LE MARIAGE
Le mariage est le premier élément de la société , et ses rapports dérivent
de la natnre elle-même. Un itre incapable de se reproduire est incopiplet; la femme est donc le complément d^ l'homme. L'an appelle et supposp l'autre. Ils ne forment qu'un seul étrç en deux corps, et les enfants qui en résultent ne sont que la suite et la continuation de leur être comm^jn. Le couple revît en eu^ , et par une suite de générations se perpétue à l'iqfini.
Le mariage n'est donc point une institution arbitraire , c'est l'union physique et morale d'un seul homme et d'une seule femme, qui se complètent l'un l'autre. Toute infraction à la loi du mariage , à son unité , à sa sainteté , est un acte insensé de désobéissance au Créateur , et produit des désordres ou des maux sans nombre.
Il n'est pas rare d'entendre soutenir des doctrines impies et licencieuses, subversives du lien conjugal ; ces doctrines dépravées me semblent vouloir
rabaisser rbommeau niveau de la bnite sinon plus bas; car j dans plusieurs espèces d'animaux, on rencontre déjà quelque apparence du lien qui, à un degré plus élevée devient l'union sainte destinée à assurer la perpétuité du genre bumain.
Craignez d'avoir à rougir devant la colombe fidèle et pudique , et ne dégradez pas le sacré caractère que le doigt de Dieu a imprimé sur votre front.
Entre l'homme et la femme , l'époux et réponse, les droits sont les mêmes , les aptitudes et les fonctions différent.
La femme n'est pas la servante de l'homme et encore moins son esclave.
Elle est sa compagne, son aide^ les os de ses os, la chair de sa chair. Plus le sentiment moral se développe chez un peuple, et plus la femme est honorée , plus elle acquiert de liberté. Liberté ne
« lignifie point exemption du devoir et de la.règle; mais affranchissement de toute dépendance servile.
Maris, vous devez à vos femmes respect, amour et protection; femmes vous devez à vos maris déférence , amour, respect. En donnant la force à l'homme , Dieu lui a réservé les travaux les plus rudes; s'il vous a donné , à vous, femmes , la grâce , la tendresse y le pouvoir de charmer^ c'est afin que l'homme trouvât auprès de vous le délassement de ses fatigues , et que le travail môme devînt pour lui une source inépuisable de joies pures et saintes.
Quand votre main essuie la sueur de son visage, à l'instant toutes ses fatigues sont oubliées. Quand son àme est triste et que sa pensée est sombre, il vous suffit d'une parole, d'un regard, pour ramener le calme dans son cœur, le sourire sur ses lèvres.
L'homme abandonné à lui-même est
un roseau dont les yenls ne tirent que ^ des sons plaintifs.
La nature est pour vous pleine d'enseignement. Ouvrez les yeux , et les plus faibles créatures vous donneront quelque leçon. Quand les ondes soulevées par les vents de Thiver écument et rugissent , le pauvre oiseau de mer et sa compagne , réfugiés dans un creux de rocher , se pressent l'un contre l'autre, se garantissent et se réchauffent mutuellement. La vie est remplie de tempêtes; prenez exemple sur l'oiseau de mer , et vous ne craindrez ni les vents qui glacent , ni les ondes soulevées.
Cependant le but du mariage n'est pas seulement de rendre la vie plus facile et plus douce, le but principal est de perpétuer la grande famille humaine.
Pères et mères, est-il des paroles pour rendre le sentiment délicieux dont votre ftme est inondée au moment où ,
pour la première fois , vous pressez sur votre sein le fruit de votre amour? Vous vous sentez comme renaître en luii
Dès ce moment, de nouveaux devoirs viennent se joindre à ces premiers devoirs destinés à unir le mari etla femme. Autrement, quel serait le sort de ces faibles créatures qui recevraient d'eux l'existence. La mère leur doit son lait et ses soins assidus , et ce dévouement infatigable d'où dépend leur conservalion dans les premières années. Le père, outre son affection et sa protection vigilante , leur doit la nourriture et le vêlement. C'est à lui à pourvoira tous leurs besoins jusqu'à ce qu'ils soient en état d'y pourvoir eux-mêmes.
