‹ Éducation ou révolutionChapitre 3 sur 13 · VI PRÉFACE · texte numérisé non relu

VI PRÉFACE

est à créer et qu'elle ne peut l'être sans le concours de rindividu lui-même. La démocratie à ce titre est essentiellement une éducation.

Si les dogmes ne renaissent pas, ils se transposent. A la providence capricieuse, arbitraire, chargée de réaliser la justice dans une autre vie, beaucoup sont tentés de substituer les Lois économiques, l'Évolution, une providence aveugle et sourde, chargée de réaliser la justice icibas. Puisque nous ignorons ce qui sortira de l'avenir, il nous reste d'agir comme s'il dépendait de nous. En posant comme idéal le bien sur la terre, en définissant ce bien par la justice qui ne peut régner qu'entre des êtres raisonnables, nous nous engageons à n'attendre pas plus ce bien de la nature des choses que de la volonté d'un Dieu, mais à le faire nous-mêmes. La première des affirmations de la conscience moderne est ainsi le droit et le devoir de l'éducation intellectuelle et morale pour tous.

L'homme n'existe pas, il se crée.

Certes, il y aurait un pharisaïsme odieux à proclamer cette éducation nécessaire et à la rendre impossible, en laissant subsister un

PRÉFACE Vn

milieu social qui exclut de la vie humaine la grande majorité des hommes. Mais l'esclavage renaîtra toujours de la servilité, la tyrannie de la lâcheté de ceux qui la subissent et vont au devant d'elle. En même temps que les institutions, les lois, les formes de la propriété, il faut changer les individus qui ne pourraient manquer de refaire la société à leur image ; et, pour cela, il faut que le peuple ne se résigne point à n'être qu'un troupeau d'électeurs, ayant tout juste une conscience collective, une conscience de classe, qui assure l'unité de son bêlement et de son vote; il faut que le peuple soit un groupement d'individus, dont chacun ait la conscience de lui-même et de l'œuvre à laquelle il collabore, que les hommes ainsi se transforment en transformant les choses et trouvent l'éducation qui les élève dans l'effort permanent par lequel ils conquièrent la justice et créent une société autonome où la loi comprise, libre ment consentie, ne soit plus une. forme enfin de la contrainte et de la tyrannie.

Barbizon, octobre 1904.

Quand nous disons que Tinstruction est un droit pour tous, que ceux qui savent ont des devoirs positifs envers ceux qui ignorent, nous ne croyons rien dire de bien original. Mille faits concrets, précis, qui donnent un corps à cette idée générale, se présentent à notre esprit : les manuels, que les maîtres de la science française ont rédigés pour nos enfants; les leçons que donnent dans nos écoles de Fontenay, de Saint-Cloud, d^Auteuil, des hommes qui appartiennent à nos grands établissements scientifiques, au Collège de France, à la Sorbonne, au Muséum; les cours d'enseignement supérieur populaire qu'ont créés à THôtel de Ville les élus de notre grande cité parisienne y convaincus qu'il faut élever les sources de lumière pour en répandre le rayonnement.

i. Conférence faite à la séance de réouverture des cours de TAssociation philotechnique. 1897.

ÉDUCATION on RÉVOLUTION. 1

Cette idée que les savants ne travaillent pas pour euxmêmes, pour la satisfaction d'un égoïsme supérieur, pour le profit de quelques-uns, pour je ne sais quel idéal abstrait; qu'ils contractent des devoirs envers tous, que quelque «hose de leur pensée doit se retrouver dans les pkrs hûàiU«s esprits, cette idée que les Universités doivent aider la nation à prendre une conscience plus claire d'elle-même, de son rôle et de ses destinées, nous paraît aujourd'hui d'une telle banalité que c'est à peine si elle vaut encore d'être exprimée. Il est bon d'insister sur les idées, dont la présence esta peine remarquée, tant elles semblent naturelles, communes, indiscutables, de réfléchir sur elles, d'en chercher le sens et l'origine, car on y découvre souvent les croyances dont on se plaint de manquer, les principes qui sont la force et l'honneur d'une époque, sans qu'elle le soupçonne. C'est une idée neuve, originale autant que généreuse, que celle du droit de tous les hommes à la vérité, des devoirs que le privilège de la science impose, des relations morales qui lient ainsi les savants au peuple dans une sorte de communion intellectuelle. Vous ne trouveriez rien de pareil dans le passé. Entre l'élite et la foule il n'y a pas alors de lien spirituel ; l'une commande, l'autre obéit. Toute la puissance politique est entre les mains du roi et de ses conseillers; l'État se résume en un homme qui ne doit de comptes qu'à Dieu. Au-dessous de ceux qui pensent et qui veulent s'étend une sorte de matière humaine, une masse obscure et profonde qui travaille, qui peine et dont la pensée ne s'éveille

guère que quand la souffrance trop vive Tamène à en soupçonner les causes.

