‹ Éducation ou révolutionChapitre 7 sur 13 · Article paru dans la Revue Bleue, le 12 août · texte numérisé non relu

Article paru dans la Revue Bleue, le 12 août

sortie de Técole et son entrée à la caserne, durant les années d'apprentissage, à Tâge dangereux où les passions s'éveillent, où les tentations du cabaret et de la rue le sollicitent, Tenfant livré à lui-raôme, abandonné, courait le risque non seulement d'oublier ce qu'il avait appris, mais de laisser s'effacer les notions morales, s'affaiblir le sentiment de dignité personnelle, que ses maîtres s'étaient efforcés d'éveiller et de développer en lui. Nous avons créé les cours d'adultes, les conférences populaires, nous avons autour de l'école groupé des œuvres multiples : patronages, associations d'anciens élèves, pour assurer au jeune homme un appui moral dans la lutte qu'il doit à cette heure grave soutenir contre lui-môme, contre les autres et dont dépend sa destinée. Les instituteurs, dont la besogne est déjà bien lourde, se sont mis à cette tâche nouvelle avec un désintéressement, une ardeur, un élan qui témoignent de la foi morale qui les soutient et les inspire. Depuis longtemps déjà, de puissantes sociétés d'instruction popuaire, la philotechnique, la polytechnique, avaient organisé dans les grandes villes des cours du soir et préparé, par une initiative dont il faut leur garder la reconnaissance, ce qui se complète et s'achève aujourd'hui.

Tout cela est beaucoup; quelques-uns ont pensé que ce n'était point assez encore. Nous ne sommes pas satisfaits, nous sommes loin d'avoir réalisé toutes nos espérances, d'avoir fait tout le bien que nous voulions faire. Notre ambition n'est pas de diminuer

jîdtJcation ou révolution.

le nombre des conscrits illettrés et d'obtenir des statistiques honorables, nous voudrions agir sur rindivi(Ju, développer sa puissance de penser et de vouloir, au sens propre du mot Télever; et nous voudrions, peu à peu, sans secousse violente, transformer la société elle-même en modifiant ses éléments, accorder les mœurs et les institutions, préparer des hommes libres pour un pays libre. Pour cela, ce n'est point assez que l'instituteur instruise l'enfant, qu'il lui demande des efforts nouveaux et qu'il l'aide à les accomplir; il faut que Touvrier soit mis à même de faire ce que fait tout homme digne de ce nom, il faut qu'il puisse continuer l'éducation de lui-même, il faut qu'il puisse participer aux plaisirs humains pour n'être pas tenté par les jouissances de la bête. L'existence d'une démocratie sans esclaves implique que la vie humaine soit possible pour tous : les promoteurs de l'enseignement supérieur du peuple ne demandent rien de plus, rien de moins.

Enseignement supérieur du peuple, universités populaires, quelques-uns n'ont-ils pas été jusqu'à dire : « cathédrales de la démocratie », voilà de bien grands mots pour une petite chose : l'idée juste à peine formulée se perd 'dans l'utopie. Entendons-nous bien : nous ne rêvons pas une imitation artificielle de la Sorbonne, des cours sans auditeurs, un institut officiel, où tout soit arrêté, prévu d'avance, et qui n'ait qu'un défaut, celui de ne répondre en rien aux besoins de ceux à qui il serait destiné. L'Université populaire ne doit pas être un établissement exclusive-

ment scientifique, elle doit être la maison du peuple; elle doit, comme un corps vivant et plastique, croître, se transformer, multiplier ses organes, s'adapter progressivement à tous les besoins qu'elle doit satisfaire. Nous ne ferons pas tout ce que nous voulons faire, c'est la loi de toute œuvre humaine, nous ferons ce que nous pourrons, nous commencerons modestement une grande œuvre que d'autres continueront; nous aurons posé du moins l'idéal qui tôt ou tard sera réalisé parce qu'il doit l'être. Nous laissons l'avenir ouvert.

L'histoire de l'œuvre, de sa naissance, de ses débuts, en fera mieux comprendre le sens et la portée. Quand une idée répond aux besoins d'une époque et d'une société, il est rare qu'elle ne surgisse pas à la fois en plusieurs esprits, mais presque toujours il est un homme qui la conçoit plus clairement, qui la déGnit et qui l'exprime, en qui surtout elle devient un sentiment vivant et une action positive. Dès qu'il parle, il est entendu par tous ceux qui se disaient tout bas ce qu'il dit tout haut.

L'homme qui le premier a parlé des universités populaires n'est pas un bourgeois, ignorant des besoins du peuple, égaré par sa foi aveugle dans la toute-puissance de la science, c'est un ouvrier qui en a trouvé l'idée dans son expérience personnelle. Georges Deherme est un ancien ouvrier typographe,

il s'est instruit lui-môme par ses épreuves, par ses chimères, par ses erreurs, autant et plus que par les livres. Il sait ce que font fermenter de rêves et de cauchemars dans un esprit ardent l'ignorance et Tabandon. Doué d'une énergie peu commune et d'une intelligence supérieure, il a dominé ses impatiences, dompté ses emportements, il s'est imposé une méthode, il a fait son salut lui-même par la science. Aflranchi, libéré, il s'est tourné avec angoisse vers son passé, il a résolu d'éviter aux autres les dangers qu'il avait courus, et seul, inconnu, sans appui, sans ressources, il a dévoué sa vie à la fondation de ce qu'il a appelé l'enseignement supérieur du peuple par la coopération des idées.

« J'en ai fait l'expérience personnelle, m'écrit-il; faute de direction et d'initiation intellectuelle, faute de source pure où satisfaire sa soif du savoir, le jeune travailleur peut tomber dans les plus grossières erreurs. L'ouvrier intelligent n'est en contact qu'avec les fanatiques et les violents. Je suis douloureusement convaincu qu'il est des jeunes hommes ardents, pleins d'intelligence, de cœur et d'âme, qui sont au bagne, qui sont morts sur l'échafaud, sur les barricades, ou qui peu à peu sont tombés dans les bas-fonds, pour n'avoir pas trouvé le concours moral que nous voulons leur offrir et qui eût fait d'eux des hommes vraiment utiles à la société. Je dois vous dire d'ailleurs que c'est cette conviction qui m'a toujours animé dans l'œuvre que j'ai entreprise... Il se fait dans notre milieu social une sélection à rebours* Les doctrines

simplistes et dissolvantes attirent à elles les meilleurs parmi les ouvriers; au lieu d'en faire ce qu'ils devraient, ce qu'ils pourraient être, elles en font des dévoyés, des êtres inutiles et prétentieux, des politiciens aigris et suspects, parfois des criminels. On s'imagine que Talcoolisme n'atteint que la lie du peuple, je crains que, par des raisons contraires,'il ne prenne aussi la partie supérieure du prolétariat. Le premier progrès, c'est en somme l'économie du déchet, des âmes perdues. »

Nous aimons à croire que les maux dont nous ne souffrons pas sont nécessaires; nous inventons le destin, pour avoir de nos erreurs et de nos fautes un auteur anonyme et responsable qui nous dispense de corriger celles-ci et de réparer celles-là. Nous décidons que l'ouvrier qui boit ou qui s'exalte par l'utopie violente est le mauvais ouvrier, la brute ou le paresseux. Rien n'est moins certain. Sans guides, sans moyens de satisfaire leurs besoins supérieurs, les meilleurs sont les plus exposés. L'ouvrier intelligent, ardent, énergique, est condamné à ne concevoir des maux dont il éprouve la dure réalité qu'un remède simple, immédiat, universel; faute d'apprendre à penser et à vouloir, il imagine, il rêve, et dans ce rêve d'une société parfaite, il trouve une première ivresse que l'habitude de compter sur les choses plus que sur lui-même l'amène à achever par l'ivresse passive qui fait lever les mirages consolants dans les brumes indécises des images flottantes.

