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On voit aisément les avantages et les inconvénients des deux modes. En remettant, comme à Saint-Nicolas,
entre les mains des patrons la direction des atelier», avec le profit qu'ils peuvent donner, l'Administration municipale se décharge de tout souci financier ; en même temps elle est assurée que le travail des élèves est dirigé par des hommes dont la surveillance a pour stimulant un intérêt que rien ne remplace, l'intérêt personnel.
Le danger, c'est que cet intérêt des patrons ne tourne au détriment des apprentis1; et que, plus ou moins déguisés, les inconvénients de la spécialisation ne se produisent. L'éducation de l'apprentissage implique d'ailleurs entre la direction des études théoriques et celle des travaux manuels une concordance, une méthode, dont le patron ne peut être le juge autorisé, dont tout au moins il lui est difficile de suivre le développement avec l'assiduité nécessaire. Un homme dont le dévouement a laissé un sérieux souvenir dans l'histoire des expériences faites pour la propagation de l'enseignement professionnel, M. César Fichet, distinguait dans la formation de l'apprenti trois degrés : 1° l'initiation à ce qu'il appelait la gymnastique du métier, maniement des outillages et étude des matières premières ; 2° la description par l'épure des pièces à réaliser; 3° la réalisation en nature de ces mêmes pièces. C'est ainsi, en effet, que l'apprenti peut se rendre compte des conditions physiques, des règles scientifiques, des procédés pratiques du travail de sa profession future. Mais cette suite dans l'enseignement n'est possible qu'avec une organisation relevant d'une seule et même autorité, c'est-à-dire avec des contremaîtres subordonnés au directeur, comme les
1. Voir plus haut, page 237, la note relative à l'école de Lille : « ... un entrepreneur intelligent..., qui compte bien, pendant les cinq amnVs de son entreprise, en tirer un très bon parti ».
autres maîtres de l'école, ainsi que cela a lieu au Havre.
Il est vrai qu'alors il faut compter avec les charges. Mais quelle en est exactement l'importance? L'installation de l'école du Havre, pour un atelier propre au travail du bois et du fer et destiné à recevoir environ 150 élèves, a coûté 26 000 francs. D'autre part, il ne faut pas s'effra\er outre mesure des frais de la matière première. Étant données trois années de stage, la promotion la plus avancée des apprentis peut seule avoir à travailler sur des matériaux dont le gaspillage serait coûteux. Pour les deux autres, rien n'empêche que l'apprentissage se fasse sur de vieux matériaux ou sur des matériaux bruts, successivement soumis à toutes les transformations possibles jusqu'à complet épuisement. M. César Fichet était arrivé, nous disait-il, à entretenir le travail d'un établissement de plus de 300 enfants avec une dépense annuelle d'environ 150 fr. : bois de corde, ferraille de rebut, tout lui était bon pour faire la main des commençants. La dépense fûtelle, comme il n'en faut pas douter, plus considérable pour nos élèves, il en serait comme de toute autre dépense d'éducation, dont le produit ne doit point s'apprécier d'après le rapport exact du rendement à la mise de fonds. Ce qui se retrouverait dans l'instruction et la moralisation de l'apprenti, en même temps que dans le meilleur emploi des forces industrielles, serait une compensation largement rémunératrice, comme on dit dans le langage de la production économique.
Au surplus, tout ne serait pas perdu dans celte indispensable consommation de matières premières. On a vu que la municipalité du Havre faisait exécuter, non sans profit, dans son école d'apprentissage,
certains travaux applicables aux bâtiments municipaux. Il vient d'être créé un magasin spécial de mobilier scolaire. La Ville a de plus à sa charge l'entretien des bureaux de l'octroi et des corps de garde, celui des grilles et des bancs des jardins publics ; en un mot, tout le matériel qui se rattache au domaine municipal. Quoi de plus naturel et de plus légitime que de faire exécuter, au moins en partie, par les apprentis de troisième année, les travaux ayant cette affectation? Et, comme la Ville réaliserait sans doute, de ce chef, quelques bénéfices, rien ne s'opposerait à ce que, comme au Havre, une part fût prélevée pour être distribuée en prime aux apprentis les plus méritants. Ce serait, sous forme de récompense, le commencement d'un salaire proportionnel, principe dont l'application est aussi un enseignement.
Quels sont maintenant les métiers pour lesquels il conviendrait de tenter l'essai ?
