LA LOGE INFERNALE
D'Auvnr.T. — D'abord, ça manque de femmes. .
Sacha. — J'ai donné le numéro de la log-e à toutes nos amies.
D'AuvEUT. — Elles ne viennent pas souvent.
Sacha. — Attendez! attendez! Il n'est que minuit; la fête ne bat pas encore son plein.
Cresson. — Est-ce que Raymonde est ici ?
Sacha. — Oui ; mais il est convenu que nous allons chacun de notre côté... liberté entière. Nous nous retrouverons à la maison, dans notre lit ; le premier arrivé attendra l'autre.
D'AuvERT. — Comme les musiciens au point d'or^^ue.
Cresson. — Les grandes courtisanes ne sont pas encore là.
a ce moment précis et non h un autre, on frappe h la porte de la loge. Sacha va ouvrir : entre une femme habillée en Espagnole, costume très riche, trts chic.
L'Espagnole. — La loge infernale. Monsieur, s'il vous plaît?
Tous. — C'est ici, Madame.
L'Espagnole. — Je suis envoyée par l'administration des pompes funèbres pour vous dire que si c'est la loge infernale, il faut l'écrire sur la porte, parce qu'il est absolument impossible que l'on s'en doute, et tout le monde s'en plaint.
Elle veut sortir.
Cresson. — Pas du tout, on ne calte pas comme ça.
Albrey. — Il faut tous nous embrasser.
L'Espagnole. — Vous êtes trop tristes.
D'AuvERT. — Donnez-nous quelques olle, si vous nous trouvez trop tristes, vous devez bien en avoir sur vous.
L'Espagnole. — Je les ai tous donnés à un pauvre.
Cresson. — Oh! laissez-la donc, elle la fait à la pose.
D'AuvERT. — C'est une grande dame.
Albrey. — Marcelle Lender, peut-être.
Sam, qui s est réveillé. — Tiens, un masque! C'est une Espagnole. (// lai relève sa jupe.) Fais voir tes dessous.
LA LOGE IM-liilNALE 203
L'Espagnole, lui donnant une fjifle. — A bas les pattes, Moutardier!
Sam, se frottant la joue. — Tiens! tu me connais donc?
L'Espagnole. — Je ne connais que toi.
Sam, qui a l'idée fixe. — Fais voir tes dessous.
D'AuvERT. — Méfie-toi, Sam. Ne mets pas Madame en colère ! C'est une Espagnole, elle a un poignard dans sa jarretière.
Sam. — C'est pas un poignard, c'est un injecteur.
L'Espagnole. — Crème de mufle, va ! Alors, c'est tout ce que tu fais de ton immense fortune?
Sam. — Qu'est-ce que tu veux que je fasse? tout m'embête.
L'Espagnole. — Tu n'aimes donc rien ?
Sam. — Si, j'aime le cheval.
L'Espagnole. — Il te le rend bien. [Elle sort )
D'AuvEKT. — Elle s'est bien paye notre tôte.
Alukly. — Elle a raison... JNous sommes
20i KDUCATION DE PIUNCE
navrants. {D\ine voix très douce .) Nous aurions dû la violer.
D'Al'vert. — Il y a une chose qui me console, c'est qu'on ne s'amuse pas plus dans les loges à côté.
Cresson. — Vous croyez ?
D'AuvERT. — J'en mettrais ma main au feu.
On frappe à la porte de la loge, entre un Monsieur avec un immense faux nez et des moutaches grotesques.
Le Faux Nez. — La loge infernale, Messieurs, s'il vous plaît?
Cresson. — C'est une scie.
Le Faux Nez. — Les femmes que vous attendez ne viendront certainement pas. Je viens de vous apercevoir d'en bas, vous m'avez paru sinistres... Vous avez l'air de filles de joie.
Sacha. — Mais, pardon, Monsieur, nous n'avons pas Ihonneur...
