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refusons de nous résigner au mal, sous prétexte qu'il ne peut manquer d'être réparé dans un monde meilleur, nous en étudions les causes pour les connaître et pour les supprimer. Conscients de la solidarité qui mêle notre vie à la vie de nos semblables, nous ne nous isolons pas dans la pensée de notre salut individuel, nous savons que notre salut est lié au salut des autres hommes, et le terme de notre espérance est une société où nul homme ne serait nécessairement exclu de la dignité de la personne raisonnable et libre.
Ainsi se forme en nous l'idée d'une justice qui, au lieu de livrer les hommes aux hasards d'une concurrence meurtrière, les unirait dans un fraternel effort vers une vie plus haute. Cette ferme volonté de tourner la science en puissance, de contraindre la nature au service de l'idée, de substituer à la loi de violence la loi de justice, d'ajouter à ce monde ce que l'homme seul peut lui donner, la douceur, la bonté, cette morale toute terrestre ne me paraît point humilier l'esprit. La tâche n'est pas médiocre de faire enfin de l'homme ce qu'il prétend être par essence, par définition, un être raisonnable, une personne, et par là, d'assurer le règne de la paix sur la terre; nos adversaires tour à tour la déclarent chimérique, disproportionnée à la nature et à la volonté de l'homme, puis terre à terre, vulgaire, insuffisante à apaiser la soif d'infini dont ils se disent tourmentés. Cette morale du travail, en reliant l'effort de l'individu à la grande œuvre colleclive qui le dépasse, déjà
donne un sens supérieur à la vie; elle n'exclut personne et personne n'a le droit de s'en exclure. Loin d'être l'esprit sectaire, l'esprit laïque s'oppose à l'esprit de parti, d'Église, il se nourrit des vérités communes, il est l'esprit dans ce qu'il a de social, de général et d'humain.
Ceux qui reprochent aujourd'hui à l'instituteur d'être un instrument dans les mains des politiciens sont, à dire vrai, ceux qui ne l'ont jamais voulu qu'asservi, humilié, travaillant sous les ordres du curé, à maintenir le peuple dans une tradition d'obéissance et de résignation passives. Parce que nous respectons l'intelligence du peuple, nous comprenons autrement le respect de l'homme qui a la charge de la former. D'un passé mauvais, tout proche de nous encore, bien des abus survivent, travaillons à les faire disparaître. L'instituteur qui s'abaisse au rôle d'agent électoral se diminue lui-même. Citoyen, il n'a renoncé à aucun de ses droits, çiais son devoir d'éducateur national l'oblige à s'élever au-dessus des conflits auxquels il ne se mêle qu'en compromettant son autorité morale. Qu'il fasse des électeurs et non des élections! Au delà de la commune, de l'arrondissement, la politique de l'école embrasse le pays tout entier, au delà de l'heure présente le passé et l'avenir de la France. La vraie politique de l'École, c'est l'histoire de la Patrie, du long effort par lequel elle
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s*esl constituée, c'est FintelligeDce de ses traditions, de sa culture, de son rôle dans le monde, des devoirs qu'elle a assumés, auxquels elle n'a plus le droit de renoncer sans se trahir elle-même; c'est tout cet ensemble d'idées et de sentiments qui devient l'amour de la patrie, la conscience de la vie nationale, qui est notre propre vie, et qui, l'étendant au delà de ses bornes étroites, lui confère une sorte d'immortalité.
Mais pour faire aimer la patrie, n'en faussez pas l'idée, ne l'humiliez pas, ne préparez pas contre elle les retours d'une conscience plus éclairée ou plus haute. Ici encore, souvenons-nous que l'école se déOe des pures négations, s'attache aux vérités positives. Ne cherchez pas le principe du patriotisme dans la haine et dans le mépris de l'étranger; ne comptez pas sur l'erreur et sur le mensonge pour édifier des sentiments qui ne seront durables et forts qu'à la condition de se nourrir de justice et de vérité. L'ignorance des autres peuples, de leur puissance, de leur réelle grandeur, n'est pas seulement une injustice, elle est un grave danger par les illusions qu'elle ne peut manquer d'entretenir. Ne nous faites pas de ces patriotes qui font de l'aveuglement un devoir, de l'outrecuidance une vertu nationale, de ces citoyens imbéciles qui veulent tout à la fois, qu'on diminue les impôts et que la France ait une armée de terre égale à celle de l'Allemagne, une flotte égale à celle de l'Angleterre, qui sans aucune idée des ressources industrielles, commerciales des divers peuples, du nombre de leurs habitants, du chiffre de leurs dettes.
tiennent suspendue sur la patrie la menace d'une de ces aventures, dont l'expérience nous a appris les dénouements tragiques. Ne craignez pas d'avouer les erreurs et les fautes que nous ne pouvons plus commettre sous peine de mort. Ne faites pas de la patrie je ne sais quelle idole altérée ce sang, qui à certains jours, veut des hécatombes.
Loin de la définir par la haine, de l'identifier à la guerre, montrez que les grandes nations modernes se reconnaissant elles-mêmes pour des personnes morales, sont des éléments nécessaires de Vinternatioriy les grands citoyens collectifs, si j'ose dire, dont l'existence déjà supprime mille guerres partielles, et qui, par un libre contrat qu'ils rendent possible, peuvent étendre aux peuples l'interdiction de la vendetta, le devoir de l'arbitrage, le bienfait de la justice et de la paix. Pour faire aimer la France, ne vous croyez pas tenus de pervertir la conscience des enfants qui vous sont confiés, présentez-la telle qu'elle est, mieux encore, telle que nous devons vouloir qu'elle soit, donnez à la jeunesse le sens de ce qui fait la vraie grandeur nationale, montrez-lui dans le passé, plus encore dans le présent et dans l'avenir, la volonté de justice, la confiance dans le droit, l'efïort libéral et généreux pour préparer une cité meilleure. Soyez sûrs que les hommes seront toujours prêts à mourir pour un idéal dont vous aurez su faire leur véritable raison de vivre. S'il est vrai que cet idéal de justice répugne à la violence, à regorgement des hommes, à toutes lés formes du meurtre, s'il ne peut s'achever
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que par la paix entre les nations, il n'est pas moins vrai qu'en nous donnant quelque chose de plus précieux à vouloir, à aimer et à défendre que la vie, il facilite le sacrifice que nous pouvons être appelé à en faire dans la seule forme de la guerre qui soit encore une revendication du droit, la guerre pour la défense de Tindépendance nationale.
Messieurs, on ne vous accuse pas seulement d'être au service d'une politique de parti, aux dernières nouvelles on affirme que vous tombez dans le socialisme, et qui sait si Ton ne prétendra pas que moi-même je vous y pousse. Le mot socialisme, quand on ne le précise pas, a un sens si vague, si général, qu'on n'est jamais assuré de n'être point socialiste. Il ne manque pas de gens pour qui l'on est socialiste dès qu'on refuse de reconnaître que, sous une forme ou sous une autre, l'esclavage est nécessaire. Nous avouons que l'école n'existe que pour faire de tous des citoyens libres. Ayant pour mission d'instruire les enfants du peuple; enfants du peuple vous-mêmes, il est impossible que vous soyez indifférents ou hostiles aux légitimes revendications de ceux dont vous connaissez les besoins et les souffrances. Mais vous êtes des éducateurs et vos fonctions vous apprennent ce que trop de gens oublient ou ignorent.
