DISCOURS PRONONCÉ A L'INAUGURATION DE LA NOUVELLE SORBONNE
5 août 1889.
Monsieur le Président1,
Au nom de l'Université de Paris, je vous remercie d'avoir bien voulu donner à cette solennité l'éclat et l'autorité de votre présence. Ce n'est pas seulement le premier magistrat de la République que nous sommes reconnaissants et tiers de saluer dans cette enceinte ; c'est l'héritier d'un nom cher à la science et à l'enseignement, c'est l'homme qui, élevé au
1. Extrait du procès-verbal de la séance : « Le 5 août 1889, a eu lieu l'inauguration de la nouvelle Sorbonne par M. le Président de la République.
« A trois heures, M. Carnot, accompagné de sa maison militaire, a fait son entrée. Il a été reçu par M. Armand Fallières, Ministre de l'Instruction publique et des Beaux-Arts, M. Gréard, Vice-Recteur de l'Académie de Paris, et M. Liard, Directeur de l'Enseignement supérieur.
«Sur l'estrade du grand amphithéâtre ont pris place : M. Le Royer, Président du Sénat; 31. L. Spuller, Ministre des Affaires étrangères; M. Rouvier, Ministre des Finances; M. Yves Guyot, Ministre des Travaux publics; M. le général Ménabréa, Ambassadeur d'Italie ; Lord Lytton, Ambassadeur d'Angleterre; M. Bengesco, premier Secrétaire de la Légation de Roumanie; M. Poubelle, Préfet de la Seine; M. Chautemps, Président du Conseil municipal de Paris; M. Jacques, Président du Conseil général de la Seine; M. Lozé, Préfet de police; MM. V. Duruy, Jules Simon et Jules Ferry, anciens Ministres de l'Instruction publique, M. Pasteur, MM. Léon Say, Labiche, Gochery, sénateurs; M.duMesnil, Conseiller d'État; M. Barbier, premier Président de la Cour de cassation; M. Ronjat, Procureur général près la Cour de cassation ; M. Renauld, Procureur général prés la Cour des comptes; MM. C Doucet, Boissier, Claretie, Coppée, L. Halévy, Hervé, Comte 0. d'Haussonville, Leconte de l'Isle, vicomte de Vogué, membres de l'Académie française; MM. Wallon, Barbier de Meynard, Bréal, Perrot, Ravaisson, de Rozière, membres de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres; MM. Daubrée, Dehérain, Faye, Frémy, Grandidier,
pouvoir par l'estime publique, personnifie la France dans sa droiture et sa loyauté.
Il y a quatre ans, presque jour pour jour, en posant la première pierre de la Sorbonne restaurée et agrandie, nous exprimions l'espoir que le centenaire de 1789 en verrait
de Lacaze-Duthiers, membres de l'Académie des Sciences ; MM. le vicomte Delaborde, Bailly, Chaplain, Chapu, Daumet, Ginain, Guillaume, membres de l'Académie des Beaux-Arts; MM. le comte de Franqueville, Levasseur, Zeller, membres de l'Académie des Sciences morales et politiques; la députation de l'Académie de Médecine; la délégation du Conseil supérieur de l'Instruction publique ; M. Liard, Directeur de l'Enseignement supérieur; M. Rabier, Directeur de l'Enseignement secondaire; M. Buisson, Directeur de l'Enseignement primaire; M. Xavier Charmes, Directeur du Secrétariat et de la Comptabilité; M. Larroumet, Directeur des Beaux-Arts; M. J. Comte, Directeur des Bâtiments civils; M. Félix Hémon, Chef du cabinet; M. le Comte d'Ormesson, Directeur du Protocole au Ministère des Affaires étrangères; M. Alphand, Inspecteur général, Directeur des Travaux de Paris; M. Amiable, Maire du cinquième arrondissement; MM. les Inspecteurs généraux de l'Instruction publique; MM. les membres du Conseil académique.
« Dans l'hémicycle, en face de l'estrade présidentielle, se trouvaient . M. le Vice-Recteur de l'Académie de Paris; MM. les Recteurs des Académies des départements; le Conseii général des Facultés de Paris ; les délégations des Conseils généraux des Facultés des départements; les Professeurs des Facultés et de l'École supérieure de Pharmacie de Paris; les délégations des Professeurs du Collège de France, du Muséum d'Histoire naturelle, de l'École normale supérieure, de l'École des Chartes, de l'École des Langues Orientales et de l'École des Hautes Études ; les Chefs des travaux et les Préparateurs des Facultés de Paris ; les députations des Professeurs des Lycées de Paris ; les délégations des membres de l'Enseignement primaire.
« A droite : MM. les Sénateurs et les Députés, les membres du Conseil municipal de Paris, les représentants de la presse de Paris et des départements.
