‹ Éducation de prince; pièce en quatre actesChapitre 2 sur 11 · I.i: TAI'AGK · texte numérisé non relu

I.i: TAI'AGK

Alexandre. — Enfin, on ne doit compter que sur soi-même.

Cercleux. — Précisément... Jack l'Evcntreur était seul.

Alexandre, frissonnant. — Brrrrr !

Gehcleux. — Vous avez froid, Monseigneur?

Alexandre. — Oui, dans le dos, un peu.

Cercleux. — On peut faire fermer la fenêtre.

Alexandre. — Oh ! ce n'est pas la fenêtre, c'est ce que vous dites.

Cep.cleux. — Parce que je vous ai parlé de Jack l'Éventreur? mais c'était mon devoir, et cela nous amène à ceci : il faut taper comme on assassine, c'est-à-dire aller jusqu'au bout : être bien décidé, n'écouter aucun raisonnement, terrifier la victime qui est alors forcée de s'exécuter. Il est puéril de taper par correspondance, par la même raison que lorsqu'on en veut à quelqu'un on ne lui envoie pas wno balle ou un coup de couteau dans une lettre. Donc, n'écrivez jamais, c'est quelquefois dangereux et toujours inutile. Mais il est bientôt midi, nous en resterons là aujourd'hui, d'autant plus que je ne veux pas

VOUS fatiguer et vous surcharger la mémoire.

Alexandre. — Je ne suis pas fatigué du tout et j'ai passé deux heures délicieuses.

Cercleux. — J'ai fait de mon mieux, Monseigneur. Est-ce à dire que vous saurez taper demain ou dans un mois? Non, je n'ai pas cette prétention, ce serait trop beau I Mais vous avez les principes, il faut qu'un jeune homme ait des principes. Ah! j'oubliais... la Reine votre mère m'a prié de vous perfectionner dans l'étude de la langue anglaise...

Alexandre. — Pourquoi ?... je ne serai pas dans le commerce?...

Cercleux. — Oui, mais vous êtes appelé, Monseigneur, àconnaîre des jockeys, et pour peu que vous-même conduisiez un mail ou montiez en obstacles, cet idiome vous est indispensable. Je vais donc vous dicter un petit thème qui aura justement quelque rapport avec la leçon ou plutôt la causerie que je viens d'avoir l'honneur de vous faire. Ecrivez, s'il vous plaît. C'est une anecdote tirée de mon petit manuel. Vous y êtes?

Alexandre. — J'y suis.

Cercleux. // dicte, le prince écrit.

TRAIT DE PRÉSENCE d'eSPRIT d'uN TAPEUR

C'est le titre.

Alexandre. — Parfaitement.

Cercleux. // continue de dicter. — « Le gros « La Poussah, gentilhomme sans fortune et « des plus dépensiers, avait coutume chaque « matin de prendre une voiture de cercle et « dans cet observatoire roulant, il cherchait M le miche qui lui donnerait les cinq ou cin- <i quante louis nécessaires à sa vie d'une jour- « née. »

Alexandre. — Comment dit-on miche en anglais? ce n'est pas dans le dictionnaire.

Cercleux. — Vous mettrez Priée ofWalles. Je continue : « Dans une de ces promenades, " et comme sa voiture s'arrêtait devant le « cercle de la Rotonde, il vit stationner devant « la porte cochère un de ses amis, ancien book- « makcr, auquel il devait cinq mille francs et 0 qui évidemment l'attendait. Eviter le fâcheux « n'était pas chose facile. La Poussah descend « de voiture et entre résolument dans la mai-

« son, immédiatement suivi du bookmaker. a Arrivé devant l'ascenseur (le cercle était « au troisième étage) il s'efface avec la plus « exquise courtoisie et dit à son créancier : « Après vous, Monsieur. » L'autre obéit, pence sant qu'on va s'expliquer, mais à peine estce il entré dans l'ascenseur que La Poussah en « referme vivement la porte, et froidement, « d'un coup de levier, il l'envoie au troisième c( étage. Puis il remonta dans sa voiture et <i évita ainsi le fâcheux. » Voilà. Vous me remettrez ce thème-là la prochaine fois que je vous verrai, c'est-à-dire après-demain. Au revoir. Monseigneur, il me reste à vous remercier de votre bienveillante attention.