Vous savez par une expérience de chaque jour ce qu'est la nature humaine, qu'elle est souvent ingrate, rebelle, qu'elle n'est pas bonne en elle-même et qu'en chacun de nous elle doit être soumise à la discipline
de l'intelligence et de la volonté. Il y a une illusion que vos fonctions mômes vous interdisent. Vous ne pouvez croire qu'il suffise d'attendre le paradis ou de le rêver, vous savez qu'il ne suffira pas de changer les institutions pour transformer les hommes, qu'il n*y a qu'une sûre manière d'élever les sociétés et que c'est d'élever les individus qui en sont les membres et les éléments. Votre socialisme est ce qu'est votre politique, il consiste à apprendre aux enfants qui vous sont confiés le prix de l'effort, du travail, à mettre en eux la conviction qu'ils dépendent avant tout d'euxmêmes ; vous commencez l'affranchissement du peuple comme il convient, en le libérant, dans la mesure de vos forces, de ses servitudes intérieures, en lui donnant les armes sans lesquelles il ne peut vaincre, la tempérance, le courage, l'amour de la justice; vous préparez la société future en travaillant à faire des hommes dignes et capables d'y vivre. Je ne songe pas à vous en défendre.
Mais les adversaires de l'École insistent. Toutes vos phrases ne changent pas les faits. L'École est une machine de guerre dressée contre l'Église, elle est et restera « la laique », l'École sans Dieu, qui oppose la Déclaration des droits de l'Homme au Décalogue, la raison à l'autorité et à la foi, son instituteur «lù curé. Il importe de s'entendre sur le sens du mot laique : quand il s'agit d'enseignement, laïque signifie non
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confessionnel, or je dis que c'est précisément parce qu'elle est laïque, non confessionnelle, que Técole, loin de susciter la guerre entre les esprits, travaille à établir entre eux une paix fondée sur leur mutuel respect. Edgar Quinet écrivait en 1849 dans son Enseignement du peuple : « J'ai toujours prétendu que la Société moderne possède un principe que, seule, elle est en état de professer, et c'est sur ce principe qu'est fondé son droit absolu d'enseignement en matière civile. Ce qui fait le fond de cette Société, ce qui la rend possible, ce qui l'empêche de se décomposer, est précisément un point qui ne peut être enseigné avec la même autorité par aucun des cultes officiels. Cette Société vit sur le principe de l'amour des citoyens les uns pour les autres, indépendamment de leur croyance.
« Or, dites-moi, qui professera, non seulement en paroles, mais en action, cette doctrine qui est le pain de vie du monde moderne? Qui enseignera au catholique la fraternité avec le juif? Est-ce celui qui par sa croyance même est obligé de maudire la croyance juive? Qui enseignera au luthérien l'amour du papiste? Est-ce Luther? Qui enseignera au papiste l'amour de Luther? Est-ce le pape? Il faut pourtant que ces quatre mondes, dont la loi est de s'exécrer mutuellement, soient réunis dans une même amitié? Qui fera ce miracle? Qui réunira ces trois ennemis acharnés, irréconciliables? Évidemment un principe supérieur et plus universel. Ce principe, qui n'est celui d'aucune Église, voilà la pierre fondamentale de l'enseignement
laïque. » Nous n'avons rien à renier de ces fortes paroles. L'œuvre de TÉcole est de transmettre Texpérience morale de Thumanité, ce patrimoine commun de vérités acquises auquel il importe que tous participent. Au delà des dogmes qui séparent les citoyens, les font d'une Église, d'une secte, elle s'attache aux grandes vérités qui peuvent les unir. Il est bon que les enfants d'une môme nation apprennent à parler une langue morale commune, qu'ils puissent toujours en appeler aux principes qu'ils acceptent comme la règle de leur pensée et de leur action.
Sans doute par cela seul qu'elle enseigne une morale tout humaine, qu'elle fait appel à la seule raison, l'École blesse l'Église catholique qui prétend exercer sur les sociétés humaines une autorité spirituelle qu'elle tient de Dieu môme. Mais ce qui caractérise les temps modernes, de la Réforme à la Révolution, dont l'œuvre n'est point achevée et se continue, c'est précisément la sécularisation progressive de l'État dans toutes ses fonctions. La laïcisation de l'École n'est pas un accident, elle pose la conséquence des faits antérieurs; elle est un moment nécessaire de l'évolution par laquelle la société civile de plus en plus rompt les liens qui l'attachaientà l'Église et sépare la vie politique de la vie religieuse. L'École laïque, à ce point de vue, n'est pas hostile aux religions positives, elle les ignore. Comme elle a trouvé dans ses propres fins de quoi justifier ses institutions, légitimer son code, la société prétend trouver dans son propre idéal tout ce qui est nécessaire pour élever ses enfants.
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Sans doute en ce sens FÉcole s'oppose à l'Église, mais comme les principes mômes de notre vie nationale qui, qu'on le veuille ou non, poseront leurs conséquences nécessaires. Il fut un temps où non seulement les coutumes, les mœurs, mais le droit tout entier était lié aux rites d'une religion toute nationale. Religion internationale, posant un Dieu universel, élevant au-dessus de la vie civile la vie toute spirituelle du Saint, le christianisme a détendu ces rapports étroits. Mais l'Église catholique, héritière de la Rome antique, arguant de son commerce intime et ininterrompu avec Dieu, a prétendu exercer une autorité spirituelle sans contrôle. Qui limite son droit à la tyrannie la persécute, sa mission exige qu'elle dispose de la force, qu'elle dirige le bras séculier et qu'elle contraigne les rebelles. Après avoir longtemps subi cette tyrannie, la société civile s'en libère, elle entend se suffire à elle-même. Le cléricalisme qui met la religion au service de la politique est une résistance du passé. Ce n'est pas seulement l'École, c'est notre histoire même qui est anticléricale, parce qu'elle tend à mettre l'État hors de la tutelle de l'Église.
La Séparation des Églises et de l'État suivra la laïcisation de l'École, elle est une application du même principe, elle ne fait que traduire dans les faits ce qui est dans nos mœurs, dans nos lois, dans nos esprits, la séparation radicale de la vie politique et de la vie religieuse. Mais quelles que soient les mesures prises pour achever la sécularisation de l'État, ne par-
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iageons pas les préjugés et les illusions de ceux qui adversaires ou partisans de ces mesures, les interprètent dans le sens de leurs passions contraires. Nous ne voulons pas abolir les religions, déchristianiser la France, en admettant qu'elle soit chrétienne, proclamer l'athéisme obligatoire et faire du président de la République le pape laïque de cette religion du Rien^ nous voulons seulement que ne se prolonge pas une situation qui ne répond plus aux faits, que cesse la fiction d'une religion d'État, que disparaisse le prêtre fonctionnaire, l'évêque consacré par le protocole et le décret de Messidor. Nous voulons que la religion devienne ce qu'elle est réellement, ce qu'elle ne peut plus ne point être aujourd'hui, une croyance toute subjective, toute personnelle, qui n'engage que celui qui la professe, qui n'a rien à voir avec l'État, qui, en tant seulement qu'elle se manifeste par des groupements, par des associations, relève de la police et des lois.
