‹ Éducation ou révolutionChapitre 11 sur 13 · Préface à La Philosophie du Peuple de M. Gâche · texte numérisé non relu

Préface à La Philosophie du Peuple de M. Gâche

sîgniGcation el le prix : sans longue discussion, sans phrases, sans polémique, elle montre ce que beaucoup s'obstinent à nier, que des progrès de la science et de la conscience se dégage une morale tout humaine, toute laïque, fondée sur Tintelligence de notre nature et des conditions que font à son développement les lois du milieu social et cosmique.

La, Philosophie du Peuple n'est pas une métaphysique subtile et savante ; vous y chercherez vainement l'exposé ou la critique des preuves de l'existence de Dieu; il n'y est pas question de l'immortalité de l'âme, du paradis ou de l'enfer, des peines ou des récompenses qui nous attendent dans la vie future. Elle n'affirme pas la cité céleste, elle ne la nie pas : elle l'ignore; elle nous laisse ici-bas, sur la terre, au milieu de nos semblables; elle se tiendrait pour satisfaite si elle nous enseignait à bien vivre la vie présente.

M. Gâche se place au point de vue de ses auditeurs, et il se trouve que ce point de vue est celui des grands philosophes de la Grèce. Nous vivons, voilà le fait, et nous acceptons la vie, et le désir présent à tous nos désirs est qu'elle soit un bien : « à nous de la rendre ce que nous voulons qu'elle soit; le bien et le mal, dit l'Écriture, sont devant l'homme, ce qu'il aura choisi lui sera donné* ». Le bonheur n'est pas le privilège des riches; il ne nous vient pas du dehors; on le cherche partout où il n'est pas, dans la fortune, dans les sensations délicates, dans la paresse, dans

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les jouissances de l'ambition et de Torgueil; on imagine que pour Toblenir il faut des grâces spéciales, un rare concours de circonstances favorables ; la vérité est que pour la plus grande part il dépend de nous-mêmes; nous devons le conquérir, le mériter, nous le donner à nous-mêmes.

M. Gâche, dans La Philosophie du Peuple^ cherche précisément comment, de nos jours, dans notre société industrielle et démocratique, avec les conditions qui lui sont/aites, il est possible à Touvrier de lutter pour la conquête du bonheur, c'est-à-dire d'être un homme au sens vrai de ce mot. 11 ne craint pas les humbles conseils, les détails minutieux, les renseignements pratiques, l'insistance sur ce qu'on néglige le plus souvent dans les livres, sur ce qui, en fait, est le fondement de tout le reste. La santé est le premier de tous les biens^ celui qui se retrouve en tous les autres; nous n'en sommes plus à l'ascétisme, à la haine du corps, à la saleté sanctifiante : les règles de l'hygiène sont des règles morales. La propreté ne va pas sans la tempérance, l'une et l'autre sans le respect et la possession de soi-même. Après Yhygiène, M. Gâche étudie V habitation, puis Y économie domestique, le budget normal de l'ouvrier, l'art de l'établir, l'obligation de s'y conformer; enfin le mariage, ses devoirs et ses joies. Toujours il s'efforce d'établir par des faits, par des exemples simples que le seul moyen pour l'individu d'être heureux, c'est, selon la pensée des philosophes grecs, d'être vertueux, c'est-à-dire de remplir les fonctions qui résultent de sa nature,

d'accomplir ses devoirs de père et de citoyen, bref de vivre une vie vraiment humaine.

Placé surtout au point de vue de Tindividu, Fauteur n'insiste pas sur la solidarité qui nous unit les uns aux autres, sur les obligations qui nous associent aux grandes œuvres collectives et donnent à notre vie éphémère une sorte de perpétuité dans le bien qui se commence par notre humble effort. Mais il n'ignore pas que nous accomplissons notre destinée « dans la société de nos semblables et gr^ce à leur collaboration * >^.

A propos des logements ouvriers il montre avec force les taudis repoussants où sont confinées des familles de plusieurs personnes; il dit l'immoralité, le vice et le crime sortant, par une sorte de fatalité, d'une misère dont sont responsables ceux qui s'y résignent. Sa conclusion. nous fait même entrevoir une conception plus vaste et plus haute de la solidarité qui lie le bonheur de l'individu à la conquête de la planète par la science et par l'effort de tous les hommes : « le bonheur naîtra de Tunanime accord de la terre entière, il sera fils de la planète* ».

L'auteur, diront quelques-uns, a prêché la recherche du bonheur, il a réussi môme, supposons-le, à montrer l'intime rapport qui l'unit à la vertu; mais a-t-il supprimé la souffrance et la mort? Sa petite sagesse terre à terre nous abandonne à ces maux sans consolation; il faut l'espérance et la foi pour donner un

i, La souffrance et la mort, p. 188.

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