LES CONCLUSIONS A TIRER DE L'ENQUÊTE
Les avantages de l'examen intérieur. — Nous l'avons vu : ni l'examen de carrière ni l'examen avec matières facultatives ne soutient la discussion. Il n'en est pas de même de l'examen intérieur. Pour nous, si nous avions à constituer en table rase et si l'État était seul maître de la direction de l'enseignement, nous n'hésiterions pas à proposer le système des examens intérieurs successifs, couronnés par un dernier examen plus solennel, mais intérieur aussi, et subi devant les maîtres de l'enseignement secondaire, juges autorisés, intéressés et légitimes.
C'est un mode de sanction qui a ses imperfections sans doute. Les abus en ont été plus d'une fois signalés à la tribune du Parlement de Berlin1. Pas plus qu'aucun autre, il ne saurait remédier aux infirmités de la nature humaine. Mais, pris dans son ensemble, il offre, à notre avis, d'incontestables avantages. Le premier de tous, c'est qu'il ne trompe personne. Les élèves sont avertis que le succès dépend du fond même de leurs études et non d'une préparation de la dernière heure ; que chaque pas qu'ils font les avance lentement,
1. Voir les observations critiques des directeurs de gymnase dans l'étude Sur le baccalauréat et les assemblées de directeurs en Prusse, publiée par M. Lange (Bulletin pédagogique d'enseignement secondaire^ nos des 20 juillet, 25 août et S septembre 1881).
mais sûrement, vers le but, et qu'il ne suffit pas d'un bond heureux pour le saisir. En même temps d'une année à l'autre les familles se sentent éclairées, soutenues, dirigées. De son côté, le maître, ayant conscience que les jeunes gens lui appartiennent et que le temps ne lui fera point défaut, peut conduire son enseignement sans se laisser ni attarder par les paresseux ou les inca pables, dont, chemin faisant, il s'affranchit, ni entraîner par les impatients, qui n'ont rien à gagner à précipiter la marche commune. L'État enfin, tant par l'action particulière de chaque président de commission que par le contrôle général de l'ensemble des examens, intervient avec une autorité efficace, chaque établissement sachant qu'il est jugé par les résultats qu'il produit et faisant effort pour ne pas rester au-dessous de ses rivaux.
Les objections réfntables : les inquiétudes et les scrupules du corps enseignant. — Nous savons les inquiétudes que le système soulève dans l'esprit du corps enseignant ; nous n'en méconnaissons point la délicatesse. Mais les facultés ne se montrent-elles pas trop peu justes envers elles-mêmes, lorsqu'elles attachent aux examens du baccalauréat une part si considérable de l'autorité dont elles jouissent? Que le jugement des épreuves leur fournisse un moyen d'action, cela est moins contestable, bien que les conférences préparatoires aux grades et l'institution des boursiers leur donnent aujourd'hui toute sorte de vues plus larges et de prises plus fortes sur les études secondaires. La question est de savoir si cet office, qui les détourne assurément et parfois les absorbe pour un mince profit, ne peut être aussi bien rempli par d'autres, et si, pour la fonction dont elles sont investies comme pour la science à laquelle elles se doivent, il n'y aurait pas intérêt à les décharger d'un fardeau qui,
alors môme qu'il ne paraîtrait plus aussi lourd qu'autrefoiSj n'a pas cessé d'être pesant *,
Non moins honorables sont les scrupules sur lesquels se fondent les résistances du personnel des lycées; mais ces scrupules ne dépassent-ils pas la mesure? Pourquoi nos maîtres seraient- ils moins propres que ceux des autres pays à remplir avec sagesse une obligation professionnelle? Les jeunes gens ne sont-ils pas jugés le plus souvent, au début même de leur carrière, par leurs professeurs immédiats? L'École Centrale, l'École de Saint-Cyr, l'École Polytechnique, l'École des Beaux- Arts, toutes les grandes Écoles d'application, en un mot, ne confèrent-elles pas directement les diplômes ou les emplois auxquels elles préparent? Et n'est-ce pas pour la licence et le doctorat le rôle propre des facultés? Entre l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, où les auditeurs sont devenus aujourd'hui des élèves au sens étroit du mot, la différence ne serait-elle pas plutôt à la charge de l'enseignement supérieur, qui se prononce sur des intérêts d'une portée plus haute? Les professeurs des lycées invoquent contre euxmêmes les faiblesses de notre tempérament national. Peut-être vaudrait-il mieux chercher à combattre ces préjugés pour en guérir que de se borner à s'en excuser pour les conserver? A ce compte d'ailleurs, pourquoi les susceptibilités de conscience n'iraient-elles pas jusqu'à s'interdire d'assigner des rangs et de donner des notes, de récompenser ou de punir, de prononcer
1. « En 1885-1886, lisons-nous dans le Rapport du Conseil général des facultés (V Université de Paris en 1885-1886), le nombre des examens au baccalauréat a été, pour la Faculté des Sciences, de 5271, pour la Faculté des Lettres, de 7955, soit, au total, 13 224 — sans compter 5i8 examens le licence (280 pour les sciences, 548 pour les lettres) et 49 de doctorat 33 pour les licences, 16 pour les lettresj.
