour la forêt de Saint- Germain; je me promis d'envoyer à Cora.ie, au dernier moment, quelques lignes d'excuse, et de me diriger du côté de Verrières. En effet, levé au premierjour, je descendis l'escalier, avec l'idée que rien n'entraverait mon dessein. J'étais heureux, je marchais d'un pas si léger, que mon pied effleurait à peine le sol. J'allais m'engager dans la me, lorsque, sur le seuil même du logis, je rencontrai une figure qui me frappa d'immobilité : c'élat Coralie.
— Je vous attendais, me dit-elle avec un regard sec et froid.
— Vous ici! m'écriai-je, et comment cela?
— Ne devions-nous pas aller ensemble à Saint- Germain? reprit-elle. Je suis venue vous prendre.
— Mais il me semblait... lui dis-je en balbutiant.
— Ah! il vous semblait, répondit-elle avec impétuosité; à moi aussi, hier il m'a semblé que vous n'étiez pas dans votre assiette ordinaire. J'ai craint une indisposition, une crise, un accès, que sais-je, moi? ajouta-t-elle en appuyant sur ces mots de manière à ce que son intention fût bien comprise. Et comme j'étais inquiète sur votre compte, au lieu de vous attendre, je vous ai prévenu. La voiture est là, venez.
En effet, une calèche nous attendait à l'entrée de la ruelle et elle m'y entraîna. J'étais pris en défaut et dans mon propre piège; je n'essayai pas de faire un simulacre de résistance. D'ailleurs, ce premier moment passé, Coralie se montra d'une grâce parfaite; elle semblait vouloir racheter, à force de soumissions et de tendresses, le brusque enlèvement du matin. Personne ne savait comme elle aller d'un pôle à l'autre de la passion.
L'hiver arriva et mes absences eurent une explication naturelle. De loin en loin, ma mère et ma tante faisaient le voyage de Paris pour me voir, et alors j'amenais naturellement l'entretien sur le chapitre des Grandchamp. Rien n'était cuangé sous leur toit; le pépiniériste songeait loiijours à ses marcottes, et ^]arietie semblait snppoiiei- gaiement l'abandon inexplicable dans lequel je la laissais. Ni sa santé, ni sa bonne humeur n'en aviiic-nl souffert. Ces détails me blessaient; j'y voyais la preuve que j'occupais une bien petite place dans la vie de la Jeune (ille. J'aurais voulu la savoir souffrante et malade; à l'instant même j'aurais rompu mes indignes liens. Mais se sacrifier à une âme indifférente, à quoi bon?
(Jiâce à Coralie, cet hiver fut pour moi une longue suite de fêles; el'e savait rouvrir mes chaînes sons des
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fleurs. Chaque jour, au milieu de ces raffinements, je semais s'affaiblir l'erapire de mes souvenirs et s'accroîire le charme sous lequel je vivais. La reine du Vaudeville avait exigé que Ton confiât à Saint-Léon et à moi la pièce esseniielle de la saison, celle qui devait servir de base aux receltes. Nous nous mîmes à l'œuvre, et Coralie m'eut ainsi constamment à ses côtés, sous prétexte de collaboration. Il s'agissait de m'indiquer les nuances de son rôle, de chercher des mois à effets et d'essayer des airs nouveaux. J'étais presque devenu son commensal, et le directeur attachait trop de prix au succès de l'ouvrage pour s'inquiéter des conditions auxquelles il fallait l'obtenir.
C'était un vaudeville à tableaux, genre alors nouveau à la scène. Coralie devait y paraître sous trois costumes, dont deux travestis : en page, en villageoise, en duchesse. Tout l'effet était calculé de manière à ce que les beautés plastiques de l'actrice eussent les honneurs de la représentation. L'intrigue, le dia'ogue, le counlet étaient subordonnés à ce moyen d'influence. Moyen sûr d'ailleurs et vingt fois éprouvé! Quand, par exiraordinare, le public résisîait au jupon court de la villageoise, le maillot du page achevait sa défaite et le tenait enchaîné aux charmes de la perspective. A l'ombre de ces prestiges naturels, combien l'art de l'écrivain se trouvait à l'aise! Sa tâche était remplie dès qu'il avait su les meitre en relief elles placer sous leur plus beau jour.
Un vaudeville composé sur ces bases, n'est pas une œuvre qui exige du génie. Nous nous en tirâmes à noire honneur, Saint-Léon et moi. Il suffisait que j'y eusse concouru, pour que Coralie s'en montrât enihousiusie. Son senliiicnt faisait loi; la pièce fut reçue
par acclamations, et devint pour le théâtre de la rue de Chartres une affaire capitale. J'abordais la scène par la grande porte; du premier bond, je m'élevais au sommet. Tandis que la masse des débutants végétait dans les avenues, je me voyais introduit au sein du sanctuaire. Il ne m'avait pas fallu passer par le petit acte confié aux doubles de la troupe et joué dans le plus méchant salon du magasin. D'emblée, j'arrivais aux cinq tableaux avec huit décors entièrement neufs et des costumes de la plus giande richesse. Goralie exigeait que Ton dépensât vingt-cinq mille francs pour la mise en scène, et déclarait tout haut qu'elle n'en rabatrait pas un centime.
Jamais on ne l'avait vue prendre un ouvrage autant à cœur; elle surveillait tout par ses yeux et ne s'en remettait à personne pour aucun détail. A chaque acteur elie avait un mot à dire, une indication à donner. En outre elle étudiait son rôle de manière à en faire ressortir toutes les finesses. Au premier acte, elle arrivait en jupon villageois et avait cru devoir, en mon honneur, le raccourcir plus que de coutume. Il faut dire que ses pieds étaient d'une délicatesse exquise, et que sa jambe offrait les plus harii onieuses proportions. C'était donc là un succès prévu, certain, infaillible; Coralie ne sVn contentait pas. Elle prétendait y ajouter quelque chose par le contraste et chapitrait Zoé pour qu'elle s'y prêtât.
— Ma petite, lui disait-elle, je t'assure que tu seras fort bien en jupe courte.
— Moi, répondait naïvement la pauvre fille, avec mes pieds et mes chevilles. Juge donc, de vrais abbatis.
A l'appui de ses scrupules ciU*. nionlrail des cxlré-
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mités qui n'étaient rien moins qu'irréprochables. Coralie savait à quoi s'en tenir et n'en insista que de plus belle.
— Je t'assure, ma peiiie, qu'une jupe courte est toujours d'un bon effet. Crois-moi, essaycs-en.
— Taillée comme je le suis, Coralie, à coups de hache; lu veux plaisanter.
— Non, te dis-je, la rampe amincit les formes; lu seras au mieux. Est-ce que je te le conseillerais sans cela?
Zoé s'en défendit encore, puis elle céda. Coralie s'était assurée ainsi d'un objet de comparaison qui devait faire mieux ressortir la richesse et l'élégance de ses formes.
Enfin, le jour décisif arriva, nous pariâmes devant la rampe. Rien n'avait été négligé pour assurer le succès de l'ouvrage. L'orchestre s'était adjoint quelques renforts, et sous les feux du lustre se déployait un bataillon disposé à des excès en matière d'enthousiasme. Malheur à qui eût troublé cet hommage par l'expression d'un mécontentement intempestif. Il y avait là des natures disposées à l'admiration et qui n'aimaient pas à être détournées de leurs voies. Noble élite qu'inspirait le culte du beau, et qui volontiers l'eût poussé jusqu'au fanatisme du pugilat!
Les choses marchèrent si bien, que cette réserve put se dispenser de donner. Le vrai public ne résista pas aux pompes de la mise en scène ni aux flots de satin que l'administration avait prodigués sur les vêtements. Les comparses mêmes s'étonnaient de ne plus se retrouver au milieu des taches d'huile qui leur étaient familières. On eût dit que le théâtre avait trempe ^cs décors, ses costumes, sesacteursdans la chaudière
ÉUUD\hD MUKGEROA. T. Jl. 1
du vieil Eson, et qu'il en sortait frais, rayonnant, rajeuni. Aussi n'y eut-il dans la salle qu'un cri d'étonnement à Taspect de tant de mervei'ies. Il est peu de littératures qui soient plus universellement comprises que celles du badigeon et de la soie, des pourpoints d'or et des feux de Bengale.
Cependant le grand élément de succès, ce fut Coralie. Jamais on ne l'avait vue s'éîever à une telle hauteur. Le cœur l'insp'rait; c'était mon œuvre qu'elle avait à défendre. E le se montra sublime et enjouée, naturelle et brillante, naïve et majestueuse. Bans de certains moments, c'était la verve qui l'emportait, d'autres fois, c'était la sensibilité la plus exquise. Elle se servait du public comme d'un clavier, et essayait sur lui toute une gamme d'impressions. Aucun efTet ne manqua, tant les combinaisons avaient été bien prévues. La jupe champêtre flt jaillir des étincelles du sein de cette foule; le maillot du page y alluma un incendie. Loi sque Coralie, vint, sous ce costume, recueillir les applaudissements du public, les lorgnettes étaient toutes portées à leur plus haut degré d'activité et de puissance.
