LES COULEURS
! axs une belle nuit d’été , quand le ciel est serein et chargé seulement de quelques vapeurs légères propres h arrêter et à réfranger les rayons du soleil lorsqu’ils traversent les extrémités de notre atmosphère, transportez- vous dans une campagne d'où l’on puisse apercevoir les premiers feux de l’aurore. Vous verrez d’abord blanchir à l'horizon le lieu où elle doit paraître ; et cette espèce d’auréole lui a fait donner, à cause de sa couleur, le nom d'aube, du mot latin albat qui veut dire blanche. Cette blancheur monte insensiblement au ciel et se teint en jaune à quelques degrés au-dessus de l'horizon; le jaune en s’élevant à quelques degrés plus haut (tasse à l’orangé; et cette nuance d’orangé s’élève au-dessus en vermillon vif qui s’étend jusqu’au zénith. De ce point, vous apercevez au ciel, derrière vous, le violet à la suite du vermillon , puis l’azur, ensuite le gros-bleu ou indigo, et enfin le noir tout h fait h l’occident.
Quoique ce développement de couleurs préseute une multitude infinie de nuances intermédiaires qui se succèdent assez rapidement , cependant il y a un moment , et, si je me le rappelle bien, c'est celui où le soleil est près de montrer sou disque , où le blanc éblouissant se fait voir à l’horizon; le jaune pur, à quarante-cinq degrés d’élévation; la couleur de feu , au zénith; à quarante-cinq degrés au dessous, vers l’occident, le bleu pur; et h l’occident même, le voile sombre de la nuit qui louche encore l’horizon. Du moins j’ai cru remarquer cette progression entre les tropiques, où il n’y a presque pas de réfraction horizontale qui fasse anticiper la lumière sur les ténèbres, comme daus nos climats.
Jean-Jacques Rousseau me disait un jour que, quoique le champ de ces couleurs célestes soit le bleu, les teintes du jaune qui se fondent avec lui n’y produisent point la couleur verte, comme il arrive dans nos couleurs matérielles , lorsqu'on mêle ces deux nuances ensemble. Mais je lui ré-
pondis que j’avais aperçu plusieurs fois du vert au ciel, non-seulement cuire les tropiques, mais sur l’horizon de Paris. A la vérité, celle couleur ne se voit guère ici que dans quelque belle soirée de l’été. J’ai aperçu aussi dans les nuages des tropiques , principalement sur la mer et dans les tempêtes, toutes les couleurs qu’on peut voir sur la terre. Il y en a alors de cuivrées, de couleur de fumée de pipe, de brunes, de noires, de grises, de livides, de couleur marron et celle de gueule de four enflammé. Quant à celles qui y paraissent dans les jours sereins, il y en a de si vives et de si éclatantes qu’on n’en verra jamais de semblables dans aucun palais , quand on y assemblerait toutes les pierreries du Mogol. Quelquefois les vents alizés du nord-est ou du sud-est, qui y soufflent constamment, cardent les nuages comme si c’étaient des flocons de soie; puis ils les chassent à l’occident en les croisant les uns sur les autres comme les mailles d’un panier à jour. Ils jettent sur les côtés de ce réseau les nuages qu’ils n’ont pas employés et qui ne sont pas en petit nombre; ils les roulent en énormes masses blanches comme la neige , les contournent sur leurs bords en forme de croupes et les entassent les uns sur les autres comme les Cordilières du Pérou, en leur donnant des formes de montagnes, de cavernes et de rochers ; ensuite, vers le soir, ils calmisent un peu comme s'ils craignaient de déranger leur ouvrage. Quand le soleil vient à descendre derrière ce magnifique réseau, on voit passer par toutes ses losanges une multitude de rayons lumineux qui y font un tel effet, que les deux côtés de chaque losange qui en sont éclairés paraissent relevés d’un filet d’or, et les deux autres qui devraient être dans l’ombre sont teints d’un superbe nacarat. Quatre ou cinq gerbes de lumière, qui s’élèvent du soleil couchant jusqu’au zénith , bordent de franges d’or les sommets indécis de cette barrière céleste, et vont frapper des reflets de leurs feux les pyramides des montagnes aériennes collatérales, qui semblent alors êlred’ar-
ORTHOGRAPHE
gent et de vermillon. C'est dans ce moment qu’on aperçoit, au milieu de leurs croupes redoublées, une multitude de vallons qui s'étendent à l’infini, en se distinguant h leur ouverture par quelque nuance de couleur de chair ou de rose. Ces vallons célestes présentent dans leurs divers contours des teintes inimitables de blanc qni Fuient à perte de vue dans le blanc, ou dos ombres qui se prolongent sans se confondre sur d’autres ombres. Vous voyez, çà et là, sortir des Ha nés caverneux de ces montagnes des fleuves de lumière qui se précipitent en lingots d’or et d'argent sur des rochers de corail. Ici, ce sont de sombres rochers, percé* à jour, qui laissent apercevoir par leurs ouvertures le bleu pur du firmament ; là, ce sont de longues grèves sablées d’or qui s’étendent sur de riches fonds du ciel, ponceau, écarlates et verts comme l'émeraude. La réverbération de ces couleurs occidentales se répand sur la mer, dont elle glace les flots azurés de safran et de pourpre. *Les matelots, appuyés sur les passa -
* ôterait la respiration s’il devenait pins épais et plus humide. Alors nous nous noierions dans les flots de j: cet air ëpahsi comme un animal terrestre se noie S; dans la mer. Qni est-ce qui a purifié avec tant de T. justesse cet air que nous respirons? S’il était plus £? épiis , î) nous suffoquerait: comme s’il était plus subtil, il n'aurait pas cette douceur qui fait une S nourriture continuelle du dedans de l'homme. Nous ZZ éprouverions partout ce qu’on éprouve sur le som- 2C met des montagnes les plus hautes, où la subtilité tZ de l’air ne fournit rien d’assez humide et d’assez S nourrissant pour les poumons. Mais quelle pnissauce invisible excite et apaise si soudainement les £» tempêtes de ce grand corps fluide? Celles de la mer X n’en sont que les suites. De quel trésor sont tirés •g les vents qui purifient l'air, qui attiédissent les •J* saisons brûlantes, qui tempèrent la rigueur des 5; hivers et qui changeut en un instant la face du
ciel? Sur les ailes de ces vents volent les nuées S
d’un bout de l’horizon à l’autre. On sait que cer-
vaiits du navire, admirent en silence ces paysages aériens. Quelquefois ce spectacle sublime se présente à eux à l'heure de la prière et semble les inviter à élever leurs cœurs comme leurs voeux vers les deux. Il change à chaque instant : bientôt ce qui était lumineux est simplement colore et ce qni était coloré est dans l'ombre. Les formes en sont aussi variables que les nuances ; ce sont tour à tour des lies , des hameaux , des collines plantés de palmiers, de grands ponts qui traversent des fleuves, des campagnes d’or, d’améthystes, de rubis, ou plutôt ce n’est rien de tout cela ; ce sont des couleurs et des formes célestes qu’aucun pinceau ne peut rendre ni aucune langue exprimer....
Bernardin de Saint-Pierre.
Etude* de la Xature.