N°XVII
DISCOURS PRONONCE SUR LA TOMBE DE M. BEAUJEAN, INSPECTEUR DE L'ACADÉMIE DE PARIS.
7 juin 1888.
Messieurs,
Pour beaucoup d'entre vous sans doute le deuil qui nous rassemble a été une douloureuse surprise. Il y a moins de trois semaines, M. Beaujean cédait à la nécessité de prendre un peu de repos : c'était le premier congé qu'il eût sollicité dans sa longue carrière. Le jour où, fidèle à ses habitudes d'exactitude scrupuleuse, il revenait prendre sa place de travail, il était atteint du coup dont il ne devait pas se relever
Entré à l'École normale en 1841, M. Beaujean appartenait à ces fortes générations qui ont jeié tant d'éclat sur notre enseignement : Rigault, Corrard, Thurot, Privat-Deschanel, Brissaud, P. Janet, Geffroy, Martha, Julien Girard et tant d'autres que l'administration supérieure et les corps savants comptent encore dans leurs rangs. Agrégé de grammaire en 1845, il traversait rapidement les collèges de Laval, de Bourges et de Besançon. En 1848, il était nommé à Paris. A €harlemagne et à Henri IV où il a été successivement attaché, à Louis-le-Grand où, à dater de 1863, il s'est définitivement fixé, son enseignement solide, précis, sagement novateur, et l'aménité de son caractère qui lui permettait d'obtenir ce qu'il lui aurait coûté d'exiger, lui avaient gagné la confiance des familles et l'affection des enfants. Dans un rapport officiel, un de ses derniers juges et un juge difficile, écrivait :
1. On nous permettra de consigner ici l'hommage que nous avons eu '. rendre à quelques-uns de nos collaborateurs.
« J'ai été frappé de la façon dont les élèves abordent un texte latin; l'explication est nette, la traduction aisée; toutes les intelligences sont en éveil ; ... dans cette classe on aime le français. »
C'est peu de temps après avoir mérité ce témoignage qu M. Beaujean était appelé à exercer lui-même, comme inspecteur de l'Académie de Paris, des fonctions de contrôle et de direction. Outre son expérience, il apportait à cette fonction nouvelle les ressources d'un excellent esprit. L'administration des intérêts publics et le gouvernement des hommes exigent, entre autres qualités, le bon sens et la bienveillance : le bon sens, cette vue simple, claire et saine des choses, ce discernement juste et prompt qui saisit les difficultés d'une question, les démêle, les pénètre et les résout; la bienveillance,, non pas cette sorte de bonne grâce banale qui met tout indifféremment au même rang pour s'épargner l'effort d'un jugement et les embarras d'une préférence, mais ce judicieux tempérament d'indulgence et de fermeté qui s'attache à découvrir les mérites sans s'aveugler sur les défauts, qui entre les mérites eux-mêmes sait reconnaître et établir les degrés, distingue, en un mot, et se prononce, en cherchant sa force comme sa lumière dans la justice. Chargé de missions hors l'Académie de Paris, M. Beaujean y déployait le même zèle de judicieuse et équitable sagacité. Son jugement gagnait en ampleur au fur et à mesure que les horizons de l'inspection générale semblaient se rapprocher. En même temps, la présidence du jury des examens du certificat d'aptitude à l'enseignement dans les classes élémentaires, qui lui avait été conférée dès l'origine, étendait d'année en année la portée de son action.
Ces mérites professionnels étaient soutenus et comme rehaussés chez M. Beaujean par l'autorité de la science spéciale à laquelle il avait de bonne heure consacré une part de son activité. C'est le privilège des fonctions universitaires qu'elles maintiennent l'intelligence dans les sphères de la pensée. Quand, au sentiment du devoir professionnel consciencieusement accompli, s'ajoute le goût d'une étude poursuivie dans les loisirs qu'il n'est jamais impossible de conquérir sur les distractions vaines, l'esprit en reçoit un surcroît de force dont le service public recueille le profit. M. Beaujean était né grammairien. Ce qui l'attachait dans l'étude du
vocabulaire, c'était moins la philosophie qui en explique le fond, moins l'histoire qui en établit la genèse, que les applications à l'usage. Sur les origines de la langue française, il s'en remettait volontiers aux savants ; il lui suffisait de connaître les sources. Mais pour l'intelligence pratique de l'idiome, il était son maître à lui-même et il était un maître. C'est ce goût naturel et ce sens exercé de la lexicologie qui le firent distinguer par Littré. Dans la préface du Grand Dictionnaire, Littré le déclare, M. Beaujean a été son associé. « Il n'est pas une feuille, dit-il, dont M. Beaujean n'ait revu la première et la dernière épreuve. » Et dans sa simplicité généreuse, il ajoute t « Si une telle entreprise doit être un titre pour moi, je voudrais qu'une telle collaboration fût un titre pour lui. » Le vœu de Littré a été accompli. A côté du titre dont l'estime publique a ratifié le partage, M. Beaujean s'en est fait un qui lui appartient en propre. Du Grand Dictionnaire il a tiré un Abrégé destiné à mettre à la portée de la jeunesse, à la portée de tout le monde, les trésors de science qu'il avait contribué à ordonner. Travail difficile et délicat où le trop n'est pas moins à craindre que le trop peu; travail de longue haleine surtout qui demande à être remanié sans cesse et tenu au courant des moindres progrès. M. Beaujean avait récemment commencé une édition nouvelle. Elle a été l'effort, peut-être le tourment, de ses derniers jours. Me trompé-je en croyant qu'elle ne lui a pas apporté moins de satisfactions que de soucis, et que parfois au moins, à la fin d'une journée laborieuse, il ne lui a pas été sans dédommagement d'entrevoir l'heureux achèvement de son œuvre ?
Hélas! quelque idée que nous nous en fassions, l'image de cette vie si soudainement interrompue ne peut aujourd'hui que rendre plus vifs nos regrets, ceux de l'ami fidèle à qui pendant quarante ans il a dû le charme du commerce solide et aimable qu'assurent la distinction de l'esprit et l'élévation du caractère1, ceux de la famille étroitement unie, dont il était le chef bien-aimé. Puisse bientôt venir pour tous le jour où à l'amertume de la douleur succède la douceur du souvenir!