Mais, entendons-nous bien, en laïcisant l'École, en séparant les Églises de l'État, nous ne cherchons pas la guerre, nous cherchons la paix. Nous ne voulons pas supprimer le catholicisme, mais le désarmer. Puisque les confessions religieuses nous opposent, nous divisent, trouvons en dehors d'elles les principes de l'entente nécessaire à la vie sociale. Mais cela fait, si nous refusons d'admettre, comme on a eu l'impudence de le dire, quïl faut être catholique — disons Romain, — pour être Français, nous reconnaissons volontiers qu'on peut être catholique, et
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Français, et, en nous défendant contre TÉglise dont il ne nous est pas loisible d'ignorer les doctrines et le passé, nous voulons pour les catholiques comme pour nous-mêmes la liberté de croyance, le respect de la conscience.
Comme je vous le disais au début, je n'ai rien voulu que donner une expression aux pensées qui sont les vôtres, aux sentiments qui vous unissent et vous soutiennent dans la grande tâche à laquelle votre honneur est de n'être point inférieurs. Parleurs menaces, par leurs injures, par leurs petites persécutions, vos adversaires ne réusissent pas à faire de l'École ce qu'ils voudraient qu'elle fût. Loin d'être des sectaires, des fanatiques, nous travaillons à dégager les grandes vérités qui, au delà des dogmes qui divisent, sont propres à réconcilier les esprits. Loin de favoriser la haine et la guerre, l'École travaille à la paix, à la paix entre les citoyens d'une même patrie, en donnant le sens et le respect de la liberté qu'elle ne définit pas par le privilège ni par le droit des forts à la tyrannie ; à la paix entre les peuples, en faisant des citoyens qui aient l'intelligence du réel et la conscience de leur responsabilité. Nous n'invoquons pas à l'école le Dieu des armées, nous laissons Sabaoth à ceux qui ont besoin de ses services. Notre ambition n'est pas de vaincre des ennemis, ce qui soutient notre courage, c'est l'espérance, en fondant la paix des esprits, de préparer à ce pays les hommes dont il a besoin, des hommes capables de s'entendre et de s'unir dans une volonté fraternelle de justice et d'amour.
EDUCATION OU nivOLUTION. 3
Messieurs,
Quand votre cher président m'a demandé de prendre la parole dans cette fête, j'ai accepté avec empressement cette occasion de m'entretenir avec vous. Il est nécessaire que nous apprenions à nous connaître. Les trois ordres de renseignement ne doivent pas être conçus d'une manière toute féodale, si j'ose dire, mais bien comme les organes solidaires d'un grand corps dont tous les membres collaborent à une œuvre commune, celle deTéducation nationale. Il importe, dans une démocratie, que la vérité ne reste pas concentrée en quelques têtes, qu'elle circule librement, et, à des degrés divers, éclaire et vivifie toutes les intelligences. Le peuple doit savoir le prix de la science, et les savants ont le devoir de ne point rester étrangers au peuple dont le travail permet leur œuvre de désintéressement. Entre les savants et le peuple vous êtes les plus sûrs intermédiaires.
1. Conférence faite à TAmiCale des instituteurs de Seine-et* w»î'ne, le 28 mars 1904.
Je me propose de vous parler aujourd'hui do renseignement de la morale à TÉcole laïque. Vous m'excuserez d'en parler en philosophe. Je voudrais vous montrer que l'introduction de la morale dans les programmes de notre école publique n'équivaut à rien moins qu'à une révolution dans la manière de concevoir les rapports de l'État aux religions existantes, et je voudrais, des raisons mêmes qui ont présidé à l'institution de cet enseignement, conclure son sens et sa portée, ce qu'il ne peut point être et ce qu'il doit être. S'il est utile que tout ouvrier comprenne ce qu'il fait pour le mieux faire, combien cela est-il plus vrai de nous dont la besogne n'a de prix que si nous nous y donnons tout entiers, et dépend, pour la plus grande part, de la manière dont nous l'entendons, des idées et des sentiments dans lesquels nous l'accomplissons.
L'enseignement de la morale par l'instituteur peut paraître au premier abord chose assez inoffensive. Qu'y a-t-il de si mystérieux à énumérer les devoirs envers la famille ou envers la patrie à la suite des sous-préfectures, des victoires de Clovis ou des maires du palais? Plus d'un maître, au début, fut tenté de s'inquiéter de cette tâche nouvelle à laquelle il se sentait mal préparé. N'était-ce point assez de la lecture, de l'écriture, de l'arithmétique, de l'histoire, de la géographie pour encombrer les heures de la
classe et la cervelle des enfants? Il y a toujours des gens empressés à donner ce qu'on ne leur demande pas. — La vérité, messieurs, est que la morale n'est pas une matière comme les autres, que son enseignement transforme l'École, change et relève le rôle et la condition de l'instituteur en lui conférant avec des devoirs nouveaux une dignité nouvelle.
Jusqu'à ces dernières années, vous le savez tous, l'instituteur était sous la dépendance absolue du curé. Dans certaines communes, — m'écrit un ancien instituteur de mes amis qui, sans être très vieux, a vécu dans ces temps reculés, — il remplissait les fonctions de sacristain, partout il chantait au lutrin. « Aussi ne lui était-il jamais permis de manquer la messe et les vêpres; il était tenu de se confesser et de communier au moins deux fois l'an, et, quand le curé le demandait, il devait abandonner sa classe pour aller servir la messe et chanter aux enterrements. Celui qui refusait de se soumettre à ces exigences était dénoncé, déplacé, envoyé en disgrâce. Le curé avait, en outre, le droit d'inspecter les écoles : ses visites étaient surtout fréquentes, quand l'instituteur était soupçonné de ne pas enseigner l'histoire sainte et le catéchisme. Vers 1867, époque à laquelle les idées libérales commencèrent à se répandre dans les campagnes, les curés cessèrent en partie leurs inspection s, se montrèrent moins arrogants, tout en exigeant encore la confession et l'assistance aux offices. L'instituteur ne fut libéré de ces servitudes qu'en 1882. » ""'on vieil ami, qui a cette singularité de ne pas se
croire le droit d'infliger aux autres les traitements dont il s'indignait d'avoir à soufl*rir, continue en me contant comment il est arrivé plus d'une fois à partir de cette date, que par un retour des choses — que je me refuse à appeler un juste retour des choses — les persécutions se renversèrent : l'assistance aux offices était obligatoire, elle devint dangereuse. Mais je sors de mon sujet et j'y reviens.
Vous imaginez sans peine les conflits douloureux qui naissaient incessamment des rapports de ces deux hommes, tous deux le plus souvent enfants du peuple, qui vivaient dans le même village, côte à côte, porte à porte; chez l'un la soumission feinte, l'inertie hostile, la sourde révolte ; chez l'autre, la douceur menaçante, l'eflbrt tenace pour briser la volonté rebelle, la mise en demeure enfin nette, cassante d'obéir ou d'être châtié. Le laïque se fait le plus souvent une idée fausse de la psychologie du prêtre. Volontiers il imagine en lui des revanches comiques des instincts naturels, des défaillances qui, connues ou secrètes, toujours le ramènent à la mesure commune. Le prêtre, ami de la bonne chère, gourmand et paillard, — s'il en est de tels, — n'est pas bien dangereux; il a trop à se faire pardonner pour n'être point indulgent aux autres. Au vrai, la grande vertu ou, s'il vous plaît mieux, le défaut qui soutient le prêtre et lui donne la force de rester fidèle à lui-même, c'est le haut orgueil qu'il trouve dans la conscience du sacrifice réel qu'il fait, de la mission sainte qu'il s'attribue, du pouvoir sublime qu'il se confère de faire descendre Dieu
chaque jour, et comme à son ordre, sur la terre; Torgueil ne va guère sans Tambition, et Fambition est ici d autant plus impérieuse qu'elle est désintéressée et en un sens impersonnelle. L'individu n'est qu'une force anonyme, Thumble serviteur de l'Église qui doit dominer, puisqu'elle représente Dieu sur la terre. Comment demander la mesure dans l'autorité, la tolérance, le respect des croyances d'autrui à un homme qui se croit en possession de la vérité absolue, avec le devoir de la propager et d'en assurer le triomphe. La charité même, au sens Ihéologique de ce mot, combat sa bonté native, son humaine indulgence, qui devient criminelle en compromettant le salut des âmes dont il a la charge.
