Ibîd
3. Rapport de M. Jomard, membre de la Société pour l'instruction élément aire, lévrier 1816.
L'ECOLE. 4i
pour leu gratifications à distribuer aux moniteurs et 400 francs de faux frais : on n'en demandait pas davantage pour fonder deux écoles normales, et, en moins de quatre mois, un enfant façonné à la méthode pouvait monter une école de deux cent cinquante à trois cents élèves. L'expérience, G. Cuvier l'attestait, avait parfaitement réussi en Hollande1. En Angleterre elle avait été appliquée avec succès à des collèges d'enseignement secondaire, à Edimbourg notamment, « où le français, le latin, l'histoire et les hautes mathématiques, enseignés par ces procédés, ne coûtaient pas plus d'un shilling par semaine, c'est-à-dire environ deux guinées pour l'année2 ». Pour les écoles, il n'en devait même pas coûter autant, à beaucoup près : dans les communes où la gratuité ne serait pas établie, on imposerait simplement aux familles une contribution d'un petit écu (5 à 6 francs) par an et par tète d'enfant. « Et, au bout de douze ans, la génération des pauvres toat entière, en France, serait élevée;
1. « On n'a eu besoin pour former les maîtres, disait G. Cuvier, ni de classes normales, ni de séminaires, ni d'aucun des moyens dispendieux ou compliqués imaginés en d'autres pays. C'est dans les écoles primaires elles-mêmes que se forment les maîtres d'écoles primaires et sans exiger aucuns frais particuliers. La Société du Bien public a le mérite d'avoir imaginé ce moyen simple et efficace qui accorde à ses meilleurs élèves des places gratuites et leur permet de rester dans les écoles deux ou trois années de plus que les autres, à la condition de se livrer à l'enseignement. Ces deux ou trois ans de plus d'études s'emploient à approfondir les principes des connaissances; ensuite les jeunes gens deviennent aides de leurs maîtres et montrent aux plus petits enfants; ils passent à la fonction de sous-maîtres, et, comme les surveillants de canton sont constamment témoins de leur zèle et de leur succès, ils les recommandent selon leur mérite pour les places de maîtres qui viennent à vaquer. C'est en 1800 qu'on a employé cette marche pour la première fois dans les écoles de pauvres d'Amsterdam, et l'on en a déjà obtenu un premier maître, huit premiers sous-maîtres et tous les adjoints actuellement en fonction. Plusieurs instituteurs en sont sortis pour être placés dans d'autres villes ou villages.» Rapport sur les élablnt.ements d'instruction publique en Hollande.
2. Guide des fondateurs, déjà cité. — Cf. Nouveau système d'éducation pour les écoles primaires, par le comte Charles de Lasteyrie.
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nulle part il n'existerait plus un seul individu inférieur à un autre dans les éléments si importants de l'instruction1. » On ne pouvait faire plus de bien à moins de frais.
L'application du principe de la mutualité à renseignement se rattachait d'ailleurs, dans les imaginations séduites, aux sentiments de l'ordre le plus élevé. On se plaisait à voir les enfants se partager le pain de la science et s'évangéliser, pour ainsi dire, les uns les autres. On pensait aussi les accoutumer à obéir, en les exerçant à commander. On espérait même leur inculquer les principes de l'équité, en les habituant à rendre entre eux la justice. A certains jours, dans des circonstances graves, la classe était érigée en tribunal. Le coupable était traduit devant les moniteurs. La cause était instruite, plaidée, jugée en due forme, et les journaux d'éducation s'emparaient du jugement pour le proposer à l'admiration publique2. Tout cela se faisait
1. Journal d'éducation publié par la Société pour Vinstruclion élémentaire, I, p. 17. — Cf. comte de Laborde, Plan d'éducation, etc., chap. xin.
2. Voici, entre beaucoup d'autres exemples, quelques lignes d'un article du Journal d'éducation, relatif à un de ces jugements qui eut en son temps un grand éclat :
«... Le 21 février dernier (1817), après l'heure de l'école du soir, une rixe s'éleva dans la rue, entre les nommés Baron et Fauchet, tous deux élèves de l'école de la rue du Petit-Musc, dirigée par M. Cambier. Baron, terrassé par Fauchet, eut le bras cassé. Il fut relevé par un passant et porté chez ses parents. Le lendemain, cet événement étant connu dans l'école, M. Cambier, pour se conformer aux règles de la méthode, annonce à ses élèves que le jury des moniteurs va être formé et qu'il s'occupera sur-le-champ d'examiner la conduite de Fauchet et de le juger.
« Le jury se trouva composé des élèves: Jodin, président; Maillard, Charles Faucheux, Befrance et Bertrand, rapporteur.
« Aussitôt le rapporteur se rend chez les parents de Baron et chez ceux de Fauchet, pour recevoir leurs dépositions, d'après lesquelles il a fait un rapport au jury qui s'est assemblé, et en présence de l'accusé. On entend les témoins à charge et à décharge, et il parait résulter de leurs déclarations que Fauchet a été l'agresseur et qu'il s'est adressé, pour le
sérieusement; et très sérieusement aussi on admettait que ces pratiques contribueraient à introduire dans la
maltraiter, à un enfant beaucoup plus faible que lui ; mais, toutefois, qu'il n'a point eu l'intention de lui casser le bras. On voit avec plaisir, dans cette singulière enquête, le Président du jury demander, à chaque témoin qui dit avoir vu la rixe, pourquoi il n'a point séparé les combattants, et lui en faire des reproches.
