LOUIS XVII
En ces temps là, du ciel les portes d'or s’ouvrirent ; Du Saint des Saints ému les feux se découvrirent : Tous les cieux un moment brillèrent dévoilés;
El les élus voyaient, lumineuses phalanges,
Venir une jeune âme entre de jeunes anges Sous les portiques étoilés.
C'était un bel enfant qui fuyait de la terre ; —
Son œil bleu du malheur portait le signe austère;
Ses blonds cheveux flottaient sur ses traits pâlissants; Et les vierges du ciel , avec des chants de fête,
Aux palmes du martyre unissaient sur sa tête La couronne des innocents.
On entendit des voix qui disaient dans la nue :
— « Jeune ange, Dieu sourit à ta gloire ingénue;
» Viens, rentre dans ses bras pour ne plus en sortir; » Et vous, qui du Très-Haut racontez les louanges,
» Séraphins, prophètes, archanges,
» Courbez-vous, c’est un roi ; chantez, c’est un martyr!
— « Où donc ai-je régné? demandait la jeune ombre.
» Je suis un prisonnier, je ne suis point un roi.
» Hier je m’endormis au fond d’une tour sombre.
» Où donc ai-je régné? Seigneur, dites-le moi.
«front.
MÉMOIRE
» Hélas! mon père est mort d'une mort bien amère,
» Scs bourreaux, ô mon Dieu, m’ont abreuvé de fiel ;
» Je suis un orphelin ; je viens chercher ma mère ,
« Qu’en mes rêves j’ai vue au ciel. »
Les anges répondaient : — « Ton Sauveur te réclame,
« Ton Dieu d’un monde impie a rappelé ton Ame ;
» Fuis la terre insensée où l’on brise la croix,
* Où jusque dans la mort descend le régicide ,
» Où le meurtre , d’horreurs avide ,
» Fouille dans les tombeaux pour y chercher des rois! »
— « Quoi I de ma longue vie ai -je achevé le resle ?
• Disait-il ; tous mes maux , les ai-je enfin soufferts?
»* Est*il vrai qu’un geôlier, de ce rêve céleste,
« Ne viendra pas demain m’éveiller dans mes fers?
» Captif, de mes tourments cherchant la fin prochaine,
» J’ai prié : Dieu veut- il enfin me secourir?
» Oh ! n’est-ce pas un songe! A-t-il brisé ma chaîne?
» Ai-je eu le bonheur de mourir?
» Car vous ne savez point quelle était ma misère ! a Chaque jour dans ma vie amenait des malheurs;
» Et lorsque je pleurais, je n’avüis pas ma mère,
>' Pour chanter à mes cris, pour sourire à mes plein?.
» D on châtiment sans fin languissante victime,
» Do ma lige arraché comme un tendre arbrisseau ,
« J’étais proscrit bien jeune, et j’ignorais quel crime » J’avais commis dans mon berceau.
n Et pourtant, écoutez, bien loin dans ma mémoire,
■> J’ai d’heureux souvenirs avant ces temps d’effroi ;
» J’entendais en dormant des bruits confus de gloire ,
» Et des peuples joyeux veillaient autour de moi.
» Un jour, tout disparut dans un sombre mystère ;
« Je vis fuir l’avenir à mes destins promis;
» Je n’étais qu’un enfant, faible et seul sur la terre, b Hélas! et j’eus des ennemis!
b Ils m’ont jeté vivant sous des murs funéraires;
» Mes yeux voués aux pleurs n’ont plus vu le soleil.
» Mais vous que je retrouve, anges du ciel, mes frères, b Vous m’avez visité souvent dans mon sommeil.
» Mes jours se sont flétris dans leurs mains meurtrières, » Seigneur; mais les méchants sont toujours malheureux ; » Oh! no soyez pas sourd comme eux à mes prières, b Car je viens vous prier pour eux. b
El les anges chantaient : — a L’arche à toi se dévoile , b Suis-nous : sur Ion beau front nous mettrons une étoile, »• Prends les ailes d’azur des chérubins vermeils.
» Tu viendras avec nous bercer l'enfant qui pleure, b Ou, dans leur brùlanle demeure,
» D'un souille lumineux rajeunir les soleils! b
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Soudain le chœur cessa , les élus écoutèrent ;
Il baissa son regard par les larmes terni ;
Au fond des cieux muets les mondes s’arrêtèrent,
Et l’éternelle voix parla dans l’influi ;
« O roi ! je t’ai gardé loin des grandeurs humaines ; b Tu t‘es réfugié du trône dans les chaînes, b Va , mon fils , bénis tes revers.
b Tu n’as point su des rois l’esclavage suprême, b Ton front du moins n’est pas meurtri du diadème, b Si tes bras sont meurtris des fers.
b Enfant, tu t’es courbé sous le poids de la vie.
» Et la terre, pourtant , d’espérance et d’envie b Avait entouré ton berceau !
b Viens, ton Seigneur lui-même eut ses douleurs divines, b Et, mon fils, comme toi, roi couronné d épines,
» Porta le sceptre de roseau ! b
Victor Hugo.