Mieux que des phrases générales, une scène poignante illustrera pour vous ce conflit douloureux et nécessaire de l'instituteur et du curé; je l'emprunte à Gustave Flaubert, témoin impartial, qui ne trahit aucun des deux adversaires, uniquement préoccupé de les peindre, en artiste, dans la vérité de leurs sentiments et de leur caractère. Nous sommes en 1850, au lendemain de la loi Falloux, en pleine réaction. Bouvard et Pécuchet, deux comptables, vont rendre visite à l'instituteur du village où ils se sont retirés, pour résoudre à loisir, avec leur intelligence de troglodytes, le grand problème qui, dans le poème de Goethe, se pose à l'âme ardente de Faust
Petit (c'est le nom de rinstituteur) atteignit une bouteille d'anisette et trois verres, afin de porter un toast au héros, à rimmortellc victime, au grand Maximilien.
L*£GOLE SANS DIEU 39
Sur le seuil, la robe noire du curé parut. Ayant salué vivement la compagnie, il aborda l'instituteur et lui dit presque à voix basse :
a Notre affaire de Saint- Joseph, où en est-elle?
— Ils n'ont rien donné, reprit le maître d'école.
— C'est de votre faute I
— J'ai fait ce que j'ai pu.
— Ah ! vraiment? »
Bouvard et Pécuchet se levèrent par discrétion. Petit les fit se rasseoir, et s'adressant au curé :
« Est-ce tout? >)
L'abbé Jeufrey hésita; puis avec un sourire qui tempérait la réprimande :
« On trouve que vous négligez un peu l'histoire sainte.
— Oh! l'histoire sainte! reprit Bouvard.
— Que lui reprochez-vous, monsieur?
— Moi, rien. Seulement il y a peut-être des choses plus utiles que l'aventure de Jonas et les rois d'Israël !
— Libre à vous », répliqua sèchement le prêtre. Et, sans souci des étrangers ou h cause d'eux : .
« L'heure du catéchisme est trop courte! »
Petit leva les épaules.
« Faites attention, vous perdrez vos pensionnaires. » Les dix francs par mois de ces élèves étaient le meilleur de sa place. Mais la soutane l'exaspérait.
« Tant pis ! Vengez-vous !
— Un homme de mon caractère ne se venge pas, dit le prêtre sans s'émouvoir. Seulement je vous rappelle que la loi du 15 mars nous attribue la surveillance de l'instruction primaire.
— Eh! je le sais bien, s'écria l'instituteur. Elle appartient aussi aux colonels de gendarmerie! Pourquoi pas au garde champêtre? ce serait complet. »
Et il s'affaissa sur lui-même, mordant son poing, retenant sa colère, suffoqué par le sentiment de son impuissance.
L*ecclésiastique le toucha légèrement sur Tépaule : « Je n'ai pas voulu vous affliger, mon ami, calmezvous, un peu de raison! Voilà Pâques bientôt! J'espère que vous donnerez l'exemple en communiant avec les autres.
— Ah! c'est trop fort! moi, moi, me soumettre à de pareilles bêtises. »
Devant ce blasphème, le curé pâlit. Ses prunelles fulgurèrent, sa mâchoire tremblait.
« Taisez-vous, malheureux I taisez-vous ! Et c'est sa femme qui soigne les linges d'église !
— Eh! bien quoi? Qu'a-t-elle fait?
— Elle manque toujours la messe, comme vous, d'ailleurs !
— Eh ! on ne renvoie pas un instituteur pour ça.
— On peut le déplacer. »
Le prêtre ne parla plus, il était au fond de la pièce, dans l'ombre. Petit, la tête sur la poitrine, songeait.
Ils arriveraient à l'autre bout de la France, leur dernier sou mangé par le voyage, et ils retrouveraient là-bas, sous des noms différents, le même curé, le même recteur, le même préfet : tous, jusqu'au ministre, étaient comme les anneaux de sa chaîne accablante! Il avait reçu déjà un avertissement; d'autres viendraient. Ensuite? et dans une sorte d'hallucination, il se vit marchant sur une grande route, un sac au dos, ceux qu'il aimait près de lui, la main tendue vers une chaise de poste.
A ce moment-là sa femme, dans la cuisine, fut prise d'une quinte de toux; le nouveau-né se mit à vagir et le marmot pleurait. Pauvres enfants ! dit le prêtre d'une voix douce.
Le père alors éclata en sanglots.
« Oui, oui, tout ce qu'on voudra !
— J'y compte reprit le curé.
Et ayant fait la révérence :
(c Messieurs, bien le bonsoir. »
l'école sans dieu 41
Gardez-vous bien, messieurs, de croire qu'en évoquant celte scène cruelle, je veuille éveiller en vous des rancunes aussi injustes que stériles. Seule la philosophie qui se dégage de ce récit m'importe. L'abbé Jeufrey n'est point un méchant homme, il a pitié de la femme de l'instituteur, de ses enfants, il est sans intention mauvaise, il fait son devoir, rien de moins. En imposant à l'instituteur l'enseignement de l'histoire sainte et du catéchisme, l'assistance aux offices, la confession, la communion, il remplit la mission que lui a confiée la société. Car — et c'est là que j'en veux venir — l'instituteur dans la dépendance du curé, l'école soumise au presbytère, c'est la reconnaissance encore — en dépit de déclarations pompeuses — d'une religion d'État. En fondant des écoles, la société civile se déclare capable de donner l'instruction, d'enseigner la lecture, l'écriture, les sciences, l'histoire, toutes choses d'ordre laïque qu'elle se doit à elle-même ; mais, pour ce qui est de l'éducation, de l'usage à faire des connaissances, de la direction à donner à la vie, elle avoue son incompétence, elle se soumet à une autorité spirituelle étrangère; elle s'humilie et elle humilie ses serviteurs devant l'Église, dont elle attend cette vérité supérieure. L'instituteur dans la dépendance du curé, ce n'est rien moins que la société civile aux pieds de l'Église, et sollicitant d'elle ce qu'elle ne peut se donner à elle-même : le pain de vie, le pain spirituel. Il est entendu par là que la vie laïque ne se suffit point, qu'elle n'a pas son fondement en elle-
môme, que Thomme ne peut trouver dans son expérience et dans sa raison une règle de conduite, qu'il n'y a d'esprit que le Saint-Esprit et d'éducateur que le prêtre.