De la dernière statistique, dressée par la Chambre de commerce, il résulte qu'en 1860 les ouvriers de Paris serépartissaient entre les dix principaux groupes d'industries, dans la proportion suivante * :
1° Vêtement 78 577
2° Bâtiment 71 242
3° Alimentation 38 859
4° Ameublement • . . . . 37 951
5° Acier, fer, cuivre, zinc et plomb ... 28 866
0° Fils et tissus 26 810
7° Imprimerie, gravure et papeterie ... 19 507
1. Statistique de la Chambre de Commerce. 1860, Introduction, p. nxii-rxxiu.
ens. pium. 1G
8° Or, argent, platine 18 731
9° Industries chimiques et céramiques. . 14 397
Le groupe des industries diverses, désigné d'ordinaire sous le nom de 10e groupe, comprenait :
Articles de Paris 26 598
Carrosserie, sellerie et équipements militaires 18 584
Instruments de précision, de musique et
d'horlogerie 11 628
Peaux et cuirs 6 597
Boissellerie, vannerie et brosserie. ... 4 390
industries non groupées 14 974
La statistique de 1847-48, afférente seulement aux 12 arrondissements qui composaient l'ancien Paris, donnait, de son côté, les résultats suivants1 :
1° Vêtements 90 064
2° Bâtiment 66 497
3° Fils et tissus 36 685
4° Ameublement 36 184
5° Articles de Paris 35 679
6° Orfèvrerie, bijouterie, joaillerie ... 16 819 7° Imprimerie, gravure, papeterie ... 16 705 8° Carrosserie, sellerie, équipements militaires 13 754
9° Alimentation 10 428
10° Industries chimiques et céramiques. 9 637
11° Boissellerie et vannerie 5 405
12° Peaux et cuirs 4 573
1. Statistique de l'industrie à Paris, 1847-1848, Introduction, ch. vu, page 50.
Ainsi, à 12 ans de distance, après l'agrandissement et la transformation de la cité parisienne, les rapports des diverses industries étaient restés les mêmes; et, en 1860 comme en 1848, nous trouvons au premier rang le groupe du vêtement et celui du bâtiment1.
On peut donc être sûr de donner satisfaction à luit des besoins les plus considérables de la population ouvrière de Paris, en pourvoyant à l'éducation des apprentis ressortissante l'un de ces deux groupes. Mais il faut remarquer que sur les 78 377 ouvriers qui se livrent à l'industrie des vêtements, la statistique compte 27 074 hommes et 47 880 femmes, tandis que les 71 242 ouvriers occupés par le bâtiment se partagent en 70 116 hommes et 35 femmes. Ajoutons que, par les écoles professionnelles, l'initiative privée a déjà commencé à donner satisfaction, dans une certaine mesure, aux industries qui se rattachent à la fabrication générale du vêtement pour les femmes. Dans cette situation, il est certain que l'intérêt est moins urgent pour les filles que pour les garçons ; il est naturel, en outre, que, travaillant uniquement à réaliser un type en vue de l'offrir en exemple, nous le cherchions dans les industries qui présentent un caractère d'unité plus aisément saisissable, c'est-à-dire dans les industries du fer et du bois.
A cette observation s'ajoutent des considérations d'un autre ordre. Les hommes du métier partagent d'ordinaire les professions qui ne peuvent se passer d'un apprentissage suivi en deux catégories; d'une part, la charpente, la menuiserie, l'ébénisterie, la taille et l'appareillage de la pierre, la grosse et la petite mécanique,
1. Le rapport est le même dans la statistique inédite de 1872.
et, en général, toutes les industries, petites ou grandes, qui exigent avant tout une certaine somme de connaissances géométriques ; d'autre part, la bijouterie, l'orfèvrerie, la ciselure, la sculpture d'ornement, la peinture de décors et de lettres, l'imprimerie, en un mot les industries dont l'exercice demande des qualités naturelles ou acquises d'un caractère plus artistique.
Or, de ces deux catégories, la seconde, nous l'avons vu plus haut, est en première ligne dans les préoccupations de l'initiative privée, et l'on peut croire que les associations formées en vue des apprentis de l'orfèvrerie par exemple et de la bijouterie iront d'ellesmêmes se développant. Pourquoi n'en serait-il pas de même de la typographie? Tout récemment, une école spéciale pour les apprentis compositeurs d'imprimerie a été ouverte à Stuttgart. L'établissement a été fondé par la société des imprimeurs de la ville, qui se charge des frais. L'instruction est gratuite; en revanche, aucun apprenti ne peut se dispenser de suivre les cours. Le soir, pendant quatre jours de la semaine, les élèves reçoivent des leçons d'allemand, de français, de latin, de calcul et de tenue des livres; plus tard on doit leur apprendre à lire le grec et l'hébreu. Assurément il est permis de penser sans trop d'illusion que, le branle une fois donné, il se créera dans nos syndicats si intelligents des sociétés animées du même esprit pour le recrutement des apprentis d'une profession déterminée.