Dans ce monde, les savants, les philosophes, surveillés par Tautorité jalouse de FÉglise, exposés à découvrir des vérités aussi dangereuses que le mouvement de la terre, souvent menacés, forment une petite société tout idéale, sans règlement, sans loi écrite, née d'elle-même, spontanément, du concours et du contrôle nécessaires des esprits qu'exigent les progrès de la science. Cette société, où s'exprime Tunité de la raison humaine, est internationale; d'un pays à l'autre, ses membres, animés d'une même curiosité, collaborateurs de la môme œuvre impersonnelle, correspondent, se posent des problèmes, en discutent les solutions; quand ils voyagent, ils vont se voir, ils se reconnaissent, ils se font bon accueil, ils mettent en commun leurs idées dans des entretiens que plus tard leurs lettres reprennent et continuent. Les correspondances de Descartes, de Leibniz gardent le vivant témoignage de cette libre conspiration des esprits dans la recherche de la vérité. Une langue unique, distincte des langues vulgaires, le latin, que parlent et qu'écrivent tous les hommes instruits, facilité ces rapports. A mesure que la méthode devient plus exacte, plus positive, qu'au lieu d'imaginer la nature on l'observe, on la soumet à l'expérience, qu'on applique à la connaissance de l'univers le principe de la division du travail, les savants comprennent qu'ils ont besoin les uns des autres, que leur effort doit être convergent, qu'unis dans une

pensée commune, qu'associés dans un même travail, ils sont comme les citoyens d'une idéale patrie. Pierre Bayle, le précurseur de Voltaire, réfugié en Hollande, dont le despotisme de Louis XIV avait fait la terre de la libre pensée, publie une façon de re^ue sous ce titre significatif : Nouvelles de la République des Lettres. Cette république sans frontières qui, au-dessus des intérêts matériels, des ambitions et des rivalités des princes, commence l'humanité, a bien sa grandeur; mais, si les savants se connaissent, se groupent, ils forment une élite séparée, ils ignorent le peuple pour cette bonne raison que le peuple n'existe pas encore. Au xviii' siècle, la philosophie se mêle, à la vie, elle parle le langage de tout le monde, elle prend les formes les plus diverses, comédie, roman, conte, dialogue ; elle fait servir à ses fins l'ironie de Voltaire, la verve audacieuse de Diderot, l'éloquence de Jean- Jacques ; elle attaque les abus, elle ruine les préjugés; elle ouvre les yeux sur ces absurdités qu'on ne voit plus à force de. les voir; elle réveille les esprits du sommeil de l'habitude ; elle rend l'intolérance ridicule, la persécution odieuse, — elles n'ont pas cessé de l'être; — elle montre l'écart qui peu à peu, en dépit des retardataires et des traînards de la routine, s'est fait entre ces pratiques barbares et la conscience humaine. Une puissance nouvelle est née, l'opinion publique. Mais l'opinion publique n'est encore que celle des salons, des gens distingués, grands seigneurs, fermiers généraux, philosophes, femmes d'esprit, qui entre tant d'autres privilèges ont celui de la pensée.

La Révolution élargit singulièrement les cadres de rhumanité, elle y fait entrer tous les hommes. Elle étend, elle généralise, elle prend au sérieux et elle prétend appliquer à tous une définition qui traîne dans les traités de philosophie depuis Aristote, l'homme esl un animal raisonnable. Si Thomme est un être raisonnable, il ne peut pas plus être exclu de la raison qu'il ne peut être exclu de l'humanité; l'instruction est un droit qu'on n'aliénerait qu'en s'aliénant soi-même. Tout à l'heure, en passant devant la statue de Danton, je lisais sur le piédestal cette parole qu'on a bien fait d'y graver : « Après le pain, le premier besoin du peuple est l'instruction. » La démocratie est née; avec des reculs, des réactions, des résistances, elle ne cessera plus de progresser et de grandir; prenons-en notre parti et agissons en conséquence.