Or, comment y pourvoira- 1- il s'il s'abandonne à l'oisiveté, ou s'il mange ou boit follement le produit de son travail de chaque jour? Se laisser aller par la force de l'habitude à de tels désordres^ ou y tomber par l'entraînement
des passions , n'est-ce pas être l'assassin de sa famille? Savez-yous ce que boit l'ivrogne dans ce yerre qui vacille en sa main? Il boit les larmes, le sang, la vie de sa femme et de ses enfants.
Les animaux eux-mêmes s'oublient pour ne songer qu'à leurs petits. Voudriez-vous descendre au-dessous de la brute qui vit dans les forêts ?
Quand vous aurez pourvu à ce que vos enfants aient la nourriture du corps, ne pensez pas avoir rempli tous vos devoirs envers eux. Vous devez en faire des hommes, et qu'est-ce que l'homme sinon un être moral et intelligent?
Qu'ils apprennent de vous à discerner le bien et le mdX, à aimer l'un et à le pratiquer, à éviter l'autre et à le détester. Reprenez-les de leurs fautes, mais sans colère ni violence brutale ^ avec une fermeté calme et affectueuse ; faites en sorte qu'ils ne trouvent qu'amertume sur le chemin du vice.
-^161 ^ . Dès leur âge le plus tendre, cultivez et développez eu eux les sentiments nobles de notre nature, les sentiments qui servent de base à l'ordre social : les idées de justice , d'ordre , la bienveillance^ la charité. L'instruction qu'on a reçue sur les genoux de sa mère , les leçons qu'on tient de la bouche de son père, se confondent avec les doux et pieux souvenirs du foyer domestique , jamais plus elles ne s'effacent de notre âme.
Gardez-vous de croire que les discours soient tout. Les discours ne sont rien sans l'exemple. Quelque bons que soient vos conseils et vos directions ^ ils ne porteront aucun fruit si votre conduite à vous-même n'est pas en harmonie avec eux. Vos fils seront bons ou méchants, selon que vous-mêmes serez méchants ou bons. Gomment espérer qu'ils deviennent probes , bienveillants, humains, si vous-mêmes man-
qnez de probité , si vous manquez d'entrailles pour vos frères? Comment réprimeront-ils leurs appétits grossiers s'ils vous voient vous livrer à l'intempérance? Comment conserveront-ils leur innocence native, si vous ne craignez pas de blesser leur pudeur par des actes indécents ou des paroles déshonnétes? Vous êtes le vivant modèle d'après lequel leur naturel docile recevra sa forme : il dépend de vous d'en ftaire des hommes ou des brutes.
Et retenez bien ceci. Nous naissons tous dans l'ignorance , et les suites de l'ignorance sont la misère et l'avilissement. Celui qui ne sait rien , qu'est-il et que pourra- t-il jamais être dans le monde? à quoi est-il bon? Il n'a que ses bras , il n'a qu'un instrument matériel j et qui même n'est qu'en partie productif; car la force physique n'a de valeur que lorsqu'elle est dirigée par l'intelligence. L'ignorant est donc un
peu plus qu'une machine entre les mains de ceux qui le mettent en œuvre dans leur intérêt personnel. Voudriez- vous que vos enfants en fussent réduits à cette condition ? Voudriez- vous que, déchus de leur dignité d'homme, ils fussent réduits à végéter dans un labeur sans intelligence et à peu près sans fruit , semblables au bœuf creusant un sillon pour le maître qui l'aiguillonne et le conduit ?
Du moins le bœuf, en rentrant à rétable , est assuré d'y trouver son logement et sa nourriture ; cette assurance 5 Fas-tu , pauvre peuple , qui vis au jour le jour, du travail incertain de la journée !
Vous devez donc à vos enfants l'instruction^ comme vous leur devez le pain ; la nourriture de l'esprit comme -celle du corps. Ce devoir , il est vrai, n'est pas toujours facile à remplir. Aux prises avec les besoins matériels, c'est
à peine si vous avez du temps à donner à d'autres pensées, et trop souvent on a comploté de vous retenir dans l'ignorance , afin de vous retenir dans la servitude. Mais le devoir n'en existe pas moins ; il vous reste à le remplir de votre mieux. Une volonté ferme rencontre peu d'obstacles insurmontables.
C'est une grande puissance que la conscience du devoir.
