Circulaires des 27 mai et 27 septembre
fond, sa réforme ne portait que sur les méthodes. Considérant que l'extension successive des programmes rendait indispensable une nouvelle distribution de la journée scolaire; considérant, en outre, que, si l'on apprend les langues vivantes pour les parler, c'est uniquement pour les lire qu'on apprend les langues mortes, ii se proposait de rendre à l'explication abondante des auteurs latins et grecs, interprétés dans leur ensemble et non plus par fragments, ainsi qu'à une étude plus approfondie de la langue et de la littérature françaises, les heures que rendaient disponibles la disparition du vers latin et la diminution des compositions latines. On le pressait de ne commencer le latin qu'en Sixième, le grec qu'en Quatrième. 11 s'en remettait au temps du soin d'accomplir ces changements, s'ils paraissaient justifiés; il ne tenait qu'à faire prévaloir les principes; il les a établis dans des instructions qui resteront comme un modèle de haute et fine pédagogie*.
Pris dans son ensemble et dans son esprit, le plan du 25 juillet 1874 semblait ne faire en plus d'un point que reproduire celui de dSiO. Non seulement il remettait en honneur les exercices littéraires dont la suppression avait excité, sous le ministère de M. Jules Simon, une vive polémique % mais il n'accordait aux sciences qu'une place accessoire. L'arithmétique et la géométrie les représentaient presque seules jusqu'à la Rhétorique; les élèves n'abordaient qu'en Philosophie les éléments de la physique et de la chimie; ils y
1. Circulaire du 27 septembre 1872. — Cf. la Héforme de l'enseirineiiienf .fcconrfan-e, ouvrage dans lequel M. Jules Simon a développé son plan (l'aris. Hachette, 1874).
2. Voir particulièrement : la liéfurme univcrsHaire, Lettre à M. le Directeur du Journal (les Débats, \)ar M. Cuvilher-FIcury (l'aris, 18.'.,; — Pc la Réforme ninicrsitaire, Lettre à il. Cuvillier-l'leurtj, par U. F. Dellour (Paris, Denlu, 1872j.
revoyaient en même temps l'histoire naturelle, dont ils avaient reçu en Seconde une légère teinture. A cette organisation, presque aussitôt contestée qu'établie, se rattachait une innovation judicieuse. Le baccalauréat es lettres était scinde en deux séries d'épreuves*. « Jusiju'à ce jour, disait le ministre, les jeunes gens devaient, pour obtenir le diplôme, répondre à la fois sur toutes les parties littéraires et scientifiques de l'enseignement. C'était le cas d'appliquer le proverbe : qui trop embrasse mal étreint. Forcés de subir à jour fixe et à la fois toutes les épreuves, nos élèves, pour connaître un peu les diverses parties du programme , n'en étudiaient complètement aucune. Tantôt les lettres étaient négligées au profit des sciences, tantôt les sciences étaient négligées au profit des lettres. La scission de l'examen fera disparaître ces graves inconvénients. Au sortir de la Rhétorique le candidat subira une première épreuve, qui sera le couronnement de ses études littéraires; puis, après une année nouvelle consacrée aux sciences et à la philosophie, il devra, dans une seconde épreuve, justifier qu'il a acquis ces connaissances spéciales-. » L'intention manifeste était de simplifier. Les programmes d'histoire étaient d'ailleurs effectivement allégés de quelques détails. Mais en d'autres matières, dans les sciences par exemple, tout en réduisant leur importance, il avait fallu, pour se tenir au courant, faire des additions, combler des lacunes; et les programmes des langues vivantes, qui n'étaient pas encore constitués, avaient reçu les proportions un peu démesurées qui sont presque toujours l'effet d'une première codification.
1. Décret du 25 juillet 1874— Cf. le Décret du 9 avril 1874 qui avait établi le principe du baccalauréat scindé. Le décret du 23 juillet n'est qu'un décret portant règlement d'administration publique.
■2. Discours de M. de Cumont, ministre de l'instruction publique, à la distribution des prix du Concours général, 5 août 187i.