La démocratie ne peut pas plus se passer d'une élite qu'elle ne peut rendre inutiles le génie, la science et la vertu; ce qui est vrai, c'est qu'elle renverse les rapports de l'élite à la foule. D'abord l'élite de plus en plus se recrute parmi tous les citoyens, elle sort incessamment de la foule, elle se rajeunit, elle se renouvelle à ce grand réservoir de force et d'énergie. En second lieu, si elle s'isole, si elle se retranche dans je ne sais quel dédain, elle se

condamne. à Timpuissance. Le peuple n'est plus la foule, il est la nation, il est le souverain : une idée n'est qu'une abstraction, une vue théorique, tant qu'elle n'a pas pris un corps et une réalité dans l'intelligence et dans la volonté de tous. L'élite, qui par ses origines, est en contact intime avec, la grande famille des ignorants et des humbles doit rester en communion avec le peuple, elle est tenue de le convaincre, de le persuader, d'obtenir sa confiance, de s'unir à lui dans la vérité supérieure à laquelle Tobéissance est volontaire. Dans une démocratie tous doivent participer à la vie intellectuelle, parce que tous participent à la vie nationale

Nos plus chers intérêts, ceux de la patrie, ceux de la civilisation même, exigent que ce droit à l'instruction ne reste pas lettre morte. Nous avons supposé généreusement que tout individu est une personne, que tout être qui a la forme humaine est homme, et nous avons partagé entre tous la souveraineté autrefois concentrée dans les mains d'un seul, nous ne pouvons plus reculer, nous nous sommes condamnés à réussir. Pour que les mœurs répondent aux institutions, pour que la réalité ne contredise pas les grands principes de la vie nationale, il faut que chacun soit rendu capable de remplir les devoirs qui résultent des droits qui lui sont conférés. Il est urgent que l'homme devienne un être raisonnable, puisque nous l'avons supposé tel et que nous avons agi comme s'il l'était. Nous ne nous sommes pas laissé le choix, l'enseignement populaire est une nécessité, il est la consé-

quence logique du suffrage universel. Au milieu des conflits et des divergences inévitables, il faut que la nation dégage d'elle-même assez de raison pour se diriger et se conduire, et la raison de la nation n'est que l'intelligence, la prévoyance, le sang-froid des citoyens qui la composent. La démocratie ne se désintéresserait de l'éducation du peuple qu*en se livrant aux barbares. C'est pour cela que la République a multiplié les écoles, écoles primaires, écoles normales, écoles professionnelles; c'est pour cela que les savants et les philosophes, conscients de leurs devoirs envers tous, au souci de découvrir la vérité ajoutent celui de la faire circuler dans la nation tout entière; c'est pour cela que nous voudrions unir en tous les esprits à l'intelligence des lois nécessaires, qu'on ne viole pas impunément, le sentiment de l'idéal, auquel on ne renonce pas sans déchoir, faire un peuple qui, soutenu par la volonté du meilleur, soit convaincu que la science du possible permet seule à l'énergie patiente de faire sortir, greffant l'idée sur le réel, de ce qui est ce qui doit être.

Mais s'il faut en croire certains penseurs, l'erreur, le crime de notre grande révolution, c'est précisément d'avoir proclamé l'homme raisonnable, de lui avoir reconnu des droits imprescriptibles, d'avoir rendu nécessaire celte élévation morale du peuple, cette culture de tous. Ils nous accusent d'avoir renversé le rapport logique et naturel de l'élite à la foule, substitué le nombre à la raison; ils disent qu'il fallait éclairer le peuple avant de l'affranchir.

que nous avons commencé par la fin, ce qui est un singulier procédé d'action; ils disent qu'en fondant nos institutions sur la chimère de Thomme raisonnable, qu'en érigeant en réalité ce fantôme du délire philosophique, nous avons livré la société et la civilisation à l'homme vrai, à l'homme qui existe, qui court les rues, bête malfaisante, féroce et lubrique, comme vous le savez tous.