Le Faux Nez. — Je suis rancion rédacteur en chef de La Vieille Gaie le Française et je suis venu vous apporter quelques bonnes nouvelles, quelques plaisants détails.
i.A Lttr.K im-ep.nai-f: c:5
Cresson, — Il n'y a personne ce soir
Le Fai'x Nf.z. — [*firce «jne Ton ;i peur des Lombes; mais il n'y a ancun danger : le service d'ordre est parfaitement assuré <;t j ai coudoyé tout à l'heure deux ou trois mousquetaires secrets de M. Lcpine.. C'est un jicu môle, ici. II y a pourtant un assez grand nombre de marmites dans les couloirs, mais elles ont le renversement plutôt agréable.
D' Au VEUT. — Ah i-a. c'est fin ; c'est de bon goût.
Le Faux Nez. — Gardez-vous de l'ironie, jeune homme, comme aurait dit M. de Laprade, et abandonnez-vous à la gaieté, car la mi-carômc est en train de devenir fête nationale, le clief de l'État lui- môme, ayant assisté au défilé du haut de; ses lialcons élyséens. Avez-vous vu lo mascarade qu'ont organisée les étudiants?
CiiEssoN. — Il paraît que c'était infect.
Le Faux Nez. — C'était féeri(jue.
Alruev. — Vous exagérez.
Le Faux Nez. — Oui, mais celte mascnrndo
est un signe évidciil (jue la foi leviiHil, car
206 EDUCATION DL PUINCE
considérez que lorsqu'on s'amuse, c'est que l'on croit : au moyen âge les escholiers étaient joyeux. Le cortèg-e des lavoirs est tout ce qui nous reste des usages des anciennes corporations, et Paul Desjardins prépare un livre symbolique qu'il appellera « le Lavoir présent ».
Sacha. — On assure que la reine des blanchisseuses est ici?
Le Faux Nez. — Parfaitement... au bras d'Arthur Meyer, car cet homme consacre toutes les royautés.
Cresson. — Tout ça n'est pas gai; on ne s'amuse plus.
Le Faux Sez. — On ne s'amuse plus 1 A la Maison-d'Or, les Augias, les seuls qui ne se rangent pas en vieillissant, jetaient à la foule des lapins vivants : les pauvres bêtes étaient écharpées avant que d'arriver sur le trottoir, et leurs tripes innocentes sortaient de leurs ventres frémissants. Ohé! ohé! on ne s'amuse plus! Eh bien, qu'est-ce qu'il vous faut? un doux soleil de mars éclairait ces scènes champêtres. A tous les balcons donnant sur les boulevards, il y avait tant de gens pour voir
LA LUGK LNFERNALE 207
jjasser la cavalcade, qu'une femme du meilleur monde est restée cinq heures accoudée à une fenêtre tandis que, derrière elle, un gentleman se livrait sur sa personne aux mêmes outrages que feu Casanova infligeait dans les mômes circonstances à une dame qui regardait une exécution. Et la femme du meilleur monde n'a pas pu dire un seul mot, tellement on était serré! 011e! olle! vous voyez bien que la vie est bonne et qu'on peut encore s'amuser à Paris, lîonsoir, Messieurs. {Il sort.)
CuESSON. — Encore un qui s'est fichu de nous.
Albrey. — Il a raison, nous ne nous amusons pas parce que nous restons là sans bouger, liépandons-nous dans les coulisses et allons pincer quelques...
Il dit un très gros petit mot.
S.vr'.îA. — Albrey est cynique.
Albkey. — Pas du tout..", je dis ce que je pince.
Cresson. — C'est ça, nous allons écumer lo
foyer et nouj ramènerons ici des femmes jusqu'à ce que nous ayons trouvé un chopin.
D'Alverï. — Venez-vous avec nous, Sacha?
Sacha. — Non, je reste ici... Si Raymonde venait, j'aime autant qu'elle me trouve.
