‹ Éducation de prince; pièce en quatre actesChapitre 11 sur 11 · AU PRADO · texte numérisé non relu

AU PRADO

ça soil la moral i lé de celle délicieuse soirée? Vous avez vu exécuter Cliopard, n'est-ce pas aussi intéressant que d'avoir vu exécuter Vaillant? Au tripot on ne veut pas faire d'exemple, on envoie les gens se faire prendre ailleurs, ce qui est l'exquis du genre et la joie de l'amateur.

Il y a des troubles en Styrie; il est question à Paris que le prince Alexandre parte pour se présentera son peuple, et c'est depuis deux. jours dans l'atelier de Sacha un extraordinaire rem ue-niéna^'e, une in interrompue procession d'amis et aussi d'inconnus, de reporters, d'interviewers, de léiéRraphistes, de fournisseurs anxieux d'avoir ce royal client, d'anciennes maîtresses et de nouvelles» désireuses également de fournir le jeune roi de Slyrie.

Dans un coin le comte HoubourofT, arrivé ce matin même, cause de choses très politiques avec Sacha et Cercleux.

Cependant Raymonde l'ercy, en long peignoir blanc garni de fourrure, la tiHe alTalée dans ses deux mains, dans l'attitude de la pleureuse de Vallgren, debout contre une console, se désole.

Il est dix heures du matin.

Vaufuoy, à Raijmonde. — Qu'est-ce qu'il y a donc, ma chère Raymonde?... Vous jdeu-

lOZ?

Raymonde. — Vous ne savez donc rien ?

Vaufroy. — Mais non, j'arrive de la campagne où je no lis jamais de journaux. Je

suis rentré cette nuit et ce n'est que ce matin, en parcourant le Figaro^ que j'ai vu un article où il était question de Sacha.

Raymonde, expliquant à sa façon les choses graves qui se passent en Styrie. — Oui, à ce qu'il paraît qu'il y a un chambard épouvantable là-bas dans le pays de Sacha; les républicains et les vieux royalistes ont ramassé une pelle qui n'est pas ordinaire, et maintenant ils veulent que Sacha rapplique chez eux pour se faire acclamer roi; ils prétendent qu'il n'y a que lui pour rendre la Styrie heul'euse. [Elle fond en larmes.)

Vaufroy. — Mais il n'y a pas là de quoi pleurer!

Raymonde. — Non ! Eh bien, vous en avez une santé, vous !

Vaufroy. — Je ne vais pas trop mal, je vous remercie, mais je ne comprends pas votre gros chagrin; vous devriez vous réjouir, au contraire.

Raymonde. — Sans doute, mais ce que je vais être plaquée, moi 1 bien sur qu'il ne va pas mcmmcncr dans ses palais.

Valtiioy. — Voyons, ma chère petite Haynionde, si Sacha s'en va, nous vous restons. Vous n'espériez pas cependant que ça durerait toujours... un jour ou l'autre, il aurait bien fallu vous séparer. Et puis, vous pouvez vous dire que s'il vous quitte, ce n'est pas par lassitude, parce qu'il ne vous aime plus, mais pour monter sur le trône de ses pères, ce n'est pas banal. Peu de femmes sont lâchées pour des motifs aussi plausibles, aussi graves.

Raymonue, — Est-ce <jue vous vous fichez de moi ?

Vaufroy. — l*as du tout, mais la raison d'État !

Raymonde. — Ça me fait une belle jambe.

Vaufroy. — Vous n'en avez pas besoin.

Raymonde. — Le cœur a des raisons (jui ignorent la raison d'Etat. Et puis, je ne pense pas qu'à moi, mais aussi à lui, qui va courir les plus grands dangers... Cane va pas marcher tout seul; il n'aura pas qu'à se présenter et à dire : me v«)ilà ! Il a un concurrent protégé par l'Allemagne, et puis un autre

23i EDUCATION DE PRINCE

appuyé par la Russie, et puis, il y a le parti républicain... enfin, je n'y comprends rien. Parce que c'est loin, on s'imagine que c'est un pays où tout se passe à la bonne franquette ; mais c'est très compliqué, au contraire... c'est comme chez nous, il y a un tas de partis ; c'est un pays civilisé^ et on peut très bien se tirer des coups de fusil pendant des mois ! Alors, moi, j'ai peur qu'on ne me l'assassine dans tout ça, parce que vous savez, quand quelqu'un les gêne, ils ont le coup de couteau plutôt facile... c'est un tas de brutes, un tas de sauvages.

Vaufroy. — Voyons, sont-ils sauvages ou civilisés ?

Raymonde. — Ça dépend... moitié l'un, moitié l'autre.

Vaufroy. — A la bonne heure; ça va bien. (// rit.)

Raymonde. — Vous riez, vous avez joliment de la veine de trouver ça drôle, moi, je vous assure que je n'ai pas le cœur à la rigolade. {Elle pleure , Yaufroy lui prodigue les consolations de t amitié.)

