LES CONGREGATIONS ENSEIGNANTES ET L'ECOLE MODERNE
Les hommes délaissent de plus en plus la profession d'instituteur. C'est le troublant problème qui préoccupe, à bon droit, ceux qui, de nos jours, élaborent, avec tant d'ardeur et de succès, le système moderne de l'éducation populaire.
En 1908, la province d'Ontario avait 145 hommes et 1282 femmes dans ses écoles professionnelles de pédagogie ; le IN'ouveau-Brunswick, 35 hommes et 299 femmes ; la ISTouvelle-Ecosse, 17 hommes sur im total de 191 étudiants ; l'Etat de ISTew-York, sur un total de 7969 aspirants au brevet d'éducateur, comptait, cette même année, 7483 femmes ; tandis que celui du Massachusetts avait dans ses écoles normales 117 hommes et 1758 femmes.
De plus en plus l'éducation des garçons eux-mêmes est livrée à des mains féminines.
Et comment une femme, même celle qui a subi le
meilleur entraînement professionnel, pourra-t-elle exercer sur des garçons de douze à dix-huit ans, l'influence et l'autorité qu'exige la formation des caractères, telle que la conçoit la science pédagogique moderne ?
Ce qui éloigne les hommes de la profession d'éducateur, c'est moins la modicité des traitements, que le caractère même de cette profession.
L'éducation est une œuvre apostolique qui tient du sacerdoce. Voilà pourquoi l'Eglise a toujours été la principale éducatrice des peuples.
A, moins d'être doué d'un tempérament d'apôtre, un laïque se sent mal à l'aise dans cet exercice du maniement des âmes, qui constitue la fonction principale de l'éducateur.
Aussi, bien souvent, avons-nous entendu les protestants eux-mêmes, exprimer toute leur admiration pour l'avantage que nous avons, nous catholiques, de posséder, dans nos congi'égations de Frères enseignants, une source inépuisable qui fournit des hommes à nos écoles de garçons.
La poussée venue du dehors, qui, depuis quelques années surtout, tend à bouleverser notre système scolaire, pour le refaire sur des bases moins religieuses et moins nationales, alarme justement tous ceux qui ont quelque souci de la prospérité de notre peuple.
Ce que veut au fond ce petit groupe tapageur, c'est d'éloigner de nos écoles, ces congrégations de Frères
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et de Sœurs, qui sont, pour notre province, une richesse nationale que les autres nous envient.
La masse de notre peuple est composée de catholiques pratiquants. La foi est loin d'être éteinte dans les couches profondes de la nation.
Mais craignons les trop fortes épreuves pour cette foi, très souvent mal éclairée ; craignons de mettre nos braves citoyens dans l'alternative de choisir entre une école favorable à la religion, mais inférieure quant aux résultats à obtenir en éducation, et une école irreligieuse, mais bien outillée pour donner à la génération qui grandit, une formation plus propre à promouvoir ses intérêts matériels.
Cela serait d'autant plus déplorable, qu'il n'y a aucune raison qui puisse empêcher l'école la plus religieuse d'être, en même temps, celle qui sera la plus efficace, au point de vue de l'éducation et de l'instruction. I
Si nos assaillants ne trouvent pas, dans notre système scolaire, des lacunes importantes par où ils. pourraient victorieusement l'attaquer, la défense de la place sera facile et nous pourrons attendre l'ennemi avec assurance.
Comme nous avons déjà eu occasion de le dire, suivant notre humble avis, le point faible de notre système scolaire, c'est l'absence d'im entraînement professionnel sérieux, dans un trop grand nombre de nos instituteurs.
Et nous osons affirmer que quiconque examinera de près ce côté défectueux de notre organisation scolaire, et comparera notre situation, sur ce point, avec celle des autres pays, sera, comme nous, frappé de la vérité de cette assertion. i
Le premier qui ait songé à l'établissement des écoles professionnelles pour la formation des instituteurs ce fut, au dix-septième siècle, saint Jean- Baptiste de la Salle, l'illustre fondateur des Frères des Ecoles Chrétiennes.
Ses biographes nous le montrent établissant, durant sa vie, un grand nombre de ces fécondes institutions, partout oii il implantait son œuvre humanitaire.