En février 1896, Deherme fonda une revue men-

suelle de sociologie positive, sous ce litre heureux : La Coopération des Idées. Au début non seulement il rédigeait, mais il composait et imprimait lui-même cette petite brochure, par laquelle nous avons appris à le connaître. L'homme qui apparaissait dans ces pages était singulièrement original. Son enthousiasme était réfléchi, contenu; il alliait à une foi ardente un ferme bon sens; il parlait du peuple sans révérence, sans flatterie, en nomme du peuple, avec dureté tout à la fois et avoc amour; il se défiait presque à l'excès de la politique, de l'État, des lois positives; il détestait dans l'utopie le fatalisme, qui énerve les volontés et permet de tout attendre sans rien commencer; il n'était ni un satisfait, ni un résigné, ni un modeste; lui aussi, il prétendait transformer le monde, mais il n'apportait pas pour cela un plan revu et corrigé de la création, il prenait les gens au collet, les secouait rudement et les sommait de commencer parla réforme d'eux-mêmes la réforme de la société. Dans le premier numéro de son humble revue, ce jeune homme inconnu formulait avec tranquillité ce programme : « Régénérer l'individu pour améliorer l'état social, fortifier les volontés actives, développer le pouvoir d'inhibition pour accroître la liberté, nourrir l'intelligence, exalter les facultés cérébrales, élargir la conscience pour qu'il y ait plus de justice en ce monde et plus de bonté : voilà l'œuvre audacieuse que nous entreprenons — but et moyens. » « Notre but le plus général, m'écrivait-il récemment, est le progrès, non par tel parti, par

telle religion, par telle formule, mais par ce qui peut le mieux le réaliser, par la volonté, par l'énergie, par la conscience. Nous combattons donc tout ce qui énerve la volonté, tout ce qui diminue ou disperse Ténergie, tout ce qui obscurcit la conscience. » A propos du travail des femmes, je lis dans le dernier numéro de La Coopération des Idées (avril 1899) : « Le travail des femmes généralisé est le signe certain d'un profond malaise social. On devait donc chercher le remède dans la panacée simpliste des lois positives. Je n'y aurai pas recours. Je ne proposerai pas d'interdire le travail des femmes ni d'y mettre des obstacles légaux plus ou moins hypocrites. La loi ne pourrait qu'aggraver le mal, sans rien empêcher... C'est en nous, on ne saurait trop le répéter, qu'est le remède. C'est en nous, et sur les autres, qu'il faut agir énergiquement. Il y a toute une éducation à faire de l'enfant, de la femme, de l'homme... Semons, d'un geste large, la vérité morale, qui est sociale, éveillons en chaque être humain la conscience de rhumanité, et chacun retrouvera, claire et féconde, la notion du devoir. »

Au printemps de 98, Deherme faisait placarder sur les murs du faubourg Saint- Antoine l'appel suivant :

Aux travailleurs.

Gomme vous, nous sommes des travailleurs. Mais nous croyons que la vie humaine a des joies plus intenses, plus durables, plus hautes et moins onéreuses que celles des cabarets. De toutes nos forces, malgré notre ignorance et notre pauvreté, nous aspirons à la vie intellectuelle et morale .

Voulez-vous être des nôtres?

Parmi nous, vous -ne trouverez ni des pédants ni des sectaires, ni des ambitieux; mais, quelles que soient vos croyances, des amis sincères.

Simplement, nous voulons être des Hommes^ c'est-à-dire plus que des instincts : des consciences, des intelligences et des volontés.

Et cela, camarades, vous le voudrez avec nous.

À cet appel était joint un programme de causeries quotidiennes qui devaient se faire, à partir du 23 avril, de huit heures à dix heures, rue Paul-Bert, Deherme déjà n'était plus seul : à peine avait-il exposé son projet qu'autour de lui s'était ralliée une phalange d'hommes qui dans sa pensée avaient reconnu leur propre pensée et qui s'étaient faits ses collaborateurs volontaires : étudiants, professeurs, pasteurs, médecins, publicistes, ingénieurs, savants, ouvriers.

Nous étions sans ressources, sans argent r quelques dons, les cotisations suffirent à tout; nous fûmes modestes. L'important était de commencer, de faire quelque chose, de donner à lidée une première réalisation, de la soumettre à l'épreuve de l'expérience. Notre installation fut ce qu'elle pouvait être : en haut du faubourg Saint-Antoine, rue Paul- Bert, au fond d'une cour, une petite salle, éclairée au pétrole, occupée presque tout entière par une longue table, recouverte d'un tapis rouge, où se trouvent des journaux, des brochures, des revues; sur les murs, peints de couleurs claires, quelques

maximes : Dans la société il n'y a qu'une force vive : Vhomme. — Nous acceptons les plus audacieuses uiopiesy en nous préparant à les vivre. — Vivre pour autrui. — A chacun selon ses œuvres. — Vivre au grand jour. Les auditeurs s'asseyent autour de la table, le conférencier à un de ses bouts; la conférence achevée, on pose des objections, on cause, on discute; c'est une recherche en commun, sincère, simple, familière de la vérité. Il n'a pas été fait jusqu'ici decours suivis, il n'a pas été donné d'enseignement régulier, les causeries du soir portent sur les objets les plus divers, littérature, histoire, morale, hygiène, sociologie*. Tous ceux qui ont assisté à ces petites réunions amicales, vraiment fraternelles, en sont revenus avec un sentiment réconfortant de satisfaction et d'espérance. Dans le vaste faubourg la salle est bien petite; elle n'abrite que quelques hommes

1. Je relève dans le programme des causeries d'avril : Henry de JouveneljLe Militarisme ; Georges Duruy, Une Vie d^ Artiste au temps de la Renaissance; Camille Léger, agrégé de philosophie, De l'Éducation du Citoyen (6* causerie) ; Rapports de Vidée morale et de Vidée religieuse; Jules Lermina, Individualisme et Collectivisme; Robert Dreyfus, publiciste, P.-J. Proudhon et le Coup d'État du i décembre; Victor Charbonnel, homme de lettres, L'Idéalisme socialt par E. Fournière; Emile Duciaux, membre de rinstitut, directeur de l'Institut Pasteur, Xa Santé et la Maladie; Th. Monod, pasteur, Alexandre Vinet, etc. Je relève antérieurement ces sujets : L'Education de la Volonté, par Ferdinand Buisson ; Des Bourses de Travail et de leur Institution^ par Fernand Pelloutier, typographe; Le Polyiechnic-înstitute de Régent Street, par Arthur Fontaine; Anatole Leroy-Baulieu, L'Antisémitisme; Frédéric Passy, Comment les Utopies se réalisent; Max Nordau, L'Anthropologie criminelle et Lomhroso; Paul Desjardins. Les Grands Livres de Vllumanité; Henri Michel, Individualisme et Socialisme, etc.

de bonne volonté, mais presque toutes les grandes choses ont eu ces humbles commencements : toute vie est croissance, il n'importe que de vivre; tombé entre deux pavés, le germe patiemment peut les disjoindre, devenir Tarbre où chanteront les oiseaux sur la tête des hommes qu'il abritera. « Les conférences de La Coopération des Idées m'intéressent de plus en plus, m'écrit un jeune ouvrier typographe de mes amis que j'avais envoyé là-bas. J'y vais maintenant presque tous les soirs, malgré l'éloignement. J'admire vraiment la tranquille confiance de Deherme et son inébranlable foi dans l'âme populaire. Ce qu'on voit et ce qu'on entend là console un peu de la vue et du contact de nos autres contemporains. » Ne faisons ps^s trop les dégoûtés, ne disons pas de mal de nos contemporains, prenons-les tels qu'ils sont, travaillons sur nous-mêmes, travaillons sur eux, pour eux et avec eux. Après une année écoulée, l'expérience nous a paru suffisante : nous avons pensé que nous avions conquis le droit de nous adresser au public et de faire appel aux hommes de bonne volonté. Nous existions; en nous donnant des statuts, en nous constituant en association, nous n'avons qu'affirmé et que confirmé notre existence. Du préambule des statuts j'extrais les lignes suivantes :

En face du cabaret, du café-concert, nous nous proposons d'édifier nos universités populaires.

Elles devraient comprendre :

1° Une salle de cours et conférences pour renseignement supérieur;

LA COOPÉRATION DES IDÉES 9i

2» Une salle de cours pour les différentes sociétés d'enseignement secondaire ;

3° Un musée du soir avec cours professionnels;

4° Une salle de spectacle ;

5** Une salle d'escrime et de gymnastique;

6® Une salle de bains-douches ;

7*» Un salon de conversation ;

8® Une bibliothèque constamment ouverte ;

9° Des laboratoires;

10<^ Un cabinet de consultations médicales, juridiques, économiques :

11° Une pharmacie;

12° Un restaurant de tempérance;

13° Quelques chambres meublées à louer aux jeunes gens de toutes conditions ;

14<> Une école normale d'éducateurs populaires ;

15° Offices de placement, mutualité, assurances, etc.