Tels sont , pères et mères , les devoirs que Dieu vous a imposés envers vos enfants. Et vous ^ enfants , apprenez quels sont vos devoirs envers vos parents^ car vous ne pouvez être heureux qu en les observant. Honorez et aimez le père qui vous a donné la vie , la mère qui vous a nourri de son lait. Maudit soit celui qui méprise le lien d'amour et de respect établi par Dieu même, entre lui et ceux dont il a reçu le jour.
Vous causez à vos parents des tourments sans nombre. Ils ont l'œil sans
cesse ouvert sur vos besoins de toute sorte , et ils travaillent afin d'y pourvoir. Ils travaillent pour vous durant le jour; la nuit même, pendant que vous vous livret au sommeil , il leur arrive souvent de veiller pour n'être pas réduits à vous répondre le lendemain , quand vous leur demanderez du pain :
« Attendez , nous n'en avons pas. »
Vous n'êtes point encore en état de supporter votre part du travail , soulagez-les du moins en vous appliquant à leur complaire , en les aidant autant que votre âge le permet , avec une tendresse toute filiale.
Vous n'avez ni Texpérience ni la raison : il est donc de toute nécessité que vous soyez guidés par leur raison et leur expérience. L'ordre naturel et la volonté de Dieu vous font donc un devoir de leur obéir , d'écouter leurs conseils et leurs enseignements. Chez les animaux eux-mêmes, les petits
écoutent leurs parents et leur obéissent aussitôt que ceux*ci les appellent, et les réprimandent ou les mettent en garde contre ce qui pourrait leur nuire.
Faites par devoir ce que les petits des animaux font par instinct.
Dieu vous a-t-il donné des frères et des sœurs? que rien n'altère entre vous la paix ni l'affection que vous vous de* yez les uns aux autres ; vous êtes softis des mêmes entrailles , le même lait tous a nourris; quel lien pourrait avoir plus de force? Faites que les ans le resserrent toujours davantage. Le sentier que nous suivons sur la terre est embarrassé de ronces et difficile ; pour cheminer en sûreté , pour ne point trébucher à chaque pas, appuyez-vous l'un sur l'autre.
Beaucoup de jeunes gens se perdent par le mauvais choix de leurs amis et de ceux avec qui ils fréquentent* Ne formez de liaison qu'avec ceux qui
^ ler ^
marchent dans la bonne voie. Les autres vous pervertiraient par leurs propos et leur exemple; ils flétriraient en vous cette délicate fleur d'innocence qui répand un suaye parfum sur la jeunesse.
Nous nous laissons facilement aller à ce qui nous plaît , à des intérêts qu'il est nécessaire de combattre et de réprimer; mais après la faute viennent le repentir et le remords. Quand il vous ai*rive de inal faire, ne vous sentezvous pas inquiets , mécontents de vousmêmes? Le désordre enfante la souffrance, et au fond de chaque jouissance criminelle il y a une douleur cachée.
Le calme et une sérénité inaltérable sont aa contraire le partage d'une con* science pure. Une conscience pure ressemble à l'oiseau qui repose mollement dans son nid , tandis qu'au dehors Forage agite et brise la cime des arbres de la forêt.
Plus tard le temps arrive où la vie est
sar son déclin, le corps est usé, les forces s'éteignent. Mes enfants , c'est le moment de rendre à vos vieux parents les soins que vous en avez reçus dans vos premières années. Celui qui abandonne son père et sa mère dans le besoin, celui dont le cœur reste sec et froid à la vue de leurs souffrances et de leur misère; je vous le dis en vérité, celui-là lira son nom inscrit dans le livre du juge étemel à côté des noms de parricides.
Encore une dernière parole, et je vous le recommande, pères et mères, frères et sœurs ; si Ton peut goûter sur la terre quelquies joies véritables , une félicité réelle, ces joies, cette félicité, se rencontrent dans le sein d'une famille bien ordonnée , et dont tous les membres sont unis entre eux par le lien du devoir. Sur cette terre d'exil, en effet, le bonheur ne consiste pas dans une jouissance non interrompue de ce que les
hommes appellent des biens ; mais dans cet échange des affections, qui adoucit les maux inséparables de notre existence actuelle , en y mêlant je ne sais quelle émanation lointaine de la béatitude mystérieuse qui nous attend dans l'avenir.
