ONZIÈME RÉCRÉATION
l.KS CINQ SK NS.
MADAME DE VERTEI IL
ec.arde bien, Pauline, voici (a poupée, ^ »>qui a comme loi de» bras, des jambes, 3|fih u»e tôle, des yeux, un nez, une bouche. > » Ta poupée est-elle une chose comme toi, ou crois-tu être une autre chose que ta poupée?
PAULINE
Oh! il me semble que je suis bien une autre chose, maman.
MADAME DE VF.RTEUIL.
Quelle différence y a-t-il donc entre vous deux? Que peux-tu faire, par exemple, que ne puisse pas faire ta poupée?
PAULINE
Voyez, maman, je puis lever uia main. Je puis courir, sauter, me tenir sur un pied ; et la poupée ne peut rien faire de tout cela.
MADAME DE VERTEDIL.
Tu as raison; tu peux te mouvoir, et la poupée ne le peut pas; mais n’as-tu pas vu rouler le chariot de ton petit frère? il se meut aussi.
PAULINE
Oui, maman, je le crois bien ; lorsque Nanctte le lire par devant ou le pousse par derrière, il faut bien alors qu’il se meuve. Mais moi, je n ai pas be-
soin, pour nie mouvoir, que l’on me pousse par derrière, ou que l’on me lire par devant. Voyez comme je sais courir et sauter toute sculej
MADAME DE VERTE11L
Il est vrai ; le chariot et la poupée ne peuvent se mouvoir (feux-mèmes; il faut traîner l’un et porter l’autre. Mais toi, tu peux te mouvoir de toi-méme comme tu veux. Tu peux te lever, l’asseoir, marcher lentement ou courir, comme lu le trouves bon ; lu peux faire usage de tes pieds , de tes mains, de ta langue, ainsi qu'il te plaît. Mais, Pauline, ton petit frère ne peut ni parler, ni sauter, ni courir; il a besoin quon le porte comme la poupée, n'est-il pas au moins, lui, la môme chose qu’une poupée ?
PAULINE
Non, pas tout à fait, ce rne semble, maman; mon petit frère peut lever la main, remuer la tète, pousser des cris. El puis les petits enfants deviennent grands , au lieu que ma poupée ne grandira jamais.
MADAME DE VERTEU1L.
Ton observation est très-juste; mais, Pauline, comment sais-tu que ton petit frère peut faire tout ce que tu viens de dire?
PAULINE
C’est que je l’ai vu plus d’une fois.
MADAME DE VERTEU1L.
El avec quoi l’as-tu vu?
PAULINE
Avec mes yeux, maman.
MADAME DF. VERTEUIL
Et si tu n’avais pas eu des yeux , aurais-tu pu le voir?
PAULINE
Oh! non, sans doute.
MADAME DE VERTKUIL.
Tu n’aurais donc pu savoir alors si ton petit frère est en état de remuer sa tète ou de lever sa main?
RÉCRÉATIONS
PAULINE
Non vraiment, je ne l’aurais jamais su.
MADAME DE VERTEUIL
El pourrais-tu savoir quelque chose si tu n’avais pas des yeux? Saurais-tu , par exemple, ce qui se passe autour de toi?
PAULINE
Je ne le crois pas, maman. Je serais alors comme je suis pendant la nuit, quand je me réveille, et qu’il n’y a pas de lumière. C’est comme s’il n’y avait plus rien dans la chambre.
MADAME DE VERTEUIL
Il est vrai , c’est la inCinc chose. Mais ferme un instant les yeux , comme cela. Bon. Dis-moi maintenant coniment*est cette table sur laquelle tu es appuyée? Est-elle tendre ou dure?
PAULINE
La table est dure, maman.
MADAME DE VERTEUIL. X
Comment sais-tu cela , ma fille? Tu ne peux pas g le voir, puisque tes yeux sont fermés.
PAULINE. g
Non, maman, je ne peux pas le voir, sans doute ; X mais je sais bien que la table est dure quand je la X
PAULINE
Maman, c’est une rose.
MADAME DE VERTEUIL
Tu as deviné juste. Mais comment sais-tu que c’est une rose, puisque tu ne l'as ni vue ni touchée?
PAULINE
C’est que je l’ai sentie. Rien au monde n’a une si bonne odeur.
MADAME DE VERTEUIL
Ainsi, ma fille, tu peux savoir encore quelque chose par l’odorat.
PAULINE
Cela est vrai, maman.
MADAME DE VERTEUIL
Voilà donc trois moyens par lesquels tu peux savoir quelque chose : la vue, le toucher et l'odorat. (Pauline entr’ouvre les yeux.) Non, non, Pauline, je n’ai pas fini. Les yeux encore fermés, s’il te plaît.
PAULINE
Tenez, maman, je dois vous en avertir; je tricherais malgré moi.
MADAME DE VERTEUIL
Comment donc?
touche.
MADAME DE VERTEUIL
Ai nsi tu peux le savoir par le toucher, sans te servir de tes yeux pour le voir?
PAULINE
Oui, maman.
MADAME DE VERTEUIL
Tu peux donc savoir quelque chose de deux manières, par la vue et par le toucher?
PAULINE
Cela est vrai, maman.
MADAME DE VERTEUIL. g
Ferme encore un peu les yeux , et place tes g mains derrière le dos. Qu’est *cc que je mets sous X Ion nez? X
PAULINE
J’ai beau le vouloir, je ne puis tenir mes yeux fermés si longtemps ; ils s'ouvrent d’eux-mêmes avant que j’y pense.
MADAME DE VERTEUIL
Viens, je vais te les bander avec ce mouchoir. De celle manière tu ne pourras plus voir, quand même tu le voudrais. (Elle lui attache le mouchoir sur les \eua.) Lh bien? vois-tu maintenant?
PAULINE
Non, maman, je ne vois rien : c’est en bonne conscience.
(Madame de Verteuil fait aigue, «anal» nommer, h Henriette, sa fille aînée , qui joue avec aon petit frère et an bonne il l’autre boni de la chambre, d'approcher doucement.}
RÉCRÉATIONS
M UUMK DE VERTEUIL, jb Pauline*.
Tu es bien sûre de ne rien voir! ce n’est pas tout, place Tune de tes mains derrière le dos, et bouche-toi le nez de l’antre pour être aussi sûre que tu 11e pourras ni loucher ni sentir. Reste comme cela. Voici une visite que je t’annonce. (A Henriette.) Avancez, je vous prie; souhaitez le bonjour à Pauline.