CHOSES DE STYPIE 235

Jlais voici que Mohammed, le petit domestique égyptien, entre tout essoufflé. Costume bleu de ciel, fez. Sacha se précipite au-devant de lui.

Sacha, — Eh bien, as-tu une réponse ?

Mohammed. — Non, pas de réponse, madame pas chez elle.

Sacha. — Il fallait demander oii elle étail, courir après... ah, tu n'es pas malin !

Mohammed. — Courir après? madame partie en bicyclette, bois de Boulogne.

Sacha, contrarié. — Vraiment, dans des circonstances pareilles, ma mère pouvait bien rester un peu chez elle. . . elle sait que l'on peut avoir besoin d'elle d'un moment à l'autre. (A Mohamme(l.)YA\\{\i\, as-tu dit, au moins, qu'on remette la lettre sitôt que la Reine rentrerait?

Mohammed, d'un air important. — Oui, oui, moi donner des ordres. {On rit.)

Sacha, à Boubouroff. — Je vous demande pardon, mon cher comte, de ce contretemps; mais vous savez comme ma mère est exagérée en tout : depuis qu'elle fait de la bicyclette, elle serait malade si elle ne pédalait |)as une ou deux heures tous les malins.

236 ÉDUCATION DE PRLNCi:

BouBOUROFF. // parle très correctement le français avec un léger accent slave. — Il faut remercier Dieu que Sa Majesté ait pu trouver celte distraction sur la terre d'exil !

Cercleux. — Evidemment, et ça vaut mieux que d'aller au café.

Ils reprennent leur conversation politique.

Sacha. — Alors, vous pensez que ce ne sera pas une veste ?

BouBOUROFF. — Votre Altesse a toutes les chances de réussir ; le peuple attend son jeune roi pour l'acclamer, et toutes les sympathies sont pour le fils de Nicolas.

Cercleux. — C'est ce que dit le Figaro ce matin. Avez-vous lu l'article de Saint-Cère?

BouBOUROFF. — Non, pas encore.

Sacha. — Moi non plus, d'ailleurs... je n'ai pas eu le temps... on est si bousculé avec ces visites, ces dépêches. Cercleux, soyez donc assez aimable pour nous le lire, au comte et à moi.

Ceucleux. — Volontiers.

cii()si;s IJE sTVitiK -r^i

Il il('|>li(; le journal cl il lit : CHOSKS DK STYRIE

« L'inquiéliule règne en Slyric, » dit une (lépôche de Grœtz, en date d'hier, et ;i vrai dire il y a de quoi. L'imbroi^lio styrien se complique, et il serait à souhaiter pour les gens qui ne détestent pas une douce gaieté qu'il ne se dénouât pas de sitôt ; ces bons Styriens ont tout l'air de s'être chargés d'amuser l'Europe. {Le comte Boubouroff fronce le sourcil.) Mais il n'est peut-ôtre pas inutile de rappeler les faits. Un jour les Styriens, las d'être en République, demandèrent un roi, et nous avons vu cette chose joyeuse : les députés styriens allant offrir la couronne de Styrie en même temps à un prince allemand, Olhon de Babenberg et à un certain Gigoloëwitch, que protégeait la Russie. Le prince de Babenberg, qui est un numismate distingué, quitta son château et sa chère collection de monnaies, arriva à Gnrlz, fut proclamé roi sous lo nom d'Olhoii I", olïVit le soir même

un banquet aux ministres e': iux députés, et le lendemain déclara que l'Assemblée nationale était dissoute, ne gardant de l'ancien ministère que M. Glaucopis. M. Glaucopis, dont les sentiments russophiles ne sont un mystère pour personne, refusa de se charger de la formation d'un ministère, et ce qu'il y eut peutêtre de plus extraordinaire dans la situation extraordinaire de la Styrie, ce fut de voir les Slyriens qui refusaient des portefeuilles. Cela ne s'était jamais vu et ne se reverra jamais. »

BouBouROFF, riant. — Ah ! ah ! ah ! Mais en France aussi on aime les portefeuilles.

Cercleux, lisant. — « Et Othon P"" continuait de gouverner sans ministère. Il se promenait à cheval dans les rues de Grœlz en grand uniforme dégénérai styrien, ce qui réjouissait les vieux royalistes et flattait le parti militaire ; mais l'uniforme avait été commandé chez un tailleur de Berlin, ce qui mécontentait fort les jeunes royalistes et indisposait les commerçants. »

BouBOTiROFF. — C'cst vrai ! c'est vrai ! on lui a reproché ça.

CHOSES DF STYRIF, 23'J

Cfrclkcx, continuant de lire. — « Et un beau jour les Slyriens qui étaient ailés chercher ce prince infortuné pour en faire leur monarque, le reconduisirent à la frontière entre deux voleurs, comme un gendarme (n'oublions pas que nous sommes en Styrie), et il revint, Babenbcri: comme devant, dans son château de Miinsen où il retrouva sa chère collection à laquelle il n'eut même pas la consolation d'ajouter des monnaies frappées à son effigie, car il avait à la vérité régné trop peu de temps. »

BoL'BOUROFF, .<*? tordant. — C'est tout à fait bien. Il a été ridicule jusqu'au bout, ce pauvre Othon.