LA FAIOLLB ET L*BD17CATI0If.
miciT.
Te souvient-il d'un certain Balthazar, qui fut un de nos camarades de classes? Te rappelles-tu quelles bonnes cau«* séries , quelles bonnes parties de promenade nous avons faites ensemble à ce bel âge de la jeunesse, dont on connaît alors si peu le prix? C'était un excellent garçon, mais nous devions nous cacher un peu de notre préférence pour lui. Ces grandes amitiés n'ont point l'approbation des maîtres en général ; et cependant Tamitié est notre meilleur
soutien contre les peines de la vie^ c'est à elle que je dois le peu de douceur qui s'est mêlée pour moi aux chagrins amers dont j'ai été abreuvé. Ce qui portait surtout nos maîtres à voir d'un mauvais œil notre préférence pour Balthazar^ c'est qu'ils le regardaient comme un paresseux, tant il était faible en la« tin, tant il avait de la peine à retenir le GraduSy tant il lui était impossible d'arrondir une phrase ronflante , d'aligner régulièrement des dactyles et des spondées.
Depuis lors, jeté loin d'ici, je l'avais perdu de vue, et je n'en avais plus entendu parler, bien que je me le rappelasse comme je me rappelle tout ce que j ai une fois aimé^ que je Taie aimé peu ou beaucoup. Or , il y a quelques jours , dans un voyage que je faisais à pied , comme c'est mon usage ^ j'étais arrivé
à et je m'élais arrêlé sur une petite
place à regarder le portail d'une église^
lorsqu'un homme accourt à moi les bras ouverts et me saute au cou : c'était Balthazar. Je comparai ce chaleureux empressement à raccueil si froid dont tant d'autres ont usé envers moi, après qu'ils se sont trouvés dans une position meilleure que la mienne, accueil même qui a été se refroidissant de plus en plus à mesure que je suis tombé de plus en plus bas.
Il me demanda ce qui m'était arrivé depuis notre enfance. Je le satisfis en peu de mots : ce que je puis raconter est si simple ! il serait si long et si difficile de raconter ce que je cache ^ ce que je dois cacher, ce qui me conduira au tombeau , où mes chagrins seront ensevelis avec moi ! Quand il eut appris que je courais ainsi pour chercher de la distraction , et pour échapper à des souvenirs : « Alors, me dit-il, tu es le maître de me donnerau moins la journée d'aujourd'hui, si tu as pour moi la
moindre amitié. » Et il ajouta tant de choses, et d'une politesse si obligeante, que je ne pus refuser FinTitalion, Combien j'eus à m'en applaudir! Quand Dieu veut récompenser le bon fils d'un bon père^ que lui envoie-t'il ? Un fidèle ami pour le voyage^ un ami qui le conduise sous le toit hospitalier d'une bonne famille.
Et c'était vraiment une bonne famille que celle de notre Balthazar. a Dés que mon père , c'est Balthazar qui parle , s'aperçut que je n étais pas né pour les études , persuadé que même sans cela on peut encore faire un honnête homme, il me garda à la maison, et je l'aidai dans ses affaires. Je me trouvai là dans mon élément; aussi cessai-je de lui causer de ces désagréments comme il en éprouvait chaque fois qu'il interrogeait nos professeurs sur mon compte , et qu'il entendait pour réponse : que je n'avançais pas, que j'usais les bancs de la
'^a faaâiit et l' (EOumKoit.
J,e premier otjjel ^i frappa mes V""i œ Jîrt aa fetnlne pùTlont an cnfairt ad icm.
•> 173 i^ classe, et rien de plus. Et pourtant il me semblait que je valais autant que les autres^ sinon dans leur latin , du moins dans d'autres choses. Je me suis marié^ j'ai fait de l'agriculture, et, grâca à Dieu, j'ai prospéré. »
Tout en parlant, nous entrâmes dans sa maison : une maison d'un extérieur simple, mais propre, une excellente habitation de campagne. Le premier objet qui frappa mes yeux, ce fut sa femme portant un enfant au sein. Belles dames que je vois d'ici établies sur une causeuse, dans un élégant négligé et entourées de parfums ^ feuilleter du doigt le roman à la mode, ou tenir en main quelque travail frivole , tout en écoutant les petits riens de certains oisifs qui promènent leur ennui de visite en visite ; dites-moi , vos somptueux appartements ont-ils jamais rien offert à nos yeux d'aussi beau, que le spectacle d'une mère qui allaite son enfant!
