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Conclusion^ p

sens à la douleur, pour nous la faire aimer en mêlant à la résignation la volupté d'une joie spirituelle. — Quel coup de génie d'avoir fait de la victime un élu! L'auteur répond que la morale n'est pas l'art d'être infirme, mais la science de bien vivre. La mort est une loi à laquelle nous saurons nous soumettre : nous la dépouillerons des fantômes terrifiants dont la superstition l'accompagne; nous la regarderons en face, nous comprendrons qu'elle a un sens, qu'elle est la condition du progrès, qu'elle rajeunit incessamment l'humanité; surtout nous vivrons de telle sorte que nous la voyions venir avec sérénité, comme le travailleur le repos mérité « d'une journée tôt commencée et bien remplie* ». La mort n'est pas plus redoutable que la naissance; l'une finit la vie, l'autre la commence, ce qui importe est ce que nous savons faire tenir de labeur, de vertu, de bien pour nous-même et pour les autres dans l'intervalle de ces deux instants. Et la douleur? Nous la supporterons vaillamment, nous en tirerons profit, nous mesurerons notre force, notre énergie contre elle. Mais nous ne l'aimerons pas, et au lieu de gémir ou de nous résigner, nous travaillerons, autant qu'il dépendra de nous, à réduire son empire, en supprimant tous les maux dont les hommes, par leur imprévoyance, par leurs vices, par leur incurable sottise, sont les auteurs responsables.

Ce petit livre, dont nous venons de donner la

i. La souffrance et la mort^ p. 198.

substance, est excellent; il sera utile au peuple, aux instituteurs, à tous ceux qui cherchent à l'instruire sur ses devoirs et sur ses vrais intérêts. L'auteurnous avertit qu'il ne veut pas tout dire, que de parti pris, il laisse quelque chose à découvrir à ses lecteurs. Il n'insiste pas assez, à mon sens, sur le rapport de la vie individuelle à la vie sociale. J'aimerais qu'il développât, avec sa clarté coutumiëre, quelques idées qu'il se borne ici à Indiquer brièvement. Il nous dira certainement un jour ce que l'homme doit à la société, ce que son labeur prend de grandeur, quand il l'accomplit dans une haute pensée, comment la besogne la plus humble peut être sanctifiée par son rapport à la tâche qui se poursuit par l'effort de tous ; il nous montrera notre vie d'un jour dans la pérennité de la vie collective, la religion qui unit l'individu à tous les hommes, à ceux d'aujourd'hui, à ceux qui ne sont plus et à ceux qui ne sont pas encore, et l'humanité même à la planète qu'il lui appartient de pénétrer d'intelligence, d'animer de sa pensée.

Mais ce qui donne à ce petit livre tout son sens, c'est sa simplicité même, sa bonhomie, son caractère d'évidence. Par cela même qu'il ne remet pas en question les principes, qu'il part de ce qui ne lui est pas contesté par le public auquel il s'adresse, il constate certaines vérités, certaines croyances qui vivent dans la conscience populaire. On feint de croire que la démocratie est désorientée, qu'elle est sans idéal, que tôt ou tard elle devra faire amende honorable, se soumettre repentante à l'autorité de l'Église, qui

délient le monopole de la morale. La science qui a transformé, avec Tidée de l'univers, toutes les méthodes, toutes les habitudes de la pensée, aurait laissé intacte notre conception de la destinée humaine. La croyance traditionnelle serait confirmée par l'impossibilité d'y substituer une doctrine nouvelle de la vie.

La vérité est que les vieux dogmes sont désormais sans efficace : le diable, qui a joué un si grand rôle dans la vie morale de nos pères, nous est presque aussi étranger que Jupiter; il a disparu même des asiles d'aliénés, il y est supplanté par le spiritisme et l'électricité. Le peuple a son idée de la vie, sans doute il est incapable de la formuler nettement, mais vous reconnaîtrez ce qu'il pense et ce qu'il croit par ce qu'il comprend et par ce qu'il accepte. Essayez de lui dire que la vie présente n'a pas de sens par elle-même, qu'elle est une épreuve, un mauvais moment à passer, que la justice n'est pas de ce monde, qu'elle régnera dans une cité meilleure; que les riches sont les vrais pauvres, qu'ils auront reçu leur part ici-bas et que la meilleure part lui est réservée; offrez-lui ces consolations hypothétiques et demandez-lui, en échange, de se résigner à l'iniquité sans impatience ni révolte. Dites-lui au contraire qu'il convient de prendre au sérieux la vie présente, que la fin de l'homme est d'être homme, qu'il ne l'est que par la société qu'il forme avec ses semblables et dans la mesure où il y réalise la justice et la fraternité; parlez -lui des bienfaits de la science, de la nécessité de connaître les

lois de la nature tout à la fois pour s'y soumettre et pour les faire concourir aux fins supérieures que pose l'esprit, prêchez-lui la loi du travail, de l'effort sur soimême et pour tous; montrez-lui la vie individuelle comme un élément et comme un moment de la grande vie qui, de générations en générations, se perpétue et dont le grand labeur continu enfante la justice et la vérité. Là est l'idée morale nouvelle, l'idée que vous retrouverez aussi bien dans la religion de Tolstoï que dans cet humble manuel du bon père de famille et du bon citoyen : nous vivons ici-bas, c'est ici-bas que nous voulons faire le bien, réaliser l'ordre moral. Nous ne mettons plus au principe de notre conduite ce que nous ignorons, ce qui est possible, d'audacieuses hypothèses érigées en certitudes; nous partons de ce que nous savons, nous voulons d'abord ce que nous pouvons; nous entendons faire notre besogne, tout ce qui dépend de nous, de notre intelligence et de notre volonté. Ceux qui remettent si aisément la justice à une autre vie et à un autre monde donnent à penser qu'ils ne sont pas pressés de la voir régner ici-bas. Quand les hommes aimeront la justice, quand ils cesseront d'adorer les violents et les meurtriers, quand ils se traiteront en frères, ils pourront, sans hypocrisie ni mensonge, invoquer leur Père céleste : jusque-là Caïn nous suffit comme ancêtre.

FÉLIX PÉCAUT

Il me coûte de parler de Félix Pécaut ; son souvenir est si vivant en moi, que je ne m'étais pas encore avoué sa mort, que je ne m'y étais point encore résigné; je sais aussi qu'en disant ce qu'il a pensé, ce qu'il a fait, on risque de laisser échapper ce qu'il y eut en lui de meilleur et de plus rare. Au delà de ses idées et de ses actes, il faudrait aller jusqu'à l'âme ardente et sincère, recréer à force de pénétration, de sympathie, la personne morale, retrouver le secret de l'harmonie supérieure qui accordait en elle la raison lucide et la passion contagieuse du bien, la modestie et la pleine liberté du jugement, la foi et la tolérance, la grâce morale et l'austérité. La seule manière de louer dignement un homme comme Félix Pécaut serait, en évoquant son image toute vive, de prolonger son action bienfaisante, de faire renaître incessamment en des âmes nouvelles les sentiments de confiance généreuse qu'inspiraient sa présence et sa parole à tous ceux qui l'approchaient.