Cercleux, continuant de lire. — Et maintenant, qu'est-ce qui décrochera la timbale slyrienne ? Gigoloi^witch est très appuyé à Saint- Pétersbourg, mais l'exemple de son prédécesseur n'est pas fait pour l'encourager, et il peut (lire à peu près comme dans V Enéide: Je crains les Styriens et coronani forentes. D'un autre oùlé , les Styriens ne veulent plus do l'inlcrvonlion de la Russie ou do l'Ai-

2i0 ÉDUCATION DE Pr.I.NCK

lemaqne dans leurs affaires et puisqu'ils ont absolument besoin d'un roi, ces braves gens ne veulent devoir leur servitude qu'à eux-mêmes, ce qui est une façon comme une autre d'être jaloux de leur indépendance. Voilà pourquoi le comte Boubouroff (ils ont des noms plutôt joyeux dans ce pays-là !...). »

Boubouroff, cessant de rire. — Il y a ça ?

Cercleux. — Oui, il y a ça. (Lisant:) « Yoilà pourquoi le comte Boubouroff est parti pour Paris offrir cette malheureuse couronne au prince Alexandre. Pauvre petit prince ! il vivait très tranquillement chez nous : c'était une physionomie « bien parisienne » ; il tutoyait le petit Moutardier et ces demoiselles l'appelaient Sacha ; c'est lui qui offrit à Diane de Bougy ce vase en argent qu'un Anglais paya trente mille francs. Les Styriens ont jugé sans doute que c'était là des garanties suffisantes pour faire le bonheur d'un peuple. Et le prince Alexandre va partir pour Grœtz et il y aura des proclamations, des banquets, des arcs de triomphe et des feux d'artifice, à moins qu'iln'y ait des

CHOSES DE STVniE 2H

émeutes et des fusillades ; car ce que l'on dit h l'heure qu'il est dans l'entourage du c/ar ne présage rien de bon, et il pourrait bien se faire que ce « petit peu de Styrie », comme a dit le prince de lîismarck, fût rallumctte qui mettrait le feu à l'Europe. »

BouBOUROFF. — C'est tout?

Cerclkl'x. — Oui, l'article liiiit là.

BoL'iioi'ROFF. — *La situation est admirablement résumée, quoique les choses sérieuses y soient mises sous une forme légère.

Sacha. — En .somme, cet article m'est plutôt favorable... sympathiijue en tous cas.

Cercleux. — Oui, on a l'air de vous plaindre.

Sacha. — Enfin, mon cher comte, vous dites que le poui>If m*:ill»M)(l cl qin> je serai acclamé.

BoL'BOL'ROFF. — Oui, seulement il faut que Votre Altesse se remue, se montre, agisse. D'ailleurs, dans ces (luestions-là, il faut avant tout considérer l'opinion générale et l'attiluile des nations intéressées. L'Angleterre a une neutralité malveillante ; la France gardera une véritable neiilr.ilité.

242 ÉIiL'CATION l)K PlilNCE

Sacha. — Et Filai ie?

BouBOUROFF. — L'Italie suivra en tous points l'atlitudc de la France, pour cette question du moins. Je sais de source certaine que l'article du Temps, à propos de Faktaff, et les jugements portés par la grande presse parisienne sur l'œuvre de Verdi ont été fort goûtés en haut lieu à la cour de Rome. Permettez cependant à un Aieux mélomane styrien de vous faire remarquer que Falslaff n'est pas très inférieur à Cavallera Rusticana^ que vous avez éreintée.

Cercleux, protestant au nom du goût français. — Pourtant...

BouBOUROFF. — Au moius Cavallera, c'est de la musique franchement italienne, tandis que Falstaff, c'est de la musique de triplice, moitié italienne, moitié allemande.

Cercleux, ne faisant que répéter ce qui s est dit. — C'est toujours du Verdi, le Victor Hugo de la mélodie : ce vieillard est toujours jeune, son nom est symbolique et semble signifier un éternel renouveau.

JiounouROFF. — 11 v a deux façons d'être

CHOSES DE STYltli: t:i3

vert, comme le [)riiitemps ou comme les [lerdreaux.

Sacha. — Pour en revenir à ce qui nous intéresse, je vais partir pour Grœtz, puisque vous me le conseillez; mais je ne vou<lrais pas que mon avènement au trône de Styrie fût le point de départ d'une guerre européenne comme on semble le craindre, et j'aimerais mieux renoncer à tout jamiis à la royauté plutôt que de voir couler une seule j^'outle de sang.

IJouuoi-KOFF. — Soyez sans crainte ; encore une fois, vous avez tout le monde pour vous.

Cependant Moliainmeil remet a» prince deux depcolies que ion vient d'apporter.

Sacua. Il ouvre la prctnière dépéchr ri ht :

• Kerlin, 1" m ii l^ 't.

« La Gazette de Cologne fulmine; elle traite le comte HonhourofF de vieux fantoche, et appelle le prince Alexandre roi de Slyric mort-né. »

lioL'iioLiioi F. — Ilumpli! <;a va bien.