-^ 174 ^ spectacle si beau que la religion, quand elle présente à notre vénération l'image de celle qui est assise le plus près de Dieu, et nous invite à Taimer et à mettre en elle notre confiance , n'a rien imaginé de mieux que de la représenter dans cet acte touchant de la maternité!
Quand mon ami lui eut dit mon nom , elle m'adressa le sourire le plus aimable. « Ce nom, je l'ai entendu, ditelle, prononcer bien des fois par Balthazar , comme celui d'un excellent écolier. . •
— Et non comme celui d'un bon enfant? lui demandai-je.
— Et aussi comme celui d'un bon enfant^ » ajouta-t-elle.
Et moi : c( A la bonne heure. C'est réloge qui nie flatte le plus. »
Une petite fille de cinq ans, qui courait en sautillant par la maison, me fit fêle avec toute rinnocence de son âge
en me remerciant de quelques bonbons que je lui donnai. Lorsqu'en visitant la maison, j'eus occasion de passer dans la chambre voisine, je retrouvai la petite fille qui avait couru faire part des bonbons à son frère. Celui-ci comptait huit années, il était occupé à écrire, et s'était interrompu pour écouter sa sœur.
Nous visitâmes le petit potager que mon ami cultive de ses mains, et ensuite les diverses chambres. C'étaient de bonnes chambres de campagne , mais bien meublées, la plupart avec des meubles anciens, une ou deux avec des meubles neufs, qui, à leur tour, céderont un jour la place à d'autres plus modernes, lorsque la maison sera habitée par un nouveau ménage. Une bibliothèque renfermait quelques livres, que mon ami me montra avec complaisance. « Je ne veux pas 5 dit-il , que tu croies que j'ai fait vœu d'ignorance. » Ces livres, en petit nombre, étaient tous des livres utiles :
le, et d'autres livres de religion, ovres de Franklin , nos antears [jues, quelques livres d'histoire et jt des traités de connaissances les.
me présenta à sa mère , petite I pleine de verdeur; on lisait sur ont cette sérénité qui est le témoid'une jeunesse passée honorable- EUe accueillit l'ancien camarade I Balthazar avec cette franche corïj qui se sentirait mal à l'aise sous rmes guindées de la politesse des ; après quoi , elle entama Téloge D fils... réloge d'un fils dans la le de ses parents vaut bien tout ns que la vanité sait nous impo* lependant la modestie de Balthai permettant pas à sa mère de con- 'j elle se rejeta sur les vertus de le-fiUe, si charitable, si aimable, rait pour sa belle -mère tant de dé- ;e , qui était si bonne ménagère
et qui rendait tout le inonde content , parce qu'elle avait toujours sujet d'être contente d'elle-même. Balthazar nerécoûtait point sans émotion; il lui serra la main avec Fabandon d'une affection qui s'exprime plus volontiers en ac« tion qu'en parole.
« Si nous étions chez toi, me dit-il, tu me ^ferais voir des livres , de belles éditions , des gravures, tu me montrerais tes œuvres. Puisque je te tiens ici, je suis en droit de te montrer les miennes. » Et il m'emmena dans les champs.