En dépit de ces logiciens, j'oserai soutenir qu'il y a des choses qu'il faut commencer par la fin, et que c'est ainsi que l'on commence toutes les grandes choses. Le poète ne fait pas son poème de vers soudés bout à bout, le peintre son tableau de traits raccordés ; l'artiste voit son œuvre d'abord d'ensemble, il l'imagine dans son unité, il la pressent, il l'anticipe par son amour; c'est ce mouvement intérieur, cet élan qui le porte vers elle, et c'est, pour la posséder plus pleinement, pour donner à tous la jouissance de la beauté qui l'enchante, qu'il réalise cette œuvre par un lent travail où il dépense sa vie sans compter. Comme une inspiration poétique il y a une inspiration morale. L'œuvre de l'esprit humain n'est pas seulement de constater ce qui est et de s'y résigner; l'esprit est artiste, il invente des formes nouvelles du bien pour les réaliser, il projette l'idéal dans l'avenir comme une lumière dont la splendeur tout à la fois le guide et l'attire.

Les grands créateurs d'idéal, les fondateurs de religion, n'auraient jamais commencé, s'ils avaient attendu que l'homme qu'ils rêvaient existât, ils ont

été cet homme, ils en ont montré Timage au monde dans l'exemple de leur vie pour l'entraîner à leur suite, et c'est par cet acte de foi dans le bien, par cet excès de confiance et d'audace qu'ils ont réussi. La France a fait de même : au lieu de regretter cetle générosité sur laquelle il n'est plus temps de revenir, il reste de la justifier. Il n'est pas mauvais pour les peuples, comme pour les individus, de mettre dans leur vie un grand devoir auquel ils ne peuvent plus manquer. Si l'on avait attendu les hommes prudents, soyez sûrs qu'on ne se serait jamais mis en marche. Aujourd'hui l'instruction du peuple est l'un de nos intérêts les plus chers, elle est liée au salut public, nous le savons, et je ne suis pas autrement fâché que l'intérêt, de gré ou de force, soit du côté de la justice et de la vérité. Mais, ne nous faisons pas d'illusions, les choses ne se font pas toutes seules; les circulaires ministérielles, les discours des uns, les déclamations des autres ne nous dispenseront pas d'une besogne qui ne peut s'accomplir que par nous. N'attendons pas que les choses arrivent, il n'arrivera que ce que nous aurons su vouloir, nous dépendons de nous-mêmes. Il faut que chacun de nous ait la ferme volonté de devenir ce qu'il a le droit et le devoir d'être : un homme libre; il faut pour cela qu'il s'instruise, qu'il veille sur sa propre dignité, dont il est le plus sûr gardien, que, convaincu qu'il n'y a pas d'humble besogne, que les grands effets sont la résultante des petits efforts multipliés, il travaille sur luimême et pour tous.

iO ÉDUCATION OU RÉVOLUTION

Je n'ai voulu qu'exprimer votre pensée, que traduire les sentiments dont se sont inspirés les fondateurs de votre société : c'est de ces idées que vous avez fait Tâme du grand corps vivant qu'est TAssociation philotechnique. Vous avez voulu que l'exercice du droit à l'instruction fût rendu possible à tous; vous n'avez pas seulement compris les rapports nouveaux entre l'élite et le peuple qui sont la conséquence logique de la démocratie, vous les avez réalisés dans les faits. On nous accuse de réclamer la liberté et de n'en point avoir les mœurs, de faire de l'État une providence, que nous traitons un peu comme les sauvages leurs fétiches, qu'ils accablent d'injures et rouent de coups, quand ils ne sont pas assez vite exaucés, vous avez donné un grand exemple d'iniliative privée.

Ceux qui savent ont des devoirs envers ceux qui ignorent, ils détiennent un bien commun, mais le devoir est réciproque, et ceux qui ignorent ont, comme le droit, l'obligation de s'instruire, d'aimer et de vouloir la vérité, à laquelle plus ou moins il faut participer pour être homme. Chez vous, maîtres et élèves remplissent pleinement ce devoir réciproque; ils vont comme au-devant les uns des autres et se rencontrent à mi-chemin; il n'est pas rare que l'élève d'hier devienne le maître du lendemain et rende aux autres ce qu'il a reçu lui-même. Vous avez organisé ainsi la coopération des idées. La