Nous organiserons aussi, pour les beaux jours, des excursions scientifiques, esthétiques, des visites aux musées, ou simplement des promenades amicales.

Ces universités ne laisseront pas en dehors de leur action les familles de leurs membres. Non seulement elles tâcheront d'améliorer leur situation par les associations de tous genres, mais encore elles viseront à Tamélioration et à l'embellissement du foyer. Leur activité en ce sens pourra être particulièrement dévolue aux dames qui feront partie des comités. Notre éducation sera cordiale. Ce qui fera sa force, sa fécondité, sa puissance de pénétration, c'est que, dans nos universités, le peuple sera chez lui, en famille, avec des amis sincères. Nous irons h l'ûme. Notre enseignement sera vivant. Nous pénétrerons le peuple dans ses plaisirs, dans ses travaux, dans ses souffrances. Aux jeunes générations, nous donnerons par là un puissant motif d'agir, une raison de vivre qui les dépassent. C'est en faisant plus de justice que nous établirons la concorde sociale.

Mais notre association n'attendra point de pouvoir tout ce qu'elle veut pour faire tout ce qu'elle peut. Elle agira immédiatement, constamment et de toutes façons. Ce sera la meilleure preuve de vitalité et de force.

L'Université populaire, vous le voyez, n'est pas définie par le seul besoin scientifique ; elle n'est point enfermée dans des murs et des règlements, comme rhôpital et la prison ; elle n'est pas, elle se fait. Elle doit être la maison du peuple, la chose ou mieux l'œuvre de ses membres; pour s'adapter à leurs besoins, elle doit croître librement, multiplier ses organes, sans perdre son unité vivante. Cette unité, elle la trouvera dans l'idée môme qui l'a créée, dans l'éducation morale et sociale du peuple, fin complexe qui ne peut être réalisée que par des moyens aussi variés que les besoins à satisfaire, que les facultés à développer, que les éléments multiples qu'elle doit accorder dans une harmonie supérieure. Et c'est pourquoi nous nous préoccupons de l'hygiène, de la santé, de la propreté, de la tempérance, qui ne sont point d'humbles choses, parce qu'elles sont les conditions de tout le reste, parce que, faisant à l'homme un corps humain, déjà, dans les habitudes de l'organisme, elles manifestent la suprématie de l'intelligence et de la volonté. Comme la culture de la raison, nous prévoyons celle de la sensibilité; l'homme ne se passe pas de plaisirs, il a besoin de « divertissement », et seules les jouissances élevées dégoûtent des jouissances bestiales; c'est dans les heures de loisir, quand il. fait « ce qui lui plaît », que

rindividu trahit vraiment ce qu'il est, révèle quelles idées en lui sont devenues réelles et vivantes, actions et sentiments*.

Si notre ambition est grande, nous ne prétendons pas tout faire à la fois, nous serons patients. Il faul craindre avant tout Tartificiel, Tapparent, la belle façade derrière laquelle il n'y a que misère et néant. L'Université populaire ne doit pas être une machine officielle et bourgeoise, une chose morte, destinée à dispenser de la vie, elle doit être un organisme vivant, grandir lentement, d'une croissance naturelle, normale, par une adaptation croissante aux besoins et plus encore à l'énergie de ceux à qui elle est destinée. Pour réussir, nous avons besoin d'argent, surtout d'hommes dévoués : nous demandons avec confiance ces ressources, ces dévouements. Nous nous adressons aux jeunes gens qui ne sont pas des satisfaits et qui veulent que leur effort survive dans l'avenir qu'il aura préparé; nous nous adressons aux hommes mêmes qui, sans désir de voir changer une société dont ils sont les privilégiés, sont assez intelligents pour comprendre qu'aux conditions nouvelles faites par notre civilisation industrielle et scientifique, répondra nécessairement une transformation sociale,

i. La première Université populaire ouvrira le 1" octobre prochain, faubourg Saint-Antoine. Nous tie réaliserons pas tout notre programme. Nous commencerons par Tessentiel : une bibliothèque constamment ouverte sur la rue; un salon de conversation et de jeux; un musée du soir; deux salles de cours et conférences; une salle de spectacle. Nous y organisons un service médical, pharmaceutique, juridique^ de placement» d'aide mutuelle en x^as de chômage et de maladie

el qui rattendenl moins violente, moins dangereuse d*hommes éclairés que de barbares.

HI

Nous savons assez les maux dont nous souffrons, c'est quelque chose d'en avoir conscience, ce n'est point assez de les constater et d'en gémir. Sans doute quelques braves gens, dévoués au bien public, se sont mis à l'œuvre; ils ont fait appel à l'opinion publique, ils ont sommé la société de se défendre. Les uns s'en sont pris à la pornographie et à ses débitants effrontés, les autres ont entrepris la lutte contre l'alcoolisme. Ils demandent des règlements de police qui soient enfin observés, de lois de défense, des mesures de prophylaxie et de répression.

Dans sa haine contre tout fatalisme, providentiel, législatif ou révolutionnaire, Deherme n'attend pas grand'chose de ces appels à l'autorité. « Il est puéril, m'écrit-il, de combattre la pornographie en demandant des poursuites contre les pornographes : on n'arrive ainsi qu'à faire condamner Flaubert et nommer Lavedan membre de l'Académie française. » Je n'ai pas contre les lois positives et les règlements nécessaires la même défiance que mon ami Deherme ; sous peine de périr, la société, comme l'individu, doit avoir l'instinct de conservation. Ouvrir un cabaret et un lupanar à toutes les portes, faire du milieu social une espèce de fumier, champ de culture intensive pour l'ivrognerie, pour la basse

débauche, pour tous les vices qui rendent Thomme insociable, c'est quelque chose d'absurde et de monstrueux. Entre l'impulsion du désir animal et son objet, il est bon de mettre un intervalle, des obstacles, qui permettent à la réflexion d'intervenir, qui facilitent à la volonté la résistance.

Mais, s'il est bon de multiplier les efforts contre les maux particuliers, il faut se souvenir que la division du travail n'est efficace que par la convergence et l'organisation des efforts multiples. Si nous nous bornons à combattre les symptômes du mal, nous risquons qu'il renaisse incessamment des causes qui déjà l'ont produit. II faut attaquer les effets dans leur cause. Entre les conditions économiques, la vie matérielle, l'éducation, les idées, les mœurs et les vices, il y a une solidarité qui fait qu'un des termes ne peut être changé que par la modification de tous les autres. Les hommes de bonne volonté qui veulent supprimer l'alcoolisme ne savent pas tout ce qu'ils s'engagent à faire. Ne laisser au peuple d'autre plaisir possible que le plaisir de la bête, et prétendre le lui enlever ne serait que l'hypocrisie d'une charité cruelle et vaine. « Le procédé des « tempérants », dit justement Deherme, de montrer au peuple que l'alcool est un poison qui tue, — ce qu'il sait d'ailleurs, — ne sera efficace que lorsqu'il aura des raisons de vivre une vie qui vaille la peine d'être vécue. Nous prétendons combattre l'alcoolisme bien plus efficacement en ouvrant des musées du soir, en conduisant les ouvriers au Louvre, en leur faisant comprendre le

beau des formes, le beau des idées, le beau des actions. » En somme, c'est sur l'individu qu'il faut agir, c'est en lui qu'il faut atteindre le mal dont il souffre. Ayons le courage et la franchise de vouloir ce que nous voulons. Pour sauver l'individu, il ne faut pas le laisser tel qu'il est, maintenir religieusement toutes les conditions qui reproduisent les vices dont on veut le libérer; il faut le mettre au-dessus de certaines impulsions, opposer au désir animal des forces positives qui le réduisent et l'arrêtent, développer l'intelligence et la volonté ; rendre possible en l'homme l'éveil de la conscience, le sentiment de la dignité personnelle.