Alexandre. — Mais comment donc, c'est moi au contraire qui...

Saluts. Poignées de mains. Reconduite à la porte.

Cep.cleux. — Alors c'est entendu... aprèsdemain.

Alexandre, certain que le professeur est parti. — Eh bien vrai ! il est rien long, le thème qu'il m'a donné, c't'animal-Ià!

COi>SIDÉRATIO]NS GÉNÉRALES

Le cabinet de travail du prince. Alexandre de Slyrie attend son jiiine proiesscur. Ce dernier est bientôt introduit par un domestique, alors que sonnent dix heures.

Alexandre, .<fe levant. —Bonjour, Monsieur. . . je vous attendais avec impatience.

Cercleux, regardant sa montre. — Pourtant...

Alexandre. — H n'est que dix iieures... je sais Lien; mais je me taisais depuis notre dernière leçon...

Cercleux. — Voilà un bien gros mot.

Alexandre. — Depuis notre dernière causerie...

Cercleux. — J'aime mieux ça.

Alexandre. — Je me iaisais une véritable fùte de vous revoir.

Gercleux. — Vous êtes trop aimabln.

Monseigneur.

Alexandre. — Ma mère m'a encore chargé de l'excuser auprès de vous... Elle ne peut assister à notre entretien, malgré le très vif désir qu'elle en aurait eu.

Gercleux, avec un intérêt bien joué. — Sa Majesté serait-elle encore souffrante?... Elle avait déjà la migraine avant- hier, m'avezvous dit.

Alexandre. — Non, elle se porte très bien, seulement elle est sortie à bicyclette ce matin.

Gercleux. — Ah... Sa Majesté est une intrépide cyclewoman...

Alexandre. — Maman ! pour sûr qu'elle la frôle, la pédale ! elle est même très calée... {Avec fierté.) Elle détient le record de l'heure.

Gercleux. — Tiens, tiens, savais pas.

Alexandre. — Mais oui... elle a battu Marie-Thérèse de Pneuh, vous savez bien, celle qui a gagné la course des artistes... elle l'a battue de trente mètres soixantequinze.

Gercleux. — Séiieusement?

CONSIDÉRATIONS GÉNÉHALES 23

ALiiXANDKE. — Parole 1 Enfin bref, maman m'a prié de vous dire...

Il s'assied.

Cercleux. — Comment donc ! Sa Majesté est tout excusée.

Eh bien, Monseigneur, si vous n'y voyez pas d'inconvénient, nous allons travailler un peu.

Alexandre. — Mais je ne demande pas mieux... de quoi parlerons-nous aujourd'hui?

Cercleux. — De la tenue.

Alexandre. — Des livres?

Cercleux, souriant. — Mais non... de la tenue que l'on doit avoir dans la. vie, de la manière de s'habiller, de se loger, de s'amuser. Je vous ai indiqué l'autre jour les moyens de vous procurer de l'argent d'une façon honorable et même tolérée. Cet argent une fois obtenu vous servira à mener le train nécessaire pour faire bonne figure dans le monde où vous fréquenterez. Il faudra d'abord que vous soyez chez vous, et nous nous occuperons d'un appartement.

24 ÉDUCATION DE PIIINCE

Alexandre. — Petit rez-dc-cljaussée...

Gercleux. — J'en étais sûr... justemoril ie ne vous conseillerais pas le rez-de-chaussée : c'est devenu un peu trop gigolo... prenez plutôt un atelier.

Alkxandke. — De quoi?

Ceucleux. — De peinture, bien entendu.

Alexandre. — Mais je ne peins pas, je ne suis pas artiste.

Gercleux, — Raison de plus... avec un atelier, vous aurez Fair de vous occuper d'art, ce qui n'est pas mauvais pour un prince sans travail, lorsqu'il n'est pas explorateur ; vous pouvez même toujours avoir sur un chevalet quelque vague étude de paysage ou de tête... je vous recommanderai un de mes amis, un garçon très intéressant qui a la spécialité do faire des ébauches de chefs-d'œuvre pour gens du monde.

Alexandre. — Il a du talent, votre ami? Gercleux. — Beaucoup.

Alexandre. — Pourquoi fait-il ce métier-là, alors?... moi, il me semble qu'à sa place

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