J'assistais à ce triomphe dans l'une des loges qui donnent sur la scène et sont placées en dedans du manteau d'arlequin. Aussitôt que la toile fut tombée au bruit des acclamations, je me dirigeai vers les coulisses et gagnai la loge de Coralie. Elle y était seule avec Ursui(;, qui la débarrassait de son travestissement de |)age.
— Eh bien! s'écria-t-elle en se jetant dans mes bras, es-iu content de moi?
— Divine! lui dis-je avec un enthousiasme sincère. Comme tu tiens ton public dans la main!
Ursule ne nous permit pas de pousser cette conversation plus loin. Depuis un instant elle était aux aguets.
— Madame, dit-elle en m'inlerrompant, quelqu'un vient.
— C'est juste, reprit Coralie, point d'imprudence, mon Edouard. Quitte ma loge, et va m'attendre dans le foyer. Tu soupes avec nous.
— Ce soir? répondis-je étonné.
— Oui, ce soir, ami. Je t'emmène avec Saint-Léon. Nous aurons Théobald et Marcel, Zoé aussi. Il faut bien célébrer le succès de tes premières armes.
— Toujours pleine d'attentions!
— Tu verras, mon Edouard, ceci n'est rien. Ecoute, je ne veux pas te prendre en traître; compte sur une surprise.
— Vraiment, et qu'est-ce donc?
— Compte sur une surprise; je ne peux rien le dire de plus. Et maintenant embiasse ton page et va-t'en bien vite. Ce négligé pourrait nous trahir.
Je me rendis au loyer où se trouvaient nos convives. Saint-Léon était radieux; jamais il n'avait eu un succès si franc, si décidé. Le directeur s'épanouissait à la perspeciive de cent représentations et de cent mifle écus de recettes. Les coflVes du théâtre allaient regorger d'or; c'était un filon qui venait de s'ouvrir. Théobald, malgré son humeur critique et sa férocité naturelle vis-à-vis des nouveautés, passait condamnation sur les résultats, et iMaicel, dont l'existence était un perpétuel calembour, en avait déjà trouvé dix sur les diverses exhibitions de Coralie.
Quand la comédienne parut, il n'y eut qu'un cri au sein du groupe :
104 EDOUARD MONGEROX.
— ^^Divine! — céleste! —admirable! —incomparable! s'écria-t-on à la ronde.
Coralie reçut ces hommages comme une reine qui y est habituée, et se retournant vers ses amis :
— Silence! les babillards, dit-elle gaiement, et allons nous mettre à table pour remercier les dieux.
Le couvert était mis quand nous arrivâmes chez la comédienne, et le luxe du service, l'aspect du buffet, l'ensemble de l'ordonnance, prouvaient que le repas avait un caractère de préméditation. Théobald, qui ne se montrait pas moins féroce vis-à-vis des plats de choix qu'à l'égard des œuvres dramatiques, laissait éclater en termes assez vifs le plaisir que lui causait ce beau spectacle, tandis que Marcel, après avoir préparé solitairement un calembour, le jetait au milieu d'une conversation comme un projectile incendiaire. Ce système de jeux de mots, émis avec une gravité périodique, exaspérait Théobald :
— Marcel! s'écriait-il, je t'ai déjà dit vingt fois que tes calembours m'incommodaient. Tu en deviens odieux.
— Odieux? dis-tu. Eh bien! Théobald, adresse-toi à eux. pour qu'ils me punissent, répondit Marcel.
— A qui donc?
— Aux dieux! Puisque tu disque je le sui:^. Il suffit, pour cela, d'une imprécationà la manière antique. Antique, reprit le vaudevilliste relevant encore un calembour sur son chemin, tu m'y as pris en tic.
Théobald devint furieux; il s'élança vers la comédienne, et s'cmparant de ses deux mains :
— Coralie, s'écria-t-il,ily a un homme de trop dans cetie maison; lu sais lequel. Pas moyen de vivre dans la même salie à manger que lui; il ailenie à mon ap-
petit. Je ne te demande qu'une chose, cVstde le plonger dans un cachot. Brunet y a été jeté par Teuipereur pour des calembours moins atroces que les siens. L'actrice intervint et calma cette effervescence. Son attention seaiblait d'ailleurs distraite par un soin plus important que celui de rétablir Tharmonie entre le vaudevilliste et l'homme de lettres. Elle avait pris Saint-Léon à part et s'entretenait vivement avec le chef du bureau. Celui-ci tirade sa poche un papier que l'actrice parcourut d'un regard avide et joyeux. Quand elle se fut bien assurée de ce qu'il contenait, elle donna ses derniers ordres à Ursule, et s'écria :
— A table, mes amis, et trêve de propos.
— A table! répétèrent les convives.
— - Tiiéobald, ici, ajouta Goralie en désignant les places, près de Zoé, et sois décent; Edouard, à mes côtés; Saint-Léon aussi; à eux les honneurs de la soirée, n'est-ce pas? Toi, Marcel, près d'Albert, et s'il l'échappe un calembour pendant que nous soupons, je te mets à l'eau.
— A la bonne heure! s'écria Théobald, voilà ce qui s'appelle de la justice.
Le repas commença; il fut d'une gaieté folle. Goralie, encore ivre de son succès, eut d'incroyables élans. Son amour éclatait à chaque mot et se trahissait malgré elle. Dans ce qu'elle disait, il y avait, au milieu de la part de tout le monde, une intention qui n'était que pour moi et qu'elle y mêlait avec un art infini. On parla du vaudeville et de sa réussite, du jeu de l'actrice et du mérite des auteurs. Saint-Léon se croyait revenu à ses beaux jours, au temps où il brillaitdans les salons de madame Tallien. Le directeur continuait à faire meuialemept le décompte de ce que le
nouvel ouvrage pourrait produire. Moi j'étais affaissé sous le poids d'un premier laurier et des émotions qui m'assiégeaient depuis quelques heures. Théobald, habitué à ne ménager personne, n'avait pas cru devoir changer ce système vis-à-vis du Champagne, et il effarouchait Zoé à un point que celle-ci fut obligée de chercher un voisin moins remuant. EnGn Marcel, après s'être longtemps maîtrisé, finit par jeter au milieu de l'entretien un calembour révoltant, fruit d'une longue méditation. Théobald se leva, les cheveux hérissés, le poing en l'air.
— Marcel, s'écria-t-il, décidément je m'adresserai aux chambres. C'est une infirmité trop caractérisée que la tienne. Je demanderai une loi contre les animaux mal faisants. Vois où tu m'entraînes!
— Théobald, calmez-vous, dit la comédienne.
— Non, Coralie, non, cet homme en veut à nos jours, il est impossible de se laisser égorger sans combat. C'est-à-dire, Marcel, ajouta-t-il en se tournant du côié du vaudevilliste, que tu me feras incliner vers le cannibalisme. Je m'y sentais quelques penchants; mais tu m'y précipites. Dès demain, je rédige une pétition pour le rétablissement de la torture.
Marcel demeurait impassible; il songeait sans doute à un nouveau jeu de mots.
Cependant Coralie avait réclamé le silence; à sa voix, toutes les passions s'apaisèrent. Sa physionomie avait pris une expression plus sérieuse; elle souleva son verrf^ et dit :
— Mcssieuis, à la santé des auteurs! Toi, Saint- Léon, tu es un ancien, tu as les chevrons, laisse-moi parler dudébutanl. Messieurs, à Kdouard, l'écrivain en vaudcviKcs et rédacteur dans les bureaux du ministère.
EDOUARD MONGEROX. 107
— A Edouard! dirent les convives.
Je ne savais ce que signiGait le titre nouveau dont me décorait la comédienne. Je n'y vis qu'une méprise.
— Rédacteur, lui dis-je; non pas, s'il vous plaît, mais seulement expeditionnaire.il ne faut pas placer les gens plus haut qu'ils ne sont.
— Rédacteur, répliqua-t-el!e, tout ce qu'il y a de plus rédacteur.
— Par votre grâce, Coralie, je l'accepte de celte façon.
— Et par celle-ci, Edouard, me dit-elle en me remettant un papier qu'elle prit .les mains de Saint- Léon.
Je jetai rapidement les yeux sur l'écrit; c'était l*avis de ma nomination, bien et dûment en règle.