En définissant l'Université populaire par la coopération des idéeSy nous disons qu'elle doit être avant tout une œuvre d'éducation sociale. A travailler en commun, à comprendre que la besogne collective ne peut se faire que par l'effort combiné de tous, on se libère de la défiance et de l'orgueil, on fait l'apprentissage de la solidarité véritable. II y a dans le sentiment de cette collaboration nécessaire quelque chose qui relève les plus humbles en faisant du génie même le tributaire de tous : dans le domaine de la pensée, comme dans celui de l'action, la grandeur de l'individu se mesure au nombre de ceux dont il réussit à faire ses semblables. Nous ne voulons pas répandre de haut un enseignement dogmatique qui laisse étrangers les auditeurs et les maîtres, nous voulons fonder un enseignement mutuel, fraternel, une amitié,, pour reprendre le mot dont se désignaient les communes

du moyen âge. Il faut que les « iatellectuels » et les travailleurs s'unissent : ni les uns ni les autres n'ont d'intérêt contre la vérité, et leur union seule peut donner à l'idée la force avec la précision. Il ne s'agit pas de patronages, de dogmes à imposer habilement, de traditions à maintenir, nous ne prêchons pas la sainte hiérarchie, nous ne jouons pas la comédie des bons serviteurs et des bons maîtres. Nous se sommes pas de ceux qui proclament qu'il faut, pour le peuple, une religion dont ils se passent ou qu'ils affectent par politique; nous n'ouvrons pas sur TÉglise une porte dérobée. Nous ne craignons pas l'esprit critique, le libre examen; nous ne» voyons pas qu'on en abuse. Nous nous défions de toute hypocrisie, de tout mensonge; nous avons foi dans la vérité, nous sommes convaincus que la raison, principe d'ordre autant que de liberté, loin de séparer les esprits, tend à les unir dans un idéal qui tout à la fois procède d'eux et les dépasse. Nous voulons faire des hommes de jugement sain, d'initiative intellectuelle et morale, qui acceptent le nécessaire en voulant le meilleur; des hommes libres, qui comptent plus sur eux-mêmes que sur les choses, qui agissent après avoir pensé, et qui se sentent responsables de leurs idées comme de leurs actes.

Par cet appel à l'énergie et à la conscience individuelle, nous nous élevons au-dessus des sectes, des partis, des Églises. Il n'y a pas une Église qui ne soit aujourd'hui plus petite que la France, pas une dont les dogmes puissent faire l'unité de la conscience

EDUCATION OU RévOLUTIOM* 7

nationale, pas une dont nous puissions tolérer la prétention de nous délivrer des certificats de civisme. Toute idée féconde est Pacte d'un esprit vivant; dès que ridée n'est plus soumise au contrôle de la raison et des faits, dès qu'elle ne renaît plus de J 'action de l'intelligence qui la pense, elle n'est qu'une formule mode, dont le sens est perdu. Nous n'excluons que l'exclusion : c'est exclure quelque chose, je ne le conteste pas. Par cela seul nous sommes contre ceux qui se croient le droit d'imposer la vérité, dont ils s'afflrment les détenteurs patentés, contre ceux qui se croient attaqués dès qu'on attaque le fanatisme et l'intolérance, contre ceux qui ne trouvent dans une religion d'amour que le droit de haïr en toute paix de conscience et de persécuter sans remords. Pour retrouver la vraie tradition de la France, nous refusons de remonter jusqu'aux curés de la Ligue et aux Dragonnades.

Entre les hautes pensées, qui sont comme le patrimoine de l'humanité, et la conscience populaire, ce n'est point assez, comme intermédiaire, de l'instituteur. L'instituteur s'adresse à l'enfant, à l'adulte; il faut que son œuvre, dans ce qu'elle a de plus élevé, soit continuée par l'élite ouvrière, par des hommes qui, partageant la vie du peuple, ayant les mêmes intérêts, mêlés à ses luttes, ne puissent éveiller ses défiances.

Nous avons reçu des objections, et d'abord dans des lettres sympathiques et défiantes toutes les objections

de la timidité. Le poète Stéphane Mallarmé imaginait les hommes « du dernier jour » pâles, décharnés, s'avançant d'un pas léger, sur les pointes, anxieux de briser la frêle enveloppe de la terre ; une vision soudaine de beauté, dans une minute d'oubli, précipitait la catastrophe finale : que de gens vont ainsi dans la société présente, timorés, silencieux ou répétant les vieux mots, dans l'effroi des paroles vivantes dont le souffle ébranle leur abri vermoulu I

Deherme écrit dans le dernier numéro de la Coopération des Idées : « L'un a pew d'enlever au pauvre la résignation (parbleu!); l'autre craint, en faisant nos lieux de réunion trop agréables, de faire déserter le foyer; cet autre tremble des idées nombreuses que nous remuons, de l'agitation que nous suscitons dans les cerveaux de nos auditeurs...

« Le premier n'a pas compris combien la résignation inconsciente au mal est mauvaise, et quelles révoltes elle couve, en permettant au mal de grandir, jusqu'à ce qu'il soit insupportable pour les plus avachis. Le second ne s'est point dit que les cabarets n'ont pas les mômes scrupules, et que si nous avons peur d'éloigner les travailleurs de leurs foyers en les attirant à nous, les cabarets, eux, continuent leur œuvre néfaste. Le troisième ne s'est pas aperçu que l'angoisse intellectuelle, que l'inquiétude morale sont préférables à la torpeur qui livre l'homme à toute la tyrannie de Tidée fixe ou de l'entraînement. »

Pour des raisons différentes, les socialistes, — et j'en suis plus touché, — mêlent à leurs paroles de

bienvenue des regrets et des restrictions : Tun d'eux (Revue socialiste^ septembre 1898) rêve de la fondation d'une œuvre où l'on se proposerait de démontrer aux prolétaires que « toutes les sciences justifient le socialisme et ne justifient toutes et pleinement que lui; que toute l'histoire converge sur le socialisme et ne converge toute et directement que sur lui ; qu'il est impossible à une tête bien ventilée, bien aseptisée, et meublée sobrement mais avec méthode et avec goût, d'héberger aucune autre théorie politique et économique, et par conséquent éthique, esthétique et pédagogique que le socialisme ». Le style à coup sûr est plus nouveau que la pensée ; « hors de l'Église pas de salut » ; la formule a déjà servi ; nous ne voulons pas être des prêtres, nous voulons être des hommes de libre discussion et de libre pensée. Sommes-nous donc à ce point infectés par le virus catholique, que nous soyons condamnés à nous défier de la sincère et loyale recherche de la vérité, que nous ne puissions attendre le salut du peuple que des hypocrisies et des conventions d'une orthodoxie autoritaire?

Certes je comprends que les socialistes se défient de l'opportunisme, des concessions qui faussent les idées et les consciences ; je comprends qu'ils veuillent maintenir l'intégrité de leur idéal, ne pas dévier dans le pis aller d'un capitalisme plus intelligent et moins féroce ; je comprends surtout qu'ils se refusent à être les dupes des endormeurs qui ne demanderaient qu'à nrolonger indéfiniment la parade, pour que jamais le

rideau ne se levât sur la pièce. Mais si les socialistes d'autre part se contentent d'être un parti politique, s'ils bornent leur action aux luttes électorales, s'ils attendent en discourant et ratiocinant le remède de l'excès du mal, je crains fort qu'ils ne fassent qu'ajouter un groupe aux groupes parlementaires, et que tout ne finisse par de petites intrigues et de belles paroles. Qu'il ait confiance dans le deslm, dans la divine providence, ou foi dans l'évolution nécessaire des lois économiques, le fatalisme paralyse l'énergie. C'est à l'esprit, c'est à nous qu'il appartient de dégager des faits la vérité idéale et de les contraindre à l'exprimer : les faits plus ou moins résistent plus ou moins nous aident, ils ne font pas notre besogne. On admet comme article de foi que la concentration progressive des capitaux, en multipliant les prolétaires, les salariés, nécessairement multipliera les ennemis du capital et par le seul mécanisme du suffrage universel livrera la puissance politique au socialisme qui n'aura plus qu'à fabriquer à coups de lois et de décrets la société nouvelle : c'est toujours le raisonnement du contre-un. Êtes-vous bien sûrs que la convergence des lois économiques et des appétits humains suffise à tout? que les faits ne puissent prendre qu'une direction, dont toutes les résistances individuelles et collectives ne sauraient les faire dévier? Êtes-vous sûrs qu'un peuple inerte, sans initiative, sans idéal, reculant devant le sacrifice et la souff'rance, ne consentira pas, après des velléités de révolte, à son esclavage? qu'il ne se consolera pas

à rêver au cabaret le paradis dont déjà les arbres sont plantés qui ombrageront les longs sommeils des hommes repus sans travail?