Le génie de cet homme vraiment gi'and, lui avait fait découvrir et fonder, deux siècles à l'avance, sous des appellations diverses, la plupart des institutions scolaires dont se glorifie notre époque. Les écoles techniques, les écoles complémentaires, les écoles pour la réforme des jeunes délinquants, les patronages et les écoles dominicales pour les jeunes ouvriers, le cours d'études dit moderne : celui qui exclut l'étude des langues mortes, sortiront, tour à tour, de l'esprit génial de ce modeste serviteur de Dieu.
Et ce qui est plus étonnant encore, c'est que, dès le principe, il avait donné à ses " séminaires de maître d'écoles " la forme même que revêtent aujourd'hui les écoles normales les mieux organisées.
A chacune de ces institutions professionnelles, était annexée une école primaire, où les futurs maîtres allaient s'entraîner, sous la conduite de leurs formateurs, et faire, sous leurs yeux, l'application
des principes pédagogiques appris dans des cours méthodiquement donnés.
Malheureusement, dans la suite, à cause de circonstances qui expliquent assez ce changement, non seulement la congrégation ne donna pas un plus grand développement à cette utile institution des écoles normales, mais elle laissa, presque partout, péricliter cette partie importante de l'œuvre du fondateur.
Après la tourmente révolutionnaire, l'Institut de saint Jean-Baptiste de la Salle fut l'un des premiers, en France, à se relever de ses ruines.
Par suite de vingt années de bouleversement social, les écoles populaires étaient dans le plus déplorable état ; partout les maîtres manquaient.
Sollicités par des demandes de r>lus en plus pressantes, les supérieurs de la congrégation crurent qu'il fallait, pour un temps, céder à un si grand besoin, et laisser en souffrance l'œuvre de la formation professionnelle des membres de la congi'égation destinés à l'enseignement.
Malheureusement, ce qui n'avait été, dans le principe, qu'une dérogation temporaire aux idées du fondateur, imposée par des circonstances tout exceptionnelles, devint, par la suite, sous l'influence des mêmes causes, une pratique constante ; et l'œuvre de la formation professionnelle des maîtres ne fut jamais complètement reprise dans la congrégation.
Cette lacune eut une autre conséquence non moins regrettable.
La plupart des autres congTcgations de Sœurs et de Frères enseignants sont d'institution récente.
-Dans leur foudation, elles se sont tontes inspirées de l'œuvre du grand patriarche de Reims.
Mais ne trouvant pas en vigueur, dans la congrégation de saint Jean-Baptiste de la Salle, l'œuvre de la formation professionnelle, dans le temps où elles s'efforçaient de la copier, un grand nombre de ces congrégations nouvelles n'organisèrent pas, non plus, chez elles, à un degi'é suffisamment efficace, une si nécessaire institution.
Mais qu'on ne se méprenne pas sur notre pensée.
ISTous n'accusons pas nos maîtres d'écoles d'ignorance. Au contraire nous sommes persuadés qu'il y aurait, aujourd'hui, erreur ou mauvaise foi à prétendre que nos instituteurs et nos institutrices, et en particulier les congréganistes, ignorent ce qu'ils sont obligés d'enseigner à leurs élèves.
Mais nous ne sommes plus au temps oii l'on croyait qu'il suffisait de posséder de l'instruction pour être un bon éducateur.
Il s'agit ici du savoir et de l'entraînement professionnels ; et c'est tout autre oue la science académique qui fait l'homme instruit.
Il nous faut préciser, car il y a tant de personnes de tous rangs qui, de nos jours encore, igTiorent l'existence même de la science de l'éducation ; de cette scipnce importante et si étendue aujourd'hui, qui a pour base les plus subtiles spéculations de la philosophie, fondée qu'elle est sur la psychologie, la physiologie, la science du gouvernement, etc.
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Lorsque, au milieu du siècle dernier, Frœbel et Pestalozzie ressuscitèrent, en Europe, l'institution, des écoles normales, déjà inventées par le génie fécond d'un illustre saint, tous les pays civilisés, qui alors étaient en frais d'organiser plus fortement, en service public, l'éducation populaire, se hâtèrent d'adopter partout une si utile institution.
C'est de cette époque que date l'antagonisme sérieux, qui n'a pas cessé d'exister depuis, entre les congrégations enseignantes et le gouvernement de la France.