« A gauche : MM. les Directeurs et Professeurs des Universités et des grandes Écoles étrangères venus à Paris à l'occasion du Congrès international de l'Enseignement supérieur et de l'Enseignement secondaire.
« Sur les gradins de l'amphithéâtre, au nombre de quinze cents, les étudiants français et les étudiants étrangers avec leurs bannières et leurs insignes.
« M. le Président a donné successivement la parole à M. Gréard, membre de l'Académie française, Vice-Recteur de l'Académie de Paris; à M. Hermite, Vice-Président de l'Académie des Sciences, Professeur à la Faculté des Sciences de Paris ; à M. Chautemps, Président du Conseil municipal de Paris, et à M. Fallières, Ministre de l'Instruction publique et des Beaux- Arts.
« Après la cérémonie, les étudiants français et étrangers se sont formés en cortège par nation, bannières en tête, et ont défilé devant M. le Président de la République, en le saluant d'acclamations enthousiastes. »
l'inauguration. Grâce à la remarquable diligence avec laquelle les travaux ont été conduits, nous sommes prêts. Et parmi les satisfactions que nous devons à cette heureuse échéance, pourrais-je omettre le concours si empressé des représentants des Universités étrangères? Saisissant l'occasion de l'Exposition universelle et de ses Congrès, ils ont eu à cœur de se joindre ici aux délégations des Universités françaises : qu'ils soient assurés que nous sentons tout le prix de ces gages de confraternité.
L'une des premières en date, sinon la première, l'Université de Paris fut, au moyen âge, la plus renommée sans contredit et la plus hospitalière. Les érudits du temps, qui, dans la recherche des origines, se piquaient moins d'exactitude que d'imagination, la considéraient comme la souveraine dépositaire des trésors de la science par droit régulier d'hoirie. L'Université dont toutes les autres procèdent, écrivait l'évêque Tilon de Mersebourg, est celle de Babylone, fondée par Ninus; à Babylone succéda la cité des Pharaons, Memphis ; à Memphis, Athènes, œuvre de Cécrops; à Athènes, Rome; à Rome, Paris. Bologne était à juste titre en crédit pour l'enseignement du droit ; nul ne contestait à l'Université de Paris la suprématie dans les lettres sacrées et profanes. Dix collèges étaient groupés autour d'elle comme autour de la mère commune : collège de Danemark, collège des Anglais, collège des Écossais, des Allemands, des Lombards, des Grecs.... Les rois y envoyaient leurs fils pour se former à la dialectique et aux belles façons. Du treizième au seizième siècle l'Université de Paris a contribué à élever la plupart des hommes, poètes, savants, philosophes, venus des diverses régions du monde connu, dont la postérité a conservé le souvenir ou consacré le nom : Guillaume Occam, « le docteur invincible », Raymond Lulle, Thomas d'Aquin, Benoît d'Anagni, le futur Boniface VIII, Brunetto Latini, l'un des maîtres du Dante, Dante lui-même, Thomas Morus, Érasme et bien d'autres. 0 ville unique, ô Paris sans égal, Parisius sine pari, s'écriait Lanfranc de Milan en se séparant de ses compagnons d'études ! On aimait « la parleur délitable » qui résonnait dans a ce gentil pays d'Université béni de Dieu », On s'y sentait à l'aise surtout, parce qu'au témoignage unanime de ceux qui s'y rencontraient, l'amour de la vérité y était la seule règle et que chacun y jouissait de son droit. Il n'est pas
téméraire de le dire : en un temps où la vie intellectuelle était enfermée dans les murs des écoles, l'Université de Paris a été le foyer de propagande le plus actif de l'esprit français. De toute part aujourd'hui on célèbre les manifestations de l'esprit français, dans les beaux-arts, l'agriculture, le commerce et l'industrie. IN'est-ce pas ici plus particulièrement la fête de l'esprit français lui-même, tel que l'a fait, avec les dons de la race, l'éducation des siècles : mélange de sentiment et de raison, de grâce et de force, hardi à la fois et mesuré, libre et ordonné, expansif entre tous et profondément humain, ardent champion des nobles causes, — qu'elles le touchent de près ou de loin, — quelquefois même à ses dépens, ne s'imposant aux autres que par la confiance eu se faisant pardonner ses violences passagères par ses bienfaits durables? Au moyen âge, c'est l'esprit français qui le premier inspire et qui presque seul soutient jusqu'au bout l'élan des Croisades, donne à l'enthousiasme religieux son plein *ssor, et du même coup ouvre à l'activité des peuples de l'Occident des voies nouvelles. C'est l'esprit français qui, au terme d'une lutte séculaire, retrouve l'idée de la patrie, la réalise dans une vaillante et touchante image, et par un effort que la politique n'a plus qu'à consacrer, jette les bases de l'unité nationale. S'il reçoit du dehors le souffle de la Réforme et de la Renaissance, avec quelle vigueur il en traduit les inspirations les plus élevées ! Quel réveil de l'antiquité, rajeunie et épurée par le christianisme, que l'épanouissement des lettres françaises au dix-septième siècle : épanouissement si riche et si brillant que, même après que s'est éteint l'éclat de la gloire militaire qui en a pendant de longues années rehaussé le prestige, le siècle, en sa fin désolée, conserve pour les contemporains comme devant la postérité le nom rayonnant de Louis XIV ! D'autre part, quelle puissance dans le courant philosophique qui, traversant, sans s'y perdre, cette société hiérarchisée et pacifiée, ramène à la lumière, dès les premières années du siècle de Voltaire et de Montesquieu, les controverses de libre examen, et, avec elles, les idées désormais impérissables de tolérance religieuse et d'équité sociale, de droit et d'humanité ! Jamais enfin l'âme d'un peuple trouva-t-elle une expression plus généreuse du travail d'émancipation intellectuelle ■et morale accompli sur elle-même que ces principes de 1789,
•qui sont devenus comme la charte des nations civilisées?