J'ignore quel est Tavenir réservé au socialisme, je doute qu'il soit Texacte prévision de la société future, la vie toujours brisant les cadres où nous prétendons renfermer; mais je sais bien que la société de justice, que nous voulons en commun, ne se fera pas sans Teffort des individus, qu'il faudra la mériter et la conquérir; sans nier Tinfluence du milieu, la nécessité de le transformer, je sais que nous ne réaliserons de justice et de fraternité dans nos institutions que ce que nous en réaliserons en nous-mêmes. Nous ne ferons rien d'humain si nous ne faisons des hommes. Il faut que les socialistes français ne restent pas au-dessous des socialistes de Belgique et d'Allemagne, il faut que les Jaurès, que les Fournière fassent ce qu'ont fait à Bruxelles, à Gand, les Volders, les Vandervelde, les Anseele, il faut qu'ils commencent quelque chose de réel, qu'ils exercent les prolétaires à l'action d'ensemble, à la convergence de l'effort; qu'en la faisant efficace et vivante ils fassent plus claire et plus distincte l'idée de la solidarité ; qu'en lui donnant l'occasion de naître, ils éveillent un sentiment nouveau dans l'humanité, l'amour de la propriété collective où l'égoïsme même prend quelque chose du désintéressement. C'est par les syndicats, c'est par les coopératives que peut se faire l'éducation sociale du peuple : en collaborant à ces œuvres collectives il apprendra à penser, à vouloir en commun, à se défaire des petites

jalousies, à s'intéresser aux choses impersonnelles qui dépassant Tindividu lui donnent une raison supérieure de vivre.

Nous voulons pour le peuple une vie plus humaine; il ne l'obtiendra que par des efforts qui déjà la commenceront pour lui et par lui. L'Université populaire travaillera à affranchir l'homme de la première des servitudes, de celle qui fonde toutes les autres, de la servitude dont il est lui-même l'auteur ou le complice. « Tout ce qui donne au peuple une conscience plus claire de ses besoins véritables, tout ce qui fait son intelligence plus lucide, sa volonté plus forte, son cœur plus généreux, plus accessible aux sentiments universels, commence son émancipation. » Les éducateurs du peuple sont les collaborateurs nécessaires de ceux qui veulent améliorer sa condition matérielle; ils le préparent à une vie supérieure en lui en inspirant le désir et en le rendant capable de la vivre. Que si rhomme est condamné à un surmenage abêtissant, à une misère nécessairement dégradante, les programmes d'éducation supérieure, le prétendu partage des biens impersonnels, l'accession de tous à la vérité, à la beauté, à la moralité, ne soient que mensonge et qu'hypocrisie, nous le savons; nous sommes convaincus seulement qu'il faut transformer l'homme en même temps que son milieu, et que pour y réussir, ce n'est pas par la loi seule, c'est par l'homme même, par son effort, par son intelligence et son énergie qu'il faut réaliser les conditions nouvelles du travail et de la répartition de ses produits.

S'il nous fallait une preuve de la nécessité de Tœuvre que nous entreprenons, nous la trouverions dans la rapidité avec laquelle Tidée s'est propagée et déjà se réalise. A dire vrai, le mérite de cette idée ne revient proprement à personne; présente à beaucoup d'esprits, elle ne fait que rapprocher ceux qui la partagent. Les adhésions arrivent de toutes parts ; ce qui vaut mieux, dans un grand nombre de villes, quelques hommes de bonne volonté se mettent à Toeuvre et tentent cette « coopération d'idées », ce rapprochement des intellectuels et du peuple qui pourrait être si fécond pour tous.

A Lyon, un groupe est formé; à Marseille, l'Université populaire de Provence s'organise; àBeauvais, un cercle laïque d'éducation morale, tout en s'intéressant aux enfants des écoles, aux adultes, donne des conférences, « où sont abordées, dit M. Camille Léger, sans crainte, mais avec des expressions mesurées et une méthode scientifique, quelques-unes des difficiles questions qui inquiètent notre époque et quelques-uns aussi des problèmes qui se sont toujours posés à l'humanité » *. A Toulouse, la Ligue de

1. « L'école laïque d'éducation morale compte aujourd'hui cent trente familles de membres souscripteurs. Sous ses auspices, en trois mois, ont été faites vingt conférences publiques, < fidèlement suivies par un nombreux auditoire. Mais pour être ce que nous voulons être, une Université populaire, il faudra compléter nos conférences publiques par renseignement suivi et régulier de certaines matières dans des cours fermés. » Rapport de M. Camille Léger du 21 mars 1899.

l*Enseignement, depuis deux ans déjà, donne des conférences du soir, et dans sa brochure sur U Éducation populaire et le peuple, M. Paul Crouzet, résumant ses expériences et ses enquêtes, fournit des documents précieux sur les besoins des auditeurs, sur leurs préférences, sur la méthode qui paraît le mieux appropriée à cet enseignement nouveau. Notre courageux ami, Victor Basch, qui a appris à ses dépens qu'en plein XIX' siècle, dans une ville catholique, on peut fort bien être lapidé, m'envoie sur ce qu'ont fait à Rennes les professeurs des Facultés une note que je publie tout entière pour les indications utiles qu'elle contient et dont nous devrons profiter.

Un groupe de professeurs de l'Université de Rennes (Faculté des Lettres, des Sciences, de Droit et École de médecine) ont fait, durant les mois d'hiver de l'année 98-99, une série de conférences à la Bourse du Travail, lieu de réunion des syndicats ouvriers de Rennes. Ces conférences ont été suivies très régulièrement et très attentivement par un public de plus en plus nombreux. La plupart des sujets traités avaient été indiqués par les administrateurs de la Bourse : Michelet; — l'Électricité ; — le Prolétariat juif à l'étranger; — Pasteur et les microbes; — de l'Alcoolisme; — la Révolution de 48 ; — la Propreté ; — la Loi sur les accidents du travail, etc.

Il est entendu que ces conférences seront reprises l'hiver prochain sur un plan nouveau. On essayera tout d'abord de multiplier les conférences scientifiques avec expériences et projections qui, visiblement, avaient excité un intérêt très vif chez les auditeurs. Ensuite, au lieu de conférences proprement dites, on tâchera d'organiser des causeries, pour lesquelles on choisira des sujets intéressant directe-

ment les ouvriers. Ainsi l'un des professeurs fera une série de causeries sur le sujet suivant : « Que peut faire un ouvrier de Rennes de ses enfants? Indication des écoles spéciales, professionnelles (Arts et Métiers, École de Physique et de Chimie, École du Livre, École des Arts décoratifs, Écoles de Couture, de Coupe, etc.), avec les conditions d'entrée, les bourses possibles, etc. La causerie sera suivie d'une véritable consultation sur des cas particuliers. On se fera amener les enfants, on les interrogera, les conseillera. On entreprendra de plus une série de leçons sur la question, sur les questions sociales. On exposera les différents problèmes que soulève le socialisme vers lequel inclinent la plupart des ouvriers syndiqués, sans en connaître les principes, sans en comprendre la portée. On traitera les questions de mutualité, on expliquera le fonctionnement des coopératives de production et de consommation. Un autre conférencier parlera d'esthétique. Il essayera d'apprendre à ses auditeurs à regarder, à se préoccuper dans leur travail, de la question du beau. Ces conférences seront suivies de visites dans le musée, de lectures de poètes, etc. Enfin, un professeur s'occupera de questions de morale, tant individuelle que sociale : il fera des causeries sur le mensonge, l'hypocrisie, le devoir, la justice, la solidarité, etc.

Dans de grandes villes comme Lyon, Lille, Bordeaux, on pourra prendre exemple sur la Maison du peuplé de Bruxelles; dans les villes d'importance et de richesse moyenne, c'est la Bourse du Travail qui doit être le siège de l'Université populaire. Tout d'abord, gratuité de la salle, de l'éclairage, etc. Ensuite et surtout, les ouvriers ont l'habitude de se rendre à la Bourse : ils y sont chez eux et sont très contents et un peu fiers d'y recevoir, en hôtes, les professeurs. Tandis qu'il paraît très difficile d'amener dans une salle quelconque des ouvriers au sortir de leur travail, après leur dîner, il se rendent presque tous les soirs à la Bourse, dans leurs syndicats, et n'ont pas par

conséquent, à se déranger ni à s'habiller pour écouter une leçon ou une causerie faite dans la salle même où ils ont l'habitude de se réunir. Ce qui tend à prouver la justesse de cette observation, c'est que dans les villes un peu importantes, comme par exemple Rennes, les cours d'adultes ne sont guère suivis. Les parents ne veulent pas revenir à l'école, fût-ce pour y accompagner leurs enfants. Il en résulte que pour les attirer à nous, c'est chez eux qu'il faut aller.