On sait assez ce que ses élèves lui ont dû, quelle haute idée il a su leur donner de leur tâche, quelle ferme volonté de la bien remplir; je sais que plus d'un de ceux qui furent appelés à Técole de Fontenay pour enseigner les autres y trouvèrent des leçons précieuses, dont ils n'ont perdu ni le souvenir ni la reconnaissance. Quand on entrait pour la première fois dans le cabinet du directeur, on éprouvait une surprise. Au lieu de l'administra leur timide, inquiet, demi-bienveillant, demi-sournois, qui d'abord vous conseille la prudence, puis vous avertit de tout ce qu'il faut craindre, de tout ce qu'il faut éviter, de tout ce qu'il faut ne point faire, et conclut en vous conseillant la prudence, vous trouviez un homme, un homme sérieux, simple, résolu, qui vous parlait d'une œuvre positive à accomplir, sans phrases, vous en faisait sentir la portée, la grandeur, le lien aux intérêts généraux du pays, et vous demandait d'y collaborer avec confiance, avec ingénuité, sans regret d'un temps bien dépensé. On ne fait pas marcher les hommes en les paralysant; Félix Pécaut savait qu'un devoir accepté, compris, aimé, donne de l'élan pour l'action et la règle sans l'entraver. On ne lui résistait pas; je lui avais promis un concours de quelques semaines, il m'a gardé pendant plus de deux ans, et je ne l'ai quitté qu'avec le plus vif regret.

Je n'étais pas retenu seulement par l'intérêt de la tâche qui m'était confiée, je m'étais fait une douce

FÉLIX PÉCAUT 247

habitude des courts entretiens qui précédaient et suivaient les conférences. Après Taccueil d'un bon et cordial sourire, nous causions des faits du jour; et, d'un' mouvement insensible, la causerie s'élevait, comme son esprit même. Il n'avait pas la courte vue du politicien qui vit à la petite semaine; il avait sur les choses un point de vue original, bien personnel. Qu'il s'agît de politique, d'éducation, de littérature ou d'art, il cherchait dans les événements ce qu'ilstémoignaient des progrès ou des défaillances de la conscience nationale. Il avait un sens merveilleux du « spirituel » ; pour lui, la France avait unp âme, et, au delà de ce qu'elle faisait, de ses crises, de ses erreurs, de ses entraînements, par une sorte d'intuition, il apercevait la vie intérieure, le ressort moral, la valeur du caractère, ce qui dans le présent laisse pressentir l'avenir, s'il est vrai que l'avenir n'apporte à un peuple que ce qu'il mérite en le conquérant. Je ne me lassais pas d'admirer la sûreté de son jugement moral, son art de revenir du cas particulier, si enveloppé qu'il fût, au principe général et vrai qui l'éclairait; j'étais surpris de ce qu'il y a de hardiesse dans la droiture d'une conscience qui se refuse aux concessions de l'intérêt, non par fanatisme, mais par la conviction sereine qu'il n'y a pas d'intérêt contre la justice et la vérité. Rien ne valait l'exemple de cette pensée libre et sincère qui se contrôlait sans cesse elle-même au contact de la réalité, qui se refusait à toute formule, à tout aphorisme banal et, sans crainte, sans lassitude, avec une sorte de frai-

cheur et d'innocence, allait vers la vérité. Les idées n'apparaissaient plus comme des abstractions indifférentes, faites pour le jeu du dilettantisme philosophique, mais bien comme des actes, dont chacun était responsable envers soi et envers tous. Il y avait en Félix Pécaut quelque chose de plus, ce qui ne s'analyse pas, un charme, une influence; sans y songer, comme Socrate qu'il aimait entre tous, plus qu'Épictèle, plus que Marc-Aurèle, il exerçait cette séduction morale, dont Alcibiade s'indignait sans pouvoir s'y soustraire. « On ne se laisse pas aller volontiers dit Kant, au respecta l'égard d'un homme; on cherche quelque chose qui puisse en alléger le fardeau, quelque motif de blâme qui dédommage de l'humiliation causée par l'exemple qu'on a sous les yeux. » Le respect allait naturellement à Félix Pécaut. C'était le sentiment que d'abord il inspirait, mais ce sentiment n'avait rien de pénible, rien de contraint, il était un des charmes de son amitié.

On a dit de Félix Pécaut qu'il était un « saint laïque ». « L'état moral qui convient à l'homme, c'est la vertu, c'est-à-dire la moralité dans la lutte^ et non la sainteté » (Kant), qui serait le repos dans le bien toujours voulu, toujours accompli. Les saints ne nous touchent que dans la mesure où ils restent des hommes, où ils ne méritent point, à rigoureusement parler, le nom que notre piété leur donne. La vie des saints des religions positives n'est qu'une suite de

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tentations, une lutte perpétuelle contre les plus méchants diables qui leur jouent les plus méchants tours. Félix Pécaut est resté dans Tépreuve, il a connu ces intervalles où les clartés intérieures s'obscurcissent, la douleur qui vient de la contradiction obstinée des hommes et des choses; lui aussi, sans doute, il a vu surgir celui qui s'annonce : u Je suis l'Esprit qui toujours nie » (Faust). Félix Pécaut n'est pas seulement resté dans l'épreuve, il est resté dans la vie. S'il fut un saint, c'est-à-dire un homme dont la vie peut servir d'exemplaire à d'autres hommes, il fut un saint laYquc. Il ne s'enfuit pas au désert pour y chercher Dieu. Dieu nulle part ne lui parut plus présent, plus visible que dans une conscience humaine ; il ne s'absorba point dans le souci de son salut personnel, il savait que seule l'illusion de l'égoïsme détache l'individu et Tisole; il ne réduisit pas la vie jusqu'à la rapprocher indéfiniment de la mort, il en accepta toutes- les fonctions, parce qu'il voulut tous les devoirs qui leur répondent.

Il me disait un jour : « Je crains parfois que notre morale, avec ses prescriptions, ses défenses, n'ait quelque chose de trop négatif, qu'elle ne limite arbitrairement l'art et la vie dans leur expansion légitime. » Sa morale était trop active, trop mêlée aux choses de ce monde, trop militante pour justifier ce scrupule. Il fonda une famille en laquelle survit son esprit; il aima la France avec une passion qui n'altéra jamais la lucidité de son jugement. De santé fragile, contraint au repos, il donna au pays éprouvé

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les conseils les plus sages, et quand on Tappela à réaliser lui-même le plan d^éducation qu'il avait tracé, sans consulter ses forces, il se dévoua tout entier à cette œuvre. Il ne se désintéressa jamais des affaires publiques, rien de ce qui touchait la France ne le laissait indifférent, il refusa de se retirer du devoir avant Theure, et sur son lit de mort, dans Timmense lassitude qui depuis des mois lui faisait pressentir Téternel repos, il voulut que son dernier souffle ne fût point perdu pour la patrie, il y mit un avertissement, un appel suprême, une protestation en faveur de la justice et de la vérité que la France ne saurait trahir sans se trahir elle-même. Le sentiment moral ne le reliait pas seulement à la patrie, à la société des hommes; ce qu'il a de fort, de profond, d'invincible, lui donnait la conscience de Tordre éternel qui le fonde et le justifie. Il ne doutait pas que le monde n'eût un sens, qu'un esprit divin n'y révélât sa présence, obscure dans Tordre matériel, transparente dans Tordre moral. Le triomphe du bien dans le vouloir de l'honnête homme le rassurait. Il croyait que le bien est la réalité véritable, parce qu'il est le véritable intelligible. Il se confiait à cette légitime espérance : le sentiment moral, par son intensité môme, se transformait logiquement en lui dans le sentiment religieux, qui le mettait en communion avec Tuniversel et l'absolu. Il n'ignorait point que cette croyance n'est pas confirmée par les faits, que la nature et l'histoire incessamment la démentent et la nient; mais fidèle à la raison jusqu'au bout, il la

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suivait sans défaillance jusqu'à la foi qui, loin de

s'opposer à elle, de la contredire, ou même de s'y surajouter, la couronne et Tachève.