Tous sortent, à l'exception du prince. Assis au fond de la loge, Sacha regarde dans la salle la foule des habits noirs et des dominos, et une grande mélancolie l'envahit. Au bout d'un quart d'heure, il voit entrer Cercleux, donnant le bras à une femme de très grande allure: robe Empire en salin noir doublé de tulle rose ; pas de jupon, mais un maillotdesoie noire; une pèlerine plissée parlant du décolleté de la robe en tulle illusion noir double d'un tulle illusion rose; une immense capote de bébé; noire et rose avec des plissés roses formant voilette; petit loup de velours noir avec barbe de tulle rose; sur le corsage voilant la gorge, une traînée d'œillets roses; gants noirs.
Cercleux, — Permettez-moi, Madame, de vous présenter Son Altesse le prince do Styrie, mon élève.
Sacha. — Madame, soyez la bienvenue, croyez bien que...
II bafouille.
La Dame, — Figurez-vous que Monsieur m'a sauvé la vie... J'avais eu l'imprudence de m'aventurer toute seule dans les couloirs et j'étais tripotée par une bande de calicots : ils
LA LOGE LNI'EIlNALE 209
me prônaient la gorge, la taille... c'est extraordinaire ce qu'il y a de goujats sous l'habit noir! Enfin, Monsieur, ayant pitié de ma détresse, m'a offert son bras et l'hospitalité dans votre loge. J'ai accepté, à condition qu'on ne me ferait pas la cour.
Sacua. — Vous n'aimez pas ça?
La Dame. — Habituellement oui! mais co soir, non !
Ceucleux. — Alors, pourquoi vous êtesvous habillée d'une si étrange manière?
La Dame. — Pour ma satisfaction personnelle, et puis aussi parce que je pensais rencontrer ici un homme que j'aime. Mais jo crois qu'il n'est pas venu.
Sacha. — Il a eu le plus grand tort.
La Dame. — II a eu peut-être raison.
Ceucleux. — Il sait (jue vous êtes ce soir au bal de l'Opéra?
La Dame. — Oh ! il doit s'en douter, car c'est un anniversaire. C'est ici môme, il y a trois ans, que nous nous sommes connus. Et puis, je ne sais pas ])ourquoi je vous dis tout cela; d'ailleurs, le masiiuc, qui donne aux femmes
210 PUl.NCli
tant d'aplomb pour dire des bêtises ou des polissonneries, peut bien leur en donner pour faire des confidences et avouer leur état d'àme; dans les deux cas on reste inconnue et puisque j'ai besoin de parler de la seule chose qui m'intéresse, je ne sais pas pourquoi je me gênerais. {Au piince.) El vous, Monseigneur, vous amusez- vous ici?
Sacha. — Peu h 1
La Dame. — Vous n'avez pas de maîtresse?
Sacha. — Si, j'en ai une; elle doit vadrouiller dans le bâtiment.
La Da3ie. — Et vous ne vous en occupez pas plus que ça?
Sacha. — Je suis sûr de la retrouver ce soir à la maison.
La Dame. — Avec vos pantoufles. (^4 Cercleux.) Il est très bien, votre élève.
Cercleux, modeste. — Je tâche de le faire profiter de mon expérience et je lui enseigne à ne pas attacher trop d'importance à l'amour.
La Dame, à Sacha. — Alors, qu'est-ce que vous clcs venu faire ici?
LA I.O(;t IM-ICKNALE 211
Sacha, — Je suis venu chercher une avcnlurt'.
La Dame. — Ohî méfiez- vous des aventures ù rOjiéi'a; on ne sait jamais comment ça finit, et dans la femme que vous emmènerez ce soir joyeusement et avec l'ivresse de la conquête, dilcs-vous qu'il y a peut-être toute la tristesse, tout le désespoir et tout l'ahrulissement de votre vie.
Sacha. — Eh bien, vous êtes encourageante.
