Chapitre I
Sa Vie
•'est le 21 janvier 1841 que naquit Edouard Schuré, dans la vieille cité de Strasbourg, au n° 6 de la rue Saint-Nicolas. Son père, Jean- Frédéric Schuré. était médecin, et son grand-père, maitre-tourneir: et chirurgien à Strasbourg. Par sa mère, MUe Blcechel, il se rattache encore à cette ville, dont M. Blcechel le père fut doyen de la Faculté de Droit.
Aussi bien du côté paternel que du côté maternel, Edouard Schuré, qui devait épouser plus tard la fille du pasteur Nessler, de Barr, prend ses racines dans ce qu'on pourrait appeler le patriciat protestant de la bourgeoisie. Nous verrons plus loin qu'on retrouve au cours de son œuvre, et avec une persistance singulière, ce goût de la méthode, de la discipline intellectuelle, de l'analyse introspective, et, plus encore, cette religion
de la Conscience et ce culte du Scrupule qui sont une des plus fortes caractéristiques de la Réforme.
Après avoir perdu sa mère dès l'âge de 4 ans — deuil qui devait influencer toute sa jeunesse si ardente — Edouard Schuré fréquente le gymnase de Strasbourg, de 1848 à 1859. Il semble bien que c'est à l'autoritarisme de ses maîtres, à la compression ultra-piétiste de son directeur spirituel, que nous devons ces âpres révoltes du collégien qui devaient aboutir, chez l'homme mûr, à une totale libération des dogmes, à la plus fière, à la plus hautaine indépendance mystique, et, pour tout dire, au triomphe de l'Ame souveraine, dans la plénitude de son rayonnement, de sa foi intérieure et de ses espoirs d'éternité.
C'est à l'âge de 15 ans que, par suite de la mort de son père, il commence à prendre — si jeune — la responsabilité de vivre. Ses tendances à la littérature ne tardent point à s'affirmer, et il se nourrit de Gœthe, Schiller et de nos Romantiques avec une avidité impétueuse. D'ailleurs, dès sa licence en droit passée pour agréer à son grand-père, il se fixe à Paris qu'il ne quittera plus guère que pour de féconds voyages sur les rives latines.
C'était déjà un adolescent passionné de rêve et à l'imagination assoifée d'idéal.
Dans cet Alsacien à la taille élevée, au port altier et fier, à la stature de grand guerrier Viking, dans ce corps athlétique d'un conquérant de chevalerie qui s'en irait lutter pour quelque toison d'or, — un poète dormait, qui bientôt
allait déployer ses larges ailes et monter, au souffle de sa foi, sur les plus nobles cimes qu'ait visitées jamais l'âme des hommes.
Je crois fort que si les universités de Bonn, Berlin et Munich contribuèrent à donner à ce chercheur le goût du cérébral et de ce qui, dans l'esprit, est un peu plus que l'esprit, — c'est à Richard Wagner que revient le mérite d'avoir fixé pour toujours, en les centralisant, les mille aspirations de son être en fièvre.
A vrai dire, il ne le vit guère que quatre à cinq fois, de 1865 à 1876, mais le récit qu'il nous donne de la première représentation de Tristan et Isolde, non moins que de son entrevue avec le Maître, démontre suffisamment quelle influence en ressentit le futur auteur des Grands Initiés. On ne crée point la Tétralogie ni cette bataille titanesque de l'humain contre le divin, sans déchaîner au cœur des prédestinés la rafale créatrice qui, fatalement, devait souffler. Ce monde transcendant, que nos yeux de chair ne sauraient voir, mais que notre âme, en elle-même, appelle le monde véritable ; la nostalgie et la puissance de l'Art érigé en divinité destinée à régénérer les foules ; l'énigme formidable qu'est la destinée de l'homme pour celui qui médite, — voilà les problèmes que l'épopée de Wagner imposa à l'esprit , tendu d'Edouard Schuré.
Il connut donc là un homme qui était plus qu'un homme. Lors d'un voyage à Florence, vers
1872, il connut une femme qui devait être et était, en réalité, plus qu'une femme.
Mais pour dire aux générations futures ce que fut une Marguerite Albana Mignaty, et le dire avec des mots qui seraient les phrases même de cette voyante, il faudrait sans doute une plume impondérable, aussi fluide que l'âme rare qui n'est plus.
Qu'il nous suffise d'affirmer que sans Mme Mignaty, Edouard Schuré fût demeuré poète, sans plus. Il n'aurait point écrit les Grands Initiés, qui sont l'essence même de son être et ce qu'il y eut de meilleur en lui comme frémissements vers le Divin, comme approximation du Grand Mystère. Voici d'ailleurs ce que lui-même avoue, en la rapprochant spontanément de Wagner : « Si
r « Wagner m'avait révélé la puissance réforma- « trice de l'Art, Marguerite Albana me révéla la « puissance créatrice de l'Ame par l'amour, par « l'intuition et par la foi voyante dans les vérités
L« éternelles de l'au-delà. » Et ailleurs : « Je puis « dire que Wagner a vivifié mon aspiration vers « le Beau en lui révélant un art nouveau. Mar- « guérite Albana a refondu et recréé mon âme « par son amour. »
Admirable fusion de deux natures également ivres d'infinité et qui, reconnaissant d'un coup qu'une même soif les torture, décident de se donner leurs vies et de monter toujours, pour tenter de découvrir à deux ce merveilleux pays qui les angoisse, qui les hante, et qui, pour cela même, doit exister, puisque déjà il est en eux.
Voilà qui est assurément plus que l'amour. Voilà qui est le signe de la prédestination véritable, par quoi un homme et une femme semblent marqués pour de grandes œuvres. L'âme tendre et passionnée de Marguerite Albana forme ainsi autour de la figure d'Edouard Schuré une auréole ardente, qui s'est à jamais fondue avec l'âme du voyant-poète et lui donne tout son rayonnement. Au long des âges, elle éclairera ce prodigieux effort ésotérique où, durant les hivers florentins, sur les rives de cet Arno aux bras d'argent en guirlande, elle poussa doucement, de sa belle confiance d'amante et avec les mots divins que sait l'amour, l'audacieux mystique qui se posa un jour le fabuleux problème de la Vie.
C'est à sa mort, survenue à Livourne en 1887, que le poète Schuré se fit le serment d'aller plus avant que le rythme des mots, qu'il promit à l'ombre bien-aimée d'exécuter les chers desseins consolateurs, de vouer sa vie entière aux religions des siècles, aux fols élans de la terre depuis qu'il est des hommes, de soulever les voiles de l'Orient jonché d'icônes, de promener une grande torche éblouissante parmi les sanctuaires de l'Espoir, de révéler à tous le travail occulte des âmes du monde, acharnées à percer ce troublant rideau qu'éclaboussent, aux nuits sereines de l'été, les pointes lancinantes des astres, — comme des dagues.