On peut dire que toute la vie de Félix Pécaut, vie tout intérieure, riche d'expérience morale, le préparait à son rôle d'éducateur. Élevé dans l'orthodoxie protestante, pendant plusieurs années pasteur honoré, aimé de tous, il se détacha du dogme chrétien, sans violence, sans à-coup, par le progrès insensible d'une raison qu'éclairait l'amour de la vérité, que soutenait la ferme volonté de ne s'arrêter qu'à elle. La foi religieuse, dont il avait si longtemps vécu, le défendait de l'intolérance; le courageux effort par lequel il s'en était affranchi lui donnait le sens de la liberté véritable et des devoirs qu'elle impose. Il savait ce qu'il y a d'orgueil et de naïveté à prétendre tout inventer dans l'ordre moral : on combat la tradition avec les forces qu'on lui doit; il savait que tout n'est pas erreur et mensonge dans les religions positives : seule, une âme de vérité a pu maintenir ces grands édifices, pendant des siècles leur a permis d'abriter les hommes. Mais il savait aussi les dangers du pharisaïsme, qui substitue à la vie morale une discipline tout extérieure, à la croyance qui jaillit des profondeurs .de l'âme l'eau stagnante et croupie qu'on y verse du dehors. L'adhésion à des dogmes qu'on s'imagine croire, parce qu'on se fait une règle de ne les point mettre en question, énerve la pensée. La

perpétuelle inquiétude de détourner les yeux de ce qui devrait d'abord les fixer ne va pas sans une hypocrisie demi-volontaire qui altère la sincérité du cœur et la droiture de la volonté.

Félix Pécaut voulait que Téducation, loin de favoriser la paresse et Tinertie naturelles, développât avec rinitiative le sens de la responsabilité, qu'elle fût un constant effort pour former des hommes éclairés et libres. Rien ne lui répugnait autant que la direction de conscience : il voyait dans le rapprochement même de ces deux termes quelque chose de contradictoire, Tabsurde prétention de se substituer à un homme dans une œuvre qui ne peut être accomplie que par lui. La vie morale est une vie intérieure, personnelle; elle ne consiste pas dans les gestes, mais dans les intentions, dans les jugements qui les déterminent; le premier des devoirs, celui auquel tous les autres sont suspendus, est le devoir d'éclairer sa conscience et de n'obéir qu'à elle. Cette vérité s'impose avec une force particulière dans une société comme la nôtre, que divisent les confessions religieuses, et qui se voit contrainte de chercher, au delà de la lettre des dogmes imposés, les principes qui peuvent reconstituer l'esprit public. « L'État, la société civile, ne peut vivre et se maintenir, se développer fortement et pacifiquement qu'à la faveur d'une communauté d'idées et de sentiments qui prévaille, chez la généralité des citoyens, sur les diversités d'origine et de tradition, de famille et d'église. » L'éducation publique ne peut être que laïque. Elle ne peut

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s'appuyer que sur une autorité, celle de la conscience et de la raison : « elle compte sur la raison pour incliner Tâme des enfants à la loi du bien et de la vérité en les aiTranchissant de la superstition, de la crédulité, des partis pris de la passion et de la coutume ». Cette raison est libre, inaliénable, elle n'est ni intolérante ni fanatique, elle est intérieure à chacun et commune à tous : « elle est toute pleine de vérités et de principes qu'elle tient de la tradition ; ce n'est pas une raison née d'hier, ni individuelle et arbitraire, c'est la raison humaine que chacun peut revendiquer comme sienne, mais dont personne, pas môme les plus savants, ne peut dire qu'elle soit tout entière à lui ».

Prenant son point d'appui dans la nature, fondée sur la raison et sur la liberté, l'éducation laïque prépare des hommes pour la vie terrestre, des hommes qui aient la pleine conscience de leur dignité personnelle, qui osent penser, qui sachent vouloir, et qui, pénétrés de l'idée de la solidarité qui les unit à tous, s'efforcent « de réaliser progressivement ici-bas le plus haut idéal de justice, de bonté, de beauté ». Mais comme l'éducation laïque débute en conciliant dans la souveraineté de la raison la liberté du jugement et l'autorité consentie qui la limite et la règle, elle s'achève en élevant la raison jusqu'à la foi vivante dans le vrai et le bien qui rassure et confirme la volonté morale, en lui faisant pressentir l'éternel dessein auquel elle collabore. « Le monde et Dieu sont les deux pôles d'une pensée et d'une activité

normales. » Dégagée de tout formalisme, le sentiment religieux n*est que le sentiment moral qui s'approfondit. Félix Pécaut ne veut pas que Técole humilie Tesprit, qu'elle ne le prépare qu'aux œuvres serviles, il veut qu'elle s'ouvre toute grande au souffle religieux, qu'à tant de choses utiles qu'elle enseigne elle joigne cette chose inutile^ « cette chose qui ne sert qu'à élever l'âme, à l'agrandir, à la rendre confiante et courageuse, en lui dévoilant sa noble destinée morale et sa parenté divine; qui donne tout ensemble la joie de vivre et la force de bien vivre; qui fait l'homme supérieur à lui-même, et qui le relie du lien le plus intime à ses semblables et à la nature entière ».

La pédagogie de Félix Pécaut sort tout entière de son expérience de la vie morale; c'est en s'élevant luimôme qu'il a appris l'art d'élever les autres. Cet art ne consiste pas à créer dans l'individu un mécanisme d'habitudes et de préjugés, qui jouant à coup sûr le dispense de vivre, il consiste à lui donner le goût de la vie, le sentiment de ce qu'elle a de toujours nouveau, de toujours imprévu, la volonté d'y apporter une pensée sincère, un jugement libre, une conscience droite. L'éducation véritable révèle l'homme à luimême, elle lui apprend ce qu'il peut et ce qu'il doit, elle ne finit pas ce qui ne sera jamais fini, elle exerce les forces dont il lui appartient de faire usage, pour créer l'idéal de la personne morale qu'il veut être, et pour réaliser cet idéal par un effort patient et continu.

