‹ Éducation morale populaireChapitre 37 sur 38 · UN UT DE MOBT · texte numérisé non relu

UN UT DE MOBT

Rodolphe Hubert était assis au milieu de ses quatre petits enfants. Il avait perdu sa femme il y avait trois mois, et sa mère était agonisante sur un grabat.

La mère. Mon enfant , dit la mère, ne pourrais-tu pas , après ton dîner, aller chercher quelques feuilles sèches pour mettre dans ma couverture^? Je meurs de froid.

Rodolphe. Chère maman, j'irai vousen

* En Suisse , où la scène se passe , les gens riches se servent , en guise de couverture , d'une sorte de

chercher dès que j'aurai allumé le poêle.

La mère. As-tu encore du bois^ mon bon Rodolphe ?f ai bien peur que non.

Tu ne peux pas laisser les pelits tout seuls, et je ne suis pas en état daller au bois. Rodolphe, je te donne bien du mal, n'est-ce pas?

Rodolphe. Bonne mère, ne dites pas cela. Voiis ne me donnex pas le moindre mal. Mon Dieu , si je pouvais du moins vous donner tout ce qu'il vous faudrait !

Mais vous avez faim , vous avez soif et vous ne vous plaignez seulement pas* Cela me fend le cœur.

La mère. Ne t'afflige pas, mon enfant^ grâce à Dieu , je ne souffre pas trop.

Dieu ne lardera pas à me délivrer de.

mes maux. Tu auras ma bénédiction en récompense de tout ce que tu as fait pour moi.

Rodolphe. Je n'ai jamais senli la mi-

Htda plume. Les gens pauvres , au lieu de plumes , tàiplmeat det feuiUes «è«hes.

sére oomme dans ce môment-ei. Chère mèro j je n'ai rien à vous donner; je DQ puis rien faire pour vous* Pauvre mère ! ce n'est pas assez de votre maladie 9 il faut •Hcore que vous souffriez à cause de ma pauvreté.

La mère. Quand on est prés de sa fin, on n'a pas besoin de grand' chose sur la terre ; et ce qu'il faut^ le père céleste le donne. Je le remen;ie, mon Rodolphe, puisqu'il me donne le courage au mo** ment de la mort.

Rodolphe (pleurant). Est-ce que vous croyez que vous ne vous rétablirez pas?

La mère. Non, Rodolphe, non.

Rodolphe. O mon Dieu !

La mère. Consolc*toi , mon ami , j'entre dans une vie meilleure.

Rodolphe (sanglotant). Mon Dieu !

mon Dieu !

La mère. ConsoIc-toi , Rodolphe. Tu as été la joie de ma jeunesse, la consolalion de mes vieux jours ^ et à cette

beore , je bénis Dieu qui permet que ce soient tes mains qui me ferment les yeux. Dans un instant je serai près de Dieu , je le prierai pour toi, et tu seras beureux , heureux pour toujours. Mon fils^ souviens-toi bien de ce que je te dis. Tous les maux, toutes les peines de cette vie , ne sont qu'un bien pour celui qui a su les supporter. Les peines que j'ai endurées me sont à présent une plus grande consolation que ne me seraient les biens et les plaisirs du monde. Je remercie Dieu des joies que je lui ai dues dans le printemps de ma vie ; mais dans l'automne , quand le fruit de la vie est mûr , et que l'hiver vient dépouiller l'arbre de ses feuilles , les peines passées prennent alors un caractère sacré, et les joies du monde ne sont plus qu'un songe. Souviens-toi bien de ce que je te dis , Rodolphe , tu seras heureux , malgré tout ce que tu as à souffrir.

Radolphe. Ma bonne mère !

La mère. Une autre chose, Rodolphe.

Depuis hier j'ai sur le cœur un poids qui m'étouffe. 11 faut que je le dise tout.

Rodolphe Quoi donc, ma mère? dites.

Lamère. Hier j'ai vu Félix qui se cachait derrière mon lit pour manger des pommes qu'il tirait de sa besace. Il en a donné à ses frères et à ses sœurs, qui en ont aussi mangé en cachette. Certainement, ces pommes-là n'étaient pas à nous^ autrement le petit les aurait étalées sur la table, et aurait appelé tout haut les autres à venir s'en régaler. Il m'en aurait apporté une à moi, comme il fait presque toujours. Cela me fait tant de de plaisir quand je le vois venir à moi en sautillant , avec qu'Jque chose dans sa main, et qu'il me dit : « Tiens, grand' maman , manges en aussi. » Rodolphe^ si ce petit allait devenir un voleur !

Cette pensée me fait mal ! Où est-il ?

appelle^le, que je lui parle.

(c Malheureux que je suis ! s^^rie Rodolphe; n et il va prendre renfant, et il l'amène avec lui au chevet de la malade.

La bonne vieille se soulève k grand' peine pour la dernière Fois. Elle se tourne du côté du petit garçon , lui prend le^ mains et laisse retomber vers lui sa tôle faible et mourante.

Le petit Félix pleurait A chaudes larmes: « Grand'maman, disait-il, grand' maman , que veux-tu ? parle. Tu ne vas pas mourir ; oh ! non , bonne maman , tu ne vas pas mourir.

— 81, Félix, répondit-elle d*une voix éteinte, je vais mourir.... cela est sûr.... cela ne lardera pas.

Félix. Oh I mon Dieu ! mon Dieu !

je t'en prie, grand' maman, ne meurs pas. »

La malade éprouva une faiblesse, sa tète retomba sur le lit, tandis que l'enfant et le père fondaient en larmeSt

-^95 «^ Peu à peu elle se remit , et reprit la parole.

« Je me sens un peu mieux...

maintenant que j^ai la tête appuyée.

Félix. Alors tu ne mourras plus , n'esl-cepas. grand'maman?

La mire. Cher petit, ne dis pas cela.

Je meurs sans chagrin ; je vais auprès d'un hon père. Si tu savais, Félix, combien je m'en réjouis d'avance > tu ne t affligerais pas autant.

Félix. Si tu meurs, grand'maman, je veux mourir aussi, moi, je veut mourir avec toi ^.

La mire. Non, non, tu ne mourras pas, tu continueras h vivre encore longtemps, s*il plaît h Dieu. Tu deviendras bon^ et quand ton père sera devenu

1 II m'est arrivé d'enïendre un petit garçon demander à sa mère ce qu'il arriverait d'elle quand il serait grand ; la mère ayant repondu qu'elle serait morte : « Eh bien, reprit-il aussitôt, je ne veux jamais devenir grand. » Et depuis ce temps il répète qu'il yteai toujours rester petit

vieux el faible, lu seras son soutien et sa consolalion. N'est-ce pas Félix, que tu lui obéiras et que tu seras un brave et honnête garçon ?

Félix. Oui, bonne maman. Je serai bien obéissant , bien sage.

La mère. Le père auprès de qui je vais dans le ciel voit et entend tout ce que nous faisons , tout ce que nous promettons. Tu le sais et tu le crois , n'est-il pas vrai , petit ?

Félix, Oui , bonne maman , je le sais etje le crois,

La mère. Pourquoi donc, hier, t'es-tu caché pour manger des pommes, là, derrière?

Félix. Pardon , grand' maman , je ne le ferai plus. Pardon ! rien que pour cette fois.

La mère. Tu les avais volées ?

Félix. Oui.... oui.

La mère. A qui les avais-tu prises?