Sacha, lisant la deuxième dépèche :

Genève, 1" mai 1894.

(( Le bruit court ici d'un attentat contre le prince Alexandre ; on dit dans les cercles bien informés que c'est la Russie qui aurait armé le bras criminel. »

Cercleux. — Déjà !

Sacha. — Dites donc, ce n'est pas drôle, tout ça.

BouBODROFF. — Il ne faut pas croire les informations avant de les avoir contrôlées.

Sacha. — Il est évident que je n'ajoute aucune foi à cette dépêche de Genève, puisque je suis encore en vie, mais qu'est-ce que ça serait si je n'étais pas sympathique à l'Europe?

Et ils continuent de parler avènement, proclamation,

constitution.

Un interviewer qui n'a pu être reçu par le prince, ne

voulant pas nonobstant s'en aller le carnet vide, demande

quelques renseignements à Mohammed.

L'Interviewer. — Quel âge as-tu?

Mohammed, méfiant. — Moi pas d'âge.

L'Interviewer. — Combien y a-t-il de temps que tu es ici, au service du prince ?

CHOSES UK STYRIK 2i5

MoHA.MMi::!), flairant un pii)rje. — Moi pas connuîlre.

L'I.MEiiviEvvcR. — Cet Kivptien est iiliol, je n'en tirerai rien de bon. Essayons encore pourtant. Est-ce quily a eu déjà des domestiques nègres dans la famille de ton maître?

Mohammed. — Jamais... Toujours blancs.

L'Inteiiviewer. — C'est bien ce que je pensais, c'est un accident, ce n'est pas héréditaire. Où shabille le prince?

Mohammed. — Ça dépend... ici, el puis aussi chez madame Raymonde.

L'Intekviewek. — C'est une femme ?

Mohammed, riant en montrant ses dents blanches. — lli! hi! hil iJien sur... Ililhil hi ! beau madame, beau madame.

L'Interviewer, écrivant. — Détail particulier, le prince, toujours très élégant, s'habille chez une femme, M™"" Raymonde, qui est, paraît-il une fort Julie persoime. [Interroijeant.) Est-ce qu'il fait blanchir son liuirc en Angleterre?

MiiHAMMED, arec aplomb. — Oui, oui. . Angleterre.

246 ÉDUCATION DE l'IU.NCE

L'Interviewer. — Dans quelle ville, sais-tu? Londres?

Mohammed. — Pas un nom comme ça.

L'Interviewer. — Brighton? Folkestone?

Liverpool? Manchester?

Mohammed. — Pas un nom comme ça.

[Cherchant.) Puteaux, Puteaux.

L'Interviewer. — Qu'est-ce qu'il me chante, cet animal-là? De combien de pièces se compose l'appartement?

Mohammed. — Grand atelier, chambres, cabinet de toilette, salle de bains, cuisine, salle à manger.

L'Interviewer. — Pourrais-tu me montrer la chambre de ton maître ?

Il lui tend une pièce cinq francs.

Mohammed, ébloui et mystéiieux. — Moi, pas pouvoir montrer la chambre... mais montrer les cabinets.

L'interviewer, renonçant à obtenir de Mohammed quoi que ce soit, se retire navré.

Dans un coin Sacha, le comte BoubouiofTet Cercleux continuent de causer en attendant la Reine. Enfin à onze heures, Sa Majesté fait son entrée; elle est en costume

de bicyclette, culotte demi-zouave en covert-coat, jaquette à petites basques et {guêtres de même élofTe; chemisette de couleur à col blanc rabattu, chapeau marin très plat avec de petites ailes.

La Reine. — lîonjour Sacha. {Elle l'embrasse.) Bonjour, Cercleux ! {Shake-hand .) Tiens, Boubouroff, comment vas-tu? [Se reprenant.) Comment allez-vous, mon cher?

Boubouroff. — Je remercie Votre Majesté...

La Reine. — Embrassez-moi. Embrassezmoi. Vous n'avez pas changé, vous êtes toujours un bel homme, j'ai vieilli, mon cher, c'est une propre épouvante !

BouBOuuoFF. — Mais, je ne trouve pas que Votre Majesté ait changé depuis que je ne l'ai vue.

La Reine. — Vous êtes très aimable, mais j'ai des cheveu.x blancs et j'ai grossi c'est une horreur. {Frappant sur sa poitrine.) Y a.\ maintenant beaucoup... {A Cercleux.) Comment dites-vous pour signifier... un mot comme privilèges.

Cercleux. — Des faveur> .' \J.'i lirnr jna. sir/nc que non.) Dos passe-ilroils?

248 EDUCATION DE l'IlLNCE

LiA Reine. — 'Son, des avantages. {Frappant SU7' sa poitrine.) C'est ça des avantages.

Sacha. — Ma mère, le comte Boubouroiï" est arrivé ce matin à Paris, pour une chose très importante.

La Reine. — Je pense bien qu il n'a pas fait le voyage pour acheter des cure-dents. [Elle rit.) Dites-moi ce que c'est quoi ?