Ceucleux. — Vous n'avez pas du tout l'air de vous douter que vous êtes ici dans la loge infernale; moi aussi, d'ailleurs, je suis triste comme le Christ au jardin des Oliviers, ce soir. C'est au hal de r()[)cra que j'ai rencontré la seule femme que j'aie aimée, et s'il y a quelqu'un (|ui vous comprenne, c'est moi. Je vous comprends tellement que je n'essaye même pas de vous faire la cour, quoique la fournie dont je vous parle vous ressemblât sinj,'ulièrement. Elle avait comme vous des petits pieds, des petites mains, une gorge superbe, une croupe maternelle... elle rcsscm-
Liait aux femmes de l'Ecole Italienne. {Avec un soupir.) Je n'ai jamais retrouvé ce numéro-là.
La Dame. — Non, ce n'est pas gai la vie... On étouffe ici.
Sacha. — Otcz donc votre masque.
Elle enlève son masque qui laisse voir deux grands yeux noirs baignés de larmes.
L'Homme au faux nez, e?itr outrant la porte. — Loge infernale ! ohc! ohé!
AU PKADO
Minuit et demi; la snllc des jeux est pleine, car c'est riieurc où ces mcssiiurs revenant tics théâtres ou des • dîners en ville » montent au tripot. La grosse partie est engagée; un général péruvien tient la banque. Autour de la grande table les pontes... Sud-Américains, Hepublique Argentine, Colombie, Holivic, Uruguay, l'araguay. Portuguriy, toujours guays ! Des gentlemen à tète de Prado, i'Iiomme brun, l'inconnu, d'où le nom du l'ra'Jo donné au cercle de l'Union des llaces 'laf|uouères. <lont le président est M. Kusebio de San-Hemedia, e.x-ministre de Hèpublifiue franraise.
Çà et là pourtant quelques clubmen d'un chic anglais très pur et aussi tiucU|U('s grands noms de France.
Derrière les joueurs, Cenleux et le prince de Slyrie causent et regardent en fumant de gros cigares.
Cercleux. — Il y a foule ce soir; on voit Itien que la Holonde est ferint-e.
Sacha. — C'était voire cercle, je cvn\<. la Rolondo'?
Ceucllu.k. — Dans le temps, oui, il y a
?I4 ÉDUCATION DE l'IUNCE
longtemps... j'y ai joué beaucoup, lorsque ■j étais viveur et bien Parisien.
Sacha. — Est-ce qu'on ne va pas le rouvrir?
Cercleux. — Non, on n'a rouvert que l'Union latine et encore sous condition expresse que les membres ne jouent qu'au loto ou aux dominos et ne boivent que de la camomille.
Sacha. — C'est un peu mêlé ici.
Cercleux. — Ah dame ! vous savez, ce n'est pas le Jockey, ni même l'Epatant ! Pour qu'un cercle soit chic, il faut d'abord qu'il soit pour l'amélioration de la race chevaline; mais moi, si j'étais le prince de Sairan, je fonderais un cercle pour l'amélioration de la race chevaleresque.
Sacha. — Ce serait original.
Cercleux, modeste. — Et bien français.
Sacha. — Ça sent le mouton ici, vous ne trouvez pas?
Cercleux. — Oui, parce qu'il y a beaucoup de nègres et ils continuent! Dire que tous ces gens-là sont les descendants des anciens con-
AU rilAUO 215
quisladorcs. II viennent de l'Espagne, mais ils ont fuit le grand tour. (// déclame.)
Comme un vol de gerfauts hors du charniei- luifal, Fati^'ués de porter leurs misères hautaines, De Palos de Mofruer, routiers et capitaines Partaient, ivres d'un rûve héroïque et brutal.
Ils allaient conqu.-rir le fabuleux métal Que Cipango mûrit dans ses mines lointaines, Et les vents alizés inclinaient leurs antennes Aux bords mystérieux du monde Occidental.
Sacha. — Ils ont une rude allure, ces verslà. De qui sont-ils?
Ceucleux. — C'est de de Ileredia.