EXS. sur. j3
sur les résultats des examens de passage qui peuvent arrêter net un enfant au cours de ses études? Notre personnel a, grâce à Dieu, toute sorte de raisons pour prendre plus de confiance en soi. Et quel complément de force ne trouverait-il pas dans celte solidarité d'efforts rattachant toutes les classes entre elles jusqu'à la classe suprême! Quelle puissance dans cette responsabilité de direction virilement acceptée! Quelle leçon aussi, véritable leçon d'éducation civique, que cet exemple de préoccupation élevée du bien général ! Si en Allemagne le professeur — le professeur de gymnase comme le professeur d'université — jouit d'une considération que rien n'égale, c'est qu'au respect de la science qu'il représente s'ajoute dans l'opinion le respect de la magistrature qu'il exerce. Question de mœurs sans doute, et les mœurs ne changent pas au gré des règlements ; mais la raison publique peut les modifier. L'autorité s'acquiert par le judicieux usage du pouvoir. Soyons-en sûrs : l'opinion une fois faite sur la fermeté éclairée des jurys de l'enseignement secondaire, les sollicitations dont on redoute l'assaut viendraient échouer à la porte des lycées, comme elles expirent aujourd'hui au seuil des facultés.
Les difficultés d'application. — Plus discutables sont les objections qui touchent à l'insuffisance au moins temporaire des juges. Pour quelques lycées, et pour un plus grand nombre de collèges, faute d'un personnel qualifié, le système de l'examen intérieur rendrait nécessaire pendant un certain temps l'institution de commissions départementales ou régionales, laquelle serait en quelque sorte la négation du système; mais il n'est pas de réforme qui ne suppose un régime de transition. Il n'est pas douteux non plus que la liberté de jugement laissée, même sous la surveillance d'une autorité supérieure, à chaque établissement, pourrait entraîner à
l'origine, sur certains points, quelque dépression des études; mais entre les diplômes délivrés aujourd'hui n'y a-t-il pas, du premier au dernier, une différence à peu près égale à celle qui pourrait distinguer d'abord les uns des autres les certificats des divers lvcées? Si Ton calcule toutes les chances mauvaises, ne faut-il pas faire aussi la part de la salutaire ambition des établissements qui, se sentant investis d'une sorte de personnalité, arriveraient à créer des règles? Ajoutons encore, si l'on veut, que certains collèges transformeraient sans doute leur enseignement de classique en spécial. Mais y aurait-il lieu de s'en plaindre? — Ce ne sont là, au surplus, que des difficultés d'application qui demanderaient une administration résolue, vigilante, et dont une solide organisation parviendrait à triompher.
Les objections décisives dans l'état présent de nos mœurs et de nos lois : le vœu du corps enseignant; les droits de la liberté. — Cependant — nous ne faisons pas difficulté de le déclarer — tous les raisonnements ne peuvent tenir à cette heure ni contre le vœu du corps enseignant, ni surtout contre l'état de la législation.
Le maintien du baccalauréat l'a emporté dans la très grande majorité des consultations; et lorsqu'on interroge un corps, c'est apparemment pour tenir compte de son avis, sauf à chercher à l'éclairer.
L'opinion contraire eût-elle prévalu, le principe de la liberté d'enseignement opposerait, quant à présent, aux tentatives les plus conciliantes un obstacle insurmontable. L'État ne peut remettre le droit de conférer un grade à des établissements qui n'acceptent pas son contrôle. Peut-il, d'autre part, étant donnée la division des esprits, les obliger à envoyer leurs élèves soit devant les com-
missions des lycées, soit devant des jurys mixtes? Peut-iî enfin laisser les candidats se partager, suivant leur préférence, entre les commissions des lvcées et les commissions de facultés, sans s'exposer à émouvoir les passions? Aujourd'hui les facultés offrent un champ neutre1; ce n'est pas le moment d'y planter le drapeau de la lutte. 11 faut attendre et ne pas compromettre le fond de la réforme en l'appliquant avant que le temps et la raison publique aient fait leur œuvre de sagesse et d'apaisement.
Mais si, dans les conditions où nous sommes appelés à vivre aujourd'hui, le régime de l'examen intérieur ne saurait être adopté sans danger, quels que soient les avantages qu'il dût offrir pour rectifier et consolider l'assiette des études secondaires, — l'enquête suggère diverses mesures dont l'observation suivie avec zèle imprimerait sans aucun doute à l'enseignement une meilleure et plus fructueuse direction.
La reforme du baccalauréat par le baccalauréat : les propositions à suivre. — C'est du baccalauréat luimême, respecté dans sa constitution traditionnelle, qu'on attend, faute de mieux, les remèdes aux vices du baccalauréat.
On veut moraliser l'examen , assurer les chances du travail régulier, atténuer la part de la fortune, égaliser les difficultés de l'épreuve. Si les propositions faites pour arriver à ces résultats n'ont pas toutes la même valeur, il suffit de choisir, en prenant celles qui sont d'un carac-