Que ferons-nous? En quelle mesure serons-nous suivis? Quel nombre d'auditeurs et d'amis se groupera autour de nous? Quelles œuvres de coopération matérielle et morale réussirons-nous à organiser? Verrons-nous s'élever la maison du peuple? Je l'ignore. Nous aurons prononcé du moins une de ces paroles qui ne peuvent plus ne point avoir été prononcées. Au salut par l'autorité traditionnelle, par le mensonge utilitaire, nous aurons opposé le salut par la franchise et par la raison ; à la religion pour le peuple nous aurons opposé la vérité, la beauté, la moralité pour le peuple. Notre œuvre n'est pas l'utopie de quelques esprits chimériques qui rêvent la cité du soleil, elle s'impose, elle est liée à nos institutions, elle en est une expression, une conséquence nécessaire, elle n'est que l'effort pour faire de la démocratie une réalité.

Nous ne disons pas que la tâche est facile, qu'elle se fera toute seule, nous disons qu'il serait bon

qu'elle fût faite et que par cela môme il est bon de la commencer. En affirmant le droit de tous les hommes à la vie humaine, nous posons le principe de toutes les revendications légitimes : le refus de lesclavage; mais du même coup nous avertissons rindividu qu'on ne fera pas pour lui ce que seul il peut faire pour lui-môme, et qu'il n'est pas de révolution sociale qui puisse dispenser de cette première révolution qu'il faut opérer en soi-môme par la révolte de l'intelligence et de la volonté contre la tyrannie de l'instinct.

On répète volontiers aujourd'hui que les principes de la Révolution sont de dangereuses erreurs, qu'ils ont produit tout le mal qu'ils pouvaient produire, qu'il est grand temps de retourner en arrière, de reculer aussi loin que possible vers la hiérarchie, vers l'autorité temporelle et spirituelle; peut-ôtre faut-il entendre par là qu'émancipés par les principes de la Révolution, les bourgeois ne voient pas la nécessité qu'ils soient vrais plus longtemps. Que le droit ne règne pas sur la terre, que la justice ne soit pas la loi des faits, nous le savons de reste : la justice est une idée posée par l'esprit en face des faits, un idéal qu'à la volonté seule il appartient de leur faire de plus en plus exprimer.

L'ENSEIGNEMENT SUPÉRIEUR DU PEUPLE i

Messieurs,

En ouvrant la nouvelle série de nos conférences du soir, mon premier mot doit être pour apporter le témoignage de notre reconnaissance à notre ami G. Deherme, qui a pris Tinitiative de celte œuvre. Il ne s'est pas dit qu'il manquerait d'argent, qu'il se heurterait aux préjugés des uns, aux craintes, aux défiances des autres, il n'a vu que le bien à faire, et il s'est mis bravement à la besogne.

Les grandes choses le plus souvent ont d'humbles commencements : nous inaugurons très modestement une grande chose. Un jour peut-être, en ouvrant la première Université populaire, on évoquera le souvenir de cette petite salle de la rue Paul-Bert, où quelques hommes de bonne volonté se sont groupés dans un commun amour de la vérité, convaincus qu'il y a en elle quelque chose qui en accordant les

1. Conférence d'ouverture faite le 3 octobre 1898, à \& Coopéralion des Idées pour VEnseignement supérieur et Véducalion éthiquesociale du peuple.

intelligences prépare l'union des cœurs. Soyez assurés que nous serons traités d'utopistes, de rêveurs, qu'en dépit des expériences déjà faites à l'étranger on se moquera de notre enseignement supérieur du peuple. Ayons l'audace d'être ridicules. Les hautes ambitions sont permises, à la condition qu'elles ne fassent point oublier les pénibles et lents efforts par lesquels se réalise tout progrès réel et durable, les mille combats ignorés, les luttes quotidiennes de la volonté individuelle, par lesquelles s'assurent enfin les conquêtes de l'espèce. Ce que nous voulons, messieurs, le voici : nous voulons que savants et ouvriers se rapprochent, apprenneiTt à se connaître, et que ce commerce soit fécond pour les uns comme pour les autres; nous voulons que tous soient appelés à participer à la beauté, à la vérité, à la vie morale, à ces biens précieux qui font la dignité de la personne humaine; nous voulons par là travailler tout à la fois et à la paix sociale et à l'affranchissement du peuple.

Un des inconvénients de notre société, avec son excessive division du travail, ses grandes agglomérations urbaines, ses foules anonymes, dont le flot incessant coule entre deux rives de pierre, c'est que nous nous ignorons les uns les autres. Nous habitons dans la même ville des villes différentes; nous n'avons ni le même travail ni les mêmes distractions; quand

l'enseignement supérieur du peuple 111

nous nous rencontrons, nous éprouvons une sorte de gêne, nous nous intimidons réciproquement, nous ne savons plus nous parler avec la franchise et la cordialité qui conviennent aux libres citoyens d'une même patrie; nous devenons comme des étrangers, et l'étranger volontiers, c'est l'ennemi. Il importe que nous apprenions à nous connaître ; le jour où nous nous connaîtrons, nous serons, soyez-en sûrs, bien prêts de nous aimer; et je ne sais rien de plus propre à préparer ce rapprochement que la recherche en commun de la vérité, qui des multiples esprits qui la reconnaissent et l'affirment fait comme un seul et même esprit.

Récemment, vous le savez, on a tenté d'opposer ceux qu'on appelait par dédain les « intellectuels » à la masse de la nation, on leur a prêté avec un stupide orgueil la manie de se distinguer, de penser contre tous ; on les a représentés comme des émigrés à l'intérieur qui troublaient l'action bienfaisante des politiciens avisés. Cette calomnie s'est étalée sur les murs de toutes les communes de France. Or, à ce moment même, dans cette crise douloureuse, en souffrant de malentendus qu'il ne dépendait point d'eux de dissiper, ces savants, ces penseurs, amis du silence et de la solitude, affrontaient les outrages, s'exposaient aux violences de la rue, pour remplir un devoir qu'ils ne croyaient pas pouvoir déserter sans une sorte de trahison. Loin de se séparer du peuple, ils étaient, à cette heure, sa conscience même; ils défendaient les principes pour lesquels ce peuple de France a tant de

fois versé son sang; ils le rappelaient à ses grandes traditions; ils lui disaient qu'après avoir osé la Déclaration des droits de rtiomme il ne pouvait, sans se renier lui-même, faire bon marché de la loi, de ses garanties, sacrifier la justice; qu'après tant d'engagements solennels, pris à la face du monde, il ne pouvait, parti pour la société idéale, pacifique et fraternelle, arriver piteusement aux haines de race, à la guerre religieuse, à la persécution lâche et brutale, sans même l'excuse du fanatisme et de la foi. La France n'est pas responsable que d'elle-même, elle a proclamé la souveraineté du droit, elle est liée par la grande mission qu'elle s'est donnée librement, elle ne l'abandonnerait qu'en s'abandonnant elle-même, qu'en trahissant les grandes idées dont elle s'est déclarée gardienne et dépositaire.