Félix. A... à... au maçon.

La mère. C'est bien. Tu vas aller chez lui, et tu lui demanderas pardon.

Féliw. Oh ! non , non , grâce ! ne m'y envoyez pas. Je ne le ferai plus.

La mère. Et précisément il faut y aller , mon cher petit , afin de ne plus recommencer. Va sans répliquer. Et ensuite,, au nom de Dieu, moucher enfant , quand bien même tu aurais faim, ne touche jamais à rien. Dieu n'abandonne jamais personne , et , dans le besoin , il nous envoie toujours quelque chose. Félix, quand bien même tu n'aurais rien , quand tu ne saurais pas ce que tu vas devenir, aie confiance en Dieu , mais ne vole pas.

Félix. Grand'maman , je ne volerai plus... plus jamais. Quand même j'aurais faim , je ne volerai pas.

Lamère. Eh bien ! que Dieu te bénisse, etqu'ilétendesa sainte main sur ta tête. »

Et en pleurant elle approcha l'enfant de son cœur, puis elle ajouta :

f( Allons! va che% Léonard lui dé'»

mnnder pardon. Toi , Rodolphe « va avec lui. DU au maçon que moi aussi je le prie de pirdoriner à ce girçon s qiic mon grand chagrin est de ne pouvoir pas lui rendre ses pommes; mai9 assure- le que je prierai Dieu pour qua le reste de la recolle vienne à bien* C est pour moi un si grand regret ! Ces pau« vres gens ont tanl besoin du pou qu'ils ont! Si si femme ne travaillait pas nuit et jour, il ne se tirerait jamais d'alfairQ avec sa nombreuse famille, Rodolphe, tu travailleras une couple de journées pour Léonard en dédommagement, n'est-ce pas?

Rodolphe, Oui ^ ma mére> oui^ de tout mon cœur. »

Cependant on frappe à la porte. C'est le syndic j un méchant homme qui joue le mauvais rôle dans le roman. Il tient une auberge et une bouiique d'épiceries. Il a, par un proeés^ dépouillé de

Èon petit bien la famille dans laquelle nous sommes.

La bonne vieille reconnaît le syndic à sa manière de tousser. « Rodolphe, dit- elle, 6 mon Dieu! cesl le syndic.

Est ce que le beurre et le pain , pour ma soupe, ne sont pas payés ?

Rodolphe. Pour Tamour de Dieu, ne vous tourmentez pas. Je travaillerai pour lui tant qu il voudra. Je lui couperai son blé à la moisson.

— 11 ne voudra pas patienter, dit la mère; » et Rodolphe sortit pour voir ce que lui voulait le syndic.

Alors la malade poussa un soupir , et se dit : « Depuis noire procès (que Dieu le pardonne a cet homme qui n'a nulle pitié!) je n'ai pas pu le voir une seule fois sans me sentir au cœur comme un coup de couteau. Et à ma derrière heure , il faut que je le voie venir sous ma fenêtre, que je lentende! C'est un effet de la volonté de Dieu , qui veut

que je lui pardonne entièrement le mal qu'il m'a fait, que je ne conserve plus de haine contre lui , que je prie pour son àme ; je le ferai. Oh ! mon Dieu, c'est vous qui avez conduit ce procès; pardonnez-lui, père céleste, pardonnez-lui. />

Cependant, la voix du syndic s'élève, ce qui l'effraie. « O mon Dieu ! il s'emporte. Mon Rodolphe , c est par amour pour moi que tu es tombé entre ses mains. »

Le syndic élève de plus en plus la voix; elle s'évanouit.

Le petit Félix, éperdu, se précipite hors de la chambre , en criant : « Papa, papa, au secours, au secours! Bonne maman... je crois qu'elle est morte.

— Grand Dieu ! s écrie Rodolphe ; adieu, syndic... J'y cotirs.

— La belle affaire ! répond le syndic. Ne voilà-t-il pas un grand malheur, qu'une vieille radoteuse de moins? »

Rodolphe ne Tentendit points car il était rentré en toute hâte. La malade reprend ses sens. Elle ouvre les yeux , elle parle.

(' II était en colère, n'est -ce pas? Il ne voulait pas te faire crédit.

Rodolphe. Vous vous trompez , maman. Il est venu me donner une bonne nouvelle. Mais vous sentez-vous mieux maintenant?

— Oui , répondit-elle en le regardant avec inquiétude. Qu'est-ce que cet homme peut jamais annoncer de bon ?

Tu dis cela pour me rassurer. Dis-moi^ il t'aura menacé ?

Rodolphe. Non, vraiment. Dieu sait que non. Il est venu me dire que j'aurai de l'ouvrage comme manœuvre quand on bâtira l'église. Le maître paiera la journée vingt-cinq sous.

La mère. Vrai?

Rodolphe. Vrai. Et il y a du travail pour un an.

La mêrè. Que\ bonheur ! j6 môtirral donc un peu plus tranquille, Rodolphe. Que vous Ctcs bon , mon Dieu !

veillez toujours sur mes enrants. Et loi, mon fils, aïe toujours la ferme croyance que plus on tombe avant dans le malheur, et plus on est près d'en £ôrlîr.

Elle se tut un instant , après quoi elle reprit : « Je crois que je m'en vais. Ma respiration s'embarrasse. Le moment est venu de nousséparer^ mon Rodolphe.

Je veux te dire adieu. »

Rodolphe se jeta tout ému à genoux auprès du lil de sa mère. Il ôta son bon- ^^t , joignit les mains et demeura sans pou voir proférer une parole, car ses sanglots lui coupaient la voix.

c( Mon flis , dit-elle alors, du courage.

Mets ton espoir dans la vie éternelle. Là nous nous reverrons. La mort n'est qu'un moment à passer, et je ne la crains pas. Je sais que mon rédempteur me

-J^ 103 i^ tirera du tombeau , et que Je irerrâî Dieu face à face. »>

Rodolphe, surmontant son émotion, lui dit: « Donnez-moi votre bénédiction, ma mère. S'il plaît à Dieu , la vîc éternelle nous réunira bientôt. »

El là rtiére reprit : « Seigneur, écoutez-moi. Bénissez mon fils, le fils unique que vous m'avez accordé, et qui m'est si cher... Rodolphe, que mon Dieu et mon Sauveur soit avec toi, qu'il te comble de biens, de manière h ce que ton cœur se réjouisse et que tu exaltes son sûlht nom. — Maînlenarît, mon fils, écouie-mol, et fais tout ce que je vais le dire. Enseigne à tes enfants lor-dre et Tamourdu travail, pour que la misère ne les conduise pas au libertinage.

Apprends-leur à mettre leur confiance en bleu , qui est dans le ciel , à espérer en lui, h vivre toujours en bon accord , dans la joîe comme dans le chagrin ; c'est le moyen pour eux d'être

toujours heureux , même dans la pauvrelé. Pardonne au syndic; ^a le Irouver quand je ne serai plus : tu lui diras que je suis morte réconciliée avec lui; que si Dieu exauce ma prière, il ne lui enverra que du bien, et lui accordera la faveur de se repentir avant de sortir de ce monde. »

Après un moment de silence^ la bonne vieille demanda ses deux bibles , son psautier, son petit livre de prières , et un papier qui était renfermé dans une petite boîte.

