N° XII
discours prononcé a la reunion de l'association pour l'encouragement des études grecques en France.
(Voir page 215.)
5 mai 1887.
Messieurs,
Je n'ai plus le droit de vous apporter le discours de séance annuelle1. Que pourrais-je dire, d'ailleurs, que ne vous ait dit M. le marquis de Saint-Ililaire, dans l'allocution où il a retracé la carrière des confrères que nous avons perdus, — M. Croiset, dans le rapport où il a rendu compte des travaux que vous avez récompensés? Je me ferais scrupule de repasser sur leurs traces. Je voudrais seulement, en quelques mots, vous remercier et m'excuser : vous remercier de m'avoir appelé à la présidence de votre compagnie, m'excuser de l'avoir si imparfaitement remplie. Rappellerai-je, à ma décharge, qu'alors que je croyais avoir le temps de m'affranchir d'autres obligations pour répondre à votre confiance, j'ai dû, en moins de trois mois, passer prématurément, dans votre bureau, du troisième rang au premier? Je ne vous apprendrais rien non plus en vous disant que je ne m'appartiens guère : une lettre, grandis epistola, une audience imprévue qui s'impose, un appel du téléphone, ce nouvel et merveilleux instrument de correspondance administrative, si commode pour ceux qui interrogent, si exigeant pour ceux qui ont à répondre, sur l'heure, à tout le monde; et voilà le plan d'une journée déconcerté! C'est ainsi que j'ai été empêché de m'associer au suprême hommage que vous avez rendu à la mé-
1. Ce discours a été prononcé à la première séance ordinaire de l'année
moire vénérée de M. Egger, et de m'acquitter des derniers devoirs envers M. Charles Jourdain. Le jour où je me faisais une fêle de féliciter M. Croiset de son élection à l'Académie, je lus arrêté en chemin et obligé de retourner à la Sorbonne pour vous adresser une lettre de regrets. Il ne me restait plus qu'à faire défaut à votre assemblée générale, et cela ne m'a pas manqué. A vrai dire, au premier moment, j'en éprouvai une sorte de soulagement : il était clair au moins, devant cette persistance de la mauvaise fortune, que ma bonne volonté ne pouvait être mise en cause.
Me permettrez-vous d'ajouter que, malgré tout, vous ne vous êtes pas trompés en me donnant une place parmi vos consulaires? J'étais bien des vôtres, avant d'avoir vécu de votre vie. J'en suis plus que jamais aujourd'hui que j'ai goûté le charme et recueilli le profit de votre commerce. Le lien par lequel vous m'avez attaché à votre association n'est pas seulement un honneur dont je suis fier : j'y voudrais trouve r, pour les intérêts dont vous vous êtes constitués les conservateurs, une force morale et un appui.
Jamais les études grecques n'ont été en France mieux comprises qu'aujourd'hui. Reconstituer les textes, retrouver les clefs de la langue, telle avait dû être et telle avait été l'œuvre des savants de la Renaissance : œuvre puissante, œuvre touchante par la passion qui l'inspirait, mais souvent étroite, el dans laquelle la satisfaction de retrouver l'image d'un monde perdu rendait presque indifférent à tout le reste. Puis étaient venus les premiers interprètes, moralistes et poètes heureux de reprendre leur bien partout où ils croyaient le retrouver. Dans ce trésor recouvré de l'antiquité grecque el <le l'antiquité latine (car on ne séparait guère l'une de l'autre), ce qu'ils cherchaient, c'était le fond éternel de ie humaine; il leur suffisait de pouvoir emprunter à Homère et à Virgile, à Sénèque et à Plutarque les traits de 'homme de tous les temps. Et de citation en citation, de traion en traduction, l'image, de plus en plus accommodée à la mode du jour, avait singulièrement pâli. Les belles ini tes du commencement du dix-septième siècle sont des chefs-d'œuvre d'exactitude et de relief, auprès de ce qu'éi! devenues dans les analyses du Père Brumoy, si juieux à tant d'autres égards, la rude et puissante verve Uyle, la fine et dramatique dialectique d'Euripide. Entre