Sacha. — En deux mots, voici : Vous savez que le prince de Babenberg est rentré en Allemagne, le trône de Styrie se trouve donc vacant et malgré la compétition de Michel Gigoloëwitch, le candidat de la Russie, le comte est venu me dire que je n'avais qu'à me présenter et que je serais acclamé. Je voulais avoir votre avis. Dois-je partir?

La Reine. — Mais certainement, certainement, il faut que Sacha parte pour Grœtz, ce soir même; il faut rédiger une proclamation; rédigez-la, Boubou roff, avec mon fils, penflant ce temps-là, je causerai avec Gercleux, car toutes ces politiques me donnent vraiment h maladie de mer.

l'ciidant que Sacha et HoiibourofT ré(Jif,'cnl la proclamation au peuple styrien, la reine prend Cercleux dans un coin cl lui raconte les potins.

HouBOUROFF, écrivant dans le style du duc d'Angoiilême. — c Styriens, le fils de volrc roi arrive, etc., etc. »

La Reine. — Figurez-vous, mon cher, quelle aventure. Mon amie, vous savez, M""" Elleviou.

Cercleux. — La peintresse.

La Reine. — Oui, oui, eh bien, j'ai appris une chose effrayante : elle aime les femmes.

Cercleux. — Comment, vous ne le saviez pas?

La Reine. — Vous plaisantez, j'imagine.

Ma parole non, ma tète à couper. Voilà un scandale. Comment peut-on?... avec la bouche qui communie! Je la défends de m'embrassor aux fêtes de Pâques.

BouBOUROFF, écrivant toujours. — « Styriens, comme mon père le Czikos, je saurai faire respecter vos libertés au dedans et votre nom au dehors, etc., etc.

sous LES TILLEULS

A Kveoiiiicmont, aux environs do Mciilan. Une petite maison blanche, un piand jardin, une terrasse à l'italienne couverte de rosiers grimpants, et d'où l'on voit se dérouler la Seine, larpe.

Sous une allée de tilleuls, par une après-midi de juin brûlante, lîayuionde i'ercy, Sacha et Cercleux, en né>;ligés costumes, sont assis autour d'une table Rarnie d»* presse-citrons, de fjobelels à cocktails, tandis «jue dans une petite pièce d'eau voisine, des bouteilles diverses trempent.

Raymonde. eponr/otint le front de Sacha. — Panvi'o minet, conimo tu as chaud ! {Elle lui tâtn lea mains.) Tu n'as pas la liôvro'? Tu as les mains brûlantes.

Sacha. — Parbleu ! de ce temps-là. un serpent aurait les mains chaudes.

Cf.rcleux. — Heureusement que nous avons navmonde j)Our nous préparer des citronnades et des alcools ijlacés.

Raymonde. — Moi, je suis surtout une femme d'été. Tu verras, Sacha, je t'ai préparé pour ce soir une salade de fruits au Champagne, comme tu n'en mangerais dans aucun restaurant. Quand on a mangé ça et qu'on s'embrasse, ça fait des baisers exquis... tu comprends, la bouche est parfumée aux amandes, aux fraises, aux framboises, aux abricots, aux pêches, aux groseilles, ., c'est épatant.

Sacha. — C'est une bouche Jacques.

Raymonde. — Absolument. Dieu, que lu es gentil, mon mimi, tu as toujours le mot pour rire. Pas moyen de s'embêter une seule minute avec toi... on le voudrait, on ne le pourrait pas.

Sacha. — Et avec toi, donc ! Tu dissiperais les mélancolies les plus sombres. (// l'embrasse.)

Cercleux. — Elle a beaucoup d'esprit.

Raymonde. — C'est-à-dire que je n'ai pas d'esprit, mais je le remplace par une gaieté de bon aloi.

Cependant on sonne à lapetite porte du jardin. Mohammed, qui est allé ouvrir, revient avec un homme âgé, coidé

SOL'S Li:S TII.I.KULS 2ô3

d'un chapeau haut de forme, cheveux longs, lunettes d'or, redingote, pantalon de coutil blanc.

Mohammed. — Monsieur, c'est un Monsieur qui veut parler à Monsieur.

Le visiTEUK. — Je désirerais en effet parler à Monseigneur le prince de Slyrie.

Sacha, se levant. — C'est moi, Monsieur.

Raymonde, bas à Sacha. — Prends garde : un homme qui vient en chapeau haut de forme à la campagne, c'est peul-ôlre un anarchiste.

Sacha. — Tais-toi donc!

Le visitel'h. — Pardonnez-moi, Monseigneur, de me présenter ainsi moi-même. (// tend sa carte.) Napoléon Bonney, rédacteur à la Fleur de Lys.

Ceiicleux. — Le journal d'Arthur Théière.

BoNNEY. — Précisément... Je suis chargé du grand reportage à ce journal, et mon directeur m'a prié do me mettre en campagne pour savoir ce que vous étiez devenu, car depuis la malheureuse aventure de Gra'tz, on n'a pas eu de vos nouvelles. Voilà huit jours que je cherche votre retraite, et enlin j'ai été

assez heureux pour la découvrir.