Quelle raison, en vérité, pourrions-nous avoir de nous opposer au peuple, de nous séparer de lui? Nous n'avons pas d'intérêts contraires : on ne s'enrichit qu'en faisant travailler les autres, nous travaillons nous-mêmes. Combien d'entre nous, d'ailleurs, n'ont qu'à remonter d'une ou deux générations pour se retrouver peuple par leurs ascendants, combien par leurs proches n'ont pas cessé de faire partie de la grande famille des humbles, combien sentent et reconnaissent que ce qu'ils sont, ils le doivent à ce qui survit en eux, transformé, de l'énergie et de la santé des rudes paysans de France. Permettez-moi de vous conter une anecdote que je prenais plaisir à faire redire à mon père. L'hiver de 1829 fut terrible;

le pain, quand il ne manquait pas, gelait dans la huche; la terre battue de la chaumière glaçait les pieds nus; la récolte n'avait pas été bonne; six enfants demandaient à manger; la ménagère soucieuse n'osait songer au lendemain. Le grand-père, paysan de Gascogne, était un ancien soldat de l'Empire qui, pendant plus de sept années, avait ^ guerroyé en Espagne, suivi les marches en avant, les fières et cruelles retraites de Tarmée du Portugal. Chaque matin, au saut du lit, il commençait la journée par une grande danse autour de la table, danse qu'il rythmait de chansons patoises; quand il s'arrêtait, il n'avait pas seulement réchauffé ses membres engourdis; par la contagion de sa vaillante gaieté il avait réchauffé les cœurs et donné à tous du courage pour la bataille de la vie. Vous savez mieux que moi comment on sort de ces situations désespérées; heure par heure, jour par jour, les mois passèrent, rhiver s'écoula, peu ou prou les enfants mangèrent et la vie continua. L'habitude de la réflexion m'interdit cette belle insouciance; mais, quand je suis tenté de faiblir, j'évoque ce souvenir, pour y trouver, à défaut de l'allégresse qui chante, la résignation qui se tait.

S'ils consentent à se rapprocher, les hommes d'étude et les travailleurs ont chance de s'entendre, parce qu'ils ont une vertu commune : l'amour de la vérité. Préoccupés de leurs intérêts et de leurs privilèges, inquiets de voir toutes choses remises en questions, les esprits divisés, les croyances exténuées

ÂDUCATIOM OU RÉVOLUTION 8

par les contradictions qui les nient, certains hommes s'efforcent de nous persuader qu'il y a des croyances utiles, des croyances que Tintérôl social fait un devoir de professer, alors même que Tesprit n'y saurait adhérer. La raison, suivant eux, n'est qu'un principe d'anarchie; elle divise les hommes et elle les oppose; elle n'est que le déguisement de l'orgueil individuel, l'esprit de révolte qui prépare la dissolution sociale. La société ne peut durer que si ses membres se soumettent à des principes qu'ils s'interdissent de discuter. Puisque l'unanimité ne peut sortir du libre examen, il faut une autorité qui décide les croyances nécessaires, et rétablisse l'accord par un ensemble de dogmes imposés. Le salut social est dans le sacrifice de la raison, dans le retour au passé, dans la soumission à l'Église.

Messieurs, toutes les croyances sont respectables, mais à une condition, c'est qu'elles soient, pour qui les professe, la vérité même ; c'est qu'elles ne servent pas à déguiser les inquiétudes de l'intérêt matériel, les préoccupations serviles de l'égoïsme. Le peuple peut avoir ses illusions, ses erreurs, ses préjugés; ayant la sensation toute vive des maux, dont ceux qui n'en souffrent pas prétendent le consoler, par de bonnes raisons, il peut être enclin à l'utopie; toujours du moins il est sincère; il suffit qu'on veuille le tromper pour qu'il se révolte ; il ne reconnaît pas d'intérêts contre la vérité, il la regarde comme un bien, et il l'aime. Mettons en commun notre foi dans la raison. La raison est une autorité qui en vaut bien

une autre, elle se confond avec la liberté de celui qui s'y soumet. « La raison, dit Pascal, nous commande bien plus impérieusement qu'un maître, car, en désobéissant à Tun, on est malheureux; en désobéissant à l'autre, on est un sot. »

Fondée sur le respect de la vérité, sur le respect de la raison dans ce qu'elle a tout à la fois d'individuel et d'universel, notre œuvre n'a rien d'un patronage. Nous nous rencontrons ici comme des égaux, comme j des amis; l'un apporte son désir de connaître, sa curiosité du vrai, l'autre la conscience du devoir que lui crée envers ceux qui ignorent le privilège du savoir. Dans les patronages, on s'efforce d'inculquer à l'ouvrier des dogmes tout faits, de lui donner des habitudes qui le dispensent de réfléchir. Avec les meilleures intentions du monde, on cherche à développer en lui l'esprit de soumission. On ne voit pas ce que cache d'égoïsme naïf cet idéal : « de bons serviteurs pour de bons maîtres ».

Nous voulons tout autre chose. En raisonnant devant vous et avec vous, en vous initiant dans la mesure du possible aux méthodes sévères de la science, en vous proposant l'exemple des penseurs les plus lucides, nous voulons éveiller en vous l'esprit critique, vous donner l'habitude du libre examen, vous inspirer le rare courage de penser.

Tout le monde aujourd'hui réclame la liberté de penser, on n'en a jamais tant parlé; hélas! combien peu songent à s'en servir. Quand je lis certains journaux, je suis stupéfié du mépris où tiennent le peuple

ceux qui les rédigent : de basses injures, des calomnies imbéciles, des sophismes non déguisés, une logique d'épileptiques, voilà ce dont ils jugent digne le peuple qu'ils prétendent guider et défendre. En voulant faire des hommes soumis, on fait des révoltés ; nous voulons faire des hommes libres, des hommes de jugement sain, qui rendent un peu plus difficile le métier de politicien et de journaliste.

On nous accusera peut-être de négliger Tessentiel, réducation morale, n'en croyez rien : dans Thomme tout se tient et conspire ; il n'accomplit pas un progrès réel qui ne le modifie tout entier. Les vertus de l'intelligence sont des vertus de la volonté. Supposez que vous vouliez aborder de sang-froid, examiner sans parti pris un problème, que vous êtes tentés de trancher brusquement en ne consultant que votre intérêt immédiat : vous voilà contraints, selon le précepte de Descartes, d'oublier vos préjugés, de résister à votre passion, de retenir l'affirmation précipitée; puis de vous recueillir, d'examiner les raisons de vos adversaires, de les comprendre, de voir ce qui les justifie, de les conférer avec vos propres arguments; de ne vous arrêter enfin qu'à la conviction sérieuse, réfléchie qui seule a droit au respect. Quel meilleur exercice pour la volonté, et quel gain moral! En élevant la vérité au-dessus de votre intérêt, de votre passion, vous avez appris la valeur de l'effort, le sens du sacrifice; en comprenant les autres vous avez anaisé votre cœur, vous n'êtes plus tentés de répondre 1 haine à ce que vous croyez de la mauvaise foi ;

en assurant vos convictions vous les avez faites plus solides, plus durables; elles ne sont plus des mots, des phrases sonores; elles sont de vraies idées qui agiront sur la volonté, domineront la conduite, entreront dans la trame des faits.

Ce commerce volontaire des intellectuels et des travailleurs n'est pas moins nécessaire aux uns qu'aux autres; nous venons ici autant pour nous instruire que pour enseigner; nous sommes une école mutuelle, où chacun tour à tour est élève et maître, s'il est vrai que chacun tour à tour donne et reçoive. L'ouvrier qui, après une journée de dur labeur, au lieu de s'abandonner aux tentations de la rue et de lâcher la bête, trouve le courage d'un nouvel effort pour s'élever à la dignité de la pensée, est un homme véritable, un homme libre, et, sans le savoir peut-être, il conquiert le premier des biens, celui que rien no remplace, auquel rien ne supplée. Mais en venant ici, vous n'êtes pas seulement préoccupés de vous-mêmes, vous pensez plus encore peut-être à ceux qui ne viennent pas, à ceux qui veulent oublier et qui tuent en eux brutalement la pensée; il vous importerait moins de valoir quelque chose si ce n'était pour être utile aux autres. Comme vous avez raison I Nous ne voulons pas faire des gens dédaigneux qui s'isolent, qui se séparent, créer une variété de bourgeois, ajouter à nos divisions des divisions nouvelles qui empirent le