Vous pressentez maintenant, messieurs, ce qu'il y a de nouveau, ce qu'il y a de considérable dans le seul fait de faire entrer la morale dans les programmes de notre école publique. Quand le curé est sorti de chez l'instituteur, Bouvard et Pécuchet s'approchent de lui pour le consoler, mais il les répousse : « Laissez-moi, laissez-moi, je suis un misérable! » Le pauvre homme a l'obscure conscience qu'il représente une vérité d'un autre ordre que celle du prêtre, supérieure, à ses yeux du moins, dégagée des superstitions du passé, d'une vérité qui vaudrait le martyre, et qu'il trahit en la sacrifiant à l'intérêt des siens. Cette vérité, la loi qui ferme l'École au curé et qui confie à l'instituteur, maître chez lui, la mission d'enseigner une morale toute laïque, en est la reconnaissance et la proclamation. La Société civile achève sa sécularisation, elle remercie l'Église de ses bons offices, elle s'affranchit de toute autorité spirituelle étrangère, elle se constitue en dehors et au-dessus de tout dogme confessionnel. Avec l'instituteur qui la représente, elle se met hors de tutelle. L'État républicain affirme enfin sa volonté de vivre et de durer, pour cela de ne plus conférer le privilège exclusif de l'éducation morale à une Église qui repose sur des principes contraires aux siens; il affirme que dans ses propres principes tout rationnels, tout humains, il
peut trouver les éléments de l'éducation qui formera les citoyens dont il a besoin; que dans une libre dénaocratie la vie sociale enveloppe des fins supérieures qui suffisent à relever notre existence d'un jour, un idéal qui suffit à donner la force de bien vivre et, s'il est nécessaire, le courage de bien mourir. 11 ne manque pas de révolutions dans l'histoire qui ont fait plus de bruit, qui ont coûté plus de vies humaines, qui avec leur air de batailles gagnées, frappent plus vivement l'imagination, il en est peu qui aient un sens philosophique plus profond, s'il est vrai que cette révolution, toute pacifique, ne signifie rien moins que l'émancipation définitive de la raison par la séparation radicale de la vie religieuse et de la vie politique.
Ces considérations vous ont paru bien lointaines, bien générales peut-être; elles sont nécessaires pour définir ce que doit être l'enseignement de la morale dans notre école républicaine. Proposée par l'État, répondant à son institution, enseignée par un maître qui est son délégué, je dis que cette morale ne peut, ne doit être que laïque, qu'elle ne peut, qu'elle ne doit chercher ses principes, ses fins et ses mobiles que dans la vie présente, que dans la vie de l'homme uni à l'homme pour les œuvres supérieures, vraiment caractéristiques de l'humanité, que cette union seule permet. La République ne se soustrait pas à l'auto-
rilé de l'Église pour se constituer en Église, pour substituer au pape infaillible des catholiques je ne sais quelle papauté collective, pour ériger le Parlement en Concile national qui, à la majorité des suffrages, décrète, avec la vérité théologique, l'asservissement des consciences. Une métaphysique, une théologie d'État est la pire des formes que puisse prendre la religion d'État. L'État ne peut mettre au principe de l'éducation nationale d'autre idéal que celui qu'il dégage de lui-même et de ses institutions ; sa morale doit rester civique et sociale. Ceux qui, contre le vœu de Jules Ferry, se sont entêtés à convertir les instituteurs de France en « autant de petits vicaires savoyards », à faire rentrer de gré ou de force Dieu dans Técole, à défaut du prêtre, une fois de plus n'ont montré que leur aveuglement. Ils n'ont pas vu qu'ils allaient contre leurs propres intentions, qu'ils revenaient à la tradition jacobine, qu'ils reprenaient à leur compte la pure doctrine « de la grande victime, de l'immortel Maximilien ».
Si nous accordons que dans nos écoles l'État a le droit d'enseigner l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, sous ce prétexte spécieux que seuls ces dogmes donnent aux préceptes de la morale une réelle efficacité, en les faisant dépendre d'une volonté toute-puissante qui en assure la sanction, que seuls par suite ces dogmes peuvent garantir à l'État la somme de désintéressement et de vertu dont il ne saurait se passer, nous sommes tenus logiquement de lui reconnaître le droit de définir l'idée de
Dieu conformément à Tutilité sociale qui la lui fait promulger. Mettons donc la théologie officielle sous la garde du magistrat, mais avec le principe acceptons les conséquences.
Le premier les jacobins comme le premier des socialistes, est celui qu'on appelle volontiers « le divin Platon ». Au X' livre des Lois, après avoir posé que la cité, dont il dessine le plan idéal, ne peut se passer de la croyance en des dieux qui assurent le châtiment des méchants, il reconnaît deux classes d'impies : les premiers sont ceux qui nient Texistence des dieux, les seconds* et les plus dangereux sont ceux qui se vantent de pouvoir les apaiser ou les fléchir. A celui qui se rendra coupable d'impiété en niant les dieux ou leur providence, cinq ans de prison ; en cas d'obstination et de récidive, la mort. Quant aux séducteurs du peuple qui rassurent les méchants, « qui se vantent de pouvoir évoquer les morts, de pouvoir fléchir les dieux comme s'ils avaient le secret de les charmer par des sacrifices, des prières et des enchantements, et qui, par amour du lucre, s'efforcent de renverser ainsi l'ordre des familles et de la cité », qu'ils soient condamnés au carcere duro à perpétuité, et que leurs cadavres soient jetés hors des frontières de la République. Messieurs, quel embarras va être le nôtre 1 Nos prisons ne sont pas assez grandes pour* contenir les saintes gens que Platon nous somme d'y enfermer, tous ceux qui se vantent d'avoir crédit auprès de Dieu ou d^s saints; de faire retrouver les clefs qu les cœurs perdus; sinon
d'évoquer les morts, d'abréger du moins leurs siècles de purgatoire; et soyez assurés que pas une nation voisine ne consentira à cette exportation pes.tilentielle de cadavres sans sépulture.
J.-J. Rousseau est plus doux; il se contente du bannissement des impies. Le souverain proclame Texistence de Dieu, la providence, Timmortalité de Tâme, « non pas précisément comme des dogmes de religion, mais comme sentiments de sociabilité, sans lesquels il est impossible d'être bon citoyen et sujet fidèle... Sans pouvoir obliger personne à les croire, il faut bannir de la République quiconque ne les croit pas, il faut le bannir, non comme impie, mais comme insociable, comme incapable d'aimer sincèrement les lois, la justice, et d'immoler au besoin sa vie à son devoir ». J'en sais plus d'un qui sera tenté de dire que J.-J. Rousseau n'a pas tort, « qu'il importe bien à l'État que chaque citoyen ait une religion qui lui fasse aimer ses devoirs ». Soit, mais attendez la suite. Celte religion n'étant destinée qu'à rendre l'homme sociable, « quiconque ose dire : hors de l'Église pas de salut, doit être chassé de l'État ». Quel exode! Une fois encore, à force de purifier la République, craignons qu'il n'y reste plus personne.