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Ce que nous appelons la gloire, trop souvent n'est que le prolongement et Técho du bruit qu'ont fait icibas les violents et les malfaisants; nous oublions les doux et les simples; je ne sais si Félix Pécaut sera mis jamais au rang qu'il mérite : c'était le dernier de ses soucis, sa modestie aimait le silence sur sa personne. Il vivra mieux que dans la mémoire des hommes, il vivra dans les âmes qu'il a formées, dans le bien qu'il a fait et qu'il continuera de faire, dans ce qui se transmettra de son esprit par la tradition de notre enseignement national, dans l'effort moral ignoré d'un enfant de nos campagnes ; il aura de la gloire tout ce qu'il en eût voulu, la puissance de faire après sa mort un peu de ce bien auquel il avait dévoué sa vie tout entière : à nous qui l'avons connu, qui l'avons aimé de lui assurer cette immortalité, moins en répétant son nom qu'en poursuivant son effort.

Messieurs, La tradition s'est établie qu'à cette séance d'ouverture des conférences l'un des directeurs d'études prenne la parole au nom de tous : c'est d'abord pour que vous sachiez que nous ne nous ignorons pas les uns les autres, que nous formons une grande famille dont tous les membres sont solidaires; c'est aussi pour qu'il soit bien entendu qu'il n'y a ici ni sectes, ni coteries et que dans la division du travail, rendue nécessaire par les progrès de la science, nous gardons le sentiment de l'unilé supérieure qui de nous tous fait les ouvriers de la même œuvre. Le pédant, méprise cA nu'il ignore, croit qu'il n'y a d'intéressant et d'utile ce qu'il sait et ce qu'il fait, chaque matin regarde nanité dans son miroir qui ne renvoie que l'image sot : vous le chercherez vainement parmi nous.

Je ne m'attarderai donc pas aux détours d'un exorde insinuant pour aborder devant vous un sujet auquel vous ne pouvez être indifférents, puisqu'il intéresse l'éducation nationale, celui de l'enseignement secondaire de la philosophie. La question a été si amplement discutée cette année même et par des maîtres d'une telle autorité qu'il peut paraître inutile, sinon présomptueux, de prolonger le débat. Les problèmes complexes ont des faces multiples. Sans revenir sur ce qui a été dit et bien dit, en vous avertissant de tout ce que je néglige de parti pris, je voudrais seulement examiner l'opinion de ceux qui croient trouver un argument suffisant contre notre enseignement de la philosophie dans le fait que cet enseignement est exclu des gymnases de l'Allemagne. La logique nous apprend que dans le raisonnement par analogie il faut d'un cas à l'autre tenir compte des différences. Avant de conclure de ce qui se passe en Allemagne à ce qui doit se passer en France, il importe de se demander pour quelles raisons l'enseignement de la philosophie n'est pas donné dans les gymnases et de voir si vraiment les hauts problèmes, auxquels l'homme ne deviendrait pas indifférent sans déroger, ne sont ni posés ni résolus dans l'école secondaire.

Par une bonne fortune, dont je veux vous faire profiter, j'ai trouvé sur ce sujet une consultation de tout un groupe de professeurs allemands, qui me paraît propre à nous éclairer. Chaque année, les directeurs des écoles supérieures — gymnases et écoles réaies — d'une même province se réunissent pour discuter

certains problèmes pédagogiques; chaque directeur représente le collège des professeurs de son école dont il apporte Tavis. En 1881, la question de la « propédeu tique philosophique » était à Tordre du jour de la conférence des Directeurs des écoles de la province du Rhin. 28 gymnases étaient représentés et avaient envoyé des rapports rédigés après discussion : nous ne saurions mieux faire pour comprendre l'opinion des pédagogues allemands et ce qui la justifie que de nous en référer au compte rendu de cette réunion. La première question posée était celle de savoir 6*il convenait de maintenir dans les programmes « la propédeutique philosophique » : des 28 rapporteurs des gymnases 23 répondent affirmativement, soit 82 p. 100; cet accord en un pareil débat équivaut à l'unanimité. Mais ce qui surtout nous intéresse, c'est de savoir ce que doit être cet enseignement, son objet, son importance, ses limites. Ici les opinions se multiplient et s'opposent; psychologie, logique, morale, métaphysique, esthétique, histoire de la philosophie, chacune de ces sciences a ses partisans. Mais de cette diversité d'opinions le rapporteur général arrive à dégager les conclusions qui répondent à l'avis de la majorité. « La propédeutique philosophique, dit-il, est considérée comme devant amener l'écolier qui a pensé naturellement, instinctivement, à réfléchir sur la nature de la pensée et à remarquer qu'elle a des lois générales. » Ramenée à ces termes, la question de l'objet sur lequel doit porter la « propédeutique » se transforme en un problème plus

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simple : quelles sont parmi les sciences philosophiques celles qui sont les plus propres à donner à l'esprit la conscience qu'il observe des lois dans son action spontanée? La psychologie a paru à beaucoup préférable à la logique, plus intéressante, plus vivante; mais on lui reproche de soulever des problèmes dangereux sur les rapports du physique et du moral, Sur la nature de l'âme. La psychologie restera très élémentaire, purement empirique; elle se bornera à rénumération des éléments de la pensée et des lois régulières selon lesquelles ces éléments se combinent (lois de l'association des idées). C'est surtout à la logique, à l'étude du raisonnement déductif et des méthodes inductives qu'on demandera d'apprendre à l'écolier que l'esprit n^agit pas au hasard, qu'il a ses lois et qu'il ne les viole pas impunément. Pour achever de vous édifier sur cette propédeutique philosophique, je me contenterai de vous lire l'article 8 du « protocole », — c'est le terme consacré, — qui résume les conclusions de la conférence : « L'enseignement serait donné en Unter-Prima et Ober-Prima : deux heures chaque semaine pendant douze semaines, placées au commencement du second semestre. » Vous voyez que je ne vous cache rien.

Mais, messieurs, s'il faut éviter l'outrecuidance, plus encore convient-il de se défendre de la servilité. Avant d'adopter l'opinion des pédagogues allemands, sachons si nous avons les mômes raisons de penser ce qu'ils pensent. N'êtes-vous pas frappés devoir qu'il n'est fait aucune place à cet enseignement de la

morale qui nous a tant préoccupés depuis vingt ans? Sur ce sujet, les opinions exprimées ne laisseront pas de vous surprendre. Un rapporteur écrit : Tétude de la morale est trop peu importante pour être admise dans le programme des gymnases. J'ai observé, dit un autre, que particulièrement chez les natures bien douées, le sentiment moral est très faible, très incertain, sujet à erreur, tandis que les facultés intellectuelles sont très développées, et il conclut à proscrire Télude de TÉthique du gymnase. Avant de nous scandaliser, efforçons-nous de comprendre. Si les pédagogues allemands se désintéressent à ce point de la morale purement humaine; s'ils en parlent avec celte liberté, avec ce sans-gêne, c est qu'ils ont mis à part et réservé pour Técolier la morale religieuse. L'argument décisif qu'ils opposent à renseignement de la morale au gymnase, c'est qu'il est inutile et dangereux : inutile, parce qu'il ferait double emploi, parce qu'il existe déjà sous une autre forme; dangereux, parce que le professeur de philosophie pourrait contredire le professeur de religion et par ce désaccord porter le trouble dans les esprits. Si la philosophie est exclue des écoles secondaires, c'est qu'elle est contraire à l'idée de l'éducation qu'on y veut donner, c'est qu'elle implique la discussion, c'est qu'elle est l'esprit libre, c'est qu'elle met en question les principes que l'on entend laisser à l'état de dogmes incontestés. Le christianisme règne en maître au gymnase, tout lui doit être subordonné.