Avec la complaisance d'un auteur qui relit son dernier ouvrage, il me montra ici un pré qu'il venait de former, là une tranchée qu'il venait d'ouvrir. Il me fil admirer un rideau de peupliers qui s'étendait à perte de vue, et ses magnifiques mûriers et ses belles vignes. Nous arrivâmes enfin à un endroit où une bande de moissonneurs était à Touvrage sous le poids du soleil, tout en chantant de
JoyeoMS diaiiMiis. Nous nom aartmes i Nombre , et , tout en saWant de l'œil les travailleurs , nous caasftmes de nos prémices années , des joies de cet Age on Ton ne pense à rien , de nos camarades que la fortune avait jetés dans telle ou telle carrière , dans une bonne ou dans une mauvaise position ; de nos maîtres, de nos études. « En bonne conscience, me dit Balthazar^ dis-moi à quoi t^ont servi ces études? Mon <^inion à moi, c'est-à-dire celle d'un homme qui se connaît en grains et en foin , et n^entend rien à Cicéron , c'est que les études devraient porter sur les choses qu'il importe le plus de savoir dans la vie. Eaminons. Ce sont les plus belles années, c'est un champ encore vierge ; n'y aurait-il pas folie à n'y semer que de l'herbe qu'il faudra ensuite arracher quand on voudra une récolte fructueuse? A quoi sert-il, pour les usages de la vie , de posséder à fond
les difficultés d'une langue qui se par« lait il y a deux mille ans chez une nation qui n'existe plus? On nous fourrait ensuite dans la mémoire un tel chaos de noms de pays, de montagnes, de fleuves, tant de géographie , qu'en plusieurs années je n'étais pas parvenu à en retenir la moitié autant, qu'un beau jour j'en ai appris en montant sur la cime d'une montagne , et regardant autour de moi depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. L'histoire venait à son tour nous raconter ce qu'avait fait tel roi , tel empereur j tel capitaine; les guerres^ lea traités de paix , la politique, comme s'il se fût agi de faire de nous tous autant de ministres, de souverains ou de généraux en chef. C'étaient Pélopidas^ Épaminondas,Timoléon, qui poignar^^ daient ou qui chassaient les oppresseurs de leur patrie , comme si c'était là des exemples qu'on puisse imiter. De Thistoire de ces temps et dés écrivains d'a-^
lors ^ je tirai une singulière morale, que je serais fort embarrassé de mettre d'accord avec rÉvangile et avec la société pratique : tous ces héros fameux de l'antiquité qui se sont illustrés en tuant tant de monde, ne pourrions-nous pas à bon droit les traiter d'assassins ? Par exemple, voici les Spartiates^ qui regardent comme une chose honteuse l'exercice d'un art ou d'un métier^ qui n'ont pas de monnaie (ou tellement incommode , que c'est comme n'en pas avoir), chez qui les jeunes filles se montrent nues en public dans des exercices gymnastiques , où l'on prête ^sa femme, et qui , pour passe-temps, donnent la chasse aux Ilotes. Les écrivains de l'antiquité déclament à chaque page contre l'or, leurs poètes viennent dire qu'il faudrait le jeter à la mer, que la découverte de la navigation fut un sacrilège, que les mœurs se dépravent, puisqu'on voit les enfants apprendre à
^ 181 ^ ealculer. Ces maximes ont-elles le mollit dre rapport avec l'état social actuel dont la base est la propriété? de quelle utilité seront -elles à celui qui est appelé à vivre dans noire société, qui certainement n'est pas pire que celle d'alors?
Je ne parle pas des régies que Von nous enseignait pour tourner une phrase et pour composer une belle amplification* Le malheur était que j'écrivais tout naturellement comme cela coulait de ma plume. «Voyez cette caboche , me disaient-ils tous ; on ne dirait pas autrement en parlant. Gela est trivial, cela manque de noblesse. » Pour les contenter, je m'évertuais à faire autrement ; mais alors c'était 'd'affreux solécismes, des contresens , mes phrases boitaient, je disais plus ou moins que ce que j'a- ' vais dans Tesprit. Je ne parle pas des sujets de ces amplifications. Là encore nous rentrions dans Thistoire ancienne:
c'était des batailles , le discours d'un
grand homme ; Dieu sait combien dans son temps le personnage aura eu d'idées différentes des nôtres ! N'importe, nous étions condamnés à nous alambiquer le cerveau pour deviner comment Ânnibal avait dû haranguer ses soldats au moment d'envahir les pays des vignes et des orangers. Il y a longtemps que j ai planté là les études; et cependant toutes les fois que j'ai besoin de m' expliquer pour mes intérêts ou pour ceux de la commune, crois-tu donc quelesparoles ne me viennent pas ? ou quand il s'agit d'écrire , que je commette des balourdises à mériler les étrivières? Je connais le sujet que j'ai à traiter, je possède à fond mon affaire, je me forme dans mon entendement une idée claire de ce que j'ai à dire. Aussi, je te l'avoue franchement, et si ce n'est pas sans rougir un peu , c'est du moins sans remords y de tout ce que j'ai eu tant de peine à apprendre pendant huit ans dans les
classes, excepté lire ou écrire, je ne sais plus un mot, et je n*ai pas eu encore une seule fois l'occasion de me repentir de l'avoir oublié. Et toi , à quoi cela t'a-t-il servi?