Dans le grand rapport qu'il lut à la Convention le 18 floréal an II, rapport longuement travaillé, où il mit le meilleur et le pire de lui-même, son àme ardente et sèche de prêtre et de sectaire, Robespiere reprend la thèse de J.-J. Rousseau. Les opinions indi-
viduelles sont libres — c'est par là toujours qu'on commence; — le législateur n'est pas un philosophe, un fabricant de systèmes, mais il a le droit et le devoir d'interdire la profession publique des opinions qui n'iraient à rien moins qu'à ruiner le fondement même de la société. « Le fondement unique de la société civile, c'est la morale... L'immoralité est la base du despotisme, comme la vertu est Tessence de la République. » Aux yeux du législateur, « tout ce qui est utile au monde et bon dans la pratique est la vérité », qu'il accueille toutes les doctrines qui consolent et qui élèvent les âmes : « L'idée de l'Être suprême et de l'immortalité de l'âme est un rappel continuel à la justice, elle est donc sociale et républicaine... L'athéisme est aristocratique ». Tous ceux que Robespierre a proscrits, tous ceux qu'il a tués étaient des athées. Athées, tous les conspirateurs et tous les traîtres, athées Dumouriez etLafayette, athées les Girondins, Vergniaud, Guadet, Gensonné; athées les hébertistes et athée Danton : « Tous érigeaient l'immoralité non seulement en système, mais en religion, tous cherchaient à éteindre les sentiments généreux de la nature par leurs exemples autant que par leurs préceptes ». L'échafaud reste dressé pour les corrompus et pour les impies : « Malheur à celui qui cherche à éteindre le sublime enthousiasme ! » Personne ne s'y risqua et la Convention décréta : « Le peuple français reconnaît l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme ». Par malheur, le 9 thermidor empêcha la France de recueillir les fruits
de ce décret politico-métaphysique, qui, avec Taide de la guillotine, ne pouvait manquer de faire de tous les Français des hommes vertueux et bons citoyens.
Il y a une dizaine d'a&nées, nous avons assisté à des consultations sur « Tâme de Técole » ; plusieurs voulaient cette âme mystique ; on parlait de « laïciser la religion », non par un culte, par des rites nouveaux, par des fêtes publiques, à la façon de Robespierre, mais en la libérant de tout cléricalisme, en la faisant tout intérieure, en Tidentifiant à la conscience morale elle-même et à ses plus hautes exigences. On allait jusqu'à proposer d'adopter le Pater comme prière nationale. Je ne nie point la valeur de ces idées, leur efficacité ^possible, j'affirme que l'État n'a pas qualité pour donner un tel enseignement, qui reviendrait à décider à la majorité des suffrages de vérités qui ne peuvent relever que des consciences individuelles. Comme on l'a dit fortement : « L'État ne se connaît pas de religion, précisément parce qu'il reconnaît les diverses religions de ses membres ». Reprenons donc l'épithète, qu'on accole Comme un outrage à notre école publique, disons avec la juste idée de tout ce qu'implique cette épithète, que notre école, par cela môme qu'elle n'est ni confessionnelle, ni théologique, qu'elle est nationale, laïque, est l'Ecole sans Dieu.
Ai-je besoin de vous dire, messieurs, que ne point enseigner l'existence de Dieu ne revient nullement à enseigner la non-existence de Dieu. L'École sans Dieu n'est pas l'École athée; elle ignore la religion,
elle s'établit en dehors d'elle, elle n'est point antireligieuse. L'athéisme est une doctrine métaphysique, une théologie négative ; il a droit au respect comme toute opinion, mais il ne constitue pas plus un privilège, une preuve immédiate de supériorité intellectuelle, que la croyance en Dieu n'équivaut à un brevet de vertu ou même de simple probité. Renverser les préjugés n'est bien souvent qu'une manière de les partager encore et de se faire une opinion à bon compte. Il serait intéressant d'examiner en philosophe l'athéisme, qu'il ne faut pas confondre avec la négation du Dieu personnel, de suivre ses conséquences, de marquer tout ce qu'il interdit à ses adeptes de croire et d'espérer. Quoi qu'il en soit, en tant qu'instituteurs, vous n'avez pas le droit, pour reprendre les expressions de Robespierre, « de vous ériger vous-mêmes en apôtres fougueux du néant et en missionnaires fanatiques de l'athéisme ». Quant à ceux qui proposent de soumettre, à l'école primaire, l'idée de Dieu à une critique rationnelle, s'ils sont sérieux et n'ont pas d'arrière-pensée, je crains qu'à tous ceux qui savent ce qu'est le problème, sa complexité, les points de vue multiples d'où il peut être abordé, ils ne prêtent à rire : risum teneatis amici.
Les religions ne relèvent de l'instituteur que dans la mesure où elles donnent naissance à l'exercice de vertus civiques; il ne doit parler d'elles que pour signaler leur diversité et prêcher le respect de toutes les croyances. S'il en est qui ne peuvent se résigner à cette abstention, qui s'en trouvent humiliés et amoin-
éoUCATION OU REVOLUTION. 4
dris, je leur propose cette consolation. L'homme toujours a fait Dieu à son image, qu'ils élèvent l'homme, c'est leur fonction même, du même coup ils élèveront Dieu. Donnez à l'enfant l'habitude de réfléchir; au lieu de surcharger sa mémoire, faites, toutes les fois qu'il est possible, appel à son jugement; efforcezvous de lui faire comprendre la généralité et la constance des lois de la Nature, vous rendrez impossible la croyance aux faux miracles et les vaines superstitions; développez sa conscience, son initiative, le sentiment de sa responsabilité, inspirez-lui le sentiment et l'amour du droit, vous ruinerez, sans que nul puisse vous blâmer, les dogmes qui blessent la conscience humaine. Votre honneur est ici de ne pouvoir détruire le mal que par le bien que vous aurez créé.
Messieurs, nous ne nous sommes pas libérés de l'autorité de l'Église, pour y substituer une tyrannie de fonctionnaires hypocrites. Non moins qu'un Dieu breveté avec garantie du gouvernement, nous renions l'athéisme officiel, la forme la plus odieuse du fanatisme et de l'intolérance. L'État moderne tend à la sécularisation progressive de toutes ses fonctions : la loi n'est plus liée à des rites rehgieux, elle s'avoue d'institution humaine et se justifie par l'intérêt public ; le mariage n'est plus un sacrement, il est un contrat civil; le souverain n'est plus sacré avec le concours
miraculeux des anges et de la sainte ampoule, investi d'un droit divin ; il est le peuple dans sa volonté collective. Tout ce qui est d'ordre religieux désormais n'est plus d'ordre social : la religion est chose privée et ne relève que de la conscience individuelle.
Nos dissensions confessionnelles — c'est un fait — tendent à nous opposer, à nous mettre aux prises, elles ne peuvent nous offrir un terrain d'entente, les éléments d'une éducation commune. L'École publique, comme l'État lui-même, ne peut être que laïque. A cette condition seule, elle est ce qu'elle doit être, elle répond au dessein qui a présidé à son institution. Notre démocratie ne cherche pas le principe de son unité dans un dogmatisme religieux, elle se proclame indépendante de toute autorité spirituelle, elle prétend se suffire à elle-même, trouver dans ses fins propres tout ce qui lui est nécessaire pour vivre et pour durer. Elle se reconnaît par là même capable de donner à tous ses enfants une éducation qui se fonde, au delà de ce qui les sépare, sur ce qui peut les unir. L'union des esprits et des volontés, sans laquelle la société ne peut être qu'une contrainte et une dissociation véritable, suppose cette culture commune, cet enseignement laïque de la morale. Dans une autocratie, l'éducation civique est une dépendance de l'éducation religieuse : le prêtre est nécessaire pour sanctifier l'obéissance passive, pour diviniser la personne et la puissance du prince, en qui se résume l'État. Notre démocratie n'a point à sortir d'elle-même, elle ne soumet point l'individu à
une volonté arbitraire, elle demande aux citoyens l'obéissance à la loi, qui n'est que le consentement à la société, aux conditions qui en assurent la paix et la continuité.