^e ce point de vue les choses se renversent. Loin

l'enseignement SEC!ONDAtRE ET LA PHILOSOPHIE ^3i

que tout enseignement moral et philosophique soit banni des écoles d'Allemagne, il existe partout, à tous les degrés, jusque dans l'école primaire. Ce n'est pas en chargeant la jeunesse de connaissances matérielles qu'on l'élève à l'idée de ce qu'elle doit penser et de ce qu'elle doit faire. Je ne crains pas de dire qu'au gymnase l'enseignement philosophique et moral commence dès les plus basses classes pour se prolonger jusqu'à l'Ober-Prima. La philosophie enseignée est la philosophie chrétienne. Quelles que soient les opinions personnelles que l'on professe à cet égard, il faut reconnaître qu'il y a là une conception générale de l'univers et de la vie qui a suffi à quelques grands esprits. N'objectez pas que cet enseignement religieux n'a rien de commun avec l'enseignement philosophique. Il est donné par un professeur et non par un pasteur; il est compris dans le plan des études ; il a sa sanction dans les examens; surtout il constitue une étude régulière, continue, qui n'est pas livrée au caprice individuel, mais dont le développement logique et progressif est prévu, arrêté par les programmes. Laissez-moi très brièvement, d'après le plan suivi dans une des plus anciennes et des plus célèbres écoles secondaires de l'Allemagne, la Thomasschule de Leipzig, vous donner l'idée de ce qu'il y a d'unité, de suite, de philosophie, si vous voulez, et dans renseignement, et dans la méthode selon laquelle il est donné. Dans les trois classes inférieures, on développe la foi, on s'adresse à la crédulité naïve, on forme des habitudes avant de les justifier; la morale ne se

distingue pas des histoires bibliques, des légendes chrétiennes, des images où elle est comme sensible; les préceptes sont des exemples, le devoir se ramène à lamour et à Timitation de Jésus. Durant les cinq années suivantes, on étudie l'histoire du christianisme; dans TAncien Testament, ce qui le prépare et lannonce; dans le Nouveau, ses origines, ses débuts, ses progrès, puis la formation du dogme, la constitution de rÉglise : par là on substitue à la foi naïve une croyance raisonnée déjà puisqu'elle cherche sa justification dans les faits. C'est là quelque chose d'extérieur encore : pendant la dernière année que l'écolier passe au gymnase, on l'initie à « la théorie de la foi dans l'Église chrétienne » ; c'est, selon l'idée du protestantisme, un appel de l'autorité à la liberté qui la consacre, un effort pour achever la croyance en lui donnant quelque chose d'intime et de réfléchi, pour faire du dogme non pas un décret arbitraire, mais une vérité qui naît du dedans, qui sort comme des profondeurs de la conscience religieuse qui n'est elle-même que la conscience morale s'acceptant tout entière. Le jeune homme au sortir de l'école a, vous le voyez, un système d'idées sur le sens de la vie, sur sa propre destinée, sur ses rapports avec le monde et avec Dieu. L'enseignement religieux n'est pas un semblant, une concession à des préjugés qu'on ménage; il n'est pas libre, il est obligatoire, il est l'éducation morale que l'État se reconnaît le droit et le devoir de donner. Une circulaire du ministère de l'Instruction publique du royaume de Prusse ordonne que l'enfant

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non baptisé soit instruit d'office dans la religion de ses parents, à son défaut dans la religion de l'Etat.

Pour achever de caractériser cette éducation, j'ajoute que renseignement religieux se relie à renseignement civique. Le professeur d'histoire se fait l'auxiliaire du professeur de religion, donne toute sa force à la tradition chrétienne en la confondant avec la tradition nationale. Germanthum, Christenthum, civilisation chrétienne, civilisation germanique, les deux expressions sont, paraît-il, synonymes. Il est entendu que le christianisme, le seul, le vrai, fait sa réapparition dans le monde avec la Réforme et que la Réforme est l'œuvre de l'Allemagne, qui a donné deux fois la liberté à l'Europe, une première fois en brisant les cadres administratifs de la Rome impériale, une seconde fois en affranchissant les consciences de la Rame papale. La cité antique avait ses dieux, dont le culte se confondait avec celui de la patrie; l'Allemagne protestante usurpe le christianisme, pour donner à ses fins nationales et relatives quelque chose de providentiel et d'absolu, pour mêler à l'amour de la patrie quelque chose d'universel, de métaphysique, tout en exaltant l'un par l'autre deux des plus puissants instincts de l'âme humaine.

Ai-je besoin de vous dire, messieurs, que c'est là un idéal, qu'il simplifie les faits, qu'il n'est point sans danger dans nos sociétés complexes et divisées. Pour avoir toute son efficacité, pour n'être point artifice et fiction, pour ne pas produire un effet contraire à celui qu'on en attend, il supposerait l'accord de tous

les esprits dans runité d'une même confession religieuse. On pourrait retourner, du point de vue catholique, ridéal prussien et protestant, enorgueillir les jeunes Français d'être les serviteurs de la vraie foi, les soldats de Tautre seul christianisme authentique. Dans le Discours sur ^histoire universelle, Bossuet montre au Dauphin de France Taccord de ses devoirs de souverain et de chrétien; il lui rappelle Glovis, Charlemagne, saint Louis, et de quel père Dieu Ta fait nattre; il évoque le souvenir des services rendus de tout temps par sa maison à TËglise, dont ses ancêtres ont mérité d'être appelés les fils aînés, « qui est sans doute le plus glorieux de leurs titres ». Bossuet, qui a le mérite et le courage de la logique, ajoute : « employez toutes vos forces à ramener dans runité tout ce qui s'en est dévoyé, et à faire écouter l'Église par laquelle le Saint-Esprit prononce ses oracles ». Quatre ans après la publication du Discours sur Vhistoire universelle, la révocation de l'édit de Nantes envoyait à la Prusse les meilleurs Français, Tenrichissant de leur intelligence, de leur industrie, de leur énergie morale, dont elle profite encore. Nous n'en sommes pas consolés.

Messieurs, notre société est séculière, laïque, nous avons renoncé à l'ambition de faire l'unité dans les esprits par l'unité des confessions religieuses; ce n'est pas de l'autorité, de la contrainte des consciences,

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c'est de la liberté, des devoirs qu'elle accepte ou qu'elle s'impose que nous attendons ce qu'il faut de concorde et d'esprit public à une nation pour vivre. Le plus sage n'est-il pas dès lors de simplifier le problème, de laisser en dehors de l'éducation la tradition religieuse pour s'en tenir à la tradition nationale, de faire ainsi sortir la vie morale de la jeunesse de l'amour de la patrie commune, de l'intelligence de son rôle et de ses destinées? N'attendez pas de moi que je nie la vertu éducatrice de l'histoire. Je me rappelle l'émotion avec laquelle, en 1882, je lus, dans ma petite chambre de Berlin, le très bel article de notre collègue, M. Lavisse, sur V enseignement de Vhistoire à ZaSor6o/iwe; je lui écrivis, sans le connaître, d'enthousiasme, il l'a certainement oublié, je m'en souviens toujours. Chaque peuple trouve dans le récit des efforts par lesquels il s'est constitué assez d'épreuves, de sacrifices, de sang et de larmes, assez d'actes héroïques, assez de fautes aussi, d'erreurs et de défaillances, pour composer la trame d'une vie passionnante qui ne finit pas, puisque chaque génération la reprend, la continue, en sent courir en soi le frisson et saigner les blessures anciennes. Sans parler de tout ce qu'elle ajoute à l'esprit, — et ce n'est rien moins qu'un monde, — Thistoire nous fait une première vie morale. Elle vivifie le sentiment patriotique par les images dont elle le nourrit; elle atténue l'égoïsme, elle relève la vie la plus humble en la reliant à la vie nationale, elle nous défend l'ingratitude envers ceux qui nous ont précédés, elle éveille dans la conscience

individuelle la conscience d'une existence plus haute dont on participe sans pouvoir en disposer, qu'on a reçue et qu'on doit transmettre, dont, par une sorte d'autonomie, on s'impose les obligations, sans se reconnaître le droit de les violer.