— Oh! Coralie, lui dis-je en lui prenant la main, et en la couvrant de baisers auxquels une larme se mêla.
Elle était vivement émue et avait de la peine à se contenir.
— Mais, repris-je, qui donc a pu m'obtenir cela? J'y ai perdu mon temps et mes peines.
— Enfant, dit l'actrice, et vos amis! Ne devriez-vous pas compter un peu sur eus?
Je regardai Saint-Léon; il se défendit par un geste; Coralie continua :
— îsous sommes allés plus haut, monsieur; il ne faut pas s'arrêter à mi-chemin quand on sollicite. Votre directeur général, par exemple, voilà un austère. La belle résistance qu'il a faite! Mais quel est le directeur général qui n'aitpas son endroit faible! Celui-ci en avait un du côté de l'Académie royale de musique;
c'est par laque nous l'avons attaqué. Et bien attaqué, comme vous voyez, Edouard.
Ainsi, je devais tout à cette femme, mon premier succès au théâtre, mon avancement dans les emplois. Elle était pour moicomme ces fées des contes, qui tendent la main à leurs protégés dans les moments périlleux, et les confiuisent sains et saufs vers des palais de marbre ou de porphyre. Comment le souvenir de Mariette aurait-il pu tenir devant un tel amour, accompagné de tant de bienfaits? Coralie venait de m'enchaîner par le plus puissant des liens, la reconnaissance, et ma vierge de Verrières ne pouvait pas engager la lutte sur un pareil terrain.
YIII. — Une rencontre.
Cet avancement inespéré me causa une joie que je ne chercherai pas à rendre. 11 faut avoir vécu de la vie de l'employé pour se faire une idée des émotions que lui cause une augmentation de grade ou de traitement. Depuis le jour où il met le pied dans un bureau jusqu'à celui où il en sort par l'une des deux issues ouvertes au repos, le mort ou la i elraiie, l'employé n'a qu'une pensée, qu'un but, qu'un mobile, l'avancement. Chacune des journées où il a gravi un échelon adminislralif est pour lui une date heureuse; volouiiers il la noterait d'un signe blanc et remeicierait les dieux par un sacrilice propiiiatoire.
J'étais donc rédacteur. Rédacteur! que ce mot me semblait doux à prononcer! C'est-à-dire que je cessais d'être une machine et devenais une intelligence libre.
ÉDOriRD MONGERON. 109
Entre rexpéditionnaire et le rédacteur, il y a toute la distance qui sépare la main de la pensée. L'expéditionnaire est asservi à la phrase qu'il copie, !e rédacteur dispose à son gré du vocabulaire et ne reconnaît d'autres limites que celles de la grammaire et du bon sens. Le rédacteur se permet des ratures dont l'expéditionnaire doit s'abstenir; il ne fait pas de sa plume un pinceau, et peut laisser échapper à son gré des lettres irrégulières. Il n'est plus esclave, il a des esclaves.
Cependant celte tâche entraîne d'autres soucis et une responsabilité plus grande. J'étais passé maître dans i'art de peindre; le serais-je dans l'art d'écrire? Voilà quel problème se posait pour moi, et j'avoue que je n'y songeais pas sans émotion. N'en est-il pas ainsi à la veille de tout début? Le soldat devant le feu, l'orateur à la tribune, le comédien sur les planches, éprouvent également, dans leur premier essai, celte appréhension que font naître des chances inconnues. Comme eux je me prenais à douter de moi-même et à envisager mes nouveaux devoirs avec une certaine défiance. Il s'agissait de style, or, quel style employer? C'était précisémentl'heure oij la littérature à paillettes commençait à mener quelque bruit. Devais-je me préoccuper de ce mouvement et prendre là mes modèles? ou bien suflisait-il de m'en tenir à la tradition et de garder les allures simples et sobres, consacrées par tant de chefs-d'œuvre?
Mes incertitudes duraient encore, lorsque j'arrivai à mon bureau le jour suivant. L'avancement que j'avais obtenu y bouleversait mes habitudes. Je devais passer d'une pièce à une autre et quitter cet excellent Bernard, mon voisin depuis dix années. Certes je n'é»
liO EDOUARD MONGEllON.
migrais pas bien loin, seulement jusqu'à la porte voisine. Cependant, au moment de me séparer de lui, j'éprouvai une tristesse involontaire. Depuis que nous vivions côte à côte, jamais le moindre nuage ne s'était élevé entre nous; c'était le meilleur caractère, l'humeur la plus égale que Ton put rencontrer. Qui sait si le hasard me favoriserait toujours à ce point et s'il me donnerait encore des collaborateurs aussi parfaiîs que le mari de Denise!
Le bureau où je m'installai était occupé par trois rédacteurs, dont un seul mérite une mention dans ce récit. Je le nommerai Martin, faute de pouvoir mieux le désigner. Il est aujourd'hui l'un des employés supérieurs et l'une des lumières de l'administration. On pouvait prévoir, quand je le connus, le chemin rapide qu'il ferait. Même sous le régime de la faveur, il est des organisations vigoureuses qui échappent à la loi commune et se font une place par leur propre effort. Il faut pour cela un coup d'oeil sûr, une intelligence prompte, une grande aptitude au travail. Toutes les branches du service comptent un ou deux de ces hommes; ils en sont l'àme et le bras. Sans eux, le mouvement s'arrêterait; seuls, ils connaissent l'ensemble des ressorts et le secret du mécanisme. Les affaires délicates, les rédactions importantes ne sortent pas de leurs mains; ils se les réservent et demeurent ainsi les maîtres de la position. Rien de plus légitime d'ailleurs que cet ascendant conquis par le mérite. Il est d'un bon exemple et maintient dans l'armée des employés cette persuasion que les hauts emplois ne sont pas tous à la merci des convoitises parlementaires.
Martin portait sur sa physionomie rempreinte de
ses facultés. Il avait un de ces types bretons où Popiniâtreté domine. L'os coronal et les os maxillaires formaient deux saillies qui semblaient se correspondre et projeter de Jarges ombres sur le reste de son visase. Le teint était mat, tirant sur le jaune, comme dans toutes les complexions bi.ieuses. L'œil, d'un bleu clair, avait de Téclat et de la finesse; les lèvres minces et pâles indiquaient un esprit rusé. Dans l'ensemble se révélaient une puissance de volonté, une énergie indomptables.
Ce laborieux employé ne devait sa position qu'à lui-même. Il appartenait à l'une de ces provinces déshéritées qui semblent avoir le privilège de fournir les meilleurs travailleurs, comme les pâturages les plus ingrats fournissent les plus fortes races de chevaux. Il en était venu jeune et avait longtemps vécu dans un grenier, à raison de trente sous par jour, qui formaient Textrême limite des sacrifices auxquels pouvait se soumettre sa famille. Le pas le plus difficile à franchir, fut son admission dans les bureaux. Une fois entré, il (tonna prompiement la mesure de sa force, et marcha rapidement vers le sommet, A l'appui de ses autres facultés, il avait une admirable mémoire, et c'est surtout ce qui le servit... Vne aflaire qui avait passé sous ses yeux prenait place dans ses souvenirs d'une manièie ineffaçable; il n'en oubliait aucun incident, aucun détail. Aussi faliait-il avoir recours à lui comme à un répertoire vivant. Chaque loi avait dans son cerveau une case et une étiquette. Que de nivôses et de brumaires, il gardait ainsi classés; que d'arrêtés, que d'édits, que de décrets, que d'ordonnances dont il connaissait les dates, la substance et jusqu'aux dispositions!
La présence de Martindans un bureau suffisait pour en exclure les habitudes d'indolence. Il était l'antipode de Frédéric, et s'il se fût rencontré avec ce brillant employé, probablement il en fût résulté un conflit et une rupture par suite d'incompatibilité d'humeur. Avec Martin, pas une minute de perdue; quand la besogne était à jour, il furetait les cartons pour s'assurer qu'il n'y restait rien d'arriéré, et, en désespoir de cause, il rédigeait un mémoire sur une question en litige. L'administration n'avait pas de défenseur plus zélé; il se passionnait pour ses droits et ne souffrait pas qu'on y portât la moindre atteinte. Un procès s'engageait-il? Martin en faisait presque un débat personnel et n'avait de repos que lorsqu'il avait obtenu un ou deux arrêts contre le plaideur téméraire.
Tel était le nouveau camarade que le hasard m'avait donné. Si je l'eusse rencontré au début de ma carrière, peut-être son exemple ni'eût-il imprimé une autre direction. Je voyais enlin ce que pouvait le zèle uni à l'intelligence. C'était une exception sans doute, mais pourquoi n'en aurais-je pas été une comme lui? Hélas! non; il fallait trop de vertus pour cela. Il fallait un cœur que l'amour de l'aduiinistration remplît tout entier, un esprit de suite que je ne pouvais avoir, une persévérance qui n'était pas dans mon organisation, et, par-dessus tout, il ne fallait rien d'idéal, de poétique qui pût faire tache au milieu de ces qualités positives.