La question des brevets connexe à celle de l'entraînement professionnel, a été, dans le principe, le sujet de cette querelle, qui s'est terminée, après que d'autres causes l'eussent encore aggravée, par la récente expulsion, si brutalement exécutée.
Dès le principe, les religieux refusèrent, en France, de se conformer à la loi des diplômes et de l'enseignement professionnel. Ils ne purent, en conséquence, entrer dans l'organisation officielle des écoles publiques.
Ils s'efforcèrent alors d'ouvrir, à côté des écoles gouvernementales, des écoles dites libres, soutenues par la charité privée.
Ceci eut pour effet de développer de plus en plus, sur le sol français, un antagonisme regrettable entre l'école dite laïque, et l'école tenue par les religieux. ,
Et peut-être, un jour, l'histoire indiquera-t-elle
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comme l'une des causes qui ont fait dégénérer l'école française d'aujourd'hui en une institution antichrétienne, ce malheureux antagonisme entre l'école laïque et l'école cougréganiste.
Cette répugnance qu'ont montrée les congrégations à s'adapter aux conditions modernes de l'organisation de l'école populaire, a fait croire à des esprits même sérieux, que la vie religieuse était incompatible avec la profession d'instituteur public.
Deux nations catholiques, cependant, se sont chargées de démontrer à notre siècle, la fausseté d'une telle assertion: ce sont la Belgique et l'Irlande.
En Irlande et en Belgique, la plupart des religieux se sont conformés à toutes les lois scolaires relatives à la qualification des instituteurs.
Les Sœurs et les Frères sont instituteurs publics au même titre que les séculiers, sans exemption ni privilège.
En Belgique, les écoles normales sont dirigées, les unes par des séculiers et les autres par des religieux ou des religieuses.
Plusieurs de ces institutions professionnelles dirigées par des religieux légalement qualifiés, sont établies dans un gi-and nombre de villes.
Les règlements et les progTammes de ces écoles normales tenues par des religieux, sont les mêmes que ceux qui sont prescrits pour les autres institutions similaires du pays.
Les inspecteurs du gouvernement exercent sur ces établissements le même contrôle et la même surveillance que sur les écoles normales dirigées par des séculiers.
A Carlsbourg, les Frères des Ecoles Chrétiennes dirigent l'une de ces écoles normales publiques, fréquentée exclusivement par des religieux, de leur ordre.
Le cours professionnel j est de quatre années, et il se termine par l'examen officiel, à la suite duquel Se confèrent les brevets.
î^ul brevet n'est délivré avant la fin de ces quatre années d'entraînement professionnel,
A Malone, les Frères ont la direction d'une autre école normale que fréquentent, ensemble, des religieux et des séculiers.
En Irlande, quelle belle institution s'offre à l'admiration de ceux qui ont l'avantage de visiter le " Training Collège " de Waterford, confié par le gouvernement anglais, sur la demande des évêques, à des religieux de la même congrégation, après qu'ils eurent pris les degrés universitaires exigés par les lois anglaises, de ceux qui aspirent à devenir professeurs dans une école normale !
Dans cette école de pédagogie, les religieux et les séculiers, comme à Malone, se coudoient dans les mômes salles de classes.
Ces deux petites nations catholiques ont donc résolu d'une façon pratique, le difficile problème de l'entrée des congrégations cnseignautes dans l'organisation moderne de l'enseignement populaire.
Au Canada même, des événements récents nous ont
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fourni, à ce sujet, des faits intéressants à étudier, et d'une portée fort suggestive.
En 1906, le parlement d'Ontario vota une loi obligeant les religieux et les religieuses de se munir des mêmes diplômes et de subir le même entraînement professionnel que les instituteurs séculiers, pour jouir du droit d'enseigner dans les écoles séparées de la province.
Après la votation de cette nouvelle loi scolaire, les Frères des Ecoles Chrétiennes firent connaître aux commissions scolaires d'Ontario, qui les employaient dans leurs écoles, la résolution qu'ils avaient prise, d'abandonner la direction des établissements dont ils avaient la charge.