Rodolphe se leva pour les lui donner. Sur un signe , les petits enfantss'approchèrent tout en larmes, se rangèrent à genoux au bord du lit, et elle poursuivit:

« Ne pleurez pas ainsi , mes chers petits. Votre père céleste veille sur vous et vous bénira. Vous m'avez été bien chers , et il m'est pénible de vous laisser pauvres et sans mère. Mais espérez

en Dieu, ayez confiance en lui, comptez qu'il vous secourra. Vous recevrez de sa main plus que les secours d'un pére^ plus que les soins d'une mère.

Souvenez-vous de moi , mes chers petits; je ne vous laisse pas d'héritage, mais je vous ai tant aimés , et je sais que vous m'aimez bien aussi. Les bibles et ces deux livres,* voilà tout ce qui me reste , et ne croyez pas que ce soit là peu de chose^ non vraiment. Dans ma vie d'affliction^ j'y ai puisé mille fois des consolations et de la force. Que la parole de Dieu soit de même une joie pour vous. Aimez-vous lesunslesautres, entr' aidez-vous, donnez-vous des conseils, soyez justes, bons, bienveillants pour tout le monde, et vous serez heureux même dans cette vie. Rodolphe, tu conserveras pour Babet la plus grosse bible, l'autre sera pour Félix ; les deux autres livres sont pour les petits, tu les leur donneras comme un souve-

nir de moi. Quant h toi , Rodolphe , je n'ai rien à te laisser comme souvenir; mais tu n*en as pas besoin , et je suis sûre que tu ne m'oublieras pas. »

Ensuite elle se tourna vers Félix r a Donne-moi la main. N'est-ce pas que tu ne prendras plus rien à personne?

— Non , ma bonne maman, croyezle bien , je ne veux plus rien prendre à personne, répondait l'enfant en sanglotant*

— Bien. Je veux te croire et prier Dieu pour toi. Vois, mon cher petit, je donne à ton père un certificat que m'a donné M. le curé lorsque j'ai quitté son service. Quand tu seras grand, lis-le et pense à moi ^ et sois sage et bonncte. »

C'était en effet un cerlificat du curé.

Il y déclarait que Catherine l'avait servi pendant dix ans^ qu elle avait pendant tout ce temps toutes les clefs de la maison, qu'elle s'était conduite avec une

il'

fidélité irréprochable j et que 9es nc« veusL avaient trouvé en elTi les soins d'une mère, Catherine a\ait) dans ce service, gagne une pelile somme avoj laquelle son mari avait acheté le champ donl le syndic était paiy^nu à les dé* pouillerpar un procès.

Après avoir donné le papier à son fils, Q Rodolphe, dit-clle, n'oublie pas qug Babet nest pas forte; elle est délicatd»

Tu veilleras à ce que les enfants soient toujours bien propres. Comme ils sont .

maigres et comme ils ont mauvaise mine ! Si tù pouvais acheter une vache pour Tété, Babet la garderait. Cu3 j'ai du chagrin de te voir ainsi rester seul; mais courage, ce que tu vas gagner en travaillant à Téglise te sera d'un grand secours. »

Elle se tut. Le père et les enfants restèrent encore quelque temps à genoux en récitant leurs prières; ensuite ils se levèrent. « Maintenant, dit Rodolphe,

je vais aller vous chercher des feuilles pour voire couverture.

— Ne te mets pas en peine, reprit la mère. La chambre est assez chaude. Il vaudrait mieux aller d'abord avec le petit chez le maçon. »

Rodolphe fit signe à Babet de le suivre. « Aie bien soin de ta grand' maman^ lui dit-il; envoie Hélène me chercher chez Léonard. »

Gertrude, la femme de Léonard, était seule à la maison quand le père et l'enfant y arrivèrent. En leur voyant les larmes aux yeux : « Eh bien, voisin Rodolphe, lui dit-elle d'un ton d amitié, comment cela va-t-il ?Qu'avez-vous à pleurer ? » Et prenant le petit Félix par la main. « Et toi, mon garçon, qu'as-tu?

— Gertrude ^ répondit Rodolphe , je suis bien malheureux. Je viens parce que Félix a pris de vos pommes. Sa grand' mère s'en est aperçu hier , et elle

-> 109 «^ vient de le lui faire avouer. Voulez-vous bien nous pardonner , Gerlrude ? La grand'mère est mourante... Elle a voulu ime dire adieu à rinslanl... J'ai tant de chagrin que je ne sais ce que je dis.

Elle aussi elle vous demande pardon.

Que je voudrais pouvoir vous rendre ce que le petit vous a pris! Mais, voyezvous, vous n'y perdrez rien; je m engage à travailler une couple de journées pour votre mari. Pardon, Gertrude, le petit avait faim quand il a volé ces pommes.

Gertrude. N'en parlons plus, Rodolphe. Et toi, petit, approche et prometsmoi que tu ne toucheras plus jamais à rien. Tu as une grand'mére qui est si bonne! Toi aussi lu deviendras sage et bon comme elle... » Et elle donna un baiser à Tenfant.

Félix. Pardon, pardon, je vous en

prie; je ne volerai plus, jamais, jamais.

Gertrude. Non, mon enfant, jamais,

jamais. Tu ne sais pas encore combien les voleurs sont mallieureux. Ne vole plus. Si jamais tu as faim, viens me trouver , et ce que je pourrai te donner je te le donnerai.

Rodolphe. Dieu soit loué I nous allons avoir de louvrage, et j'espère que la faim ne le poussera plus à rien de semblable.

Gerlrude. Nous avons été bien contents , mon mari et moi j d'apprendre que le maître vous avait engagé aussi pour son travail.

Rodolphe. J'en ai été d'autant plus content moi-même, que ma pauvre mère aura eu du moins cette consolation avant de mourir. Dites à voire mari que je travaillerai en conscience^ qu'il me trouvera toujours le premier à l'ouvrage et le dernier à m'en aller^ et que j'entends qu'il retienne sur ma paye l'argent des pommes volées.

Gerlrude. Allons donc, vousplaisan^

-^ 111 fi^

tez. Mon mari ne vous retiendra rien.

Nous aussi, grâce à Dieu, celte bâtisse va nous faire grand bien. Rodolphe^ je vais aller avec vous voir votre mère, n

Gertrude remplit de fruits secs la besace du petit Félix, lui fit de nouveau promettre qu'il ne volerait plus , et tous les trois se mirent en route.

En passant, Rodolphe remarqua des feuilles sèches sous un noyer. II voulut en ramasser pour sa mère. Gertrude lui donna un coup de main , après quoi ils se dépêchèrent d'arriver à la chaumière.

Gertrude dit bonjour à la malade , et lui prit la main, et les larmes lui vinrent aux yeux.

« Tu pleures , Gertrude? lui dit la vieille. C'est à nous de pleurer. Dis-moi, nous as-tu pardonné ?

Gertrude. Pardonné ! Catherine , la gène où je vous vois tous me fend le cœur, mais c'est surtout ta bonté et

ton inquiétude qui me touchent. Tes vertus attireront sur eux tous les biens et la bénédiction du ciel. Sois-en sûre, car tu es une excellente mère.

Catherine, Nous as tu pardonné , Gertrude ?

Gertnide. Ne parlons plus de cela , Catherine , je voudrais pouvoir te procurer quelque soulagement

Catherine. Bonne Gertrude , merci.

Mais avant peu Dieu m'aura soulagée.

Félix , tu lui as demandé pardon ? t'at-elle pardonné?