254 LDUCATION DE miNCE

Raymonde. — Couvrez-vous donc, Monsieur, et prenez la peine de vous asseoir. Que vous ofTrirai-je? De la citronnade, du Champagne, de la bière? Tout cela est très frais.

BoNNEY. — Je suis vraiment confus, madame. De la bière, s'il vous plaît. (// boit.) Vous devinez ce dont il s'agit : je viens demander à Votre Altesse une petite interview.

Raymonde, sautant de joie. — C'est ça, c'est ça, et vous décrirez ma toilette. {Déclamant.) — Nous avons vu aussi la maîtresse du prince, la ravissante Raymonde Pei'cy, dans une délicieuse robe Empire à grands ramages jaunes sur fond blanc ; chapeau cabriolet en grosse paille blanche garni d'hortensias bleus...

Sacha. — Voyons, Raymonde, sois sérieuse,

Boisney. — D'ailleurs, je n'abuserai pas de la patience de Votre Altesse. Je vais simplement poser quelques questions à Votre Altesse et je me retirerai.

Ray'monde, à Sacha. — Tu vois, chéri, il se retire, lui... ce n'est pas comme toi.

Sacha. — Tais-toi donc ! [A Bonneij.) Votre démarche a tout lieu de m'étonner, Monsieur:

sors IJ'.S ill.MXI.S 255

si vous avez eu laiil «lo peine à découvrir ma retraite, c'est apparemment que je veux vivre retiré et de quel droit venez-vous me déranger?

BoNNEY. — C'est mon métier, Monseigneur. Ne vous fâchez pas... il Faut bien vivre; Son Altesse croit-elle qu'il soit plaisant de faire des interviews par cette chaleur?

Raymondk. — Elles ne se conservent pas.

BoNNEY. — Ce n'est pas ça, mais je veux dire que je préférerais rester tranquille, à l'ombre. Seulement, M. Arthur Théière a parlé, et vous savez que tout ce qui intéresse les princes, à quelque nationalité qu'ils appartiennent...

S.ACHA. — Mais je ne suis plus prince, ou du moins je ne suis plus prétendant ; je ne prétends plus au trône de Styrie, mais au calme et à ce qu'on me fiche la paix.

BoNNEY. — Qu à cela ne tienne, Monseii^neur, je ne suis pas de celte école de modeiiies reporters et d'inlerviewers féroces qui piétineraient le cœur de leur mt"re, s'il le fallait, pour être mieux renseignes et fournir

256 ÉDUCATION DE PlllNCE

(le la copie. Moi, Monseigneur, je fais le métier de journaliste honnêtement et tel que l'ont compris MM. Sylvestre de Sacy et Berlin l'aîné. Je ne force pas l'intimité, et comme aurait pu dire Baour Lormian :

La plus belle copie est d'être un galant homme.

Soyez donc assuré que quoi que vous me disiez et que j'aie vu, personne n'en saura jamais rien, si tel est votre désir.

Sacha. — C'est ma volonté.

BoNNEY. — Vous avez ma parole d'honneur.

Sacha. — Puisque nous causons en amis, dites-moi donc comment vous avez su que je demeurais ici, car avant-hier encore, personne, même Raymonde, ne le savait.

BoNNEY. — Dieu m'est témoin que c'est un pur hasard. Depuis huit jours, j'étais censé être parti à votre recherche ; mais dès le premier jour, j'avais vu qu'il n'y avait rien à faire... Je buvais donc des bocks dans une brasserie où la bière n'est pas mauvaise, et le soir, en arrivant au journal, je disais que j'avais en vain battu la ville et les banlieues,

sous i.i;s Tii,i>i:iii.s 207

mais que j'étais sur une nouvelle pisle et que cette fois...

Raymonde. — Il est rigolo, ce vieux-là. Buvez donc, Monsieur.

BoNNEY. — Merci, Madame, à votre santé. (// boit.)

Sacha. — Alors ?

BoNNEY. — Alors, M. Arthur Théière, mon directeur, me disait : « Allons, ça sera pour demain !» Il a même eu des mots admirables, entre autres celui-ci, à propos de la bataille sanglante dans les rues de Graetz : « Des détails, beaucoup de détails, » recommandait-il, et il ajoutait : « Soignez les cadavres, et faites vivant ! »

Raymonde. — La chose est drôle et veut qu'on en rie, mais tout cela ne nous dit pas...

BoNNEY. — Attendez, j'y arrive. Il faut vous dire que je suis l'amant de votre femme de chambre. Madame.

Raymonde. — De ma vieille Victoire ? Vous êtes le vainqueur de Victoire?

BoNNEY, modeste. — Tout au plus son organisateur.

258 ÉDUCATION DE PUliNCE

Raymonde. — Je n'en reviens pas; jamais je n'aurais cru... jamais je n'avais remarqué. Il est vrai que je ne l'ai que depuis kois ans, mais, j'étais si sûre d'elle-, je l'avais trouvée si comme il faut, que j'en avais fait immédiatement la vieille domestique qui m'a élevée.