Est-ce à dire que l'histoire suffise à l'éducation? Je ne le pense pas. Les faits n'ont de sens que par une interprétation que sans doute ils limitent et dirigent, mais dont le principe est dans l'esprit, dans ses exigences, dans le droit qu'il se confère de juger ce qu'il représente. La philosophie de l'histoire est la philosophie de l'historien. La tradition n'explique pas tout : le politique qui marcherait droit devant lui dans la ligne du passé, pour n'avoir pas deviné, imaginé, si j'ose dire, le tournant de l'avenir, chercherait le progrès dans la réaction, ce qui est et ce qui sera dans le mirage de ce qui n'est plus. Le langage des faits n'est pas si clair que plusieurs commentaires n'en soient possibles et, qu'on le veuille ou non, ces dissentiments, à moins d'une autorité imposée, ramènent les questions dernières qu'on voudrait éviter et des faits à l'esprit qui les interprète et les juge. Nous attendrons en vain du dehors ce que nous devons penser, nous ne découvrirons pas dans le réel l'idéal qui ne peut naître que de l'esprit ; rien ne nous libérera de l'initiative et de la responsabilité de nos idées.

Peut-être aussi ne serait-il pas sans danger de faire tenir toute la vie morale dans les devoirs du citoyen éclairé, commentés par l'histoire politique.

On parle beaucoup d'internationalisme : ne laissons pas tomber certaines idées, elles sont justes parce qu'elles sont généreuses et pourraient porter bonheur à ceux qui les ramasseraient. Il ne faut pas fournir de prétextes à ceux qui ne voient dans la patrie qu'un principe de haine et de division, sans soupçonner qu'ils n'y porteraient atteinte qu'en ruinant jusqu'à l'espérance de la société vraiment humaine qu'ils rêvent. Quand on compare ce qu'était l'Europe à la fin du xviii® siècle à ce qu'elle est aujourd'hui, le premier mouvement est un sentiment de tristesse et d'angoisse. Au moment où éclate la Révolution française, il n'y a pas entre les peuples de haines violentes, inexpiables, les guerres sont plutôt politiques que nationales, il semble que l'Europe soit sur le point de prendre conscience d'elle-même, de ses idées communes, de sa solidarité dans l'œuvre d'une civilisation à laquelle tous ses membres collaborent. Aujourd'hui chaque peuple a fait son histoire, trouvé dans sa tradition des raisons de s'isoler, fait sortir de son passé des trésors de haine. L'homme de la philosophie a reculé devant le patriote de l'histoire. Je suis convaincu, messieurs, que ce recul n'est qu'apparent, que l'effort si douloureux, si cruel, par lequel se sont constituées après trois siècles de guerres atroces, — au milieu de combien d'agitations stériles, d'ambitions vaines, — les grandes nations modernes, n'a pas été perdu. Ceux qui veulent supprimer la patrie ne savent pas ce qu'ils font. Ils prennent ce qui est un moyen pour un obstacle;

ils croient qu*avec les grandes nations ils feraient disparaître les préjugés et les haines qui les séparent, ils les multiplieraient, ils les reporteraient dans chaque nation de cité à cité, de village à village, ils ramèneraient Thumanité à l'état atomique, à Tétai amorphe, si j'ose dire, en décomposant les accords réalisés. La nature ne crée un organisme supérieur que par un enveloppement d'organismes de plus en plus complexes qu'une évolution lente et progressive fait conspirer en une vie plus haute dont Tunité les embrasse et les harmonise. Mais l'humanité n'est pas un fait, l'histoire ne la constate pas, il faut la vouloir, l'aimer, la faire; elle n'est pas donnée; elle est ce qui n'est point encore, ce qui peut être, une idée qui n'existe que dans l'esprit, que par l'esprit, que déjà en un sens il réalise par cela seul qu'il la conçoit, mais qui n'a chance d'entrer dans les faits, — ce n'est pas nous qui le nierons, — que par la science du passé, que par l'intelligence du présent, que par l'étude patiente des conditions qui en sont les antécédents nécessaires.

L'éducation consiste à donner des habitudes à l'enfant et, à mesure qu'il avance en âge, à lui faire accepter ce qu'il a subi, en confirmant les habitudes par les principes qui les justifient, à préparer ainsi contre les assauts de la passion la résistance d'une raison qui participe de la force irréfléchie de la

nature et comme de son entraînement. Ces principes doivent-ils être éprouvés par la discussion, proposés à la raison franchement, loyalement, ou ne doiventils être encore que des habitudes de la pensée qui achèvent de plier la machine? Quelle que soit l'opinion théorique, abstraite que Ton ait à cet égard, je dis que dans les conditions où nous sommes placés, que dans une démocratie comme la nôtre où tout est discuté, nié, renié, contesté, l'hésitation est impossible. Il faut que les jeunes gens qui formeront Télite du peuple, qui auront charge à ce titre d'entretenir plus vive en eux la conscience nationale, se soient posé les grands problèmes dont la tradition ne leur livrera plus une solution consacrée, qu'ils aient été appelés à réfléchir sur Thomme, sur son rôle social, sur sa nature et sa destinée ailleurs que dans les coteries de sectaires. Que ceux que l'esprit de discussion inquiète songent qu'il est partout, qu'à ce titre il est bon qu'il soit exercé, fortifié, prévenu contre les plus gros sophismes. La liberté n'est pas une sinécure; elle apporte l'inquiétude, l'agitation, l'imprévu de la vie, il faut prendre avec elle les devoirs qu'elle impose. Je ne crains pas de dire que dans notre société démocratique l'enseignement secondaire de la philosophie se recommande précisément par les défauts qu'on lui oppose.

On reproche d'abord à la philosophie son obscurité. Entendons-nous. Si l'on veut dire qu'il ne faut pas exiger des esprits un effort qui les dépasse, qu'il y a un art d'amener aux problèmes, d'en faire près-

sentir rintérôt, d'en exposer les solutions, si d'un mot Ton souhaite que renseignement se mesure à rintelligence de ceux qui le reçoivent, c'est une question de méthode qui se pose à propos de la philologie, de rhistoire, des mathématiques, de toutes les sciences auxquelles on ne demande pas seulement des vérités, mais un exercice de Tesprit qui serve à le former. Je connais nos jeunes philosophes, je puis affirmer qu'ils ont la volonté de bien faire et de faire du bien. Qu'ils se rappellent Spinoza causant avec son hôtesse, interrogeant les enfants de la maison sur le catéchisme; il ne leur lisait pas les premières propositions de l'Éthique, il mettait son esprit dans ce qu'il leur disait.