11 n'y a pas lieu d'espérer qu'il en soit de même pour les métiers de la première catégorie. Nous sommes donc ramenés, par ce motif comme par les autres, vers les industries du fer et du bois.
Ces points déterminés, les bases de l'organisation et les cadres du budget de l'école semblent faciles à établir d'après les principes que nous venons de poser.
Point de rétribution scolaire, l'institution étant destinée aux classes laborieuses; mais point d'internat, la famille devant conserver la charge de l'enfant.
Point d'agglomération considérable, rien n'étant plus contraire à l'essai de moralisation que nous voudrions entreprendre.
Point d'admission prématurée, la santé non moins que l'intelligence de l'enfant se refusant, avant un certain âge, à l'éducation sérieuse de l'apprentissage.
Point de spécialisation hâtive, la main comme l'esprit ne pouvant que gagner à la généralité des exercices.
Point d'exercices prolongés d'aucune sorte, la variété des exercices étant une des conditions indispensables du développement bien équilibré des forces physiques, intellectuelles et morales.
Le programme pourrait donc être formulé ainsi qu'il suit :
L'école, destinée à former des apprentis pour le travail du fer et du bois, reçoit au maximum 150 apprentis1.
1. Ce chiffre est aujourd'hui sensiblement dépassé (voir plus bas, page 262, note 4) et nous ne sommes pas sans le regretter.
Aucun élève n'est admis avant l'âge de 13 ans révolus; il doit être muni du certificat d'études primaires.
L'école est gratuite ; les outils font partie du mobilier scolaire.
La durée de l'apprentissage est de trois ans.
Les apprentis sont partagés en trois sections : élémentaire, moyenne, supérieure.
La journée de travail comprend six heures d'exercices manuels pour les deux premières sections, huit heures pour la troisième ; quatre heures d'études intellectuelles pour les deux premières sections, deux heures pour la troisième ; et pour les trois sections deux heures de repos, dont l'une consacrée, trois fois par semaine, à la gymnastique.
Pendant la première année, l'apprenti ne touche rien. Arrivé à la deuxième, il peut être admis, pour une part proportionnelle à son travail et à litre de récompense, au bénéfice des produits fabriqués.
L'enseignement embrasse : 1° l'enseignement général; 2° l'enseignement technologique; 3° l'enseignement du dessin géométrique ; 4° l'enseignement technique.
L'enseignement général comprend les matières facultatives de l'instruction primaire : arithmétique appliquée, géométrie, tenue des livres; éléments de mécanique, de physique et de chimie ; notions d'hygiène et de droit usuel; langue et littérature françaises; langues étrangères l.
1. Lois du 15 mars 1850, art. 23; du 21 juin 1865, art. 9; du 10 août 1867, art. 16. — Cf. règlement du 3 juillet 1866, art. 16, 17 et 23.
L'enseignement technologique comprend : « l'étude des outils, des matières premières, des produits, des procédés, en un mot de tout ce qui est matérialisé dans la pratique des ateliers1 ».
L'enseignement du dessin géométrique a pour objet la connaissance des appareils de la mécanique industrielle et les exercices graphiques « propres à donner la claire intelligence soit du jeu des forces en général, soit, dans la pratique, des assemblages ou des constructions2 )).
L'enseignement technique comprend les exercices d'application préparatoires aux métiers admis à l'École.
L'enseignement général, l'enseignement technologique et l'enseignement du dessin, gradués suivant les sections, sont donnés dans chaque section séparément.
L'enseignement technique est donné en commun à tous les élèves de la première section, sous la direction d'un contremaître.
A partir de la deuxième année, les élèves sont répartis entre les divers ateliers et dirigés par des contremaîtres spéciaux.
Un directeur et deux professeurs adjoints sont chargés de l'enseignement général et de l'enseignement technologique.
L'enseignement du dessin géométrique est dirigé par un professeur pourvu du certificat d'aptitude institué pour l'enseignement du dessin dans les écoles de Paris.
1. De V organisation de Vemeignement industriel, par MM. le général Morin et Tresca, chap. n, § i.