— Moi, lui répondis-je, oh! c'est bien différent. Après une douzaine d'années passées dans les classes à apprendre toutes ces belles choses, j'ai élé obligé de me remettre à les étudier d'un bout à l'autre , absolument comme si je n'en eusse jamais entendu parler, 11 m'a fallu cetle seconde étude pour en tirer de quoi vivre ; j'en ai tiré de plus beaucoup d'ennuis. »
Et je soupirai. Il mé comprit, et me jeta un regard en me serrant la main.
Après un moment de silence : (( Mais, reprit-il, dis-moi, en vérité, peux-tu te rappeler que nos maîtres si savants se soient jamais occupés de nous inspirer les sentiments qui font l'honnête homme ? de nous donner à connaître la
société dans laquelle noos étions appelés à yivre un jour ? de nous enseigner ce que c'est que l'homme , d'où il vient ^ où il va ? ce qu'est en réalité ce chaos apparent de l'état social ? et qu'on ne s'y trouve bien qu en faisant le bien ?
Et sans cela, qu'est-ce que l'éducation ?
qu'est-ce que d'avoir, quand on entre dans la société, tout au moins à recommencer Féducation reçue dans les clas-ses? Aujourd'hui, comme tu voisj au milieu des champs j'emploie mieut mon temps et mon argent. Ma santé était mauvaise; aujourd'hui, je ne sais pas ce que c'est que d'être malade. Je m'étudie moi-même ainsi que le peu d'objets que j'ai autour de moi , et cette connaissance m'est beaucoup plus utile que celle de vos héros, n
Tout en causant , nous avions repris le chemin de la maison , car YAngeluê nous annonçait qu'il était midi : je donnais raison à Balthazar, et dans mon
cœur je louais scè parents de ûê s'être obstinés^ coiliflie tant d'autres $ à pousser leur fils dans les études libérales en dépit de sa Tocation , qui l'appelait à une professioti industrielle ; ils auraient obtenu un pauyre légiste ou tout au plus un littérateur médiocre , tandis qu'ainsi ils en avaient fait un homme de bon sens et un parfait*honnète homme.
Le petit garçon accourut au-dcTatit de nous, n Et ce petit garçon , dettian-^ dai-je ad père , comment comptes-tu l'élevef ?
« Ses premières années, nie répotiditil 5 sont confiées à une personne qui ne répandra sur ce terrain que de bonne semence, h sa mère. Quand viendra mon tour, je lui enseignerai les choses de la tie , la probité , Tamour de ses semblables. Ma vie de campagne me donne la facilité de le mettre plus souvent en rapport avec des gens quMl pent obliger qu'avec dei? gens dont 1!
pourrait attendre un service; elle me permet aussi d'espérer qu'il ne se déyeloppera pas en lui d'autre ambilion que celle de faire du bien , celle qui fait qu on se souvient encore ici de mon père et de mon grand-père. Je ne veux pas que son instruction lui coûte une larme. Quand il saura lire , écrire , compter, bien parler sa hingue , il apprendra les autres choses qui doivent lui servir toujours ; il apprendra les mathématiques^ la physique et ces connaissances que l'on trouve à appliquer dans toute» 'es professions : il arrivera ainsi au moment de choisir sa carrière, et alors il s'y préparera par une éducation spéciale. Mais, j'y ai bien réfléchi , je ne veux pas me presser de l'envoyer dans des classes. Je crois que les premières années doivent être consacrées au développement du corps. La culture de l'intelligence est bien peu de chose sans la santé. Plus tard , il ap-
prendra, je n'ai là-dessus nulle crainte, il apprendra en un an, et avec ardeur, ce qu'il aurait à peine appris en trois ans, avec ennui. En attendant, je ne regarde pas comme du temps perdu le temps qu'il passe avec nous. »
J'eus occasion de m'en convaincre à la manière pleine de sens dont le petit répondit à des questions qui lui furent adressées devant moi , comme par hasard.