science est bien une richesse, elle est un capital accru, comme l'autre, par le travail collectif de rhumanité. Mais les biens spirituels, en se distribuant, loin de s'amoindrir, s'accroissent : le plus humble de nos instituteurs, sans violer les lois de la nature, opère le vrai miracle de la multiplication des pains. On ne possède que ce qu'on donne; la richesse est libéralité. Ceux qui possèdent la science ne la veulent pas garder pour eux-mêmes, ils veulent la répandre, la transmettre; ils ne ferment pas leur esprit comme un coffre-fort à secret, de peur que quelque chose s'en échappe ou que quelque audacieux y vienne puiser, ils l'ouvrent tout grand. Ces vrais riches n'ont pas peur de l'impôt sur le revenu global, ils vont au-devant de l'impôt progressif. Même quand leurs découvertes peuvent se changer en biens matériels, quand, comme celles d'un Pasteur, elles valent des milliards, de ces milliards qui ne se partagent point sans se diminuer, ils les donnent généreusement, parce qu'elles sont d'abord des vérités, des biens immatériels qui se multiplient en se partageant et dont la possession fait dédaigner tout le reste.

Vous avez été amenés à donner à vos cours du soir un caractère pratique; quelques-uns d'entre vous s'en inquiètent et témoignent quelque regret de ce que la culture générale semble sacrifiée à l'intérêt immédiat.

Nul plus que moi n'est convaincu qu'il ne faut pas se refusera soi-même par négligence, par paresse, par calcul, le partage de ce qu'il y a de meilleur ici-bas» mais d'autre part quand on fait bien, on fait souvent

plus et mieux qu'on ne croit. On veut devenir un bon ouvrier, on devient un homme meilleur. L'ouvrier qui s'initie au principe de Tart qu'il pratique ne consent point à n'être qu'une machine, il s'affranchit de la routine, il apporte à son œuvre un esprit libre et par là même capable d'invention. « L'esprit scientifique, disait ici même Ernest Lavisse, lors de l'inauguration de l'Université de Paris, — l'esprit scientifique n'est inutile dans aucun métier. C'est un de ses caractères de n'admettre pas a priori que les choses ont le droit d'être comme elles sont, ni qu'elles doivent être du jour au lendemain bouleversées de fond en comble. Il est le critique toujours présent de nos actions et de nos idées, l'ennemi des habitudes où s'émoussent les énergies et de la béatitude de ceux qui sont en possession. Il se reconnaît à ce signe : n'être point satisfait. » Loin de détruire le sentiment de l'idéal, l'esprit scientifique, par cela même qu'il est l'esprit de liberté, détruit l'inertie qui en paralyse l'essor. Je ne m'inquiète pas outre mesure du caractère pratique que tend à prendre votre enseignement. Je n'ai pas trouvé sur vos programmes de cours de morale, mais vous enseignez la morale d'une manière singulièrement originale, en la pratiquant. L'effort courageux des élèves, le dévouement, le désintéressement absolu des maîtres sont des exemples qui valent bien des préceptes. A ceux qui vous demanderaient des formules, vous pourriez répondre que, convaincus de la solidarité humaine, vous vous efforcez d'être justes en étant fraternels.

La meilleure récompense que puissent recevoir des gens qui se dévouent à une œuvre désintéressée, c'est, après la conscience du bien qu'ils font, de voir leurs idées se répandre, se généraliser. Vous avez inventé les cours d'adultes, vous avez groupé plus de dix mille élèves, une petite armée du travail volontaire. Aujourd'hui tous les hommes qui ont le souci de l'éducation populaire demandent qu'on vous suive, qu'on fasse dans toutes les communes de France ce que vous avez su faire à Paris et dans quelques grandes villes. On a reconnu que le jeune homme, de sa sortie de l'école à son entrée au régiment, livré à lui-même, sans secours intellectuel et moral, non seulement oubliait les connaissances qu'il avait acquises, mais n'avait plus l'occasion d'entendre les paroles qui fortifient la volonté en rappelant l'homme à la conscience de sa dignité personnelle et des devoirs que par le fait seul qu'il vit en société il contracte envers tous. De toutes parts, dans un grand nombre de nos écoles, des cours d'adultes ont été ouverts, des conférences populaires ont été faites.

Ce mouvement général, spontané, doit nous donner confiance en l'avenir. Les ennemis de l'école l'accusent de tous nos maux, accroissement de la criminalité, dépopulation, alcoolisme, oubliant volontairement ce dont il ne leur plaît pas de se souvenir, le travail de la femme et de l'enfant, le surmenage industriel, les grandes agglomérations urbaines avec leurs taudis, l'assommoir à toutes les portes, sans parler du mauvais exemple qui trop souvent vient d'en haut.