S.'VciiA. — Ah ! il fait aussi des vers !
CEucr.Eux. — Oh ! mais ce n'est pas le de Ileredia de l'Union latine; ne confondons pas... c'est un autre.
Sacha. — J'ai envie déjouer ce soir.
Ceucleux. — Ne faitesdoncpasça, ou plutôt, si vous en avez trop envie, ne jouez que lorsque je vous le dirai : le moment n'est pas encore venu.
Sacha. — Et vous, jouerez- vous?
•210 l;duc.\tion de pisince
Cerclelx. — Moi, non : j'estime que pour ponter lamentablement, il vaut mieux s'abstenir... je regarde.
Sacha. — L'élernel voyeur.
CiiRCLEUx. — C'est le seul rôle qu'on puisse tenir au jeu et en amour, quand on n'a plus rien dans sa bourse.
Une voix, t/emère eux. — C'estdégoûtant... on ne peut pas s'approcher des tables, ce soir.
Cercleux, se retournant. — C'est toi, Vidame, qui fais celle musique ? Tu viens d'arriver... comment vas-tu?
Le ViDAME. — Oui, je viens de la première de Clary-Clara^ aux Folies-Dramaliques.
Sacha. — Est-ce bien?
Le Vidame. — Peuh ! Ce n'est ni fou, ni dramatique.
Le Croupier. — Faites vos jeux, mes.sieurs, faites vos jeux!
Cercleux, bas à Sacha. — Vous allez voir le coup.
Le YiDAME, tenant sa canne par le bout, pose lapoirjnde sur le tapis par-dessus la tête
AI' \'\\.\\)f) 217
des jouniira du tableau de droite en dhnnt : — ('iruj louis ;i la caiiiio !
1,0 bani|uier distribue les caries; le tableau de droite alr.l neuf.
Cf.rclfux. — '['il gagnes?
Le Vidame, il ramasse cinq louis, puis remet la poif/née de sa canne sur le tapis en disant trrs bas cette fois-ri et presque dans sa cravate. — Cinq louis (jtii lomljcnt !
Le banqilipr donne le coup ptab.it : • Ouit ., ce qui veut dire huit, le ban(iuier étant ungéiiérol péruvien. Le tableau de droite a perdu.
Le Croupier, au Vidame. — Llle ne faisait rien ce coup-ci, la canne?
Le Vidame. — Si, si, un louis.
Et il envoie royalement sur le lapis une pièce de vint,'t francs à l'eriifiic de Georges 1", roi des llellc-nes.
Cercleix, à Sacha. — Vous avez vu? c'est exquis. Huel génie! Quel claquedentisle !
Un des joueurs se lève et quitte la table: c'est le jeune vicomte de la llochcpiirée que l'on surnomme Toutoum.
Tourou.M. — Tiens ! vous étiez dcirière moi,
Gei'cleux... je suis sûr que c'est vous qui m'avez porté la, guigne.
Cercleux. — Vous perdez donc toujours, mon pauvre Toutoum ?
TouTOUM. — Je n'ai plus le sou. Figurezvous qu'hier j'arrive ici... Je venais de dîner chez les Rothschild, avec les Pactholl, les Galion, les Khresus, des sales milliardaires... J'avais deux louis dans ma poche, vive l'anarchie ! et je devais payer deux mille francs le lendemain. J'arrive ici ; en montant l'escalier, je me dis : Nom de Dieu! si je gagne, je vais brûler un cierere demain matin avant neuf heures à Notre-Dame des Victoires. [Voyant Cercleux qui rit.) Vous savez, je suis Breton, moi... une idée qui m'a pris comme ça, une superstition.
Cercleux. — Parbleu ! Notre-Dame du Bac.
Toutoum. — Pourquoi pas? Je m'assieds à la grande table, à la place que je viens de quitter... c'était Pascualo, l'ancien marchand d'esclaves, qui taillait et qui avait une main...