Félix. Oui , grand' maman j et vois comme elle est bonne. » Et il montrait sa poche pleine de fruits secs.

« Quelle femme ! dit la grand'mère. . .

mais tu lui as demandé pardon toimême?

Félix. Oh ! oui , moi-même , et de tout mon cœur.

Catherine. Je me sens la tête lourde. . .

j'ai comme un nuage devant les yeux...

lis <-

le temps me gagne... Gerlrude... encore une prière... mais je n'ose... ce petit malheureux qui t'a volé... une prière... Gertrude... quand je... ne serai plus... ces pauvres enfants...

seuls sur la terre... abandonnés... »

Elle étendit un peu la main , et ses yeux s'étaient déjà fermés; puis, faisant un dernier eflFort : « Puis-je espérer?...

sois obéissant... Félix... »

Et elle expira sans avoir pu achever.

Rodolphe pensa qu'elle s'était endormie, a Chut ! dit-il aux enfants , elle dort. » Mais Gertrude s'aperçut que c'était le sommeil de la mort , et le dit à Rodolphe.

Quelle fut sa douleur ! quelle fut la désolation de tous les enfants ! La plume échappe à ma main. Lecteur, j'ai besoin de me recueillir, de verser moimême quelques larmes. Je me sens profondément ému en songeant que la croyance à l'immortalité de l'àme , ce

tu <-

sentiment, le seul fruit de la vie qui soit impérissable , peut se développer et porter ses fruits dans le cœur du pauvre en proie à tous les maux , tandis qu'au sein des grandeurs et de toutes les félicités de ce monde , il se flétrit , hélas! trop souvent ^ sans parvenir à maturité.

Apprends donc, pauvre humanité, apprends donc auprès d'un lit de mort le prix qu'on doit en réalité attacher à la vie. Et toi , qui as du dédain pour le pauvre , toi qui le plains , mais sans le connaître, dis- moi : Est-ce une vie malheureuse, qu'une vie qui se termine par une telle mort?... mais je m'arrête. Hommes , je n ai pas la prétention de vous instruire. Je ne vous demande que d'ouvrir les yeux, de reconnaître ce qui doit attirer sur vous ou détourner de vous la bénédiction divine, et discerner ainsi ce qui est vraiment bonheur ou malheur.

Gertrude consola Rodolphe, et lui répéta le dernier \œu de sa mère; le désespoir n'avait pas permis à celui-ci de l'entendre. Il lui prit les mains avec affection. Quelle perte je fais en elle, s'écria-t-il , et comme elle était bonne!

Gertrude, souvenez- vous qu'elle vous a recommandé mes enfants.

Gertrude. 11 faudrait que j'eusse un cœur de pierre pour l'oublier. Croyez que je ferai tout le peu que je puis.

Rodolphe. Dieu vous le rendra.

Gertrude se tourna vers la fenêtre pour essuyer ses larmes. Elle leva les yeux au ciel et poussa un soupir. Après quoi elle pressa contre son sein le petit Félix et les autres enfants.

Elle arrangea la morte dans son linceul , et ne retourna chez elle qu^après s'être assurée que tout ce qu'il y avait à faire était fait.

Que pensez - vous , lecteurs, delà teinte mélancolique répandue sur toute

cette scène ? « // vaut mieux visiter la maison de deuil que la maison de joie , »

a dit la sagesse infaillible. Cependant, pour dissiper votre tristesse , je vais metlre sous vos yeux une scène de ménage d'une couleur moins sombre entre Gerlrude et son mari Léonard.

Gertrude se dépêchait de finir toute sa besogne du samedi avant que son mari rentrât. Elle avait lavé et peigné les enfants, arrangé leurs chapeaux, préparé leurs hab'ts du dimanche, balayé la chambre; et tout en agissant, elle leur avait appris une petite chanson. (( Vous la chanterez à votre papa quand il reviendra, » leur avait-elle dit; et les enfants l'avaient apprise avec plaisir, se promettant bien de donner cette joie à leur père à son retour.

Tout en aidant de leur mieux leur mère dans sa besogne, ils avaient répété 1(1 chanson^ après elle , si bien que sans

s'être donné le moindre mal, sans perta de temps et sans quMl fût besoin de livre de musique, ils savaient mainte* nant par cœur l'air et les paroles. Léonard arrive, Gertrude lui dit bonjour, après quoi elle et toute sa petite famille se mettent à chanter la chanson dont voici les premières parotes :

Ces biens que Pon envie, Pour moi n^ont point d'attraits.

Que faul-il à ma vie?

Le travail et la paix.

Une larme brilla dans les yeux de Léonard, qui fut vivement ému en entendant le petit concert que lui avaient préparé la mère et les enfants. Ils étaient tous si gais, si heureux, en chantant.

Dieu vous bénisse, mes chers petits ! Dieu te bénisse , Gertrude ! lui ditil avec affection.

— Mon ami, répondit Gertrude, le paradis peu se trouver sur terre. IlsufBt de faire le bien, de vouloir la paix et de désirer peu.

-^ lis <-

Léonard. Si je goûte un instant la seule joie de ce monde, la paix du cœur, à qui le dois je, sinon à toi? Je te remercierai toute ma vie de m'avoir sauvé, et ces enfants t*en remercieront aussi tant qu'ils vivront. Mes enfants, soyez toujours sages, obéissez à votre maman, et vous serez heureux.

Gertrude. Je te trouve aujourd'tiui en bien belle humeur.

Léonard. Si tu savais ! Le patron m'a fait un accueil incroyable.

Gertrude. Dieu soit loué !

Léonard. C'est un homme qui n'a pas son pareil. Que j'étais simple d'avoir peur d'aller chez lui !

Gertrade. Il n'y a que le premier pas qui coûte. Mais voyons , conte-moi la chose. »

Et elle prit ses aiguilles et son tricot , et vint s'asseoir prés de son mari.

Léonard. C'est cela, te voilà établie comme le dimanche soir, après que la

Bible est lue. Je vois qu'il va falloir te raconter le tout, chapitre par chapitre.

Gertrude. Tout^ mon ami, contemoi tout.

Léonard. Vraiment oui. Crois-tu que j'aie une mémoire à ne rien oublier? Et puis, c'est samedi. Tu as trop affaire, tu n'auras pas le temps*de m ecojjter.

Gertrude (souriant.) Ouvre un peu les yeux.

Léonard ( regardant autour de lui).

Ah ! Ah ! comment? tout est déjà en or dre et brillant comme un miroir.

Lise j(qui vient se placer entre ses parents). Maman a tout rangé et vite et vite. Annette et moi , nous lui avons donné un coup de main. Est-ce bien?

Léonard. A merveille.

Gertrude. Mais, voyons , commence à conter.

Léonard. Le patron m'a demandé, d'abord , mon nom de famille , et puis, il a pris mon adresse.

Gerlrude. Tu ne racontes pas bien :

m'est avis qu'il n'a pas commencé par là.

Léonard. Comment, non? Alors, dismoi comment tu veux qu'il ait commencé.

Gerlrude. D'abord , tu lui as dit : je vous souhaite Je bonjour, monsieur; et il t*a répondu^ bonjour. Dis un peu que non.

Léonard. Tu devines comme un astrologue. Eh bien! oui, ça été comme ça. Je ne commençais pas par le commencement. Aussitôt , donc , qu'il a su qui j'étais, il m'a demandé si je n'avais plus peur de lui. Je l'ai salué de mon mieux, [et j'ai dit : « Mille excuses, mon bon monsieur. » Il a ri et il m'a fait apporter à boire.