Se fondant en dehors de toute Église, la République est tenue de prendre Tinitiative de Téducation nationale: mais que sera cette éducation? Comment se conciliera-t-elle avec le respect des libertés et des consciences individuelles? Ne revenons-nous pas par une voie indirecte au dogmatisme social, à la doc« trine d'État? Nous enfermerons-nous de parti pris dans des banalités indifférentes? Nous borneronsnous à énumérer les devoirs sans les justifier? Ces préceptes, plus ou moins habilement illustrés d'exemples, se suivent sans s'enchaîner : l'enfant les apprend, il ne les comprend pas. Cette matière dispersée n'est pas organisée par une idée supérieure qui se retrouve en toutes ses parties. Pour faire des esprits libres et forts, il faut moins charger la mémoire qu'exercer le jugement; pour que l'enseignement moral soit une éducation de la conscience, il faut que ses divers préceptes apparaissent à Tenfant comme les conséquences d'un principe, compris par l'intelligence, consenti par la volonté, vivifié par le sentiment, A cette condition seule, les vérités enseignées deviendront une vérité vivante, intimement mêlée à l'activité de l'esprit, qui sans cesse pour ainsi dire la découvre et sans cesse la vérifie, à mesure qu'il en aperçoit des applications nouvelles.
Mais n'est-ce point là précisément la doctrine
d'État? Tant qu'on s'en tient à énumérer les devoirs les plus généraux, à conseiller la propreté, la tempérance, le courage, tout le monde est d'accord. Essayez de justifier ces préceptes, pour cela de les ramener à un principe commun, vous exprimez nécessairement une idée générale sur la vie, sur ce qui en fait le prix, sur ce qui lui donne un sens, et voici que les divergences commencent. En choisissant parmi tant de systèmes possibles et par ce choix seul ne violez-vous pas la neutralité scolaire? Sous prétexte de faire des esprits libres, capables d'initiative, n'allezvous pas, à dire vrai, opprimer les consciences, les asservir, en leur suggérant, des croyances, contre lesquelles elles ne songent point à se défendre? Messieurs, je n'espère pas que nous réussissions jamais à satisfaire les gens qui n'affectent une telle jalousie des consciences, quand il s'agit de l'instituteur, que pour mieux assurer leur asservissement par une autre autorité.
Comme il a le droit et le devoir de vivre, de se conserver et de se défendre, l'État républicain, fondé sur le respect mutuel des libertés, a le droit et le devoir de préparer les générations qui assureront la continuité de son existence et le progrès de ses institutions. Il importe que l'École laïque dégage l'idéal supérieur qui répond à l'existence de notre démocratie et qu'elle en inspire l'amour et la volonté à ceux qui ne peuvent rester trop au-dessous de lui sans retomber dans la servitude par la démagogie. Cet idéal, qui exprime les principes mêmes d'un gou-
vernement libre, n'humilie, n'opprime personne, il est plus ou moins présent à toutes les consciences, ceux mêmes qui l'accusent d'être chimérique n'osent le renier en face.
Le grand reproche qu'on adresse à notre démocratie, c'est de supposer que l'homme existe, de ne pas apercevoir la bête féroce et lubrique qui perce sous tous ses instincts, d'imaginer comme élément de la société l'être raisonnable et libre, et de composer l'État réel de ces citoyens abstraits. Les citoyens d'une libre république ne peuvent être que des hommes, trouvez là le principe de notre morale laïque. Ramenez les divers préceptes à cette volonté d'être homme, de s'élever à la dignité de la personne, de se respecter soi-même pour être digne du respect de tous. Mais ce principe n'est-il pas bien général, bien vague? Qu'est ce enfin qu'être homme, et combien d'espèces peut-il y en avoir, de l'homme du monde à l'homme de guerre et à l'homme des champs? Prenez les choses simplement. Être homme, c'est être le contraire d'une brute et d'abord ne pas s'exposer à embrasser son cochon dans le ruisseau. L'individu doit dompter l'animal qui, de ses lointaines origines, survit en lui, il doit se vouloir raisonnable, libre, il doit se donner la sagesse qui prévoit, la tempérance qui substitue à l'impulsivité de la bête la maîtrise des penchants, le courage qui s'oppose à la fureur aveugle aussi bien qu'à la peur, et, en face du péril ou du mal, laisse l'esprit présent et la volonté entière. Divisé contre lui-même, asservi aux passions qui tour à tour
le domiDeni, l'homme n'est qu'une chose multiple, incohérente, qui dépend de tout excepté d'elle-même. La première tâche de l'homme est de se créer luimême, en faisant sortir du chaos des désirs contraires l'harmonie de la vie spirituelle; son premier devoir est d'exister, pour cela de se conférer l'existence par la conséquence dans les idées et dans les actes, par la constance avec soi-même, comme disaient les Stoïciens.
Mais l'homme n'est un homme que parmi les hommes. Tout ce qui le libère de ses servitudes ancestrales, tout ce qui vraiment l'élève au-dessus de la bête, le caractérise, le spécifie, — la science, l'art, la moralité, — naît du concours des intelligences et de la coopération des volontés. On ne se veut vraiment qu'à la condition de vouloir les autres. Je ne suis un homme véritable qu'en consentant à cette loi de coopération qui me fait tout à la fois le débiteur et l'auxiliaire de tous les hommes, qui m'oblige envers eux comme elle les oblige envers moi. La solidarité sociale, dont on parle tant aujourd'hui, n'est, à la prendre en elle-même, qu'un fait naturel, fatal, qui n'a rien de moral, qui produit la haine aussi bien que l'amour; mais ce fait reconnu, réfléchi, relié à l'idée morale, étend singulièrement le sens et la portée de l'idée de justice, en mêlant plus intimement la vie individuelle à la vie collective.
Ainsi, sans porter atteinte à la liberté des consciences, la morale laïque peut rattacher les divers devoirs à ce grand principe, que nul ne peut renier
sans se renier lui-même : consentir à la vie spirituelle, vouloir être homme; être homme, c'est-à-dire faire régner en soi cette première justice qui est Tordre dans les penchants naturels, et, prenant sa part du grand labeur collectif, qui seul permet la libération de rindividu, travaillera Tavènement progressif de la justice dans les rapports des hommes.