Répondons à ces critiques, comme il convient, par un effort pour faire plus et pour faire mieux.

C*est quelque chose d'avoir fait de Técole une belle maison, où entrent Tair et la lumière, ce n'est point assez; il faut que Tadolescent n'en oublie pas le chemin, il faut que Thomme fait, que le père de famille sache que ce qui s'y passe ne lui est pas étranger, car ce qui s'y passe, c'est l'éducation de ses enfants, et ce qui s'y décide, c'est l'avenir du pays. En ce moment l'école se complète par des sociétés de patronage scolaire, par des associations amicales d'anciens élèves : ces sociétés rapprochent l'instituteur des parents, établissent entre l'école et la famille une entente qui est la condition de l'éducation morale; elles fortifient chez les jeunes gens l'esprit de camaraderie, elles leur offrent avec des jeux divers un autre lieu de réunion que le cabaret.

L'expérience nous éclairera, nous ne nous laisserons pas décourager, nous ferons de l'école ce qu'elle doit ôtre, la maison commune du village. Bien des préjugés, je l'espère, se dissiperont : admettre que l'école laïque est un instrument de combat, ce serait admettre que la morale contredit nécessairement la religion. Quel homme vraiment religieux pourrait y consentir? Permettez-moi de vous associer dans notre reconnaissance les instituteurs, ces braves gens qui, chargés d'un lourd travail, ont été au-devant du surcroît de labeur qu'on leur demandait. Donnons-leur ce qui leur est dû, l'indépendance et la dignité sans lesquelles il n'y a pas d'éducateurs de la jeunesse ; ils

appartiennent à tous, ils ne sont les hommes d*aucun parti; affranchissons-les des recommandations politiques, — la recommandation est la dernière forme qu'ait prise la tyrannie, tyrannie anonyme, impersonnelle, qui, comme toutes les autres, abaisse les caractères.

Il y a des gens intéressés à nous persuader que nous ne savons ni ce que nous croyons, ni ce que nous voulons; ils prêchent la nécessité de Faction et ils annoncent le réveil de la foi, avec le secret espoir de remplir leurs phrases creuses sur Tavenir des dogmes et des traditions du passé. Ne laissez pas dire que la conscience moderne est vide, nous savons fort bien où est le devoir, ayons seulement le courage de le remplir. Si nous faisons de Tinstruction un droit et un devoir pour tous, c'est que nous croyons fermement que tout homme a le droit et le devoir d'être homme. Nous n'admettons plus avec les anciens que ce qui convient aux uns soit interdit aux autres ; que la valeur, la beauté, la sagesse de quelques citoyens soient nécessairement faites de la misère et de l'humiliation du grand nombre. Les adversaires de l'instruction populaire sont les derniers partisans de l'esclavage. Nous voulons pour tous le partage des biens les meilleurs, l'intelligence du vrai, la jouissance de la beauté, la pratique de la vertu. Appeler tous les hommes à l'humanité, pour cela leur donner avec la conscience de leur dignité personnelle l'idée de ce qu'ils se doivent les uns aux autres, l'intelligence des rapports multiples qui mêlent leurs exis-

tences et font de leurs vies éphémères les moments d'une grande vie qui les enveloppe et les dépasse, relier ainsi le sentiment social au sentiment religieux, j'ose dire que c'est là quelque chose de nouveau dans le monde, un idéal très haut auquel on ne s'élèvera que par Teffort de tous, car il ne s'agit de rien moins que de faire traverser toute la masse^ humaine du souffle de l'esprit. Ce refus de consentir aux iniquités soi-disant nécessaires est notre honneur : la civilisation ne consiste pas à multiplier les besoins, à faire suer l'alcool aux murs, à en tirer des pierres mêmes du chemin, il n'y a de progrès véritable que le progrès dans la justice et dans l'amour. En demandant aux hommes ce grand effort, nous ne prétendons nullement leur interdire les croyances et les espérances, que légitime la foi même dans l'ordre moral; nous voulons seulement, pour qu'ils ne soient pas trop dépaysés, en passant de la terre au ciel, qu'ils réalisent dès ici-bas la justice et la fraternité.