J'ai dit que je n'envisageais pas sans quelque défiance les fonctions nouvelles dont j'étais revêtu. Ce trouble fut porté au plus haut degré quand le garçon déposa sur mon bureau une pièce que mes supérieurs
envoyaient à mon adresse. Voici ce que j'y lus en tête et en caractères fort lisibles :
M. MONGERO*,
Répondre dans le même sens et adopter les conclusions de la dépêche. Très-pressé : il le faut pour la journée même.
Très-pressé! c'est-à-dire que j'étais mis au pied du mur et qu'on ne me laissait pas le temps de me recueillir. Il y avait là un concours de circonstances bien prévu et bien grave. J'y vis une sorte de complot contre mon avenir et un piège tendu à mon inexpérience. Pour me tirer de ce mauvais pas, j'appelai a mon aide le courage du désespoir et me précipitai sur la pièce officielle de l'air d'un homme qui franchit un abîme. Elle était ainsi conçue :
« Monsieur le ministre,
» J'ai l'honneur de vous transmettre la demande du
gieur tendant à obtenir la concession d'un bac à
traille sur la rivière de *** (*).
,) Vous m'avez renvoyé, le 17 du mois dernier, le dossier de l'affaire pour en compléter l'instruction, et je me suis empressé de mettre cet objet en éiat.
,) Il résulte de renquéle qui a eu lieu et des renseif'nemcnts qui ont été fournis par leshommescompét^enis, que le sieur*** se trouve dans les conditions
* Les énonciations qui figurent dans cette lettre ont été altérées à dessein. On aurait tort de s'en aider pour remonter à la position qu'a occupée Mongeron et aux bureaux dans lesquels il a figuré.
ll/l EDOUARD MONGERON.
voulues par la loi pour obtenir la concession d'un bac à traille sur la rivière de***.
» Cependant, le maire de la commune de***, dans le ressort duquel devrait se trouver ce bac, me marque, dans une lettre confidentielle, que la navigation est déjà bien entravée sur ce point, qu'il se trouve plusieurs bacs situés à de faibles dislances de celui que veut établir le sieur***, et qu'il résulterait de celte créaiion plus d'inconvénients qu'on n'en peut attendre d'avantages.
» En conséquence, il vous appartient, monsieur le ministre, de décider s'il y a lieu d'accorder au sieur***, l'autorisation qu'il sollicite. » Daignez agréer, etc.
» Le préfet du département de ***,
Ainsi parlait cette dépêche, et je la relus huit fois de suite, afin d'en bien pénétrer le sens. J'étais donc chargé de fournir le dernier mot du pouvoir exécutif sur une affaire importante. Le sort du sieur *** se trouvait entre mes mains. Peut-être allais-je ruiner un père de famille, qui avait compté sur ce bac pour relever sa maison, armer le bras de l'Etat contre des infortunés, et attirer sur la dynastie les imprécations qu'ils ne manqueraient pas de faire entendre. Douloureuse nécessité! mais rien ne pouvait m'y soustraire. La note était précise; il n'y avait qu'à obéir. Tout ce que je pouvais en faveur de ces malheureux, c'était de ménager mes expressions, et de leur signifier aussi doucement que possible le rejet de leur demande. Je pris la plume avec le ferme dessein de faire passer dans mon style la compassion qui était dans mon cœur, et de mettre dans la bouche de l'Etat une sorte de bonté mélancolique.
Voici quel fut mon premier essai :
« Monsieur le préfet,
» Le sort du sieur *** touche profondément l'administraiioii, et elle désire qu'il soit informé de l'intérêt qu'elle a pris à sa demande. Cependant, etc.. etc, »
Je m'arrêtai sur celte phrase, afln de m'assurer par une lecture de TeÛet qu'elle devait produire. Le tour en était si simple, que j'en conçus quelques doutes pour le succès. Il me vint à l'esprit qu'un travail de début ne pouvait aller sur un pied si uni et qu'il convenait de fournir quelque chose de p'.us coloré. Autrement je restais dans la ligne des rédacteurs vulgaires. Par exemp e, une excursion dans la littérature à paillettes et un peu de poussière d'or jetée sur le protocole officiel, me semblaient un de ces audacieux coups de main à l'aide desquels la célébrité s'enlève. Je mis sur-le-champ cette idée à exécution, et traçai le début suivant :
« Monsieur le préfet,
» L*àme de l'administration répond à la vôtre; il est bon que les bienfaits du pouvoir s'irradient dans le paysetque les populations s'accoutumentà e considérer comme l'astre d'or qui étincelle au front du ciel bleu.
» Toutefois, etc. »
Je me relus et goûtai cette phrase de coloriste. Un seul point m'inquiétait, c'est qu'il ne régnût trop de contraste entre ce style et celui du fonctionnaire auquel j'étais chargé de répondre. Je n'aurais pas voulu humilier un préfet; il est dangereux de se faire des
IIG EDOUARD MONGERON.
ennemis aussi haut placés. Comment concilier lout cela? Evidemment par un système mixte et en suivant une ligne prudente entre deux excès. Point de sécheresse; mais aussi point d'écart de couleur. Ce nouveau procédé d'exécution offrait des difficultés inouïes et je fis vingt essais sans pouvoir parvenir à me satisfaire. Mon bureau était jonché de lambeaux de papiers couverts de versions différentes dont aucune ne me semblait complète. Je me dépitais, je frappais la terre du pied comme un coursier impatient, je prenais mon front à deux mains, afin d'en faire jaillir l'inspiration rebelle. Martin s'aperçut de mon embarras et vint à mon secours :
— Qu'est-ce donc, monsieur Mongeron, medit-il et d'oiî vient votre inquiétude?
— Cette dépêche, lui dis-je, en la faisant passer sous ses yeux; comment y répondre?
— Voulez-vous que j'essaye une formule? repritil avec bienveillance. Vous verrez si elle vous convient.
— Volontiers, lui dis-je; aussi bien c'est me tirer d'un grand embarras.
Il prit la pièce, la parcourut et laissa courir sa plume; au bout de trois minutes son travail était prêt, il me le remit :
— Déjà! m'écriai-je. s
— Lisez, me répondit-il.
Je jetai les yeux sur ce qu'il avait écrit; c'était net et sans la moindre rature. Voici comment il s'exprimait :
« Monsieur le préfet,
» Vous m'avez fait l'iionneur de me transmettre la
demande du sieur ***, tendant à obtenir la concession d'un bac à traille sur la rivière de ***.
» Je vous avais renvoyé le 17 du mois dernier, le dossier de l'aflaire, pour en compléter l'instruction, et vous vous êtes empressé de meure cet objet en état.
» Il résulte de Tenquête qui a eu lieu et des renseignements fournis par les hommes compétents, que le sieur *** se trouve dans les conditions voulues par ia loi pour obtenir la concession d'un bac à traille sur la rivière de ***.
« Cependant le maire de la commune de ***, dans le ressort duquel devrait se trouver ce bac, vous marque, par une lettre confldentielle, que la navigation est déjà bien entravée sur ce point, qu'il se trouve plusieurs bacs situés à de faibles distances de celui que veut établir le sieur ***, et qu'il résulterait de celte création beaucoup plus d'inconvénients qu'on n'en peut attendre d'avantages.
» En conséquence, je décide qu'il n'y a pas lieu d'accorder au sieur *** l'autorisation qu'il sollicite. Vous voudrez bien, monsieur le préfet, lui en donner avis.
» Recevez, etc.
» Le ministre de***. »
Quand j'eus achevé cette lecture, je rapprochai la réponse de ia dépêche originale :
— Il me semble, dis-je à Martin, que c'est littéralement la même chose.
— Eh bien, après? me répiiqua-l-il. Où serait le mal?
118 EDOUARD MOx\GERO>'.
— Quoi! repiis-je, c'esl ainsi que Ton répond à un préfet? en le copiant.
— Et comment voulez-vous lui répondre? il n'y a dans tout ceci qu^une affaire de forme.
— Alors, je puis envoyer cette version; on ne s'en formalisera pas, monsieur Mariin?
— Comment! monsieur Mongeron, mais vous en aurez des compliments, bien au contraire.