Gertrude. A la bonne heure. Voilà ce qui s'appelle bien commencer. Et tu n'as pas été longtemps avant de voir le fond de la bouteille , n'est-ce pas ?

Léonard. Je me sentais gauche et embarrassé comme une nouvelle mariée, et je n'osais pas y porter la main; mais le patron : a Je sais que tu ne hais pas un petit coup : mets-toi là et bois, o m'a-t-il dit. J'ai fait comme il a voulu.

J'ai bu un petit coup à sa santé. Mais comme il me regardait en face, le verre me tremblait sur les lèvres.

Gertrude. Comme la conscience parle?

La tienne alors était dans tes doigts.

Mais bientôt tu t'es senti rassuré.

Léonard. Oh ! oui , ça n'a pas été long. 11 était si bon enfant! « Rien d'étonnant, m'a-t-il dit, qu'un homme qui travaille beaucoup boive un verre de vin ; on aurait tort d'y trouver à redire. Mais quand au lieu d'un verre, pour se donner des forces , il en boit au point de perdre la raison , de négliger sa femme, ses enfants, ses vieux parents, c'est un grand malheur^ Léopard. » Ces paroles m'ont percé le cœur,

tu peux m'en croire, cependant je repris courage, et je répondis : a Mon bon monsieur, je me suis trouvé engagé dans de si mauvaises aflfaires, que j ai eu beaucoup de peine pour m'en tirer; et, depuis ce moment... Dieu sait que je n'ai jamais bu un verre de vin de bon cœur, »

Gertrude. Tu as pu lui en dire si long?

Léonard. S'il n'avait pas été si bon , je crois que je n'aurais pas pu aller jusqu'au bout.

Gertrude. Et lui, qu'a-t-ildil?

Léonard. Que c'était un grand malheur que la plupart des pauvres, quand ils ont de la peine^ aillent s'adresser à certaines gens qu'ils devraient fuir comme des chiens enragés. Là-dessus^ je n'ai pas pu m'empécher de soupirer, et je crois qu'il s'en est aperçu, parce qu'il a continué d'un Ion de compassion : « Plût à Dieu qu'on pût con-

vaincre les honnêtes gens d'une telle vérité avant qu'ils aient eu k l'apprendre à leurs dépens !

« Pour le pauvre^ c'est déjà être à moitié sauvé que d'éviter de tomber dans lesgriiresdecertainsanimaux. » Ensuite il a dit encore : « Le cœur me saigne quand je songe à tant de malheureux qui se consument dans la plus effroyable misère , sans avoir le bon sens et le courage de découvrir leur mauvaise situation à ceux qui les aideraient de bon cœur, s'ils connaissaient le fond de l'affaire; tu auras un jour^ ajouta-t-il , un compte à rendre pour t'êlre laissé enjôler par le syndic, pour avoir exposé ta femme et tes enfants à manquer de tout, à courir mille dangers, sans être venu une seule fois me demander un conseil et des secours. Pense, a-t-il dit, à ce qui serait arrivé^ si ta femme n'avait pas été mieux conseillée que toi.

Je lui ai nommé tout le premier Rodolphe Hubel , qui cerlainement aura de l'ouvrage pour toule une année.

Gertrude. C'est bien ! Tu as bien fait de ne pas lui vouloir de mal pour les pommes qui t'ont été volées,

Léonard. Du mal , et comment lui vouloir du mal ! Ces pauvres gens sont dans un état de misère qui fait trembler.

L'autre jour encore j'ai surpris le petit Félix prés du trou au pomme. Je n'ai pas fait semblant d'avoir vu qu il en avait pris. Le pauvre petit, on lit la faim sur son visage; et nous, Dieu merci , nous ne nous sommes point encore trouvés sans avoir rien à manger.

Gertrude. J*aime à voir que lu as bon cœur; mais la misère n'excuse pas le vol, et le pauvre qui commet un vol se rend doublement malheureux.

Léonard. Oui, mais avoir une faim pareille, se trouver devant quelque chose à manger , songer que beaucoup

misère et nous n'y relomberons plus.

Gertrude. Dieu est venu à notre secours.

Léonard. Et au secours de bien d'autres dans le pays. Imagine- toi que le patron a choisi dix pères de famille, tous gens dans le besoin , pour les faire travailler à la bâtisse comme journaliers^ à raison de vingi-cinq sous par jour. Si lu avais vu Gerlrude avec quel soin il les a choisis.

Gertrude. Dis , dis toujours.

Léonard. Il faudrait pour cela savoir parler comme lui. 11 a pris des informations sur tous les pauvres , il a demandé combien ils avaient d'enfants, de quel âge, comment ils vivent, etc., après cela il a choisi ceux qui avaient le plus besoin de secours, ceux qui avaient le plus d'enfants, ceux dont les enfants étaient en bas-âge. Il m'a répété deux fois : Si tu connais quelqu'un qui soit comme toi dans le besoin, dis-le n^oi.

en occasion de se vaincre eux-mêmes.

Léonard. Je sais cela, Gerlrude, et c'est toi qui me Tas appris. Je ne suis point aveugle, et je t'ai vue souvent dans les moments difficiles te confier à Dieu et ne point te décourager. Mais il y a biin peu de gens qui sachent comme toi supporter la misère. 11 y en a beaucoup comme moi à qui le malheur ôte rénergie et qui se laissent abattre. Aussi je crois que si on pouvait procurer aux pauvres du travail et du pain y ils seraient tous plus heureux qu'ils ne le sont dans la gêne et la misère.

Gerlrude. Tiens ^ mon ami, tu as beau dire, s'il suffisait aux pauvres, pour être heureux, d'avoir Au travail et de gagner quelque chose, cela s'obtiendrait assez vite , mais cela ne suffit pas.

Riche ou pauvre , pour être heureux , la première chose est de bien régler ses désirs; et pour la plupart des hommes le malheur et le chagrin donnent dç

meilleures leçons que la fortune et une vie tranquille. S'il n'en était pas ainsi , Dieu enverrait dans ce monde quelques grandes doses de prospérité. Mais les hommes ne sont en état de goûter le repos et le véritable contentement que quand leur cœur , en s'exerçant à se vaincre 5 a acquis la force et la persévérance , la sagesse et la patience. Le chagrin et !a misère ont donc leur utilité dans ce monde; sans eux presque personne n'arriverait à se rendre maître de soi et à goûter la paix intérieure. Et quand elle manque , c'est tout un d'avoir du travail ou de n'en pas avoir. »

Voulez-vous voir maintenant un de ces hommes qui ne perdent rien de leur gaîté au milieu des peines de la vie, et qui trouvent à cueillir une rose sur chaque buisson ?

Le syndic, après avoir quitté Rodolphe Hubel 9 continue son chemin

pour chercher d'autres ouvriers. Il arrive près de la maison de Jacques Bar , qui , pour le moment , coupait du bois tout en chantant et en sifflant. A la vue du syndic , Jacques Bar ouvre de grands yeux , et lui crie :

« Ohé ! syndic , si vous venez chercher de l'argent , je vous avertis que je n'ai pas seulement Tombre d'un denier. Et puisqu'il n'y en a pas « guar« cQfUurbas me ? »

Le êyndic. Tu chantes et tu siffles comme un merle sous la feuillée , et tu voudrais me faire accroire que tu n'as pas d'argent.