les emprunts de génie de Racine et les banales imitations de Voltaire, ne semble-l-il pas que le fleuve du Léthé ait passé tout entier? me disait un jour un professeur d'Upsal, non sans une pointe d'ironie contre le goût français. Même au dix-septième siècle, on n'étudiait pas l'antiquité pour ellemême; on la traitait comme faisaient à Rome les architectes du moyen âge, transformant les monuments du paganisme en basiliques chrétiennes. D'esprit critique aucun, ou une critique à rebours. Les plus lettrés faisaient la part de ce qui était grec, non pour s'attacher à le comprendre, mais pour ne pas en tenir compte et même pour le corriger. « Je sais, disait Saint-Évremond, qu'il y a en poésie certaines choses éternelles, pour être fondées sur un bon sens, sur une raison ferme et solide qui subsistera toujours ; mais il en est peu qui portent le caractère de cette raison incorruptible : celles qui regardent les mœurs, les affaires, les coutumes des vieux Grecs ne nous touchent guère aujourd'hui; on en peut dire ce qu'a dit Horace des mots : elles ont leur âge et leur durée. » C'était la règle. Mme Dacier était louée d'avoir embelli Homère, un air moins grec ne pouvant servir qu'à lui procurer un accueil plus favorable. La Motte se flattait d'avoir donné du piquant à Y Iliade « en substituant des idées qui plaisent aujourd'hui à d'autres idées qui plaisaient du temps du poète ». Et comment lui en faire un reproche, quand Boileau déclarait lui-même, qu'il ne s'était pas fait faute de modifier Longin, « afin de donner au public un traité du sublime qui pût être utile »? A la fin du dix-huitième siècle, les esprits les plus pénétrés de la culture classique en étaient presque à nier qu'il y eût un peuple où se fussent conservés les traits de la race hellénique. « Si vous aviez vu, Monsieur de la Harpe, disait, en 1767, le prince de Ligne, annotant pour son usage le Cours de littérature, si vous aviez étudié les Grecs comme moi, qui ai eu des affaires de politique à traiter avec eux, vous sauriez qu'ils ressemblent aux Anciens » ; et, faisant de la manière dont nous traitions ces Anciens une fine et juste critique, il écrivait ailleurs : « J'ai montré à des Grecs du faubourg de Pera, de l'Archipel, et à des femmes jolies et instruites des boyards, a Yassi, sachant bien le français, parlant le grec vulgaire en conversation, mais entendant le littéraire de père en fils : ils m'ont tous assuré que c'était tout autre chose, et qu'il
était plaisant de voir en France des querelles sur les Anciens, qui, surtout en poésie, n'y sont pas entendus. C'est à la source qu'il faut aller. »
Ce sera la marque et l'honneur de notre temps d'être allé, dans tous les ordres d'étude, à la source et d'en avoir fait jaillir la vie. Des sciences nouvelles se sont fondées ou développées : l'archéologie, la philologie, la numismatique, l'épigraphie; et, en même temps qu'elles travaillaient pour elles, elles contribuaient, dans un effort commun, à la restauration fidèle de l'antiquité. Sans doute, à ne regarder que ,1e caractère général des sentiments et des passions, l'àme humaine est toujours et partout la même; mais les sentiments et les passions se modifient à travers les âges, suivant les conditions d'existence des peuples, avec les mouvements divers de la civilisation. Ce sont ces modifications que la critique moderne s'efforce de ressaisir à la lumière des textes, avec l'aide de tous les souvenirs dont le sol a conservé la trace ou que la main de l'homme y a gravés; ce sont les mœurs, les idées, les croyances, c'est l'àme même de la Grèce que nous cherchons en Grèce et que nous retrouvons.