Ce legs du passé imposait au siècle qui s'achève de grands devoirs. Il n'y a point failli. Des événements mémorables en ont rempli, souvent illustré, parfois troublé douloureusement le cours. Il a connu les exaltations de la victoire et les extrémités de la défaite. Il a vu s'écrouler toutes les formes de la monarchie, et sur leurs ruines s'établir la puissance populaire, armée du suffrage universel. Pas une question dans l'ordre politique, économique et religieux, qui ne soit aujourd'hui soulevée et dont la discussion ne projette ses doutes avec ses lumières sur le fond même de l'organisation sociale. Mais si en aucun temps peut-être il n'a été posé devant la raison publique de plus pressants, de plus redoutables problèmes, il semble qu'en aucun temps non plus l'activité de l'esprit français n'ait été plus intense, ni plus féconde. La philosophie sondant tous les mystères de l'être et de la pensée ; la poésie retrempée aux sources de la nature et des plus intimes émotions de l'âme; l'histoire renouvelée par l'étude impartiale et sagace des documents et des textes; le droit public et privé, chaque jour plus ouvert à l'esprit de la •démocratie moderne, prêtant sa force au relèvement des humbles et à la protection des petits; la science éclatant en merveilles, s'élevant par la puissance du calcul à la connaissance d'un monde invisible, pénétrant par la subtilité de l'analyse les secrets de la vie, prodiguant à l'industrie ses trésors ; tous les sentiments, toutes les passions, fouillées et mises à nu, au théâtre, dans le roman, dans la critique littéraire, par l'observation d'une psychologie tranchante et impitoyable comme le scalpel, — heureuse si, par excès de fidélité, elle ne semblait quelquefois oublier l'art; — la langue «elle-même remise au creuset, fortifiée, aiguisée, façonnée à rendre avec énergie ou délicatesse dans leurs nuances les plus diverses les idées qui nous travaillent : voilà, parmi les malaises et les obscurités inséparables de toute évolution sociale, voilà l'héritage, appuyé sur des noms assurés de vivre, que notre âge à son tour est à la veille de transmettre à l'avenir.
Jeunes gens, cet avenir, c'est à vous qu'il appartient, c'est vous qui le ferez. Plus favorisés que vos aînés, rien n'est épargné pour vous préparer à payer votre dette à votre pays et à l'humanité. Ce qui a fait défaut à la France d'avant
1789, écrivait Guizot en 1815, c'est une instruction supérieure qui eût permis de diriger la Révolution, sinon de la prévenir. Aujourd'hui ni les chaires ne manquent aux enseignements, ni les maitres aux chaires, ni l'autorité du savoir et du talent à ceux qui les remplissent. N'oubliez pas, mes amis, que c'est pour vous qu'ont été multipliées ces précieuses ressources. Travaillez à devenir capables et montrez-vous toujours dignes a"en recueillir le bienfait. Soit que, pressés par les nécessités de la vie, vous n'ayez que le temps d'acquérir une éducation professionnelle, soit que l'ambition vous saisisse de devenir, vous aussi, des maitres, maintenez et propagez les traditions de l'esprit français. Portez haut l'objet de vos pensées ; aimez la science : elle est bonne conseillère. C'est une école de sincérité et de respect. Comme la religion, elle a ses apôtres et ses martyrs. Elle inspire le dévouement, elle prépare à tous les devoirs ; et entre ceux qu'elle a rapprochés un jour dans le sentiment d'une noble émulation pour le progrès des arts de la paix, — je ne serai pas démenti par ces étudiants, vos camarades, qui de tous les pays ont répondu à votre appel, — elle crée les liens d'une commune patrie.