Cependant, après quelque hésitation, et en considération du très grand dommage que cet abandon des établissements qu'ils dirigeaient depuis un demisiècle, allait causer, surtout aux Canadiens-Erançais, les Frères revinrent sur leur décision, et ils résolurent de se conformer aux exigences de la nouvelle loi scolaire. Les autres congrégations enseignantes se mirent de même en mesure de remplir les nouvelles obligations imposées par la loi.
La Providence se plut à bénir visiblement cet acte de dévouement de nos congrégations religieuses.
A Toronto comme à Ottawa, les religieux et les reliffîeu^es qui suivirent les cours des écoles normales, firent l'admiration de leurs professeurs, presque tous protestants.
Et le "Citizen", fl) journal protestant, en pu-
(1) Voir la Citizen du 7. janvier lltOî».
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bliant le résultat de l'examen subi par les Frères, à la fin du cours normal suivi à 'Ottawa, faisait la remarque que la moyenne générale des notes obtenues par les Frères, dans cet examen, dépassait les plus fortes moyennes qui eussent jamais été obtenues dans la province, par aucun groupe de normaliens.
C'est dans les écoles publiques plutôt que dans des institutions privées que, de nos jours, les religieux enseignants sont appelés à faire valoir leur très grande utilité.
C'est à mettre les écoles publiques sur le plus haut pied d'efficacité possible que devraient tendre tous les efforts.
Aujourd'hui, surtout en dehors de notre province, les familles même les plus fortunées, envoient leurs enfants, de préférence, aux écoles publiques.
Le riche propriétaire subit plus volontiers Tobligation de payer une taxe même élevée, lorsque cet impôt doit servir à donner une plus grande efficacité à l'école que fréquentent ses propres enfants.
D'ailleurs, ce coudoiement, sur les mêmes bancs d'écoles, des enfants de famille appartenant à des conditions sociales différentes, est tout à fait en conformité avec l'esprit démocratique moderne.
C'est parce que les écoles publiques deviendront bientôt les écoles de tout le monde, qne nous disions que c'est dans ces institution'; que les congroganistes feront valoir toute la mesure de leur utilité.
Mais ici se présente un sérieux problème à résoudre.
Les congTégations de Frères surtout, n'ont pas assez de sujets pour répondre aux demandes de fondations nouvelles faites par les commissions scolaires, ni même pour fournir, en proportion du besoin, des nouveaux sujets aux établissements déjà fondés, et qui voient, chaque année, dans les villes surtout, le nombre des élèves s'augmenter considérablement.
Il nous semble que le moyen de résoudre cette difficulté serait d'aménager les écoles de façon à pouvoir confier à des institutrices, les classes des plus jeunes garçons, comme cela se pratique dans un grand nombre de pays.
Beaucoup même croient que la femme possède des aptitudes spéciales pour bien éduquer les jeunes garçons de cinq à dix ans.
Cette facile transformation ferait qu'un grand nombre d'écoles ne seraient plus privées de l'avantage de posséder des religieux pour l'éducation de leurs garçons plus âgés ; et les congTégations seraient mises en état de pouvoir donner à leurs sujets, tout "le temps que requiert une. sérieuse formation professionnelle.
Ces demandes de plus en j^lus nombreuses des Frères et des Sœurs pour la direction des écoles publiques, nous montrent l'importance du rôle que les congrégations enseignantes sont appelées à remplir dans l'éducation populaire.
Espérons que, dans notre province, si jamais les circonstances venaient à mettre les congrégations enseignantes dans l'obligation de faire, ici, les mêmes
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sacrifices auxquels elles ont déjà consenti, en Belgique, en Irlande et dans la province d'Ontario, pour se conformer aux exigences de la loi, nous les verrons prêtes à montrer, en tout temps, un égal dévouement, plutôt que d'abandonner la direction de nos écoles publiques.
Puisse notre nation prédestinée conserver et accroître de plus en plus tout ce qui forme la richesse du domaine national ; et nos congrégations enseignantes et hospitalières constituent une riche portion de ce précieux patrimoine.
En agissant ainsi, et en s'efforçant de se maintenir à la hauteur de tous les progrès modernes, notre peuple accomplira sur le sol d'Amérique, le rôle glorieux que remplit, en Europe, la catholique Belgique: celui de montrer en action, ce que peut produire pour la prospérité d'une nation, l'union féconde d'une Eglise libre et d'un Etat vraiment progre^îsif.