Jacques. La belle affaire ! si en pleurant l'argent venait, croyez-vous que je m'amuserais à siffler? Mais en fin des fins, que voulez-vous de mol?

Le êyndic. Rien. Je viens te dire que tu seras engagé à la journée pour tout le temps qu'il y aura à travailler à J'é^ glisC) la journée est de vingt-cinq sous»

Jacques. Vous voulez rire?

Le syndic. Noiï, je parle sérieusement. Tu te trouveras lundi matin à la porte du chàleau.

Jacques. Puisque c'est sérieux , merci mille fois , monsieur le syndic. Parbleu I vous conviendrez alors que j'avais rai* sonide chanter tout à l'heure. »

Le syndic le quitte en riant , et en se disant à part soi : « De ma vie je n'ai été d'aussi bonne humeur que ce men*

diant.

Jacques court porter la bonne nouvelle à sa femme.

« Courage 1 Vive toi 1 vive moi !

vive nous ! çrie-t-il en entrant dans la chambre. Dieu est toujours bon , ma femme. Je suis élu manœuvre pour la bâtisse de l'église.

La femme. Vraiment oui. Il se passera du temps avant que ton tour arrive. Tu as toujours ta besace pleine de consolations et vide de pain.

Jacques. Le pain viendra quand on me paiera mes bonnes journées.

La femme. Mais les journées ne vien dront pa*5.

Jacques. Elles viendront. On paie comptant en bel et bon argent. Il n'y a rien à perdre.

La femme. Ah çà ! voyons , ton histoire de bâtisse , est-ce vrai , oui ou non ?

Jacques. Vrai. Comme il est vrai que j'existe. Le syndic me quitte à l'instant.

Il m'a dit de me trouver lundi matin devant le château avec les ouvriers qui doivent travailler à l'église. Est-ce clair, oui ou non !

La femme. Est-il possible? Que je bénirai Dieu 5 si je puis avoir enfin quelques jours de tranquillité.

Jacques. Oh ! tu vas en avoir et beaucoup , chère amie. Je m'en réjouis d'avance comme un enfant. Tu ne me feras plus la mine quand tu me verras

renlrer à la maison en chantant. Je veux l'apporter chaque semaine toute ma paye, sans qu il en manque un denier, et aussitôt touchée. Je n'aurais aucun plaisir à vivre, si je n'avais bon espoir qu'un jour viendra où tu te diras avec joie que tu as un bon mari.

La femme. Ta bonne humeur me plaît; mais j'ai toujours peur que ce ne soit de l'insouciance •

Jacques. Allons donc ? Est-ce que je suis fainéant? est-ce queje suis libertin?

La femme. Je ne dis pas cela. Mais tu n'as jamais Tair chagrin quand nous manquons de pain.

Jacques. EsUce en me donnant des coups à la tête que je trouverai du pain?

La femme. Non , mais à moi cela me fait de la peine , et je ne peux m' empêcher d'en avoir du chagrin.

Jacques. Du courage , ma bonne femme. A l'avenir tout ira mieux.

La femme. Oui ; mais maintenant tu

n'as pas seulement une veste entière pour aller lundi au château.

Jacques. Eh bien ! j'irai avec une moitié de veste. Ne vas-tu pas t'inquiéter de cela ? »

Ainsi parlant , il s'en retourna cou^ per son bois tout en chantant et en sifflant, et il travailla jusqu'à la nuit.

Maintenant, voici le portrait d'uo méchant hypocrite.

Hubel se sépara enfin de Joseph Sournois; c'était un fripon que l'on avait pris pour la résignation en personne. Il avait Tair abattu sous le poids du chagrin. Il faisait de grands saints au barbier, au syndic, au meunier, des saluts comme il en faisait au curé. Il ne manquait pas un office à l'église, ce qui lui valait, de la part du curé, un verre de vin et quelquefois un souper. Outre ces qualités extérieures, et connues du public, il en avait d'autres^ mais qu'il

ne montrait que dans la vie intime^ et je veux vous les faire connaître.

Celait un vrai diable pour sa femme et pour ses enfanis. Quoique dans la plus extrême indigence, il lui fallait toujours quelques bonnes lippées; et quand il n'avait pu se la procurer, il était mécontent de tout. Il grondait parce que les enfants, disait-il, n'élaient pas bien peignés, ou parce qu'ils étaient mal débarbouillés, ou pour mille autres fautes aussi graves. Quand les motifs de gronder lui manquaient , il prétendait que sa petite fille, qui comptait quatre ans au plus, l'avait regardé d'un air inconvenant, et le brutal lui donnait de bons coups sur ses petites mains pour lui apprendre à ne pas lui manquer de respect.

c< Tu es fou , lui dit une fois sa femme dans une semblable circonstance. » Elle avait raison , mais la raison lui \a1ut à elle-même une grêle de coups de pied.

Elle voulut fuir, elle tomba , et sa tête vint donner contre la porte, si Lien qu'elle s'y fit deux trous.

Sournois se calma y car la prudence lui dit aussitôt que ces blessures allaient mettre au jour sa conduite dans son ménage. Les hypocrites n épargnent ni mensonges, ni flatteries, ni bassesses quand ils ont peur. Il se jeta aux genoux de sa femme et la conjura, pour l'amour de Dieu , non pas de lui pardonner, mais seulement... de n'en rien dire à personne.

En effet , elle supporta patiemment la douleur d'une blessure profonde, et donna à entendre au chirurgien et aux voisins qu'elle avait fait une chute en voulant descendre du grenier.

Cela ne lui rendit pas la vie plus douce ; pauvre femme ! Elle aurait dû le prévoir: vit-on jamais un hypocrite avoir de la reconnaissance? un hypocrite a-t- il jamais tenu sa parole? Mais

-> 137 c^ je me trompe, elle savait tout cela, mais elle songeait à ses enfants; elle se disait qu'il n'appartenait qu'à Dieu de changer le cœur de son mari , et que se plaindre, raconter sa peine aux voisins, n avancerait à rien. L'excellente femme! Elle sut se taire, prier Dieu, et même le remercier des épreuves auxquelles il lui plaisait de la soumettre.

O sagesse éternelle ! alors que les voies du Seigneur nous serons dévoilées , nous reconnaîtrons que les maux , la misère , l'affliction qu'il envoie aux hommes pour leur enseigner la vertu ^ la résignation, la bonté, sont une bénédiction répandue sur nous. sagesse éternelle ! quel soulagement tu réserves aux malheureux qui ont tant souffert dans ce monde !

Sournois avait oublié les blessures que sa femme avait à la tête bien longtemps avant qu'elles fussent guéries. Il

se garda de changer de conduite. Il con-

tinua à la tourmenter sans raison, cherchant à rhumilier'à chaque occasion , et lui rendant la vie amére.

Un quart d'heure avant que le syndic vîpt chez lui, le chat avait heurté la lampe , et il en était tomhé quelques gouttes d'huile.

a Maudite peste! dit-il à sa femme avec sa brutalité ordinaire, tu ne peux pas prendre garde à ta lampe; dorénavant tu resteras sans lumière, ou tu allumeras ton feu avec de la bouse de vache, sotte bête que tu es! »

Elle ne répliqua pas un mot, mais ses larmes coulèrent en abondance , et dans tous les coins de la chambre, les enfants se mirent à pleurer en voyant pleurer leur mère.