Je suivis ce conseil, et en efl'et, mon début en matière de rédaction obtint le suffrage de mes supérieurs. Le style parut concis, sage et vraiinent administratif. Le sieur*** fut la seule victime de celte combinaison; il n'obtint pas tous les égards dus au malheur. Ce n'est pas moi qui le condamnai, mais le protocole. Je ne pouvais pas, en un jour, obliger TEtal à avoir des entrailles, ni lancer le style officiel dans la région des paillettes. Des réformes de ce genre, le temps seul les accomplit et les consolide. En attendant, il existe un chemin tracé et on le suit. Je trouvais, il est vrai, ce chemin bien facile et ne pouvais me défendre de quelque étonnement.
— Quoi! m'écriai-je, c'est ce que l'on appelle de la rédaction! Et moi qui y voyais des difficultés grosses comme des montagnes. Me voilà désormais bien rassuré.
Plus tard, je m'aperçus que tous les thèmes n'étaient pas aussi faciles que celui de mon début. De temps en temps , il se présentait quelque occasion de se produire, d'éveiller l'ailention des chefs. Il y a, d.tns tout service, deux ordres de travaux : la paperasse cl les affaires. La paperasse est le gros du bagage administratif; volontiers on l'abandonne à la garde du camp. Les affaires sont la partie brillante
EDOUARD MONGEKON. 119
du métier, celle où le rédacteur paye de sa personne. Alors il faut s'armer des textes législatifs, compulser les dossiers, remonter aux précédents. On étudie à fond, on discute, on commente. S'il s'agit d'un procès, on le plaide; s'il s'agit d'un projet de loi, on le motive. C'est à cette pierre de louche que l'on distingue les hommes forts, les plumes de choix, les intelligences d'élite.
Il me passa dans les mains peu de travaux de ce genre; Martin en était presque toujours chargé, et il les traitait avec une supériorité qui désarmait la jalousie. Cependant, les affaires qui m'échurent suffirent pour donner de moi une idée avantageuse. J"avais renoncé à la littérature à paillettes, et c'était tout prolit. L'Etat n'enteni pas raiiierie en matière de style, et prétend rester ûdèle aux grandes ii aditions. Sur ce trrrain j'avais quelque succès, et imprimais aisément a ma pensée le tour magistral qui sied au pouvoir exécutif. Plus d'une fois, il m'arriva, du sommet de l'administration, des compliments sur la manière large et calme dont j'envisageais les questions, et sur la forme simple et concise dont je les revêtais. Martin était le seul dans les bureaux qui entendît mieux les affaires que moi, et se montrât plus fort sur les textes.
Ma rédaction, une fois achevée, passait sous les yeux de mes supérieurs et allait jusque chez le chef de division. C'est de ce fonctionnaire que re evaient les corrections de délai!, et, quelle que fût la beauté de mon style, il trouvait toujours le moyen d'y ajouter ou d'en retrancher quelque chose. Faut-il le dire, ces modifications me désespéraient; je les trouvais tantôt puériles, tantôt fâcheuses.
Ainsi, par exemple, j'avais dit dans une lettre à un fonctionnaire :
« Je vous accuse réception, etc. »
Mon chef de division, pris d'un accès de politesse, réformait la phrase et mettait :
« J'ai rhonneur de vous accuser réception, etc. »
D'autres fois, il changeait un mot, sans tenir compte que ce mol était répété deux lignes plus bas, et qu'il condamnait ainsi à la hâte un choix que je n'avais fait qu'après une longue délibération. Ces coups d'épingle troublaient mon repos, détruisaient le plaisir que j'éprouvais à construire mes périodes. Mon plus grand souci était d'enlever à mon juge tout prétexte de modiûcations, et je croyais avoir remporté une grande victoire quand un de mes travaux revenait chez les expéditionnaires, franc de surcharges et de ratures.
Au milieu de ces diversions administratives, mes amours suivaient leur cours naturel. De la part de Coralie, c'était une passion de plus en plus violente. Un rien lui portail ombrage; il fallait lui rendre compte de mes moindres actions. J'avais beau me soumettre à ses exigences, et vivre à ses pieds comme un esclave, celle soumission ne la louchait pas. Elle sentait qu'elle apportait dans cette liaison plus que je n'y apportais moi-même, que je recevais l'impulsion au lieu de la donner. Cette conviction la jetait dans de longs accès de jalousie et me soumettait à un système d'espionnage perpétuel. Impossible de goûter avec elle un plaisir calme, une joie tranquille. Dans le bonheur même, elle ne procédait que par emportements.
— Tu ne m'aimes pas, Edouard, tu ne m'aimes pas, s'écriait-clle parfois après un moment d'ivresse»
EDOUARD MOXGERON. 121
Est-ce que tu crois me tromper? est-ce que Ton trompe une femme qui aime?
— Encore injuste! lui répMquais-je. Tu veux donc toujours me désespérer.
— Ecoute, Edouard, ajouta-t-elle avec une expression que je ne saurais rendre, si tu as des maî-tresses. qu'elles aient soiu de se cacher. On cite les Corses; je ferai voir qu'il y a des femmes qui les Talent bien.
Je passais ma vie au milieu de ces alternatives de fureur et de tendresse, tiiste de ce joug, mais trop faible pour le briser. Coralie avait tant fait pour moi! elle avait d'ailleurs un attaciiement si profond! Je comprenais jusqu'à ses jalousies; un amour exalté comme le sien n'était-il pas une excuse suffisante?
Je l'excusais donc; c'est tout ce que je pouvais faire pour ce cœur blessé. J'aurais voulu Taimer plus ardemment, je m'y excitais pour tromper ses soupçons et lui rendre un peu de repos. Vaines tentatives, contrainte inutile! Malgré moi, une autre image que la sienne prenait le dessus et la reléguait dans l'ombrp, La saveur d'un premier amour me revenait aux lèvres; j'en retrouvais toute la fraîcheur, toute la pureté. Non, Mariette n'avait rien perdu deson empire. II n'était point de boudoir qui pût me rendre les parfums qu'exhalaient sa jeunesse et sa candeur virginale! Tout ce que jefidsais pour l'oublier ne servait qu'à accroîire la puissance de ce souvenir et à fournir uFi nouvel aliment à mes regrets.
Celle situation devenait intolérable; je fis un dernier effort pour m'y dérober. Surveillé comme je l'étais, il me fallait user de grandes précautions pour que mon
122 ÉDOTJARD MONGERON.
absence ne fût pas remarquée. Dans les jours fériés surtout, j'étais mis pour ainsi dire sous le séquestre. Coralie ne se séparait pas de moi; j'étais forcé de la suivre partout, aux jardins publics, au théâtre, de m'afîicher et de rafficher. Tout stratagème eût été inutile : elle l'eût déjoué. Dans le cours de la semaine, cette défiance se relâchait pourtant; la règle inflexible du bureau lui servait de garantie. Ce fut là-dessus que je basai mes combinaisons. Il m'était facile de me faire accorder, sous un prétexte ou un autre, vingt-quatre heures de congé. Je m'y décidai, et, libre de mon temps, je partis un jour pour Verrières.
Coralie m'avait accoutumé à une telle servitude que je ne me crus à Tabri de ses poursuites qu'au moment où la campagne se déroula devant moi. Mon projet était d'opérer d'abord une reconnaissance extérieure des jardins de Grandchamp et de ne paraître chez ma mère qu'après avoir essayé de rencontrer Mariette. Il se pouvait que le dieu des amours me favorisât et amenât une explication inattendue. Le cœur devait faire le reste; il est un si bon médecin! Un mot, un seul mot de la jeune fdle.et le passé était oublié, et il ne restait plus rien des nuages qui, un instant, avaient obscurci notre bonheur.
J'arrivai à la limite des clôtures sans être aperçu, et chaque objet que rencontrait mon regard, réveillait en moi un écho du passé. Ici était la porte que j'avais franchie le jour où je me déclarai la première fois; là, ce beau noyer, à l'ombre duquel s'étaient écoulées de si douces heures. A travers les claies du jardin, on pouvait distinguer les serres, puis la grange, puis le logis de Grandchamp, et au milieu du piguon la croi-
EDOUARD MONGERON. 15o
sée qui éclairait !a chambre de Maiietie. Sans doute elle éiait là, joyeuse peut-être, ni'oubliant, songeant à un autre, ignorant que j'accourais à ses pieds pour implorer mon pardon et me mettre à sa merci.
— Marieitelm'écriais-jede temps en temps, comme ^i elle eût pu m'entendre, Mariette! me voici.
Ma voix se perdait dans le vide; lien n'y répondait, pas même l'écho. De guerre lasse, j'allais prendre un parti et franchir peut-être les clôtures, quand il me sembla entendre le sabot d'un cheval résonnant sur une chaussée. Il n'y avait autour de moi d'autre chemin qu'un sentier qui longeait le bourg de Verrières et allaii aboutir au château Mignaux. A tout événement, je résolus de me cacher et de laisser passer lïnconnu. Par un mouven:enl rapide comme la pensée, je me jetai derrière un buisson d'aubépine et m'y effaçai. Je pouvais voir et n'étais point vu.