AU PRAItO 219
Ci;i;(:i.[:i;x. — De diicliosse?
ToLTouM. — Xoii, (le voleur. Il me <lil : Bonjour, Doclonr, et il avait tout le temps [Imitant l'accent rasta.) siété, ouit et moi j'avais tout 16 temps oune pouint au-dessus : ouit ; néffe. [Accent voyou.) Le mec en était comm' quat' sous d'brie, [Ton naturel.) Enfin, en parlant de mes deuv louis, j'en ai fait venir deux cents ; c'est curieux et bien fait.
Cercleux. — Avcz-vous fait brûler votre cierge, au moins?
ToLTOUM. — N'bouge pas... tu penses, c'était une dette de jeu !
Cercleux. — Et vous avez pu vous lever assez tôt pour ôlre à l'église à neuf beurcs.
ToL'TOUM. — Oui, prince... c'est-à-dire que je ne mè suis pas coucbc, parce que j'avais peur de ne pas me réveiller : J'ai vadrouille avec des mômes et à Iniil beurcs nous étions tous là, devant les autels.
Cercleux. — Çajidù bien lui biiic plai-^ir. a la Vierge.
Toutou::. — Mais ce soir, en montant l'es-
220 ÉDUCATION HE PHINCK
calicr, je fais le même vœu... on est Dreton ou on ne Test pas : je croyais que Notre- Dame des Victoires marcherait encore, mais elle n'a rien voulu savoir; elle s'est désintéressée de mon jeu, comme papa. Je vais me coucher, bonsoir.
Cependant le cén^'-ral péruvien a passé la main: il ne catfnait pas. A prt'sent c"esl un petit homme au tcitilliolivàtre, aux doigts chargés de bafoues, subodorant l'Impérial russe et le Chypre qui tiont la banque, une baurpio ra>oir, dirais-je, car un par un les pontes quittent la table.
Gardène. se levant etrageur, au banquier. — Je m'en vais; j'y renonce, mon cher, vous abattez neuf avec la régularité d'une pendule. Tiens, bonjour, Gercleux... je suis furieux; j'ai une voiture depuis avant-hier soir, je ne sais pas comment la payer.
Gercleux, mettant la 7nain à sa poche. — Voulez-vous... si je puis...
Gardéne. — Vous, un ami... jamais : c'est une plaisanterie ! non, non, je vais emprunter ce qu'il me faut à Félix. {Apercevant quelqu'un qui lui dit bonjour.) Non, au fait, j'aperçois Paroli... j'espère qu'il vou<lra ji'on
AU l'ItAliiJ 221
me pr<^ter ciin] loin>, il m'en doit cinquante.
Il fait >iL'rii' ;'i l'.iiuli lic venir le rejoindre.
Paiioli, accent corse. — Bonjour. Ganlène, tu fais tes ail'aircs ce soir ?
Gaudène. — Pas précisément... j'ai un sapin à la porte depuis avant-liier soir, je ne sais pas comment le payer.
Pauoli. — Si c'est depuis avant-hier soir, 11 n'y a pas de mai. La Poussah en a gardé une fois un pendant deu.\ mois.
Gakdèm:. — Oui, mais moi, je voudrais lâcher le mien, parce que le cocher a une tôte qui me déplaît. As-lu cincj louis à me prêter?
Pakuli. — lm|»ossible, mon cher... je ne les ai pas.
Gakdé.ne. — Voyons, tu viens de gagner.
I'auoli, corsant l'acrmt corse. — Je te jui'i', mon cher, (jue je ne les ai pas.
Gaudènl. — Ecoule, lu n'es pas chic, [larce (}ue si je n'avais pas clé plus complaisant que tu ne l'es, chaque fois que tu es venu me trouver ..
Paroli. — Ah ! ça m'aurait étonné. Et puis, veux-tu que je te dise, mon cher, tu te fâcheras avec tous tes amis avec ta sotte manie de leur réclamer ce qu'ils te doivent.