« Lorsque ces petits débats sont terminés, le rapporteur Bertrand fait très gravement son réquisitoire, que nos lecteurs, liront sans doute avec autant cle surprise que de plaisir.
« Messieurs, dit-il, j'espère que vous ne douterez pas qu'il ne soit très sensible pour moi d'être dans la nécessité de prononcer contre un de mes camarades, et de vous engager à le punir de la faute que j'ai eu l'honneur de vous soumettre ; mais il y va de l'intérêt de tous à ce qu'un pareil scandale ne se réitère pas.
« Attendu que Fauchet est un mauvais sujet qui vagabonde du matin au soir; qu'il ne sait pas ses prières; qu'il n'a jamais su un mot d'évangile ni de catéchisme, que toutes sortes de punitions lui ont été infligées à ce sujet; qu'il y a toujours été insensible; que, d'ailleurs, il n'a pas pu prouver qu'il n'était pas l'agresseur ; je conclus à ce qu'il soit chassé de l'école ; que MM. les membres du bureau de charité du comité cantonal et le commissaire de police soient instruits de la manière indigne dont il s'est conduit envers un de ses camarades beaucoup plus faible que lui. »
« Le jury s'est retiré, après ces conclusions, pour délibérer, et il est rentré au bout d'un quart d'heure. Le président Jodin a lu à l'accusé le jugement par lequel les jurés venaient de le condamner, à l'unanimité, à ne plus fréquenter l'école. S'étant acquitté de cette tâche avec une modération et une décence vraiment remarquables, le petit président a adressé au pauvre condamné une très grave exhortation pour l'engager à changer de conduite et à devenir un bon sujet; puis il s'est efforcé de démontrer de son mieux à l'auditoire les dangers que l'on court à polissonner dans les rues. A coup sûr cette éloquence enfantine et ces remontrances faites par un camarade, un égal, ont plus de poids, plus d'influence sur l'esprit de toute une école que tout ce que pourrait faire ou dire le maître le plus habile. Le malheureux Fauchet a éclaté en sanglots et a fait paraître toutes les marques du plus profond repentir; mais il n'était plus temps, il fallait que le jugement fût exécuté. Les juges et l'auditoire, vivement touchés, versaient tous des larmes. Ils entourent le condamné en pleurant, s'efforcent de le consoler, de lui donner du courage; ils l'embrassent tous en lui disant adieu. D'un mouvement spontané, on demande à ouvrir le tronc de l'école; tout l'argent qui y est enfermé est offert au pauvre Fauchet, qui s'éloigne enfin le cœur gros, la poitrine gonflée et dans un état digne de pitié.
« S'il existait encore quelques personnes qui pussent croire que la morale fût étrangère aux écoles perfectionnées, nous leur demanderions ce qu'elles pensent de cette anecdote. Pour le condamné, pour les juges, pour les témoins, que d'heureuses conséquences ne doit pas avoir une semblable leçon I Mais en examinant les détails mêmes du fait que nous venons de rapporter, ne voit-on pas, dans toute la conduite de ces enfants, les fruits d'une éducation morale et intellectuelle bien com-
société les mœurs de la bonne et vraie fraternité1. En France, les esprits généreux ne doutent jamais de l'efficacité des réformes dont ils souhaitent le succès. Nous jetons d'un seul coup notre cœur et notre raison du côté où nous entraînent nos désirs et nos espérances. C'était une légende courante qu'à Londres, sur plus de cent mille enfants qui avaient passé par les écoles de Bell ou de Lancaster, pas un n'avait été traduit devant les tribunaux ou dénoncé pour une faute grave à l'opinion publique. On racontait que, dans le comté de Westmoreland, il ne s'était pas produit une exécution capitale depuis trente-six ans; qu'en 1805 le registre des prisons en Ecosse portait une page blanche, et que les exemples des conversions opérées dans les familles par les enfants n'étaient pas rares. Une propagande active répandait ces faits avec passion. Dans les campagnes, elle excitait la générosité des donateurs : « Si le seigneur du lieu ne pouvait prêter une dépendance de son château, une grange, louée par le Conseil municipal, une étable même qu'on nettoierait suffirait pour commencer »; en même temps elle s'adressait à l'intérêt bien entendu des parents : « à un quart de lieue d'ici, leur disait-on, il y a une école où votre fils en quatre ans saura écrire, lire et compter sans qu'il vous en coûte un sou et où il recevra même des gratifications s'il devient moniteur : ce qui fait que, s'il est soldai, il pourra devenir officier; s'il est domestique, commis; maçon, entrepreneur ». À Paris, l'enseignement mutuel
mencée, et le germe des qualités qui forment les bons citoyens et les hommes de bien? Que faudrait-il penser de ceux qui, connaissant ces résultats, seraient encore ennemis de la méthode qui les donne? — Cf. comte de Laborde, Plan d'éducation, etc., chap. xi.