L'ÉCOLE LAfQUE*

Mesdames, Messieurs,

En m'appelant à Thonneur de présider ce banquet, vous me reconnaissez un peu comme Tun des vôtres, je vous en remercie : laissez-moi vous dire que ce n'est point d'aujourd'hui que je me considère comme l'un des membres de la grande famille que vous formez. Nous n'admettons plus la séparation radicale des divers ordres d'enseignement, parce que nous n'admettons plus dans la nation des classes étrangères les unes aux autres dont chacune a sa vérité. L'éducation du peuple, au sens large de ce mot qui est le sens juste, est notre tâche commune. Il n'est pas de meilleur fondement à l'amitié qu'un môme devoir qu'on est résolu à remplir.

Mais je crains bien de m'ôtre trompé sur ce que vous attendiez de moi aujourd'hui et de ne répondre à votre bienveillance que par l'indiscrétion. Dans une fête comme celle-ci vous avez le droit d'espérer de»

1. Conférence faite à l'Amicale des instituteurs de la Somme, le 10 juillet 1903.

ÉDUCATION OU RÉVOLCTION. 2

paroles légères qu'on écoute d'une oreille distraite, qui se posent un instant et s'envolent. Quand j'ai reçu votre invitation, j'ai oublié le banquet, la fête, le désir légitime d'un repos bien mérité, je n'ai rien vu que l'occasion qui m'était offerte de m'entretenir avec vous des grandes questions qui nous passionnent. Et c'est ainsi que je me conforme à l'usage en vous demandant plus que vous ne devez, avec la confiance que vous ferez aujourd'hui ce que vous faites toujours, et que vous m'accorderez une attention à laquelle je n'ai pas droit. D'ailleurs je ne prends pas la parole avec la prétention de rien vous apprendre, je me tiendrais pour heureux, si je donnais une expression à votre propre pensée, si je réussissais à dire ce qui vous soutient dans votre tâche, ce qui vous laisse indifférents aux outrages et aux calomnies, ce dont vous êtes pleinement convaincus, que notre école, au-dessus des sectes et des partis, loin de s'asservir à des fins précaires, a sa raison d'être dans son effort même pour fonder la paix des esprits en les réconciliant dans une vérité commune, tout à la fois nationale et humaine.

Avant tout, messieurs, gardons-nous bien de recevoir la définition de l'École de la bouche de ses adversaires : ils affectent de n'y voir qu'un instrument politique aux mains d'un parti, elle est l'école athée, l'école sans Dieu, qui se refuse aux hautes pensées,

L'ÉCOLE laïque 19

qui sans idéal propre ne peut que nier et détruire des croyances auxquelles elle est impuissante à rien substituer. Vous pourriez être tentés de répondre au défi, d'entrer dans la lutte à laquelle on vous convie, de rendre coup pour coup, de vous en prendre à une prétendue religion d'amour qui justifie tant d'intolérance et d'injustice; dans la conscience de votre devoir vous trouvez la force de résister à la tentation. La colère et la haine sont des sentiments que votre mission vous interdit. Vous ne vous reconnaissez pas dans rimage qu'on vous présente de vous-mêmes et vous laissez tomber dans le silence les outrages et les calomnies. L'École, vous le savez, n'appartient à aucune secte, à aucun parti, elle appartient à la nation tout entière. Un programme de haine, de négation ne saurait lui convenir, parce que tous les enfants de France, quelle que soit leur différence d'origine, de famille, d'Église, peuvent et doivent y trouver place.

Vous vous entêtez dans la volonté de la paix. Je ne puis assez vous dire combien je me réjouis de ce qu'en vertu de ses fonctions mêmes l'instituteur ne puisse être un de ces sectaires qui ne savent que tourner en dérision les croyances des autres, de ce que son devoir le plus impérieux l'oblige à ne détruire l'erreur ou la superstition qu'en y substituant les vérités plus hautes qui les rendent impossibles; c'est par là vraiment, par la nécessité qui s'impose à lui d'éviter toute critique, toute polémique, de s'en tenir aux affirmations positives, irrécusables de la science

et de la conscience, qui ne nient que ce que nous ne pouvons plus croire avec sincérité, qu'il est le maître de Tavenir. La neutralité scolaire n'est pas une plate indifférence qui ferait renseignement sans portée, sans valeur éducative et qui enlèverait à l'instituteur, avec le sentiment d'être utile, le courage de la rude tâche qui est la sienne. L'École est neutre en ce sens qu'elle n'est pas négative, agressive, plus préoccupée de combattre l'erreur que d'édifier la vérité, en ce sens surtout qu'elle s'attache à ce qui unit les esprits et non à ce qui les divise, et que, si elle s'oppose au mensonge, au fétichisme, à l'intolérance, c'est uniquement en pénétrant les esprits des vérités morales que nul n'ose ouvertement contester, alors môme qu'il n'attend que l'occasion et la puissance de les violer.