Gardène, suffoqué. — Tu crois?
Paroli. — Absolument. Et je ne suis pas le premier qui l'ait remarqué.
Gardène. — Mais, je ne te réclame rien.
Il s'en va en haussant les épaules.
Paroli, quand il est loin. — A-t-on jamais vu?
Cercleux. — C'est égal, vous vous en êtes tiré à bon compte; il était bien luné, ce soir.
Paroli. — Gardène... allons donc! il ne ferait pas de mal à une poupée.
Cercleux. — Vous croyez ça. L'année dernière je l'ai vu au « Colonel »; il avait perdu un gros coup sur parole; il demande au caissier de lui avancer quinze mille francs... le caissier refuse et pan ! Gardène lui a envoyé une gitlc, mon vieux, sur le tournant du
AU l'HAUO 223
faciès... le pauvre diable est allé rouler contre son cofTre-fort.
Sacha. — Et qu'est-ce qu'il a dit, le caissier?
Cercleux. — Rien... il a encaissé la j.Mflc : c'est son métier.
Tout à coup, Je pelil homme au teint bolivàire ayant levé la banque, il se fait un grand mouvement parmi les joueurs. L'n grand gari;on très chic, Rrandcs moustaches blondes, deux bn;,'iiclles au pantalon, s'assied à la place du banquier et taille à banque ouverte.
Sacha. — A la bonne heure, voilà une partie sérieuse.
Cekcleux. — Ça me rappelle les beaux soirs du « Colonel ».
Sacha. — Qu'est-ce qui taillc-là? Vous connaissez?
Ceuclkux. — Mais non... il a de l'estomac, ce gaillard-là ! [A Des Impairs qui p<isse.) Bonjour, baron, ça va bien. Quoi de neuf?
Des Impairs. — Rien de neuf, bac tout le temps.
Ceiuxeux. — Vous avez la perte spirituelle. Dites-moi donc, connaissez-vous ce beau garroii qui taille en ce moment?
Des Impauis. — Non, c'est-à-dire oui.
Gercleux. — Décidez-vous.
Des Impairs. — Yoilà, il y a huit jours seulement qu'il est reçu ici.
Gercleux. — Et quels étaient ses parrains ?
Des Impairs. — Oh ! des gens très bien : le vieil amiral Estampados et le comte de la Gourpavée.
Gercleux. — Qu'est-ce que c'est que la décoration qu'il a?
Des Impairs. — G'est le Nicham, je crois.
Gercleux. — Le Nicham sérieux ?
Des Impairs. — Oui, il y a huit jours qu'il a été reçu ici, et tous les soirs il taille à banque ouverte; il perd deux cent, trois cent mille francs, et toujours le sourire sur les lèvres.
Gercleux. — Quelle est sa maîtresse? Il doit être très demandé.
Des Impairs. — Il est avec Diane de Boug-y, il lui a donné un collier merveilleux pour battre le record de perles d'Otéro. Et avec ça très généreux, très accessible aux tapeurs, enfin... irréprochable.
Gercleux. — Anglais?
AL' l'ItADd 22:.
Des Impauis. — Amrric.iiii ! Sans doute le fils d'un Porc salé ou d'une Mine de pétrole quelconque.
Ceucleux. — Comment s'appellc-l-il ?
Des Impairs. — Gedric Smoking-.
Cekcleux. — Ali ! ah ! (A Sacha.) A\'ez-\ons toujours envie de jonrr.'
Sacha. — Un peu... [tourquoi?
Ceucleux. — l'arce qu'il faut jouer maintenant; je vous assure que c'est le moment.
Sacha. — Sur quel tableau ?
Gehceeux. — (^elui que vous voudrez, en ne fait rien... vous gagnerez toujours, je vous laisse.
Sacha. — M.iis |M)urlaiil...
Ceucleex. — Allez toujours, je vous e\j)liquerai tout à l'heure.