Mais, messieurs, quand on parle de l'obscurité de la philosophie, on entend moins la manière dont on l'expose, que les problèmes mômes sur lesquels elle appelle la réflexion des jeunes gens. Ces problèmes sont difficiles, complexes, ils ont troublé, divisé les plus hautes intelligences, et il est impossible de les poser dans leurs vrais termes sans donner le sentiment de ce qu'ils ont de redoutable. — Puisque à la tradition religieuse qui accorde les esprits du dehors par l'autorité d'un dogme, nous opposons la liberté de conscience, puisque nous acceptons toutes les croyances sans leur rien demander que de vivre en paix, je crois qu'il est indispensable de montrer aux jeunes gens que les choses ne sont pas aussi simples qu'ils le pourraient penser, qu'ils ne se délivreront pas des plus hauts problèmes par un haussement

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d'épaules, que moins encore ils les résoudront par Tarrogance et l'irréflexion.

Vous ne sauriez croire, messieurs, combien il est difficile de se débarrasser de la philosophie. Ne pas philosopher, c'est philosopher encore, mais sans méthode, avec une sorte de brutalité naïve. 11 y a une philosophie spontanée qui supprime les, difficultés en ne les voyant pas et trouve ses clartés dans les illusions des sens et de l'imagination. Quand on est ébloui d'une telle lumière, on s'indigne contre les aveugles volontaires qui y ferment les yeux; on les somme de voir clair; de là à les y contraindre, il n'y a qu'un pas. Pensez-vous qu'une année soit perdue à apprendre au jeune homme que la première apparence ne livre pas toute la vérité? Pensezvous qu'il ne soit pas bon que par la réflexion sur la nature humaine, sur ses besoins et sur ses raisons de croire, sur la science et sur la morale, il soit averti que tout n*est pas clair, que le monde et la pensée posent des problèmes complexes qu'il faut aborder avec modestie? Dans une société aussi divisée que la nôtre, la tolérance est une vertu nécessaire : en découvrant l'esprit à lui-môme, on l'étend, on l'agrandit, on l'humanise. On ne diminue pas la sottise sans diminuer un peu la méchanceté. Nous avons le droit d'espérer de l'enseignement philosophique non pas la dédaigneuse indifférence, l'ironique pitié du sceptique pour le croyant, non pas même cette tolérance de l'homme religieux qui n'est que la réaction de la charité, « toujours douce, tou-

jours patiente », contre la conviction orgueilleuse de posséder et d^ofTrir la vérité absolue, mais ce respect de la croyance d'autrui qui est la conscience de Teffort moral, où conspire toute Tâme, par lequel on a créé et Ton garde ses propres convictions.

On oppose maintenant la philosophie et la science, et pour beaucoup cette opposition équivaut à une condamnation. Je ne crains pas de dire que c'est précisément le développement considérable des sciences positives, leur autorité, leur prestige qui justifie renseignement de la philosophie. J'entends dire que la jeunesse est dégoûtée de la science. La jeunesse n'est qu'une abstraction que chacun fait parler au gré de ses craintes ou de ses espérances. Si vous étiez dégoûtés de la vérité scientifique, de son exactitude, de sa précision, des qualités qu'elle donne à l'esprit, des vertus qu'implique sa découverte, je vous plaindrais. On ne s'enrichit pas en jetant par-dessus bord ce qu'on a péniblement conquis, on ne retourne pas en arrière, une réaction n'est pas un progrès. Mais la Science, qu'on écrit avec une lettre majuscule comme Dieu, n'est qu'une religion déguisée; une scolastique, fermée à l'étonnement, dont la logique singulière est de dépasser toujours les prémisses dans la conclusion, qui a ses procédés uniformes d'explication , ses solutions toutes prêtes, ses dogmes immuables. Si vraiment vous avez renoncé à cette dernière forme qu'ait prise la superstition, ce n'est pas moi qui vous en blâmerai.

La culture exclusive de l'esprit par les sciences

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positives ne serait pas sans danger; la philosophie est son correctif. Le savant ne s'interroge par sur les principes, il s*en sert, il ne les justifie qu'en montrant qu'ils réussissent; il accepte la pensée une fois pour toutes et la traite comme un simple moyen de constater une vérité où elle n'a point à intervenir. Dans le travail de la recherche, l'esprit se défie de lui-môme, se met en garde contre sa précipitation, ses idées préconçues; il semble que dans cette découverte d'une vérité tout impersonnelle, tout objective, il soit l'obstacle, le danger, la cause d'erreur qu'il importe d'éliminer. A dire vrai, ce haut désintéressement n'est pas l'assujettissement, il est la libération de l'esprit dont rien ne doit troubler l'action ni entraver la fécondité dans le vrai. Mais, à ne consulter que l'apparence, il semble que la vérité soit contenue dans l'objet, qu'elle s'y cache, qu'il n'y ait qu'à l'y voir ou qu'à l'en extraire. Ajoutez que l'habitude de cette méthode tout objective donne la tentation de l'appliquer à l'étude de l'esprit lui-même, qui, ainsi regardé du dehors, dans ses conditions, devient quelque chose d'extérieur, de sensible, une chose parmi les autres choses. La science tourne à la confusion de la pensée qui se perd dans le monde qu'elle a ouvert devant elle et s'ensevelit dans sa victoire. Volontiers nous prétendons que notre démocratie repose sur l'idée du droit, sur le caractère sacré de la personne : il faut que l'esprit soit appelé à réfléchir sur ses rapports avec l'objet qu'il s'oppose, qu'il se rende compte de son action dans la constitution et

dans la découverte de la vérité, qu'il reprenne en se recueillant la conscience de sa valeur et de sa réalité. Tandis qu'à considérer les choses du point de vue de Tespace et du temps, la terre, que longtemps l'illusion humaine immobilisa au centre de l'univers pour y rapporter tout le reste, n'est qu'une barque fragile perdue sur un océan sans rivage, Thomme, l'invisible naufragé que l'immensité anéantit; du point de vue de la réflexion, le monde est un phénomène de Tesprit : c'est en lui que s'enfoncent ces perspectives, que s'ouvrent ces horizons, c'est lui qui toujours recule la limite, ajoute l'étendue à l'étendue, la durée à la durée, si bien que quand il se trouble devant l'infini, c'est de sa propre sublimité qu'il s'épouvante. « Toute notre dignité consiste dans la pensée, dit Pascal; c'est de là qu'il faut nous relever. »

Mais, messieurs, la philosophie n'offre- t-elle pas le grand danger, en ramenant l'esprit à lui-même, de l'y enfermer; n'est-elle pas par là propre à faire des utopistes qui, pour trop croire que le monde est leur représentation, seront tentés de prendre le rêve pour la réalité? Il est tel de nos contemporains qui s'effraie de la consommation d'idéal qui se fait dans notre société. Aveuglement de philosophe sans doute, je n'arrive à découvrir cet excès ni dans ce qui s'étale par nos rues et sur nos murs, ni dans notre littérature, ni dans nos mœurs, ni dans nos luttes politiques. Que d'ailleurs l'enseignement de la philosophie soit fait pour développer le sens de l'idéal, la volonté de le réaliser, l'espérance d'y réussir, j'en fais l'aveu.