Pendant quelques minuies, j'attendis en vain et m'imaginai que je m'étais trompé sur la naiure ou tout au moins sur la direction du brut. Enlin les pas du cheval se firent de nouveau entendre; je m'assurai qu'il se dirigeait décidément de mon côté. Le sentier formait un coude; et ce fut seulement loisque le cavalier se trouva près de moi, que je pus songer à le reconnaître. Quand je le sentis à mes côtés, je relevai doucement la tèie, de manière à l'apercevoir sans attirer son attention.
A sa vue, un coup douloureux me frappa jusqu'au fond des entrailles. C'était le comte Ernest d'Hautefeuille qui s'avançait eu laissant Uolier les rênes sur le cou de son cheval.
12^ EDOUARD MONGEROX.
ÎX. — les explications.
Le jeune d'Hautefeuille était plongé dans une rêverie qui ne lui permit pas de m'apercevoir. Livré pour ainsi dire à lui-même, son cheval s'en allait paissant le long des berges du ciiemin et s'arrêtait sur les points 011 Pherbe était la plus touffue. Dans Pun de ces mouvemenis, la tête de Tanimal vint eilleurer le talus derrière lequel je m'abritais et ses yeux rencontrèrent les miens. Effrayé, il fit une brusque courbette qui eût désarçonné un cavalier moins solidement assis.
— Eh bien! Faust, lui dit son maître, que signifient ces gentillesses?
Il ramassa les rênes et étreignit avec les genoux les flancs de la bêle, qui s'agita pendant une minute, puis retrouva une allure plus calme. Le comte Ernest lui rendit alors la main et reprit sa pose négligée et pensive.
Je l'examinais d'un œil soupçonneux et ne perdais aucun de ses mouvements, aucun de ses gestes. Quand il m'eut dépassé, je me mis à le suivre en ayant soin de laisser toujours la haie entre lui et moi, et en étouffant le bruit de mes pas de manière à ce qu'il ne pût m'entendre. Celle précaution était superflue; le jeune homme paraissait absorbé dans une méditalion intérieure. Jama-sje n'avais mieux vu à (|uel point il était noble n beau, et celte conviction inondait mon âme d'amertume. La comparaison m'écrasait; je me sentais bien dénué auprès de tant d'avantages. Que de ri-
chesse dans la taille! Que de dignité dans le maintien! Quelle pureté de lignes, et surtout quels airs de race! Plus je découvrais en lui de ces perfections, et plus mon esprit en était troublé. Voilà, \r.e disais-je, les séductions contre lesquelles Manette a été appelée à lutter. Comment croire qu'elle l'ait fait avec succès, qu'elle ait li ouvé dans un premier amour la force nécessaire pour se défendre? Cette réflexion me navrait; elle m'enlevait tout espoir et me p'ongeait dans un invincible accablement. Adieu mon rêve de réconciliation! Là oij j'étais venu chercher le i epos, je ne trouvais qu'un dernier et douloureux luécompte.
Le jeune homme s'avançait lentement dans le sentier; on eût dit qu'il ne gagnait du terrain que malgré lui et à regret. Son regard avait une direction fixe dont il ne se détournait pas; il cherchait à découvrir par-dessus les claies des jardins un objet qui échappait à sa recherche. De temps à autre, il se relevait sur ses étriers afin d'embrasser plus d'espace et de plonger dans la végétation touffue qui l'environnait. Son cheval jouait dans ce manège le rôle d'un confident et d'un complice. Se faisait-il une éclaircie au sein d'un feuillage? La bêle intelligente y séjournait^ comme si elle avait eu l'habitude de ces haltes. Le comte Ernest procédait alors à un examen des lieux, et poussait ensuite plus loin en homme découragé, afin d'y trouver d'autres perspectives. A la suite de diverses stations de ce genre, il arriva un moment où Faust s'arrèia court et releva les naseaux en manière d'appel. Je me trouvais alois à dix pas du cavalier; aucun détail de celte scène ne m'échappait. C'était précisément en face de l'allée qui divisait dans le sens de la longueur les jardins du pépiniériste; l'œil remon-
lait de là jusqu'aux serres et à la maison d'habitation. Le comte Ernest parut hésiter un moment; puis, rangeant son cheval près des claies, il détacha de sa boutonnière une rose du Japon et la lança dans le jardin. Un double rideau de verdure m'empêcha de voir si quelque mouvement intérieur répondait à cette démonstration s'gnificative. Cependant je ne m'y épargnais pas et enfonçais mon visage, au risque de le déchirer, jusqu'au cœur de la haie d'aubépine. Enfin, le cavalier parut prendre son parti; il remit son cheval dans la ligne du sentier et descendit lentement la vallée en prentint la direction de la Bièvre.
Quand les mouvements du terrain l'eurent dérobé à mes regards, je me laissai aller sur le revers du fossé en proie à une alUiction profonde. Il n'y avait plus à en douter : le jeune homme avait continué ses poursuites. Sa présence dans ce sentier, Tattiiude qu'il y avait gardée, cette fleur, ce geste, tout accusait Mariette. Il était impossible qu'il n'y eût dans tout cela qu'une adoration contemplative. Le comte Ernest n'aurait pas consenti à jouer le rôle d'un paladin qui fait des confidences à la nature et se plaint aux échos des rigueurs de sa beauté. Il n'eût pas erré autour des jardins de Grandchamp pour le seul plaisir d'y jeter une fleura une déesse imaginaire. Evidemment il se cachait là-dessous un concert, peut-être une faute. Cette pensée me causa une telle douleur, que je me levai d'un pas chancelant et allai me jeter le long des clôtures du verj^er. Je pleurais comme un enfant, je m'arrachais les cheveux avec une sorte de rage. Que faisais-je là? Etait-ce ma place, après une telle trahison? Le soin de ma dignité ne m'ordonnaitjl pas de me retirer à l'iustaut même, de laisser la
perede à la merci de son suborneur? Je restais pourtant et U'ouvais presque du plaisir à exhaler une plainte amère. La pensée que Mariette était à jamais perdue pour moi, arracliait de ma poitrine des sanglots étouûes, et je sentais mon cœur se déchirer comme sous la serre d'un vautour.
J'en étais au plus fort de cet accès, lorsqu'une voix, venue du sein du verger, retentit à mon oreille :
— Que faites-vous là, Edouard? disait-elle.
Je me relevai étonné; ce peu de mots agirent comme un charme souverain. Il y avait, dans les vibrations de i'air, dans les nuances du son, je ne sais quoi de consolant qui calmait les douleurs et guérissait les blessures.
— Boulé du ciel, m'écriai-je, serait-ce vous, Mariette?
Et j'appliquai mon œil contre les claies, aQn de m'assurer que je n'étais pas le jouet d'un rêve. Elle me comprit, et se dégagea du milieu des charmilles :
— Oui, Edouard, c'est moi, dit-elle avec un sourire divin. Vous le voyez bien que c'est moi, monsieur l'inconstant.
Je me mis à genoux comme pour l'adorer et implorer mon pardon.
— N'importe, ajouta-t-elle; j'étais bien sûre que vous reviendriez. J'y comptais, Edouard.
Ainsi il avait suffi de quelques mois pour changer entièrement les rôles. Je m'étais promis de l'accuser, deTaccabler sous le poids de mes dédains et de mes colères. J'avais amassé dans mon cœur une longue suite de griefs pour m'en faire un instrument au jour de notre" rencontre. Elle était là et je ne trouvais rien à lui dire, rien à lui reproctier. Je me sentais dés-
armé par sa grâce, confondu par sa beauté. Je ne savais plus ni me plaindre, ni me défendre. Elle, au contraire, avec une entière liberté d'esprit, savait me dire que j'étais coupable, et je me trouvais bien coupable en efifei d'avoir pu oublier cet ange au nimbe d'or qui répandait autour de lui tant de sérénité et de lumière. Adieu mes plans de vengeance! Adieu ces imprécations qui devaient éclater comme la foudre et briser la dernière tige sur laquelle reposaient nos amours! Haine, soupçons, vengeance, tout s'était évanoui devant un regard de Mariette.
Cependant la blessure était trop vive etsurtouttrop récente pour qu'elle ne se rouvrît pas. Une réaction était inévitable et elle eut lieu. Je songeai au beau cavalier qui venait, à l'instant même, de se montrer sur la lisière des jardins, et je me demandai si la pré^ sence de Mariette n'était pas une nouvelle preuve de connivence et de complicité. Au premier charme qu'elle avait exercé, succédait ainsi un accès de défiance. Mariette m'avait ouvert la porte du verger, et en y entrant, je ne pus me défendre d'un retour vers mes prétentions et mes rancunes. Mon air était sombre, mon œil soupçonneux; elle s'en aperçut :
— Qu'avez-vous donc, Edouard? me dit-elle en me prenant par la main et me conduisant à l'abri d'une tonnelle.