Ccrcleux va se placer derritre le bamiuier. Sacha ponlc cl (^a^'ne dix fuis desiiilc: du reste les deux tableaux gagnent tout ce qu'ils veulent, la banque perd tout ce (ju'elle veut, c'est cliarmant. A un mumcnt cl comme il y a de très grosses masses sur le tapis, dans le fjrand silence précédant la retourne de la carie <|ui fait le point, on enteml :
Cehceeix, derrière Smuliiiyj et très liant. — lîonjtnir, Cliojtard.
226 ÉDUCATION DE TRINCE
S},ioRïîiG,re(oiirnaîit les cartes sans répondre. — Sept.
Cependant, à ce nom de Chopard, tous les joueurs ont tourné la tête du côté du banquier.
Gercleux, très haut et hii frappant sur l'épaule. — Bonjour, Chopard, vous ne me reconnaissez donc pas?
Smoking, très léger accent yankee. — Non, je ne vous connais pas... Vous vous trompez vraisemblablement. Je ne suis pas votre ami Chopard. Je le regrette.
Cercleux. — Taisez-vous donc ! Vous vous appelez Smoking ici comme vous vous appeliez Dardison à Aix! et Baumberg à Nice 1 Mais vous vous appelez Chopard, je dis Chopard., et vous avez été brûlé partout.
Cedric Smoking file rapidement à l'anglaise. Brouhaha. Grand émoi parmi les membres du cercle qui craignent les sévices de M. Lépine.
Cercleux, à Sacha. — Vous gagnez, hein ?
Sacha. — Je gagne, oui, je gagne... en voilà une bêtise, vous avez fait une rude Kaffe.
AU PHAUO 227
Cercleux. — Mais non, je trouve ça très rigolo, et (railleurs ce n'est pas par amour (le la vertu que j'ai fait ça; d'abord il ne vous volait pas puisque vous lui preniez tout son argent, mais c'était pour voir si je ne m'étais pas trompé, par pur dilettantisme ! Vous ne savez pas à quoi je l'ai reconnu? A la courbure du pouce de la main droite et à la façon dont il donne les cartes.
Sacha. — Si vous vous étiez trompé pourtant!
Cercleux. — Il n'y a pas de danger. A la ilotonde, sans voir les têtes, j'aurais reconnu tous les tailleurs à la façon dont ils jetaient les cartes, c'est une étude que j'ai faite et vous voyez que Chopard n'a pas demandé son
reste.
Sacha. — C est ennuyeux, parce que je gagnais.
Cercleux. — Et puis, notez qu'il a fait ce coup-là partout. Il arrive dans une ville, il descend à l'IIotel de Tous Les Princes, se fait recevoir au cercle cbic, prend des banques ouvertes, allume la partie pendant (piinze
228 EDUCATION DE l'RLNCE
jours, un mois s'il le faut et regagne tout, c'est comme cela qu'il a opéré à Nice, Dinan... est-ce que je sais ! C'est comme cela qu'il comptait faire ici.
Sacha. — Mais il doit être connu à Paris ?
Cercleux. — Mais savez-vous qu'il se « camoufle » mieux que n'importe quel cabot et que M. Febvre lui-même. La dernière fois que je l'ai vu il était chauve.
Sacha. — Chauve qui peut I
Cercleux. — Parfaitement ; il avait de gros favoris et s'était fait la tête d'Arthur Meyer, de sorte qu'il inspirait confiance.
Sacha. — C'est ennuyeux parce que je gagnais, et tout le monde aussi, d'ailleurs. Regardez-les, ils ont l'air d'être furieux.
Cercleux. — Mais ils auraient tout reperdu un jour ouTautre, et même dans leur intérêt, dont je me moque d'ailleurs, j'ai bien fait de démasquer Chopard.
Sacha. — En somme, quand on veut gagner à coup sûr au tripot, il faut ponter quand c'est un grec qui tient la banque.
Cercleux. — Youlcz-vous jouer à ce que