Mais aux hommes positifs, qui voient dans l'idéal le principe des illusions dangereuses, je réponds que la chimère n'est pas Texcès, mais le manque d'idéal, qu'elle sort non de la philosophie mais de la fausse science, non de ce que l'esprit exagère sa puissance et sa réalité, mais de ce qu'il les oublie. La chimère consiste à croire que les choses se feront d'ellesmêmes, que le bien sera produit du dehors, sans l'initiative, sans l'intervention constante de la volonté; l'idéal est le bien moral, le bien qu'on attend de soimême ; il est intelligence, amour et volonté, patience autant que passion; c'est de l'esprit qu'il naît, c'est en lui que d'abord il doit être réalisé, c'est par lui seul qu'il peut entrer dans la trame des faits.

Si vraiment le monde n'est que la continuité d'un même mouvement dont la quantité se conserve à travers les progrès illusoires qui élèvent vers la vie et vers la conscience, l'homme fait partie de son milieu physique; ses sentiments, ses volontés, ses actes ne sont que les mouvements extérieurs qui traversant son organisme se continuent par lui. En fait, le milieu actuel, traduit en états de conscience, donne la souffrance, le vice, un universel malaise. Puisque c'est le milieu qui fait l'homme, pour changer l'homme, changeons le milieu. Procédons scientifiquement. Il y a des machines qui, par une ingénieuse disposition de rouages, donnent une forme à la matière brute : construisons une machine sociale qui, par une nécessité extérieure, produise le bonheur et la vertu. Ne dites pas que la science apprend

qu*on ne change pas brusquement le milieu d'un être sans le détruire. La science établit seulement que des individus qui ne réussissent pas à s'adapter au milieu nouveau disparaissent, elle ne condamne pas la révolution, elle avertit qu'elle se paie; c'est une question d'acclimatation qui en fin de compte se résout en une dissolution et une recomposition de mouvements selon des lois nécessaires.

L'idéal guérit de la chimère. Rien n'est plus propre que reffort moral à nous convaincre que l'absolu n'est pas de ce monde, que la nature ne se plie pas à notre caprice et qu'on n'obtient rien d'elle qu'en s'accommodant à ses lois. La société est un milieu moral; fait des individus qui le composent, de leurs idées, de leurs sentiments, de leurs tendances, ce milieu est ce qu'ils sont, il vaut ce qu'ils valent; on n'obtient pas la douceur en multipliant la brutalité par elle-même; derrière l'abus, il y a la faiblesse morale qui le maintient et le ferait renaître; avec la ferme résolution de ne rien refuser ni à la justice, ni à la fraternité, commençons la société meilleure en préparant le citoyen par la réforme de nous-mêmes.

Après ceux qui reprochent à l'enseignement de la philosophie d'exagérer la confiance de l'esprit dans ses propres forces, voici ceux qui l'accusent d'engendrer le scepticisme. Les opinions s'opposent, la science n'est pas faite. Dans une société comme la nôtre, où les questions les plus complexes, questions morales, sociales, religieuses, sont brutalement tranchées et en tous sens par l'ignorance, la passion, la fantaisie, il

n'y a pas à craindre que la pensée réfléchie crée le désordre. Comme Ta dit avec beaucoup de justesse M. Alfred Fouillée : « les opinions philosophiques sont infiniment moins divisées que les opinions non philosophiques.,. Il suffit, pour s'en convaincre, d'avoir assisté à une discussion d'amateurs... La recherche méthodique de la vérité est Tunique moyen de réduire les divergences au minimum et de poser enfin des alternatives bien définies. » Sans doute la philosophie n'est pas une science faite, où la vérité, comme en mathématiques, se reconnaît à l'accord de tous les esprits. Quelle est la science morale qui réalise cet idéal? L'éducation n'est pas, pour un peuple libre, l'art de tromper la jeunesse par de fausses certitudes, mais l'art de l'acheminer progressivement vers la vie, en lui en faisant connaître les devoirs et pressentir les épreuves. Je ne vois pas d'inconvénients à ce que le jeune homme apprenne que toute vérité ne s'impose pas du dehors par le témoignage des faits ou par la contrainte logique, à ce qu'il soit averti qu'il est des problèmes qui demandent après l'examen de l'intelligence la décision de la volonté, des croyances qui viennent plus de l'esprit que des choses et que confirment les sacrifices qu'elles imposent. La philosophie n'est pas une science finie, parla elle ressemble à la vie et en donne l'intelligence. On parle de chimère, je n'en sais pas de plus dangereuse que la manie d'achever, d'arrêter une bonne fois le mouvement, de fixer l'homme dans le repos d'un état définitif. La société parfaite va naître d'une législation

qui prévoira, qui réglera tous les rapports économiques, à moins que ce ne soit de Tabolition de toute contrainte légale. Chacun supprime ce qui le gêne, simplifie, taille dans le vif ; écoutez nos prophètes; tous annoncent que quelque chose va mourir, hier c'était la religion, la métaphysique, Tart, la morale; il paraît que c'est la science aujourd'hui; au total, il ne reste rien. Il reste la vie qui' continue son cours, la vie qui ne s'achève pas, qui est une harmonie mobile, instable de termes contraires qu'elle accorde dans une unité qui se fait et se défait sans cesse. Ne nous appauvrissons pas à plaisir, acceptons-la tout entière , le sentiment et la pensée, le réel et l'idéal, l'art et la science, avec le perpétuel elfort qui la maintient dans son intégrité. La philosophie serait bienvenue à guérir la manie de finir ce qui ne finit pas, à nous rendre par là encore plus humains, plus intelligents de toutes les formes de la vie morale, plus disposés à les comprendre et à les vivre.

Je conclus. De ce qui se fait en Allemagne nous ne pouvons déduire ce qui doit se faire en France. En Allemagne, l'éducation morale de la jeunesse repose sur l'action combinée de l'enseignement religieux et de l'enseignement historique, parce (fue c'est sur l'autorité d'une tradition commune qu'on cherche à fonder l'unité de l'esprit public. La liberté impose plus de devoirs qu'elle ne confère de droits : le pire esclavage est celui qui s'ignore. En renonçant à demander à la tradition religieuse le principe de l'éducation nationale, la France s'est donné des obliga-

tiens nouvelles. Pour avoir mis sa confiance dans la raison et la liberté, elle s'est engagée à les cultiver, à les fortifier, à y faire comme un incessant appel. Sa tradition même amène à la réflexion, se complète, s'achève par elle. Il ne faut pas supprimer renseignement philosophique et moral, il faut que ceux qui en ont la direction ou la charge de plus en plus s'efforcent d'en faire sortir l'amour justifié, éclairé d'une patrie, envers laquelle on peut remplir tous ses devoirs, sans trahir aucun de ceux qu'on se reconnaît envers l'humanité.

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