88 ENSEIGNEMENT SECONDAmE.
C'est d'un principe tout opposé que procède le plan du 2 août 1880^ Deux choses y sont à considérer: l'esprit des méthodes et le cadre des programmes. L'esprit des méthodes est celui de la circulaire de 1872, approfondi, étendu, définitivement affermie Quant au cadre des programmes, on a voulu, d'une part, faciliter à tous les enfants l'accès de l'enseignement secondaire et en assurer le profit à chacun d'eux dans la mesure où il pourrait le recueillir; d'autre part, établir dans les études classiques, parallèlement et conjointement avec l'enseignement littéraire, un enseignement scientifique complet. C'est à la lumière de ces deux principes qu'il faut étudier les programmes adoptés par le Conseil supérieur, sur la proposition de M. J. Ferry. La conséquence du premier a été de répartir les matières en trois séries, — ce qu'on a appelé les trois cycles, — répondant aux trois grandes périodes de l'instruction secondaire, classes élémentaires, classes de grammaire, classes supérieures; de façon à donner aux élèves qui seraient obligés de s'arrêter à la fin de la première ou de la seconde période la possibilité d'emporter du Lycée un certain fonds de notions formant un ensemble, de façon aussi à ménager le moyeu de reprendre le pas à ceux qui, sortant soit de l'enseignement primaire, soit de l'enseignement spécial, viendraient rejoindre le corps de marche à la seconde ou à la troisième étape. Le deuxième principe a été de créer entre les lettres et les sciences un accord étroit, d'instituer ce qu'on appelle l'éducation harmonique, c'est-à-dire l'éducation qui embrasse l'universalité des connaissances et qui
1. L'esprit de la réforme de 1880 a été particulièrement établi dans la circulaire du i novembre 1882. — Voir aussi l'arrêté du 5 février
2. Voir la circvilaire du 9 septembre 1882 et la Kote sur les principes des nouvelles méthodes.
repose sur l'égale culture de toutes les facultés. De là, pour les classes élémentaires et les classes de grammaire, cette forme de programmes concentriques qui, de degré en degré, ramènent l'élève dans le cercle qu'il a déjà parcouru, en élargissant chaque fois son horizon ; de là aussi la place faite dès la Huitième aux éléments de l'observation scientifique et l'extension des cours de sciences proprement dits traversant toute la série des études jusqu'à la Philosophie, où ils sont repris et résumés en une large synthèse.
Telle est, dans ses traits essentiels, l'histoire sommaire des programmes de l'enseignement secondaire. On voit par quelle succession d'efforts ils se sont peu à peu agrandis et élevés. Envisagée à un point de vue philosophique, cette continuité ininterrompue de développement ne laisse pas d'avoir un caractère de grandeur; examinée dans ses effets sur les études, elle explique le mal dont, comme tous les autres peuples, nous souffrons.
Exclusivement consacré aux lettres et surtout aux lettres anciennes avant 1789, occupé par les sciences, comme par droit de conquête, sous la Uévolution; sous le Consulat, un moment brisé, pour ainsi dire, en deux courants, — lettres et sciences, — puis ramené dans un lit commun par l'Empire; systématiquement rendu aux lettres sous la Restauration, de 1850 à 18i8 ballotté en sens divers, soumis par le second Empire à un nouvel et malheureux essai de bifurcation, laborieusement re-
90 ENSEIGNEifENT SEGOISDAIRE.
venu à l'unité, aujourd'hui partagé presque à part égale entre les sciences et les lettres, notre enseignement, au milieu de ces révolutions, s'est incessamment chargé : chaque fois qu'on y louchait pour le simplifier ou l'alléger, on aboutissait finalement, sous une forme ou sous une autre, à en compliquer la marche et à en aggraver le fardeau.
A celte surcharge, qui se justifie par des causes si généreuses, mais dont les conséquences peuvent être si funestes, quel sera le remède? « L'éducation, a dit l'un des maîtres de la psychologie contemporaine, Stuart Mill, est la culture que chaque génération donne à celle qui lui doit succéder pour la rendre capable de conserver les résultats du progrès qui a été fait, et, s'il se peut, de le porter plus loin. » On ne saurait mieux définir le caractère du legs que, d'âge en âge, l'humanité transmet à l'humanité. Mais comment la jeunesse scra-t-elle préparée à soutenir le poids de cet héritage? Par l'archéologie, la numismatique, la paléographie, la critique des textes, l'histoire et la philologie s'enrichissent presque chaque jour de découvertes nouvelles; les applications de la mécanique, de la physique et de la chimie se multiplient. Le domaine des études doit-il s'étendre indéfiniment au fur et à mesure que s'accroîtra le trésor du savoir humain ? Où sera la règle ? Celte régie sera-t-elle uniformément la même pour tous? Et sur quels principes doit-elle se fonder?