BoNxN'EY. — Gela ne m'étonne pas, Madame : la personne chez laquelle elle servait avant vous en avait fait sa mère ! Or, Madame, chaque fois que vous lui donnez congé, Victoire me consacre ses heures de vacances. Vous avez reçu avant-hier soir une lettre de Son Altesse vous priant de venir la rejoindre ici, et comme vous n'avez pas de secrets pour Victoire et qu'elle n'en a pas pour moi, c'est ainsi que j'ai connu que le prince habitait Evecquemont.

Sacha. — Oui, après mon échec en Styrie, je voulais vivre très bourgeoisement. J'ai loue ici cette petite maison qui, parait-il, a appartenu autrefois à un monsieur de Goncelin, qui fut guillotiné d'ailleurs sous la Révolution.

Cercleux. — Le prince aime à s'entourer

sous Ll^S TILI.tL'LS 2j9

de choses qui ne lui fassent pas trop regretter la royauté perdue.

Sacha. — Et à laquelle je ne tenais pas beaucoup, il faut tout dire. Je n'avais jamais beaucoup compté sur le trône de Slyrie et je savais que c'était fini avant dètre commencé. Je suis parti là-bas sur les instances du comte Boubouroff, l'ancien chef de cabinet du feu roi mon père, et un vieil ami de la famille très dévoué à la dynastie.

Ràymonde, rancunière . — Ah oui, Boubouroff... qu'est-ce qui lui demandait l'heure qu'il était, à celui-là? Il aurait bien pu rester oii il était, au lieu de venir nous raconter un tas de boniments à la graisse de chevaux de bois et de faire partir ce pauvre chéri dans ce sale pays oij son peu]»lu l'attendait pour l'acclamer... à ce que prétendait Boubouroff. Ils l'ont reçu à coups de fusil, il a failli y laisser sa peau. Pauvre trésor, va. [Elle l'embrasse.)

BoNNEY. — Je sais... ca n'a pas élé drôle pour Son Altesse.

Sacha. — Oui, figurez-vous que sur les conseils de Bouboirroff, je prends le train, j'arrive

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à Greetz à onze heures du soir. A la gare, tout le parti jeune royaliste m'attendait... il y avait là plus de deux mille manifestants qui chantaient l'hymne national styrien.

BoNNEY. — Paillant pour la Styrie.,.

Sacha. — C'est ça. Je descends du train... j'embrasse les généraux Mounouilh et Ramazou qui étaient venus à ma rencontre, et je monte en voiture : on détèle les chevaux, on me traîne jusqu'au palais... les rues étaient pavoisées, illuminées, évidemment l'on m'attendait. Le lendemain matin, je suis réveillé de très bonne heure par le bruit d'une vive fusillade sous mes fenêtres...

BoNNEY. — Déjà !

Sacha. — Et je vois apparaître Boubouroff très pâle quimedit: « Sire, nous sommesperdus et notre stratagème n'a pas réussi. Le peuple attendait Michel Gigoloewitch , le candidat de la Russie, et non pas vous; mais nous, vos amis, avions imaginé de vous faire arriver de nuit et quelques heures avant lui, et de vous attendre à la gare oii nous avons fait le bruit que vous savez... si bien qu'à la faveur de

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l'obscurité et de l'hymne national, le peuple a cru que c'était l'autre qui arrivait et il a crié : Vive le Roi ! D'ailleurs, on ne vous connaît ici ni l'un ni l'autre, de sorte qu'ils ont acclamé de confiance. Mais ce matin, le Giiroloewitch est arrivé... les ministres, les députés sont venus à sa rencontre... On s'est bientôt aperçu de la supercherie et, en ce moment, on se bat dans les rues. »

BoNNEY. — Comment ! vous ne vous étiez pas assuré du concours de l'armée?

Sacha. — On croyait que l'armée était pour moi ; mais mon concurrent avait pour lui l'argent, le nerf Je la guerre, et les Styriens sont très nerveux. Seuls, les généraux Mounouilh et Ramazou me sont restés fidèles.

BoNNEY. — Ah ! ah !

Sacha. — Mais ils n'avaient pas de soldats.

BoNNEY. — Alors, qu'est-ce que vous avez dit?

Cercleux. — Il n'y avait rien à dire.

Raymonde. — Moi, j'aurais secoué Boubouroff.

Sacha. — Ma foi non... il paraissait si dc-

Vj.

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soie que je lui ai fait des excuses. « Il reste bien un moyen, a-t-il ajouté, c'est de vous montrer sur le balcon et de parler au peuple. » Je réponds : « Moi, je veux bien... mais quoi lui dire? Comment parler au peuple? »

Raymonde. — Le fait est que j'aurais été aussi rudement embarrassée; j'ai cherché... ça ne se trouve pas clans les manuels de conversation franco-styriens : on trouve bien Pour déjeuner. Pour se coucher, Pour aller au bain, mais Pour parler au peuple, c'est comme des dattes.