C'est à ce moment que le syndic frappa à la porte. « Chut ! chut ! pour l'amour de Dieu qu'on se taise, dit Sournois; c'est le syndic. Que penserait-il de tout ce tapage? »

Et vite , vite il essuie les larmes des enfants, et les menace d'une volée de coups, si l'un d'eux s'avise de laisser échapper seulement un soupir. Après quoi il ouvre la porte, fait un grand salut, et dit : « En quoi puis-je vous servir, monsieur le syndic? »

Quittons ce triste ménage, et venons reposer nos yeux sur un tableau plus riant.

Après que Léonard et Gert ru de furent partis pour l'église, les enfants, rassemblés tranquillement, se mirent à prier Dîeu, à chanter leurs cantiques, à repasser leur leçons de la semaine , parce que leur mère était dans l'usage de les leur faire répéter le dimanche soir.

C'était sur l'aînée, Lise , que reposait le soin de garder son petit frère pendant les offices. C'était elle qui le berçait, qui préparait sa bouillie, qui

le faisait manger; aussi se croyait^elle déjà une petite femme* Il fallait voir comme elle copiait de son mieux sa mère, comme elle baisottait le bambin, lui souriait, lui faisait des signes de tète. Il fallait voir comme il répondait aux sourires, comme il tendait les bras, remuait ses petits pieds sur les genoux de sa sœur, lui prenait le col , ou les joues, ou jouait avec ses cheveux, et comme à l'éclat des couleurs du beau 6chu des dimanches, il poussait des hi ! hi !

Annette et Nicolas veulent aussi obtenir une caresse de leur petit frère. Ils imitent ses petits cris d'enfant, si bien qu'en tournant de leur côté sa petite tête pour voir d'où vient la voix, il reconnaît Nicolas', et se met à rire. Eux alors se précipitent pour l'embrasser; mais Lise, jalouse d'obtenir la préférence, fait tout ce qu'elle peut pour que Tenfant n'adresse qu'à elle son sourire.

Lise pourvoit à tous ses besoins avec un soin presque malerne]. Elle le distrait pour qu'il ne pleure pas, elle cherche à Tapaiser. Elle Télève le plus haut possible avec ses petits bras , ou l'amène doucement jusqu'à terre avec précaution, et il s'amuse de ce jeu^ et il trépigne de bonheur.

Cependant, la maman revient de l'église. Oh! alors, c'est bien une autre jubilation. Le bambin la reconnaît de loin, il lui tend ses petites mains, il s'agite , il se penche vers elle ; peu s'en faut qu'il ne s'échappe des bras de sa sœur.

Tels sont les plaisirs des enfants de Léonard pendant la matinée des jours de fêtes. La joie d'enfants bons et sages, comme elle est agréable à Dieu! Ujetteun regard de bienveillance sur leurs passetemps innocents, et il les bénit; si bien qu'ils sont heureux toute leur vie, car ils luiobéissent et observent sa sainte loi.

Gertrude était contente de sa petite famille. Chacun s'était fidèlement acquitté de ce qui lui avait été prescrit.

Le ptus grand bonheur pour des enfants c'est de voir leur père et leur mère contents d'eux. Ceux de Gertrude le goûtaient en cet instant , et ils cherchaient à prendre les mains de leurs parents ou leur bras , à leur sauter au cou.

C'était là le délassement de Léonard et de Gertrude pendant le jour du Seigneur. Depuis qu'elle avait été mère , elle ne connut pas de plus grand bonheur^ dans le jour du dimanche , que de contempler le bonheur de ses enfants. Leur amour filial fait ses délices à elle, en même temps qu'il sert à les conserver sages et dociles.

Comme ce jour-là Léonard regrettait de s*etre si souvent privé , par sa faute, de ces heures déplaisir! Le bonheur que Ton trouve en famille est le plus pur et le plus vif qui se puisse goûter sur la terre.

La joie que les parents trouvent au sein do leur famille est sainte , elle remplit lame de sentiments religieux et bons, elle cléve le cœur de l'homme jusqu'à son créateur. Aussi le Seigneur bénit-il les larmes que cette joie fait ré^ pandre; et les hommes trouvent dan9 leurs enfants la récompense de tout lamour et de tous les soins qu'ils leur ont prodigués.

Mais l'impie qui ne compte pourrien ses enfants , qui ne voit en eux qu'un fardeau , qui pendant la semaine évite leurs caresses, et le dimanche se déroba à leurs regards; l'impie qui prétend que leur innocente gai té trouble ses repas , et ne peut les souffrir que lorsqu'ils ont perdu à la fois leur innocence et leur gaité , que lorsqu'ils sont déréglés comme lui... l'impie qui se conduit de la sorte repousse loin de lui les bénédictions les plus précieuses; il ne trouvera jamais de bonheur dans ses en«

fants; son cœur ne goiilera jamais de repos en leur présence. »

Il est plus facile de sentir le mérite de ces tableaux^ que de l'expliquer. Le père Ambroise, à leur lecture, s'écriait parfois , dans un élan d'attendrissement et de charité :

<c Ma jeunesse a passé en un instant et maintenant me voici vieux. Souvent, en regardant autour de moi, j'examine le sort de l'impie et celui du juste. J'ai vu grandir avec moi les enfants de mon village, je les ai vus devenir hommes, avoir des enfants et des neveux. Aujourd'hui , j'ai conduit à la demeure dernière presque tous mes compagnons d*àge. mon Dieu ! vous savez quand doit venir mon heure, vous savez que je ne tarderai pas à suivre mes frères. Je sens mes forces décroître;

* Léonard et Gertrude, ouvrage publié en aile-» fliand par Pestalozzî, dans Tannée 1 793.

mon regard est tourné vers vous, ô mon Dieu ! Notre vie est semblable à la fleur des champs qui s'ouvre le matin et qui le soir est déjà flétrie. Dieu toutpuissant, vous êtes propice à qui se confie en votre bonté , c'est pourquoi mon àme se repose en vous. Mais le pêcheur suit une voie qui le conduit à sa perte.

» Jeunes gens de mon village, mes chers amis , voyez quel est le sort du méchant^ et que son exemple serve à.

vous rendre bons.

» J'ai vu des enfants refuser Tobéis* sance à leurs père et mère , ne tenir au-»

cun compte de leur affection , et tous ont fini mal. J'ai connu le pauvre père de Jean-Marie. J'habitais sous le même toit. J'ai vu de mes yeux son fils prendre plaisir à lui causer du chagrin.

J'aurai toujours devant les yeux ce malheureux père, pleurant sur son fils une heure avant de mourir. J'ai vu ce fils coupable rire à l'enterrement de son

père; je l'ai tu, et j'ai dit : « Dieu ne permettra pas que ce monstre prospère, o

» Qu'est-ii arrivé? il a épousé une femme à qui Dieu avait donné de la fortune ; il est devenu un des hommes les plus riches du pays; il marchait avec l'orgueil du méchant^ comme si rieii n'était au-dessus de lui, ni sur lalerre j ni dans le ciel.

» Moins d'un an après , j'ai vu Jeaii- Marie pleurer et gémir sur la mort de sa femme. Il a dû rendre à la famille toute la fortune jusqu'au dernier sou ^ et il d'est trouvé sur le pavé. La inisère l'a {iotissé à voler , et vous savez comment il a fini.