— El la rose! lui dis-je en cherchant à pénétrer jusqu'au fond de sa pensée.
— La rose! quelle rose? me répondit-elle d'une voix assurée et avec un regard dont la candeur me désarma.
— La rose de tout à l'heure! repris-je d'un ton moins ferme; une rose du Japon! je crois.
EDOUARD MOXGERON. 129
— Edouard, me dit-elle en me serrant la main et en donnant à son organe des inflexions si pures qu'elles eussent touché un Scythe, Edouard, qu'est-ce que cette rose et que voulez-vous dire? Si vous doutez de moi, mon ami, ajouia-t-elle, expliquez-vous sincèrement; je suis prête à vous répondre.
Tout cela avait un accent d'innocence et de dignité devant lequel le soupçon ne pouvait tenir et qui eiJt balancé l'évidence même. Mariette avait si bien conduit les choses que j'en étais réduit à une attitude purement défensive et qui tournait au ridicule. Mon orgueil s'en émut et fit entendre un dernier cri de révolte :
— Mais la rose? dis-je, je l'ai pourtant vue, cette rose, vue de mes yeux!
— Encore! répliqua Mariette impassible.
— C'est trop fort, m'écriai-je, en m'élançant vers l'une des allées latérales.
D'un coupd'œil je m'assurai de la pos;lion|qu'avait dû prendre le comte Ernest et cherchai çà et là le gage qu'il avait jeté dans le jardin. La découverte en fut vite faite; la rose du Japon était restée suspendue à une haie de myrthes.
— La voici! m'écriai-je en me précipitant sur cette fleur comme sur une proie. C'est mo qui avais tort.
Mariette m'avait suivi, et comme si elle n'eût rien compris à ce bruit et à celte émotion, elle joignit, dans une pose qui lui était familière, ses deux mains sur mon épaule et attacha sur moi un regard curieux,
— Après? me dit-elle.
Je lui renvoyai son regard, et avec plus d'assurance que de contume, je lui répondis :
— Après, Mariette? Vous ne savez donc pas de qui vient cette fleur?
— Non, répliquat-elIe sans hésitation.
— Eh bien! ajoutai-je au risque d'aider à ma propre ruine; c'est de ia part du coaite Ernest.
— Le comte Ernest! s'écria-t-elîe avec vivacité. Vrai, Edouard?
— Oui, Mariette, le comte en personne; j'étais là tout à l'heure. C'est un hommage qu'il vous adresse. L'acceptez-vous?
— Le comte Ernest! reprit Mariette, devenue pensive. Je ne vous comprends pas, Edouard. Venez, quittons le jardin; mon père pourrait nous surprendre. Tout juste, je l'entends qui vient de ce côté. Venez vite, nous n'avons pas un instant à perdre; il faut que je vous parle.
Nous courûmes vers la porte et pûmes la franchir avant que Grandchamp nous eût aperçus. Un sentier creux se trouvait à quelques pas; nous nous y engageâmes. Mariette se suspendit à mon bras; elle semblait fière et heureuse. Moij'éprouvais le bien-ctrequi marque la fin des grandes crises. C'était un nouvel acte de possession, une victoire remportée sur le doute et le désespoir. Il y avait une heure à peine, j'étais en proie aux plus cruelles angoisses. Tout ce qui peut ulcérer un cœur et le remplir de fiel s'était conjuré contre moi. J'avais vu périr la dernière illusion à laquelle je pusse me rattacher, et tomber le seul voile dont je couvrisse encore ma défaite. Point d'horizon qui ne fût morne, point d'avenir qui n'offrît des perspectives désolées. Le deuil, le vide, voilà ce qui nie restait. Et, au contraire, tout à présent me souriait. Le ciel avait repris sa robe bleue, les prés
EDOUARD MONGERO^f. 1*1
leurs fleurs, les oiseaux leurs chants. Quelques minutes de rosée avaient suffi pour changer mon désert en un paradis. Avec un mot tout s'expliquait : Mariette m'était rendue.
Mon âme était tellement pleine, que je n'avais plus besoin d'explications. Je comprenais tout, j'excusais tout; la joie renferme des trésors de bonté. Je tenais Mariette tellement serrée contre moi, que ses pieds ne touchaient plus le sol. Nous allions au hasard, sans autre but que celui d'être ensemble, de respirer le même air et de retrouver notre douce intimité d'autrefois. Elle était là; que pouvais-je désirer de mieux? Je sentais son bras s'appuyer sur le mien; n'était-ce pas une satisfaction suffisante? A quoi boa troubler ce bonheur par un retour vers des pensées de deuil? Quand le soleil luit, se souvient-on de la brume?
Nous arrivâmes ainsi à la lisière d'un petit bois de peupliers, jeté comme une île verte entre deux vastes prairies. Sur la ligne des nrbres s'étendait une rigole profonde, où serpentait un filet d'eau, et que tapissaient de hautes herbes, peuplées de quelques rainettes, Mariette voulut s'y reposer; elle avait, disaitelle, à s'expliquer avec moi. Ainsi, le combat que je fuyais, elle le provoquait. J'avais beau déserter le champ de bataille, la jeune fille s'était promis de croiser le fer, et, bon gré malgré, il fallait s'y résoudre. Celte hardiesse m'intimida :en sondant mon cœur, je ne le trouvai pas pur de tout reproche. J'étais venu à Verrières avec les allui es d'un accusateur, et je n'y jouais que le rôle d'un prévenu. En amour, c'est le plus beau; je m'y résignai.
Sur l'un des cOtés du ruisseau, nous découvrîmes
un réduit charmant, tapissé (Fun gazon ras et entouré d'un buisson qui lui servait d'abri nature!. Mariette s'y étendit, et donna à sa belle tête une auréole de bleuets, d'asters et de marguerites. Je m'assis à ses côtés, et elle commença :
— Edouard, me dit-elle avec une certaine gravité, je n'aime pas les bouderies sans motifs. Voyons, soyez franc, d'où venaient vos caprices?
La question était nettement posée; elle avait même un caractère de défi. Je pris les mains de la jeune fille dans les miennes et lui répondis :
— Mariette, j'ai eu tort; je vous ai soupçonnée! ayez compassion d'un cœur à qui tout fait ombrage. Quand on aime bien, il faut si peu de chose pour jeter du trouble dans l'esprit! Si vous saviez ce que j'ai enduré! si vous saviez quelles tortures, quels déchirements inléi leurs, quelles angoisses j'ai dû subir! Non, il n'est pas d'enfer qui ait des peines plus horribles! i^e m'accusez pas, Mariette, plaignez-moi plutôt, car j'ai bien soullerl!
— SouCfert, Edouard, c'est possible, répliqua la jeune fdle; je le crois, je le veux bien; mais encore faut-il à cela un motif, une cause. SoulTert, soit, mais de quoi?
— Et ce jeune homme? lui dis-je avec une émotion mal contenue.
— Quel jeune homme? répondit-elle avec un calme impassible et en femme décidée à ne pas céder un pouce de terrain.
— Le comte Ernest, m'écriai-je.
— Un enfant, ré[K)ndit-elle avec un dédain souverain sur les lèvres.
J'aurais dû ni 'emparer de ce mouvciiienl et le se-
conder, combaitre mou ennemi par le seul point où il fût vu'nérabli'. Au lieu de cela, je pariai en homme qu'un vertige aurait frappé, je pris en main la cause du comte, et la plaidai comme si j'ava s eu un intérêt à le faire réussir. La jalousie est si maladroite!
— Un enfant, répondis-je, un enfant! Alors, trouvezm'en un plus accompli. Mariette, je crois savoir ceque je vauA, et pourtant, lorsque je me compare à lui, un découragement profond s'empare de moi! Malheur aux jeunes lilles que cet enftint trouvera sur son chemin! Malheur aux hommes dont il se déclarera le rival! Croyez-moi, Mariette, lorsque je l'ai vu s'approcher de vous, s'attachera vos pas, rechercher ies occasions de vous plaire, j« me suis dit que c'en était fait de mon bonheur, et qu'il s'élevait un obstacle entre vous et moi. Cependant, vous étiez ma fiancée; vous m'aviez donné votre amour, engagé voire main. C'étaient îà des motifs pour me rassurer. Eh bien! non : un trisie pressentiment pesait sur ma pensée; je na me semais pas la force de lutter; j'ai craint, j'ai douté, je me su s défié de moi-même, de vous, de Tuiiivers entier. Et quel supplice que le soupçon! quel horrible supplice! Puissiez-vous ne le jamais ressentir!