1. «L'institution des écoles mutuelles est sans contredit une chose remarquable et dont les bons effets se feront sentir tôt ou tard sur le bonheur public. » F. Cuvier, Projet d'organisation pour les écoles yriîiiaires.
avait sa classe normale dans les bâtiments de l'ancien collège de Lisieux, ses écoles modèles dont le nombre, en deux ans, avait été, sous l'administration deUoyer- Collard, élevé à 17, ses règlements statutaires, son Conseil d'honneur1. 50 000 hommes en suivaient les leçons dans les écoles régimentaires. Les hôtels du faubourg Saint-Germain lui étaient ouverts. Le Moniteur officiel enregistrait ses triomphes. L'origine première en était recherchée jusque dans la Bible et chez les Grecs. En 1818 l'Académie française le proposait comme sujet de concours pour le prix de poésie.
Mais de toutes les causes qui contribuèrent à en vulgariser les pratiques, il n'en est point peut-être qui ait eu plus de prise sur les esprits que le mécanisme même de son organisation. C'était, en effet, un spectacle saisissant, au premier aspect, que ces longs et vastes vaisseaux qui contenaient une école entière, comme les plus anciennes générations de nos maîtres se souviennent encore d'en avoir vu à la ilalle-aux- Draps2. Au milieu de la salle, remplissant toute la largeur, des rangées de tables de 15 ou 20 places chacune, portant à l'une de leurs extrémités, celle de droite, le pupitre du moniteur et la planchette des
1. Voir les règlements préfectoraux des 16 avril et 18 septembre 1816. Aux termes d'un arrêté du 3 novembre 1815, un Conseil avait été formé pour surveiller la propagation de la méthode. Il comptait parmi ses membres MM. le duc de Doudeauville, le duc de la Rochefoueauld-Liancourt, le comte Pastoret, le baron de Gérando, le comte de Laborde, le comte de lasteyrie, le baron Delesscrt, le vicomte Mathieu de Montmorency, de Ménardière, Jomard et l'abbé Gaultier.
2. L'école mutuelle de la Halle-aux-Draps n'est pas cependant la première qui ait été fondée. Six autres l'avaient précédée : celle de la rue Popincourt, établie dans une salle du couvent de Saint-Ambroise; celle de Mme la duchesse de Duras, installée à l'origine dans une pièce de l'hôtel même de Mme de Duras, puis rue Carpentier, près Saint-Sulpice ; celle de la rue des Billettes, fondée par l'Eglise protestante; celle de M. Delcssert, rue du Coq-Saint-Jean; enfin les écoles de Saint-Joseph et <le Sainte-Elisabeth
modèles d'écriture, surmontée elle-même d une tige ou télégraphe, qui servait à assurer, par des inscriptions d'une lecture facile, la régularité des mouvements ; — sur les côtés, tout le long des parois, des séries de demi-cercles autour desquels se répartissaient les groupes ; — devant chaque cercle, sur les murs, à hauteur du regard, un tableau noir où se faisaient les exercices de calcul et auquel étaient suspendus les tableaux de lecture et de grammaire avec la baguette dont s'armait le moniteur pour diriger la leçon; — au fond, sur une haute estrade, accessible par des degrés et entourée d'une balustrade, la chaire du maître, qui, s'aidant tour à tour du bâton ou du sifflet, réglait,' comme un capitaine sur le pont de son navire, toute la manœuvre de l'enseignement1.
Dans ce cadre solennel tout se passait avec solennité. Les mouvements, transmis par le moniteur général avec une mimique expressive, éfaient exécutés par la troupe des enfants avec une ponctuelle exactitude. La préparation aux exercices avait sa tactique comme l'exercice et presque plus que l'exercice lui-même: on passait des groupes aux bancs, de la lecture à l'écriture, de l'écriture au calcul, non seulement en ordre, mais en mesure; les moindres préliminaires com-
1. «Une classe d'enseignement mutuel doit avoir la forme d'un carré long, d'une longueur à peu près double de sa largeur.... Dans une salle d une vingtaine de mètres de longueur, le plafond devra être élevé de 5 a 6 mètres pour qu'elle puisse contenir la masse d'air nécessaire à la respiration des élèves Le maximum des mesures de l'estrade doit être environ de 0 m. 65 c. de hauteur, 5 mètres de longueur et 2 mètres de largeur. » Manuel des écoles élémentaires d'enseignement mutuel contenant des directions pour l'enseignement de toutes les facultés de' instruction primaire éîémenlaïrç, à l'usage des fondateurs, des inspecteurs et des directeurs d'école, par M. Sarazin, professeur du cours spécial d enseignement mutuel fondé par la ville de Paris ; ouvrage adopté par la Société pour l'instruction élémentaire et approuvé par le Conseil royal de nnstruction publique, 5' édition, 1839.
portaient une série d'attitudes minutieusement ordonnées1.
1. Voici, par exemple, comment on procédait à la leçon d'écriture :