Sacha. — Enfin je tente l'aventure : je parais sur le balcon avec le comte Boubouroff et les généraux Mounouilh et Ramazou, je fais signe que je veux parler et je crie : « Styriens, cessez le feu ! Je prends le train de 9 heures 37 pour Paris. » Vous comprenez, je trouvais qu'il y avait assez de sang versé comme cela. Je voulais bien régner sur ce petit peuple, mais à condition qu'il s'y prêtât. Quand l'amour n'est pas partagé, de monarque à sujets ou d'amant à maîtresse, ça n'est plus intéressant.

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BoNiNEY. — 01) ! évidemment , vous avez bien fait et c'était le plus sai^e parti à prendre... surtout si ne vous considériez pas que vous eussiez une mission d'en haut et si vous n'étiez pas imbu des idées de droit divin.

Cercleux. — Mon élève n'avait pas ces idéeslà, mais les eût-il eues que je me serais appliqué de toutes mes forces à les lui arracher. Le métier de roi n'est plus possible maintenant... c'est une chose qui tend à disparaître comme les lampes à huile et les marchands de coco. J'entends un roi vraiment roi, bon pasteur de son peuple et sage maître de ses ileslinces. J'admettrais bien, avec Renan, l'éventualité d'un tyran intelligent, philanthrope, énergique et libéral; mais quel homme oserait se reconnaître de telles qualités? Et quant à être un roi constitutionnel, à quoi bon? Pour être ù la merci d'un Parlement, c'est-à-dire d'une assemblée d'avocats et de médecins ratés et ambitieux, de hobereaux ridicules et d'industriels cupides. Les parlements sont comme les petits bourgeois

qui ne peuvent garder une bonne : si elle est honnête, ils la trouvent incapable; si elle est capable, ils découvrent qu'elle est vicieuse. L'équilibre du chef de l'État est instable.

BoNNEY. — Assurément, de nos jours, la vie publique n'a rien de séduisant et vous êtes mieux, assis au frais souâ des arbres, que sur un trône... croyez-m'en.

Raymo>'de. — Croyons-l'en.

Bo>'NEY. — Vous êtes bien ici.

Sacha. — Ce n'est pas loin de Paris et c'est pourtant assez loin, en ce sens que le chemin de fer n'y accédant pas directement, on est à l'abri des bourgeois. En outre, comme nous sommes sur une hauteur et que la pente des routes est rapide, les bicyclistes ne viennent pas jusqu'à nous... Je dis cela pour la reine, ma mère.

Cercleux. — C'est tout à fait Jean-Jacques Rousseau. Ici, on se sent l'âme d'un homme sensible. Loin des bruits de la ville, nous passons nos journées à chanter les délices de la vie champêtre.

Raymonde. — Quoique isolés, nous sommes

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pourtant à deux pas de toutes ressources ; nous sommes voisins d'Yvette Guilbert qui habite Vaux : ce village est donc en train de devenir historique. Il y a de tout, ici, de la Vue, de l'air, de l'arbre fruitier, de la Seine, et de la fine diseuse.

goj.j<EY. — Vous pouvez pêcher à la ligne.

Raymonde. — Je suis descendue ce matin

au bord de l'eau et j'ai rencontré un homme

fort aimable qui m'a enseigné l'art de prendre

des gardons.

Cercleux. — Malgré ce fier proverbe : le gardon meurt et ne se rend pas, madame en a pris ce matin plus de soixante.

Raymonde. — Si vous voulez rester et diner avec nous, vous goûterez de ma pêche.

BoKNEY. — J'accepte volontiers, quoique je devrais rentrer au journal.

Raymonde. — C'est vrai, au fait, et votre

singe?

BoNNEY. — Quel singe?

Raymonde. — Votre patron, M. Théière?

RoNNEY. — Je lui dirai demain que je suis sur la vraie piste...

Raymonde. — Que vous soignez les cadavres.

Gercleux. . — Et que vous faites vivant.

Raymonde et Sacha se lèvent et disparaissent sous les bosquets.

BoNNEY. — Le prince est charmant. Je vous fais tous mes compliments... votre élève vous fait honneur et votre système d'éducation me paraît l'emarquable.

Gercleux. — Le résultat auquel je suis arrivé n'est pas banal... j'ai complètement dégoûté le prince de la royauté et du monde. Je lui ai inspiré au contraire l'amour de la campagne et des braves gens, et ici, avec sa petite amie dont vous avez pu apprécier le bon sens et l'enjouement, il vit très heureux.

BoNNEY. — Évidemment vous êtes d'une école absolument opposée à celle d'Elysée Méraut, le précepteur de Zara.

Gercleux. — Vieux jeu... très vieux jeu.

BoNNEY. — Vous vous éloigucz aussi beaucoup de l'abbé Diguet... pourtant il y aurait,

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pour les précepteurs des fulurs princes, une jolie place à prendre entre Machiavel et vous.

Ckrcleux. — Gomme pour les auteurs dramatiques, entre Ibsen et Labiche.

La conversation continue sur ce ton.

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