LB CHÊNE ET LE ROSEAU
Le chêne un jour dit nu roseau :
Vous avez bien sujet d’accuser In nature ;
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau ;
Le moindre vent qui d’aventure 5 Fait rider la faco de l’eau Vous oblige à baisser 1a tête :
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
Non content d’arrêter les rayons du soleil ,
Brave l’effort de la tempête.
10 Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr. Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage Dont je couvre le voisinage ,
Vous n’auriez pas tant à souffrir;
Je vous défendrais de l'orage :
<5 Mais vous naissez le plus souvent
Sur les humides bords des royaumes du vent.
La nature envers vous me semble bien injuste. Votre compassion , lui répondit l'arbuste,
Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci :
20 Les vents me sont moins qu’à vous redoutables ; Je plie , et ne romps pas. Vous avez jusqu'ici Contre leurs coups épouvantables Résisté sans courber le dos :
Mais attendons la fin. Comme il disait ccs mots,
23 Du bout do l’horizon accourt avec furie Le plus terrible des enfants Que le Nord eût portés jusque-là dans ses flancs. L’arbre tient bon ; le roseau plie.
Le vent redouble ses efforts ,
30 Et fait si bien , qu’il déracine Celui de qui la tête au ciel était voisine ,
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.
La Fontaine.
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* Roitelet. Petit oiseau, très-petit passereau. X
* D aventure, par hasard.
* Fait rider la surface de l'eau. 2S
* Cependant que, pendant que. — Au Caucate pareil, sembla-
bW au mont Caucase, en Asie, qui esta 5,(i50 mètres au-dessus £* niveau de l'Océan.
a Non content de faire que le soleil ne puisse traverser mon feuillage.
* Ne craiut point l'effort que fait un vent impétueux.
10 Tout est pour vous uu vent épouvantable, tout est pour moi un vent léger et doux. Fai poésie, les aquilons signifient toujours les vents froids et orageux.
16 Sur les bords humides des marais, des étangs, où il fait toujours du vent.
*5 Du bout de C horizon, de l'extrémité apparente du ciel.
*• l.e plus terrible des vents. Les plus grands vents viennent du nord.
*• Celui (le chêne) dont la cime était voisine du ciel.
Ji Kl dont les racines étaient près «1rs enfers, ou , moins poétiquement, dont les racines pénétraient hirn avant dans la terre.
Voici roiumrnt Bcrnardin-dc-Sainl-Picrrc analyse celle fable, cbef-d'«ruvre de La Fontaine :
« La Fontaine représente toutes les puissances de la nature eu action dans ce passage. On y voit le soleil, le veut, l’orage, l'eau , une grande montagne , un chêne ci un roseau , enfin uu roitelet, puissance animale... Il donne au chêne un front au Caucase pareil, un dos qui ne courbe jamais, une tête au ciel voisine, et des pieds qui louchent 4 l'empire des morts. Il lui suppose des sentiments convenables à sa taille, un orgueil protecteur, une compassion dédaigneuse ; il lui oppose un faible roseau, jouet des vents, mais humble, patient, content de son sort, et qui trouve sa sûreté dans sa faiblesse même II relève ensuite par dea expressions sublimes son site, naturellement circonscrit, et y ajoute des lointains par des iinsges accessoires. Il appelle les marais, humides bords des royaumes du veut ; il peint le vent lui-même en le personnifiant... Enfin arrive la catastrophe, (tour servir d'éternelle leçon aux grands et aux petits. La moralité de cette fable n'est point récapitulée en maxime au commencement ou à la fin, comme dans les autres fables de 1^ Fontaine; mais elle est répandue partoul.ee qui vaut eucorc mieux. C'est le lecteur lui-même, et non l'auteur, qui la tire. Lorsqu'elle est entremêlée avec la fiction , la fable ressemble à ces riches étoffes où l'or et la soie sont filés ensemble.
a Cependant la morale de celle-ci parait se montrer dans les expressions mêmes de sa dernière image. Elles conviennent également au chêne orgueilleux déracine par le vent, et aux grands «le la terre renversés par des causes souvent aussi légères... Je ferai ici une observation su» singulière, c'est que cette fable si philosophique est presque la seule où La Foutaino ait mis deux végétaux en scène... s