Pendant que je pariais, la jeune fille était devenue pensive; elle se remit néanmoins assez tôt pour me répondre :
— Vous êtes jaloux, Edouard, je le sais; je vous plains de l'être, c'est un cruel tourment que la jalousie; mais y ai-je donné sujet?
— Et la fête de Sceaux! lui dis-je; vous m'y avez fait mourir à petit feu!
— Edouard, me répondit Mar'ette, ne jugez pas les jeunes filles sur ce qu'elles sont au bal; elles y
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éprouTent une ivresse doul on ne peut de sang-froid se faire une idée. Je ne suis pas la seule; toutes sont ainsi. II y a dans les sons de l'archet, dans ce mouvement, dans ce bruit, quelque chose qui nous exalte etnous met hors de nous-mêmes. Non, mon ami, ajouta t-eile, non, croyez-moi, qu'il ne soit plus question de la fête de Sceaux. Si je n'ai pas été pour vous ce que j'aurais dû être, je m'en repens, pardonnez-moi.
— Vous pardonner, Mariette, m'écria -je; vous êtes toute pardonnée. N'est-ce pas nioi qui suis le vrai coupable avec mes sottes fureurs? Comme si je n'aurais pas dû comprendre qu'une jeune fille aime la danse, que c'est la joie et lattribut de son âge, qu'elle n'est au bal que pour cela, qu'elle y met sa gloire et son orgueil. Vous pardonner? oui, ma fiancée, je vous pardonne; mais je ne me pardonnerai jamais d'avoir laissé planer sur vous d'injustes soupçons.
— Ne parlons plus décela, mon ami, dit en m'interrompant la jeune fille un peu confuse.
— Oh! Mariette, laissez-moi réparer mes loris; laissez-moi à force d'amour faire oublier ma faute. J'ai agi comme un enfant, cela est vrai, je n'ai pas eu le sang-froid d'un homme qui a pour lui la garantie d'un saint engagement. Mais aussi comprenez combien je vous aime en voyant où me conduit la seule crainte de vous perdre.
— Pauvre Edouard! me dit la jeune fille en promenant ses mains dans les bouc'es de mes cheveux.
J'étais ivre; j'aurais voulu convier l'univers entier au spectacle de mon bonheur. Au milieu de la joie qui m'inondait, je ne remarquais pas à quel point la jeune (ille était inaîticsse de ses émotions, et quel empire elle exerçait sur elle-même. Penchée vers le gazon,
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die y jouait avec les liges des herbes ou cueillait quelques fleurs des prés dont elle détachait les feuilles une à une. Quelquefois elle relevait les yeux et semblait suivre avec une attention inquiète les mouvements de ma physionoQiie. Pendant que je me livrais tout entier, il régnait chez elle une réserve tranquille et une sorte de calcul. Je ne vis rien alors de tout cela; j'étais trop plein des émotions de la journée. A peine y pouvais-je suffii e; mon cœur débordait.
— Mariette, lui dis-je, en reprenant ses dernières paroles, vous avez bien raison, ne songeons plus à ces misères. C'était un nuage dans notre ciel; il est loin maintenant. Vous m'aimez, oublions le reste.
— Oui, Edouard, je vous aime, me répondit la jeune ûlle d'une voix douce; mais je n'aime pas vos extravagances. Il faudra vous en corriger, monsieur.
— Qu'à cela ne tienne, répliquai je avec chaleur; je serai ce que vous voudrez, Mariette. Ordonnez, disposez, faites de votre esclave ce qu'il vous plaira. Il suflit d'un regard de vous pour que mes tristesses se changent en joies; il suffit du son de votre voix pour dissiper les fantômes dont mon cœur s'épouvante. Quand mes idées s'assombrissent, c'estque je ne vous vois ni ne vous entends. Mariette, tel est votre empire sur moi, que vous pouvez me rendre le plus heureux ou le plus malheureux des hommes. Je ne sais pas de plaisir qui vaille un sourire de vous; je ne connais pas de tourment qui soit plus affreux que votre disgrâce. Parpité, n'en abusez jamais. Si vous deviez un jour cesser de m'aimer, si un caprice vous portait vers un autre, ce serait mon arrêt de mon que vous auriez prononcé. Je sens que je n'y survivrais pas.
Ce langage où respirait la sincérité toucha la jeune
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lille; je vis une larme rouler dans ses yeux, puis, détachée de ses cils, lomber sur ma main comme une perle de rosée.
— Plus de ces idées noires, me dit-elle. Je vous aime, Edouard; je dois êire à vous. Pourquoi vous tromperais-je? Ne suis-je pas libre encore? Si j'en aimais un autre, je vous le dirais, et vous êtes si bon, que vous me le pardonneriez. Moi! songer à de grands seigneurs! ajoula-t-elle en revenant sur mes soupçons; le beau rôle vraiment! Et à quel titre, s'il vous plaîi? Serait-ce comme maîtresse ou comme servante? Dieu merci, je n'en suis point encore descendue là.
De tels écl lirs de flerté brillaient dans son regard, pendant qu'elle pronoiiçait ces paro!es,que j'en étais émerveillé. Elle s'était accoudée sur le tertre et relevait la tête avec une dignité de reine. Puis, comme si elle eût obéi à un dépit intérieur, elle arrachait des touffes de gazon et les dispersait çà et là. J'y crus voir encore un peu de rancune contre moi et j'essayai de la désarmer.
— Non, me dt elle d'une voix douce, Edouard, n'ayez point d'inquiéiude. Il n'y a dans mon cœur rien qui doive vous causer du souci. Je vous aime, je vous suis destinée. Mon père voulait rompre; il est furieux contre vous. Je l'ai apaisé, j'ai exigé qu'il attendît. Je savais que vous me reviendriez. N'est-ce pas assi z vous en dire, mon ami, et pourquoi forcez-vous une pauvre fl'le à faire des aveux aussi délicats?
Par un mouvemeiii gracieux, elle laissa retomber sa téie sur mon épaule, comme si elle eût cherché un appui. Son visage touchait le mien; nos souflles se confondaient. Les boucles de ses cheveux se jouaient sur n;oi, agitées par le vent, et je voyais près de mes
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lèvres s*entr'oiivrir ses lèvres de carmin. La tentaiion était irop forte, j'y cédai et lui ravis un baiser. Elle se releva roucje comme une grenade.
— Edouard! Edouard! s'écria t-elle en prenant un air sévère et boudeur.
— Grâce! lui di«:-je humblement.
— Soit; mais ne recommencez plus; autrement nous aurions des querelles. Mais j'y songe, ajouia-t-elle avec vivacité, j'en ai une à vous faire.
— A moi? répondis-je sans me douter encore du piège où j'allais tomber.
— A vous, monsieur. Je viens de quitter la sellette; passez-y maintenant. Et n'allez pas me tromper, car je vous devinerais.
Je compris alors oii elle en voulait venir et ne pus me défendre d'un peu de trouble. Ma conscience n'était pas en repos. Je complais dans ma vie quelques pages que j'aurais voulu pouvoir en retrancher. Ce* pendant je fis bonne contenance. ^'ariett€ avait pris la figure impassible d'un juge; elle croisa les bras pour compléter sa tenue :
— Et votre grande dame? dit-elle d'une voix qu'elle s'efforçait de rendre imposante.
— Ma grande dame? répondis-je en cherchant à éloigner l'explication. Quelle grande dame?
— Celle du bal de Sceaux! votre danseuse, ajoutât-elle en précisant les faits. Vous croyez peut-être que je n'ai rien remarqué.
— Ma danseuse? dis-je, comn»e un homme qui recueille ses souvenirs. Ah! j'y suis, celle du quadrille où vous étiez, Mariette?
— Précisément.
— Où vous étiez avec le comte Ernest, repris-je
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avec la pensée de me créer une diversion...
— C'est bon, c'est l)on, répondit-elle vivement; ne rompons pas les chiens. Celte grande dame, cette danseuse, qui est elle et qu'en avez-vous fait?
Il n'y avait plus à reculer; il fallait payer d'audace et s'en tirer aux dépens de Coralie.
— Cette femme, m'écriai-je, vous avez pu vous en inquiéter, Mariette, une...
Je m'arrêiai sur ce root comme si ma voix se fût tout à coup éteinte dans mon gosier :
— Une?... répéta Mariette.
Elle attendit vainement la suite. Derrière le buisson et dans les éclaircies du feuillage je venais d'apercevoir deux yeux ardenfs qui se tenaient fixés sur moi. Une pâleur soudaine envahit mon visage; je me sentis près de défaillir.