CO.NSIDÉRATIO.NS GÉNÉRALES
j'aimerais mieux faire des tableaux que je signerais.
Gkkclelx. — Ah voilà... lui aus.si aimerait mieux... mais il n'a du talent que pour ébaucher, il ne peut pas liuir... ça il ne faut pas lo lui demander.
Alexandke. — Soyez tranquille, je ne lui en parlerai même pas.
Cekcleux. — Alors il tâche à utiliser les dons incomplets qu'il tient de la nature. Maintenant vous pourrez apporter dans l'aménagement de cet atelier la fantaisie la plus folle et le plus grand éclectisme. Vous n'êtes pas astreint à rester dans une é[»oi[ue, un style déterminés. A côté de divans profonds comme des tombeaux et de hamacs légers tressés en cheveux de temraes, vous pouvez parfaitement mettre un banc, un simple banc vert comme il y en a dans les squares et vous aurez une réputation d'originalité, ce qui est toujours Ualteur. Vous pouvez semer (;à et là, comme au hasard, les objets les [)lus divers tels qu'une pirogue indienne, une chaise à porteurs, un clavecin, un biilot, une guillotine
26 ÉDUCATIO.N DE PRINCE
et personne n'aura le droit de vous juger. Enfin un atelier a cet avantage que vous pouvez l'arranger avec très peu de chose, des affiches aux murs, quelques étoffes, et c'est toujours très bien. C'est comme ces jolies filles dont on dit qu'un rien les pare; telle fut Phrasie la Moukère, qui soupait toute nue : une rose dans les cheveux, une cigarette aux lèvres, elle était charmante.
Le prince ouvre de grands yeux.
Nous chercherons donc un atelier.
Alexandre. — Vous avez des idées épatantes.
Cercleux. — Mais non... Pour commencer et comme vous ne prendrez presque jamais vos repas chez vous, vous n'avez pas besoin de plus d'un domestique et demi.
Alexandre. — Qu'entendez-vous par ces paroles?
Cerclelx. — J'entends par ces paroles un valet de chambre expérimenté et qui sache faire un peu de cuisine et un groom; par exemple un jeune Egyptien de huit à douze
CONSIDl- HATIONS GÉNÉRALES 27
ans que je vous ferai expédier du Caire et auquel vous conserverez son costume national.
Alexandre, sautant de. joie. — Ah ! que ce sera gentil !
Ceiicleux. — Seulement, quand vous recevrez des femmes, il ne faudra pas le montrer.
Alexandre. — Pourquoi?
Gekcleux. — Parce que, si elles sont vicieuses, elles reviendraient pour le nègre. Mais j ai tort de vous dire cela, vous ne pouvez pas encore comprendre. A ce propos, vous n'avez jamais connu de femmes, Monseigneur?
Alexandre. — Connu... comment?
Cehcleux. — Dans le sens biblique du mot : Adam connut Eve... vous savez bien.
Alexandre, rougissant très fort. — Non, Monsieur... pas encore.
Cercleux. — J'aime mieux ça que si vous aviez déjà chanté, comme disent les professeurs quand on leur amène un élève. Mais nous en reparlerons quand le moment sera venu.
Alexandre. — Dans combien de temps à peu près?
Cercleux. — La prochaine fois, sans doute.
Alexandre. — Chic !
Cercleux. — Je voudrais vous dire quelques mots au sujet de la toilette, des vêtements, du linge, etc. Il faut avant tout être correct; on est élégant si l'on peut, dandy si on l'ose. [Toisant le prince.) Je crois que vous pourrez être élégant, mais il vous faudra un tact partait, un goût très délicat, parce que vous êtes extrêmement hrun ; vous avez un type bien accusé et tout ne vous ira pas, et si vous mettiez seulement un complet gris et une cravate claire, vous auriez l'air d'un marchand de dattes habillé à l'européenne pour aller voir sa bonne amie.
Alexandre. — Vraiment... c'est dommage... justement i adore les couleurs claires.
Cercleux. — C'est toujours comme ça... je regrette. Monseigneur, mais il était de mon devoir de vous prévenir.
Alexandre. — Je vous en remercie.
Cercleux. — Yous ne devez porter que les nuances et les coupes qui vous siéent, et cela quelle que soit la mode, de même que l'on ne
CONSIDÉRATIONS GÉiNÉRALES 29
doit manger que les plats que l'estomac peut digérer. Vous choisirez donc vos complets dans les teintes discrètes et foncées, telles que tabac, bleu ardoise, pavé de bois mouillé ; pourtant avec la jaquette ou la redingote toujours noires, le pantalon pourra être hardi, mais sans provocation, et s'il vous pousse la fantaisie d'une nuance claire, choisissez-la plutôt souriante que gaie.
Alexandre. — C'est difficile, tout ça.
CercLeux. — Je crois bien... et encore je ne vous donne que quelques idées en passant, de vagues aperçus. Je tâche à éveiller votre jeune esprit, je vous apprends à apprendre et alors vous pourrez lire avec fruit deux ouvrages que je vous prie de noter : Du Dandysme et de Georges Brummell, par J. lîarbey d'Aurevilly, et Leur Beau Physique^ par Henri Lave dan.
Alexandre. — Je vais les acheter ce soir même.
Cercleux. — Voyez-vous, il faut être raffiné, mais pas efféminé : ceci s'applique surtout aux dessous, aussi importants chez un homme
que chez une femme; mais autant ils peuvent être chez la femme luxueux et tourmentés, autant ils doivent être chez l'homme simples et calmes. Donc pas de ces chaussetfes bariolées et de ces caleçons de voyante soie qui vous font ressembler à des clowns ou à des gymnasiarques. Une femme très fafîgneuse et surtout très femme me disait que rien ne la troublait comme de voir son jeune amant en chaussettes de soie noire et caleçon de toile très blanche... il faudrait peut-être en conclure que les femmes n'aiment pas que leurs amants aient des dessous de cocottes ; il faut qu'ils restent des hommes et même l'idée d'un peu de brutalité dans les tissus ne devrait pas être complètement écartée.
Alexandre. — Et les cravates ?
Cercleux. — Vous devez prendre des cravates sévères ou attendries, ironiques parfois, mais jamais éclatantes... en tous cas les faire faner avant que de les porter.
Alexandre. — Gomment?
Cercleux. — Mais oui, il y a certaines parties de l'habillement qui ne doivent jamais