Messieurs, si j'avais besoin d'une preuve pour vous convaincre de ce que vous pensez tous, de ce que vous savez mieux que personne, que l'École n'est pas une arme de guerre, faite pour servir au triomphe d'un parti, je la trouverais dans ce fait que l'école laïque n'est pas un accident, une création artificielle, sans racines dans le passé, qu'elle est au contraire dans la logique de l'histoire, qu'elle répond aux progrès de la science et de la conscience humaines. Depuis le xvi® siècle, par l'application des méthodes positives, à la théologie s'est substituée une science laïque, qui se vérifie et se justifie par l'empire toujours plus grand qu'elle donne à l'homme sur la nature; ' nuis la Révolution l'unité nationale ne repose plus

L'ÉCOLE laïque 21

sur Tuniié confessionnelle, sur Tunité de religion, ce qui implique que la société civile trouve en elle, dans sa propre conscience, si j'ose dire, les principes qui lui permettent de se constituer et de se maintenir. Ainsi, peu à peu, le vieux droit divin recule devant le droit humain; peu à peu se dégage Tidée nouvelle que la société se suffit à elle-même, qu'elle a son sens, sa valeur, qu'elle offre à l'activité des hommes un idéal qui a son prix et qui, quelles que puissent être leurs croyances religieuses ou métaphysiques, leurs conjectures sur l'au-delà, peut accorder leur intelligence et leur volonté; l'idée par suite que la société, par laquelle seule l'homme s'élève à l'humanité véritable, est capable et est obligée de donner à ses propres membres une éducation dont elle trouve en elle tous les éléments et qui réponde à ses besoins, et à ses fins supérieures.

L'École ne peut plus être confessionnelle, parce que la science et la société ont cessé de l'être, parce qu'en dehors des religions dont chacune prétend tenir de Dieu la vérité absolue avec la mission de l'imposer, l'homme possède un ensemble d'idées sur le monde et sur la vie qu'il ne doit qu'à lui-même et qui suffisent à permettre, avec l'accord relatif des intelligences, l'union des volontés. Libre de tout esprit de secte, affranchi de toute autorité soi-disant révélée, cette éducation, par laquelle la société assure la continuité de sa vie spirituelle, ne peut être que laïque ; elle ne peut faire appel qu'à ce qui en chaque homme est le plus proprement humain, je veux dire

à la raison, qui résume et exprime en chaque conscience le résultat du grand labeur humain qui édiGe la pensée dans sa méthode et dans ses principes.

La pédagogie de Técole est une pédagogie libérale ; pleine du passé, grosse de l'avenir, la vérité se propage et se transmet non plus en s'imposant, mais en se proposant, elle ne semble définitivement acquise que quand elle se recrée par le libre examen, que quand elle s'identifie à Tintelligence même, en laquelle elle devient une force vive, pour aller plus loin dans la voie de la recherche et de la vérité.

Limitée dans ses ambitions, fonction de la vie sociale qui la crée pour ses besoins, cette éducation ne se place pas au point de vue de Féternel. Si l'Église, comme le dit Fichte, est une école destinée à former des citoyens pour le ciel, notre École laïque plus modestement ne veut que former des citoyens pour la terre. Loin de prêcher le mépris de la vie présente, elle aimerait à en donner le goût en lui donnant un sens. Elle se tiendrait satisfaite de préparer des hommes capables d'agir ici-bas et d'y remplir leur devoir. Nous ne méprisons pas la nature, nous n'y voyons pas le principe de tout péché, nous y voyons la matière de notre activité, nous nous efforçons de la comprendre pour la dominer, de faire servir ses lois à nos desseins, de lui faire exprimer en nous et hors de nous l'unité d'une pensée tout humaine. Nous ne trouvons plus la solution de toutes les difficultés de la vie présente dans l'hypothèse d'une vie future qui nous dispense de les résoudre nous-mêmes; nous

Page 1