Dans ce travail de rénovation, où la sûreté du goût s'associe en une si juste mesure à l'exactitude des informations, vous avez depuis vingt ans, et vous prenez chaque jour davantage, une place considérable. J'avais récemment l'occasion d'en faire la remarque : aux examens du doctorat es lettres, cette pierre de touche des fortes études, sur 150 candidats qui ont subi l'examen avec succès, quelques-uns avec éclat, dans les quinze dernières années, plus d'un tiers avaient choisi, pour l'un de leurs sujets ou pour leurs deux sujets de thèse, des recherches sur les institutions religieuses, civiles et politiques de la Grèce; et le reproche qu'on est tenté de leur faire, vous le savez, ce n'est plus certes de transporter chez les anciens nos habitudes d'esprit, ce serait plutôt de faire revivre les coutumes des anciens avec un tel luxe de développements et de preuves, qu'ils seraient parfois surpris eux-mêmes d'avoir dit tant de choses subtiles et savantes. Combien nous sommes loin du temps où, dans les restes de Tyrinthe, on ne voyait « qu'un petit tas de pierres » ! Or cette vaillante et enthousiaste jeunesse appartient à votre Association, Messieurs. Entre l'iicole d'Athènes et l'Institut, vous êtes, pour quelques-uns, une pre-
mière étape, pour tous, un lien. Vous inspirez, vous encouragez, vous dirigez. Explorateurs, philologues, humanistes sont sûrs de trouver ici pour juges et pour guides les maîtres dans l'histoire de l'art, dans l'histoire des textes, dans l'histoire des sentiments et des idées : MM. Perrot, Heuzey, Henri Weil, Jules Girard. Il n'est pas une période de l'hellénisme où vous n'ayez contribué à porter la lumière, depuis l'antique Délos, restaurée par les merveilleuses investigations de M. Homolle, jusqu'aux obscures productions de l'imagination ou de la science du moyen âge, rendues au jour et remises au point par les traductions et les commentaires de MM. Cougny, Gidel et Tannery. Cette année même, entre autres communications pleines de saveur, vous avez entendu d'intéressantes dissertations sur un scoliaste d'Aristote, Théodore Prodrome, et sur la fable de Prométhée dans Eschyle. Noire nouveau secrétaire général, après avoir pris rang parmi les lauréats de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, vous a payé sa dette de bienvenue par une ingénieuse et solide discussion de l'un des passages les plus controversés du discours de la Couronne. M. Croiset vous a donné les prémices de sa belle introduction de Thucydide, modèle d'érudition forte et discrète, de critique pénétrante, de lumineuse exposition. Même dans la politique, si je puis m'aventurer sur ce terrain, vous avez vos judicieux et brillants interprètes; M. Henri Houssaye me saura-t-il mauvais gré de revendiquer ici, à votre honneur, l'étude qu'il publiait naguère sur les Grecs depuis le traité de Berlin, véritable mémorandum où la sagesse politique des vues tempère si heureusement l'ardeur généreuse du sentiment — digne en tous points de l'école libérale, qui aime trop la Grèce pour l'engager dans des entreprises téméraires, mais dont les sympathies éclairées sont toujours prêtes à l'honorer comme il convient et, s'il le faut, à la défendre?
Les générations que nous préparons à entrer dans la vie seront-elles en mesure de soutenir le poids de cet héritage de labeur et de savoir? Que faut-il penser aujourd'hui de l'avenir des études grecques? « La plupart des pères regardent comme absolument perdu le temps qu'on oblige leurs enfants de donner au grec, et ils sont bien aises de leur épargner un travail qu'ils croient également pénible et infructueux ; leur argument, c'est qu'eux aussi ils ont anpris le grec dans leur
jeunesse et qu'ils n'en ont rien retenu. » Voilà ce qu'écrivait Rollin, il y a près de deux cents ans, avec une bonhomie malicieuse. JN'était-ce qu'un cri d'alarme? Quarante ans après, le président Rolland, d'accord avec La Chalotais, faisait de vains efforts pour replacer, comme il disait, « la langue grecque sur le même pied que la latine ». En 1789 Talleyrand n'inscrivait que la latine dans ses programmes d'enseignement secondaire, et, peu après, la latine disparaissait. L'histoire ne suit jamais le même cours, mais elle a ses avertissements. Rollin avait le juste sentiment du péril qui menaçait le grec avec le reste, lorsqu'il adjurait les professeurs de son temps de ne pas céder à ce torrent qui avait déjà presque tout entraîné. « L'Université, ajoutait-il, doit se regarder comme responsable au public de ce précieux dépôt qui lui a été confié, et comme chargée de conserver à la France une gloire que les nations voisines semblent vouloir nous enlever. »
Pour parer au danger qui nous presse à notre tour, que propose-t-on?Dans l'esprit de certains réformateurs, la question est bien simple. « Un jour viendra, disait l'abbé de Saint- Pierre, que nous sentirons que nous avons moins besoin assurément de savoir le grec et le latin que le malabarais ou l'arabe. » Pour eux, ce jour est venu. Grâce à Dieu, nous n'en sommes pas encore là. La France, la fille aînée de l'Antiquité, n'est pas à la veille de renier ses origines.