Rentrés au salon, notre conversation, que nous poursuivions encore , fut interrompue par le chant naïf et plein de douceur de deux voix enfantines : c'étaient le frère et la sœur qui chantaient une petite chanson sur un air populaire.
En voici les paroles^ composées par une personne de leurs amies :
A qui devons-nous la naissance?
Qui donne à notre frêle enfance Son doux et premier aliment?
C^est la inaman.
Bmd étSDl noM qvl àokc s^ércâkif Bien après nous quel ange veille I^enché sur notre front dormant?
Cesl k taatnûn.
Qui nùaê faii dire là pr}#f 6 Au bon Dieu , qui fit ia kiniîèrei Et la terre et le firmament ?
Cest la maman.
A lious rendre sage, qui penser Qui jduii dé la têcom|iiense^ Et s^âfflige du châtiment ?
Cest la maman.
Aussi, qui devons-nous, sans cesse.
Bénir pendant notre jeunesse, Giérir jusqu'au derriief ttioriiérif ?
Cest la maman.
Je ilie nenti» touché jasqa'au fond de l'àme; je baisai avec transport les deûi enfants. Je portai envie am parents^ en voyant l'amour filial conduire le frère et la sœur au sentiment de la charité.
Tu peux croire qu'en pareille compagnie , ce que j'appréciai le moins fut la bonne chère. Le dîner avait été préparé par la bonne grand-mère , qui prit plaisir à inappréndre que
ce rôti venait de sa basse*cour, que ce fruit Tenait de son verger : l'assaisonnement le plus précieux était utie causerie naturelle et sensée, des manières franches , qui respiraient lu bonté. J'avais remarqué , pendant le repas, que le petit garçon mettait de côlé une partie de ce qu'on lui servait, et cela sans que ses parents parussen y donner la moindre attention. Quand on en fut au dessert , il se leva , et vint parler bas à l'oreille de sa mère. Celle-ci lui répondit : (c Si monsieur le permet ^ tu peux y aller. » Je me hâtai de donner mon consentement. L'enfant prit dans son petit tablier ce qu'il avait mis part , et sortit en sautant.
« Où va-t-il? demandai-je à la mère.
Jouer ? ou faire collation avec des camarades ?
— Non^ me répondit-elle. Nous avoris ici près une pauvre veuVe infirme. Chaque jour» il met de côté pour elle une
partie de ce qu'on lui sert sur son assiette, et le samedi, il lui porte son vin de la semaine, a
L'enfant ne tarda pas à rentrer tout joyeux , tout animé , comme un ange qui rapporte au ciel Tàme confiée à sa '
garde dans le pèlerinage de la vie.
Je me sentais devenir meilleur en i
voyant tant de bonté. J'embrassai mon ami Ballhazar, et je lui dis : « Tu es bien heureux; mais tu le mérites. »
Je te laisse à penser si cette journée fut heureuse pour moi. J'en ai voulu conserver le souvenir par écrit , et je te l'envoie pour que tu le places parmi ceuxque nous avons recueillis ensemble, et que nous gardons comme une con< solation pour des années plus tardives et peut-être plus tristes. Jeté vois, en lisant ceci , prêt à me demander si je n'ai jamais rencontré que de bonnes gens? Certes, j'ai aussi rencontré des méchants, et en si grande quantité,
qu'il m'est arrivé souvent, dans l'amertume de mon àme, de m'écrier : « Non, l'homme est vraiment la pire des œuvres du créateur. Il est à la fois orgueilleux et vil, plein de violence et d'artifice; c'est un monstre de haine, d'égoïsme et de perfidie. Mais bientôt je me rappelais tant d'àmes charitables, aimantes , pieuses , que j'ai rencontrées sur le chemin de la vie, et mon imprécation contre l'homme se changeait en un hymne au créateur dont toutes les œuvres sont bonnes. Je puis t'affirmer une chose , c'est que je n'ai jamais rencontré de méchants parmi ceux qui se tiennent éloignés du cercle d'ambitions inquiètes et d'intérêts superbes; je n'en ai jamais rencontré parmi les pauvres , parmi les gens laborieux , jamais parmi ceux qui souffrent. Que Dieu donc soit béni dans la pauvreté, béni dans le malheur.