K) J'ai vu la paix et la bénédiction de Dieu se répandre sur la demeure ded gens de bien. Satisfaits de ce qu'ils ont, peu leur suffit; ils Sont sobres même dans l'abondance. Us ont la main au travail fet le cœur en repos ; c'est leur lot dans ce monde. Ils jouissent gâlment

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de leur bien sans envier C6lr;i du prochain. Ils ne connaissent ni les tourments de la vanilé , ni les cc^ucis de Tenyie ; ce qui fait qu'ils sont toujours p^us gais, plus heureux, mieux portants que les méchants. Ils sont aussi plus certains de se tirer des embarras de la vie, parce que leur tête et leur cœur, au lieu de s'occuper de fourberies , ne s'occupent que de Touvrage à faire et de leurs chers enfants. Leur vie s'écoule ainsi dans le calme. Dieu, du haut du ciel, voit les malheurs qui peuvent leur arriver ; il voit leurs chagrins^ et il vient à leur secours.

» Et vous, enfants de mon pays, chers enfants, j'ai vu bien des gens à leur lit de mort , et je n'en ai jamais trouvé un seul, je dis un seul, qui^ à ce moment , se plaignit de la pauvreté et des misères de la vie. Tous, tous , ils remerciaient Dieu des preuves innombrables qu'ils «valent reçues de sa bonté

paternelle. Soyez donc bons, conservezvous purs et innocents.

» J'ai vu aussi comment ont fini les hommes pleins d'artifices et de ruse, qui savent tirer parti de mille choses auxquelles les autres ne penseraient pas; qui s'imaginent que les hommes simples et droits ne sont au monde que pour leur servir de jouet... Pendant un temps ils ont dévoré le pain de la veuve et de l'orphelin ; ils menaçaient quiconque ne pliait pas le genou devant eux pour les supplier. Cependant leur fin est arrivée. Le Seigneur a entendu les soupirs des veuves et des orphelins; il a vu le désespoir des mères, les larmes de leurs enfants, et il est venu au secours de tous les opprimés.

» Je crois voir d'ici quelque lecteur, non méchant homme, mais de ces gens pour qui c'est un besoin indispensable de critiquer chaque chose qui tombe sous leurs yeux^ un de ces gens qui ne

regardent qu'à la jambe torse; je crois le voir, dis-je^ sourire dédaigneusement à ces tableaux vulgaires. Je le plains; il s'est privé de bien des jouissances, s'il n'a jamais vécu avec la classe pauvre, s'il n'a jamais étudié leurs vertus et leurs défauts. J'en appelle à toute personne qui vit à la campagne, j'en appelle aux bons curés de village à qui j'ai entendu raconter mille traits de la verlu la plus pure , de l'innocence la plus touchante , de la charité la plus active , dont ils avaient été témoins dans leur village. Pestalozzi lui-même déclare que les caractères qu'il a mis en scène, les renseigne^ nients qu'il a répandus dans son livre, sont basés sur limitation la plus exacte de la nature. Il n'a fait que raconter simplement ce qui se trouve partout. « Dans le cours d'une vie laborieuse j dit-il , j'ai été témoin de la plupart des faits que je raconte. Je me suis bien gardé d'ajouter ma propre opinion à celle du

peuple, de rien changer à ce que f ai vu faire , à ce que j'ai entendu dire. »

Ici, vous le voyez, l'écrivain ne traite ni de questions politiques , ni des diverses opinions des hommes , fondées sur des fantaisies, des caprices, et qu'il est impossible de jamais ramener à un oui ou un non bien net, bien évident.

Il ne s'attache qu'à ce qui rend les hommes meilleurs, plus honnêtes, plus sincères, à ce qui doit répandre dans leur cœur l'amour de Dieu et du prochain, à ce qui doit entretenir dans leur demeure la paix et le bonheur.

Aujourd'hui, où trouverons-nous des livres de ce genre à offrir au peuple ?

Où sont les livres qui expliquent les vérités absolues , et qu'il importe essentiellement de ne point ignorer? les con^ naissances vraiment utiles ? Où sont les livres qui laissent de côté le mensonge, la prétention, l'affectation et présentent avec simplicité, avec chaleur, avec

conscience , des choses qui aillent droit au cœpr du peuple et y pénètrent ? Où sont les livres qui j sans lui parler un langage de colère ^ de mépris , de ^lalédiction , contre les riches et contre le pouvoir, lui enseignent une bienveillance pleine de dignité, la résistance passive aux prétentions injustes, la connaissance calme et pleine de modération de sjBs droits et de ses devoirs?

Mettez sous les yeux du peuple quelques tableaux dp bonheur domestique:

montrez-lui les avantages de Téconomie, les joies delà tempérance, ladou^ ceur des affections de famille. Enseignez^ lui comment la religion^ la morale, la médecine elle-même concourent à un but unique, à savoir vivre satisfait de sa condition , à rendre hommage aux supérieurs sans s'humilier devant eux , à croire à la bonté, à la vertu. Parlezleur aussi de patrie , d'une patrie qu'ils doivent servir, non par une obéissance

servile au caprice de quelques hommes, non point en se laissant séduire par des ambitieux ou entraîner par des hommes simples, mais égarés; non point en f berchant le bien par les voies du mal ; OMIS en se conduisant en honnêtes gens^ en hommes honorables, laborieux, en respectant les autres et sachant se faire respecter. Parlez-leur surtout de Dieu , parce que vous n'arriverez jamais au cœur de l'homme du peuple qu'en lui parlant de Dieu. C'est la première pensée de son enfance, le sentiment que depuis le berceau il a nourri en lui avec l'amour filial ; c'est la base et la sanction de ses devoirs , la consolation de ses travaux, la récompense de ses souffrance. Parlezlui de cette foi qui , dans la balance des félicités humaines , sur le plateau qui porte les fatigues et les peines des pauvres, dépose l'exemple et les promesses d'un Dieu, poids suffisant pour qu'en opposition à l'orgueil et à l'iniquité

oisive comblée de richesses et de pouvoir y la balance penche en faveur de ceux qui travaillent et qui souffrent.

Alors le peuple vous entendra : alors il se conduira d'après vos discours, car ce que vous lui direz est la vérité; alors il pratiquera la justice, car il l'aura comprise. Parmi les bons curés, véritables anges envoyés au milieu du peuple pour le secourir dans ses maux , Fencourager dans ses chagrins , pour le conseiller quand il doute; certainement il en est beaucoup qui lui tiennent ce langage. Il leur suffit pour cela d'être pénétré de leur mission , de marcher l'Evangile à la main ^ d'avoir sous les yeux l'exemple dii divin maître , et dans le cœur ce zèle qui pousse vers le bien ; car il nous fait considérer tous les hommes comme nos frères en un père commun , dont la loi est toute d'amour.

Hélas ! quand verrons-nous les écri*

vains entrer dans cette voie? Cette route en France n*est pas sans offrir déjà quelques traces, et des traces glorieuses.

Mais on sait mieux emprunter la forme des bons livres que leur esprit, et critiquer les détails , que deviner l'intention. Travaillons, travaillons avec persévérance ; la récolte sera lente , mais assurée; mais bonne; elle dépassera les espérances , elle donnera des fruits qui ne périront plus ; seulement travaillons avec foi, avec confiance, avec zèle.

Laissons la parole de colère et de malédiction, la parole qui foudroie, pour cette parole d'amour et de bienveillance qui seule peut concilier les cœurs dans un sentiment unique, et diriger les œuvres vers un même but.

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