Parmi ceux qui protestent contre cet arrêt, les uns estiment que, pour sauver l'étude du grec dans les lycées, il suffirait de lui donner l'attrait d'une langue vivante, en substituant à la prononciation introduite par les disciples d'Érasme la prononciation usitée dans les écoles d'Orient. C'était, il y a un siècle, l'idée du prince de Ligne. C'était aussi le sentiment d'un des vôtres, Messieurs, du regretté M. d'Eichthal, dont la notice de M. de Saint-Hilaire a fixé l'image en traits si saisissants et si aimables. Il y a plus de vingt ans que M. d'Eichthal avait défendu son système devant l'Académie des Inscriptions, et peu s'en était fallu qu'il ne l'eût fait accepter. J'étais à peine à cette place qu'il me demandait un entretien pour m'expliquer ses vues; et, quelques jours après, je prenais avec lui une première leçon. Ai-je profité autant qu'il l'aurait voulu? Il me semble qu'il ne me refuserait pas son témoignage. J'ai été son disciple attentif, reens. srp. 20
connaissant et convaincu. Mais comment ne pas lui représenter combien il serait difficile, alors que la place est déjà si étroitement mesurée dans les classes à l'élude du grec, d'ajouter à l'enseignement une complication de plus? Et pouvais-je lui laisser ignorer surtout que, pour être excellente en soi, la réforme n'aurait pas la vertu d'arrêter le déclin? Le grec moderne a été enseigné pendant plusieurs années au lycée de Marseille; on a essayé d'en faire une langue d'affaires : y a-t-elle retrouvé son crédit?
D'autres voudraient la sauver en l'effaçant des programmes des études secondaires, pour la rattacher à l'enseignement supérieur : n'a-t-on pas pensé à faire passer du même coup dans les cadres des Facultés une partie de la rhétorique et la philosophie? C'est une erreur, à nos yeux, que de croire qu'on fortifiera l'enseignement supérieur en affaiblissant l'enseignement secondaire : de bonnes études de lycée seront toujours la base la plus sûre pour les études des Facultés. L'expérience a été faite, dans un pays voisin, du grec transféré de l'athénée à l'université, et l'on sait ce qu'il lui en a coûté. Il y a un premier mécanisme des idiomes qu'il faut apprendre de bonne heure, alors que l'intelligence est souple, la mémoire docile : c'est en ce sens que La Bruyère disait qu'on ne saurait charger l'enfance de trop de langues, remettant finement, comme Rollin, à l'adolescence l'usage qu'on en doit faire.
Mieux avisés, à notre sens, sont ceux qui, se plaçant nettement en présence de la société moderne, estiment que, s'il est nécessaire de fortifier les études classiques au profit de ceux auxquels ne manque ni le goût ni le temps de les pratiquer, une place doit être faite à une autre forme d'enseignement secondaire, qui prépare la jeunesse à la vie active par des voies plus courtes et des procédés moins raffinés. A la suite de l'enquête ouverte en Angleterre en 1865, M. Gladstone le déclarait avec autant de sagesse que de fermeté : (( L'enseignement classique ne peut s'appliquer dans toute sa plénitude qu'à la petite portion de la jeunesse qui, chez tous les peuples, constitue la classe des nommes dont l'éducation est complète ». Ne parlons plus de classe, si l'on veut; aussi bien existe-t-il encore des classes dans un pays où le mérite personnel est devenu la règle unanimement acceptée de l'équité sociale? Mais reconnaissons qu'à des
besoins divers il faut des satisfactions diverses, et que persister à assujettir à la même discipline d'études des jeunes gens qui n'ont ni les mêmes intérêts ni les mêmes visées, c'est les affaiblir les uns par les autres, ni les uns ni les autres ne trouvant dans ce régime commun l'aliment qui leur convient, — c'est compromettre pour tous le fruit de l'éducation au détriment de la richesse intellectuelle et morale du pays.
J'aime à placer cette grande cause sous votre patronage, convaincu que, quelles que puissent être en tel ou tel point les divergences de vues, nous sommes tous unis dans la résolution d'assurer à l'éducation classique, fondée sur la connaissance de l'antiquité, la place à laquelle elle a droit. Un des hommes distingués que nous venons de perdre, M. Leudet, écrivait, il y a quelques mois, à celui qui l'avait introduit dans votre compagnie, M. l'inspecteur général Glachant : « Ne devrait-on pas créer aussi une association pour l'encouragement des études latines? » C'est en effet par le concours de toutes les volontés éclairées et fortes que nous pouvons espérer de sauver ce qui nous est cher. Je voudrais, pour moi, qu'aucune réforme de notre enseignement ne fût portée devant les assemblées souveraines sans avoir été parmi vous l'objet d'une de ces libres controverses qui profitent tant à l'élaboration des questions de conduite pédagogique et de méthode. Et je regarde comme un bon présage le bonheur qui m'est échu de remettre les pouvoirs de la présidence au maître éminent que l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres a choisi pour son mandataire au Conseil supérieur de l'Instruction publique1, au représentant le plus autorisé des traditions de l'atticisme.