Messieurs, votre mission est d'enseigner les enfants du peuple ; vous êtes chargés, durant les trop courtes années où ils vous sont confiés, non seulement de les instruire et, en les instruisant, de développer, dans la mesure du possible, leur jugement, de les mettre en garde contre les illusions et les entraînements de Taveugle passion, mais de les élever, de les préparer à remplir leurs fonctions d'hommes et de citoyens. On vous rappelle volontiers qu'en arrivant à l'école, l'enfant a déjà des idées qu'il doit à la famille et dont il est bon que vous tiriez parti. Vous savez, par expérience, que ces idées et ces exemples ne sont pas toujours ce qu'ils devraient être. Il est cependant un enseignement que l'enfant du peuple reçoit de la vie, sans même qu'il y songe, et c'est l'enseignement du travail, car, pour lui, le mot de l'apôtre apparaît strictement vrai : Qui ne travaille pas ne mange pas. Or, la morale laïque, par cela même qu'elle est sociale, qu'elle nous propose des fins terrestres et qui ne se réalisent point sans notre effort, n'est pas une morale contemplative, mystique, elle demande tout à l'homme lui-même, elle est une morale de l'action, elle est par excellence une morale du travail. Le travail consiste
essentiellement à comprendre la nature pour la transformer, à se servir de ce qui est pour réaliser ce qui doit être. Le travailleur ne se sépare pas de la nature, il ne se met point en dehors d'elle, il'ne la méprise pas comme le principe de tout mal et de tout péché, il la prend pour associée et pour collaboratrice, mais il ne lui obéit que pour lui commander, il étudie ses lois pour coordonner ses forces à l'unité du dessein qu'il poursuit. Ainsi, depuis des siècles, font les générations de paysans, qui ont ajouté à la légère couche d'humus dont la fécondité nourrit les hommes, variant les cultures selon les terrains, sarclant les mauvaises herbes, labourant, semant dans la saison convenable. Le paysan aime la terre parce que, comme le bœuf, le cheval, elle est à la lettre sa compagne de travail. En généralisant cette loi du travail, en la montrant au principe de notre vie morale, faites sentir sa grandeur et la beauté de s'y soumettre librement. Le premier et le plus grand travail de rhomme c'est, en dominant sa propre nature, ses penchants multiples, de se faire, de se créer lui-même; puis, dans le conflit des intérêts contraires, qui est ici comme la donnée de la nature, de chercher par la continuité de Tefifort et la lucidité de l'intelligence, rharmonie supérieure qui s'appelle la justice dans les rapports des hommes. En relevant ainsi le travail, en le mettant à l'origine de tout bien, faites-nous des citoyens qui n'attendent pas du dehors, de la providence ou de la fataUté, ce qu'ils ne peuvent recevoir que d'eux-mêmes, et qui ne soient pas tentés de
chercher dans la servitude ce qu'ils n'auront point su conquérir par la liberté.
Mais, dira-t-on, cette morale laïque, tout humaine, toute sociale, constituée en dehors du Dieu tout-puissant, qui plante les jardins du paradis pour les justes, qui allume les flammes de Fenfer pour les violents et prend sur lui la vengeance des crimes impunis, comment sera-t-elle efficace, quelle sera son autorité? Je réponds que cette morale aura pour elle la meilleure des autorités, celle de la vérité. Certes, nous n'affirmons pas que dès ici-bas Tordre physique se confonde avec Tordre moral, que la vertu ait pour conséquence nécessaire le succès, que les faits se rangent spontanément du parti de Thonnête homme. Nous nous interdisons tout mensonge; le mensonge se détruit lui-même; il est stérile. Sur cet accord définitif du réel et du bien nous laissons le champ librement ouvert à toutes les croyances, à toutes les espérances. Mais nous nions que le travail doive se définir comme un châtiment, la vertu comme le sacrifice de soi : nous relevons ces deux titres de toute noblesse humaine. Revenant à l'idée des anciens, nous soutenons que la vertu est l'alternative la plus sage, que par elle Thomme fait tout au moins pour son salut — prenez le mot dans son sens le plus compréhensif — ce qui dépend de lui-même. Je vous le demande, si le vieux conte, où se jouait la fantaisie de nos pères, se réalisait, si quelque bonne fée vous avait en amitié et si, penchée sur le berceau, elle laissait à votre choix — comme il convient pour perdre
les fous — le don de bienvenue qu'elle apporte au nouveau-né, hésiteriez- vous à solliciter pour celui qui entre dans Tinconnu de la vie, avec la santé qui est comme la matière dont tous les autres biens sont faits, la vertu sans laquelle tous les biens extérieurs se retournent contre celui qui les possède. Sans doute, vous savez que par ce choix vous ne mettez point l'enfant à Tabri de tous les accidents suspendus sur une vie humaine, vous savez du moins que vous le mettez à même d'y faire face et de trouver en lui tout ce qu'il faut pour lutter et pour vaincre.
La vertu est la santé morale, l'énergie qui rassemble et unifie les forces intérieures; elle nous donne un bien que rien ne peut nous ravir, parce que nous nous le devons à nous-même et que les épreuves nous permettent de l'accroître et de nous en assurer plus pleinement la possession. Si la vertu est ainsi le plus précieux des biens, celui qui nous garantit avec la satisfaction de nous-mêmes le plus grand empire sur les choses et la plus grande chance de faire notre destinée, elle a son prix en elle-même, elle est le bonheur même, en tant qu'il dépend de nous, et les efforts que coûte son acquisition, s'ils sont des sacrifices, en un sens, sont des sacrifices relatifs que justifie la raison, parce qu'ils sont la condition d'un plus grand bien. Ainsi la morale laïque trouve son autorité et sa sanction non pas dans des illusions, dans des menaces ou dans des promesses hypothétiques, mais dans la réalité et dans l'expérience même de la vie. Quelle que puisse être l'existence d'outre-tombe, qui certes
garderait toujours des injustices à réparer, « quelle sottise, comme le dit Spinoza, que. celle d'un homme qui s'emplirait le corps de poisons et d'aliments mortels, sous ce prétexte qu'il n'espère pas jouir toute l'éternité d'une bonne nourriture, et qui, voyant que l'âme n'est point éternelle ou immortelle, choisirait de vivre en insensé et sans raison, toutes choses si absurdes qu'elles méritent à peine d'être mentionnées ».
Quelle plus haute idée pourrions-nous concevoir du bonheur, selon la pensée des anciens, que de vivre juste dans une société juste, ou, si c'est là un idéal qui né se réalisera jamais tout entier, que de nous en approcher en travaillant à établir la justice en nousmêmes et dans la République.
Je conclus, messieurs. L'enseignement de la morale dans l'école publique ne signifie rien moins que la sécularisation définitive de TÉtat, l'indépendance de la société civile vis-à-vis de toute Église usurpatrice, de toute autorité spirituelle qui prétendrait la dominer au nom d'une révélation divine. Il suppose que la République peut trouver en elle-même, dans les principes mêmes qui président à ses institutions, dans les fins supérieures qu'elle rend possibles, tout ce qui lui est nécessaire pour faire l'éducation de ses membres. Mais de cela que l'École, par définition même, est laïque, qu'elle ne représente rien de plus que la cité.
il suit que rinstituleur n'a aucune autorité pour parler au nom de Dieu, pour rétablir sous une forme ou sous une autre la religion d'État, qu'il ne peut parler qu'au nom delà cité dont il est le représentant et l'interprète. Au-dessus des divergences confessionnelles, des dogmes métaphysiques, religieux qui opposent les citoyens, votre mission est de dégager Tidéal social, rationnel, humain qui peut les unir. Vous n'êtes d'aucune secte, d'aucune Église, vous avez le droit de pratiquer librement la religion qui vous convient, sous la seule réserve de ne pas l'introduire sournoisement dans l'École. Votre tâche n'est pas d'envenimer, d'exaspérer les haines, mais de travailler à leur apaisement. Les gens, que des siècles de privilèges ont habitués à confondre la liberté avec leur drpit à la tyrannie, si on ne leur cède rien, se résigneront à rentrer dans la loi commune. Ouverte à tous, ignorant volontairement les divisions de caste, de parti, d'Église, ne connaissant que les enfants de France et faite pour leur enseigner un commun idéal, l'École, loin d'être une œuvre de guerre, est un instrument de paix, s'il est vrai qu'elle tende à réconcilier les esprits dans une même volonté de ne pas mêler le ciel et la terre, de laisser à chacun son paradis et ses dieux, de faire sa besogne ici-bas et de travailler à l'avènement de la justice dans la cité des hommes.