mal dont nous soufTrons. Nous voulons former une élite ouvrière qui serve d'intermédiaire et comme d'interprète entre les penseurs et cette grande masse humaine qui, seule, peut donner aux idées la réalité, la force et la vie; une élite ouvrière qui, consciente de la solidarité sociale, travaille à l'émancipation de tous, qui peu nombreuse d'abord s'accroisse, encadre l'armée du travail, entraîne les compagnons qui, par faiblesse, par impuissance, par fatalité héréditaire se complaisent dans l'ignorance et ne sentent plus leur esclavage. Il faut que, sans air de supériorité, sans prétention de dominer, modestement, en se rendant utile, à l'atelier, dans les syndicats, dans les associations coopératives l'élite ouvrière agisse; qu'elle soit de tous les groupements où se fait l'éducation du peuple; qu'elle y combatte les petites rivalités, qu'elle y apporte, avec l'intelligence de l'idéal futur qui dépasse les fins prochaines, l'esprit de suite, la discipline volontaire qui n'humilie point, parce qu'elle est la soumission à une loi consentie; il faut enfin qu'elle crée une opinion publique ouvrière. On s'inquiète des ravages efi'rayants de l'alcoolisme; la maladie est grave, nous pouvons en mourir; tant que la campagne sera menée uniquement par des bourgeois, ils rencontreront la défiance, l'incrédulité; tout au plus les écoutera-t-on patiemment; mais leurs paroles ne seront que des mots qui volent, non des idées, des sentiments qui entrent dans la conscience et modifient la conduite. Rien ne se fera sans votre interventions voulez changer les conditions du travail,

transformer la société qui vous paraît mal faite, vous ne réussirez que si vous méritez de réussir; la violence a des victoires d'un jour, la vertu seule et le courage font les conquêtes définitives. L'alcoolique est un faible, un impuissant; ses enfants sont des dégénérés, des esclaves-nés ; vous avez besoin d'hommes sains et forts; qu'il soit une fois bien entendu que l'homme qui s'abaisse au rang de l'animal par l'ivresse répétée trahit la cause du peuple; le sentiment de l'honneur, la conscience de la responsabilité de chacun envers tous, la réprobation des compagnons seront de plus grande efficacité que les discours et les lois.

Les savants, « les intellectuels » n'ont pas moins à recevoir du peuple qu'à lui donner. La vie « livresque » *^ a ses dangers; elle détache la pensée de l'action; elle fait des hommes si curieux de ce qu'on a pensé, de ce qu'on a senti avant eux, qu'ils n'ont plus le temps de penser, de sentir par eux-mêmes; des hommes qui, à force de peser délicatement les raisons contraires, oscillent de l'une à l'autre dans une perpétuelle indécision. Détachée de la vie, l'idée devient quelque chose d'abstrait, un signe algébrique, dont on dispose à son gré, qu'on plie impunément aux jeux d'une logique subtile et paradoxale, sans que Terreur trouve son châtiment dans ses conséquences immédiates. Il est bon que ceux qui par profession abusent de la pensée pure, hypertrophient en eux l'intelligence abstraite, se trouvent en contact avec des hommes à qui la vie ne se laisse point oublier et que leur métier ramène sans cesse à l'action positive et concrète. Si

les idées étaient soumises à la loi de la pesanteur et si elles s'écroulaient sur la tête des architectes maladroits qui violent les lois de leur équilibre, il y aurait moins de sophismes impudents et d'erreurs à demi volontaires. Si notre littérature est si médiocre, si misérable, c'est qu'elle est détachée de la conscience populaire. Nos écrivains s'enferment dans des cénacles, dans de petites coteries, ils veulent être rares, distingués, « différents » ; ils parlent de leur « moi » avec des coquetteries de filles; il en est qui, comme les mendiants aux jours de fête, pour attirer l'attention, exhibent leur laideur et leurs difformités; les plus habiles amusent ceux qui payent du récit de leurs propres scandales, et leur servent Tordure dont ils se plaisent à se repaître. Le peuple a les faits divers, le dernier crime, des feuilletons imbécUes. Il faut que vous nous aidiez à sortir de là. Notre art blasé regarde la vie, comme les vieillards la chaste Suzanne; il la salit, il la souille, après quoi il la calomnie et la déshonore. L'art ne se renouvellera que le jour où, laissant là les subtilités, les fausses délicatesses, les raffinements d'une sensualité morbide, il sortira des salons et des lupanars pour rentrer dans la Cité des hommes. Ne parlant plus pour quelques privilégiés, mais pour tous, sa voix se fortifiera, s'étendra; il retrouvera dans les cœurs, fraîche comme au premier jour, la floraison des sentiments éternels, les vraies douleurs, les larmes qui valent d'être pleurées, la joie, l'invincible espérance, et, revenant à sa mission, loin d'humilier l'homme et la vie.

l'enseignement supérieur du peuple 121

il exaltera le courage par l'allégresse des pensers héroïques. Le peuple ne comprend que les œuvres les plus belles, les œuvres universelles, vraiment humaines, qui éveillent un écho dans toutes les âmes ; il nous rendra la simplicité dans la grandeur.

Dans une démocratie, il est nécessaire que les hommes qui travaillent et les hommes qui pensent aillent ainsi les uns vers les autres, il importe qu'ils se connaissent, qu'ils s'expliquent, qu'ils s'entendent, qu'ils prennent de plus en plus conscience de la solidarité qui les fait ouvriers d'une œuvre qui ne peut s'accomplir que par leur concours.

Le peuple est le nombre, il décide par ses suffrages des destinées de la patrie, il est la force ; sans l'intelligence, la force s'applique au hasard, elle est plus propre à détruire qu'à créer : donnons l'intelligence à la force et la force à l'intelligence; ne laissons pas, en nous isolant, ces deux éléments nécessaires de toute action se disjoindre ou s'opposer. Nous ne pouvons rien que si ceux qui savent s'unissent à ceux qui décident, et cette union doit être intelligente, volontaire, consentie.

On compare volontiers la société à un organisme, la comparaison est ingénieuse, elle est instructive; mais il ne faut pas être dupe des analogies, en négligeant les différences qu'elles ne doivent pas faire oublier. A prendre cette métaphore à la lettre, comme l'ont fait quelques sociologues, sous prétexte que le bras accomplit sans les ^connaître, par un mécanisme préétabli, les ordres du cerveau, il fau-

drait constituer une aristocratie de rintelligence, faire du peuple je ne sais quel mécanisme qui réaliserait spontanément les sublimes conceptions de l'élite. Dans nos sociétés modernes, il n'y a pas de bras qui ne soient que des bras; Tintelligence de l'élite ne descend pas d'elle-mênîe dans le corps social pour en diriger les mouvements à son gré; le peuple, c'est mille et mille bras dont chacun est relié à un cerveau qui pense; c'est par la persuasion et sur la pensée, qu'il faut d'abord agir, pour que l'idée, multipliée dans les esprits individuels, forte de leur adhésion, vivant de leur vie, se réalise enfin par la conspiration des volontés : et voilà pourquoi l'élite et la foule ne peuvent s'unir dans une action commune qu'à la condition de former une société fraternelle qui, loin de fixer les inégalités primitives, les atténue, les efface, établisse entre tous ses membres, des plus élevés aux plus humbles, une sorte de continuité qui ne permette plus les distinctions vaines, les catégories tranchées, où se complaisent la sottise et l'orgueil.

Qui nous verrait réunis dans cette petite salle et s'informant de nos ressources saurait qu'elles se réduisent à notre mutuelle bonne volonté, serait tenté de trouver bien pompeux le titre d'enseignement supérieur du peuple dont nous décorons ces causeries et ces conférences. Ce titre, nous ne l'avons

pas pris au hasard, par une vanité naïve; il ne répond pas à ce que nous pouvons, il répond à ce que nous voulons; il exprime ridée que nous semons et qui lèvera. Notre ambition est grande; nous voulons la vérité, la beauté, la vie morale pour tous ; nous voulons que le peuple soit admis à participer à ces biens qui constituent le patrimoine propre de l'humanité ; nous voulons que, comme le soleil pour tous les yeux, la lumière intelligible se lève pour toutes les intelligences. Les richesses, dont s'occupent les économistes, dont ils étudient les lois de production, de distribution, ne se consomment qu'en se détruisant; elles opposent les hommes, elles les mettent aux prises, parce qu'elles sont limitées, parce qu'on ne les possède qu'en en excluant les autres, parce qu'elles ne se proportionnent pas d'elles-mêmes aux besoins qu'elles sont destinées à satisfaire. Les biens spirituels, loin de se diminuer, s'accroissent en se partageant; on ne les possède que pour les répandre. Le savant ne cache pas la vérité qu'il vient de découvrir, il la proclame, il sait que, vivant en d'autres esprits, elle sera féconde en vérités nouvelles; la plus chère récompense de l'artiste est de penser que son œuvre se recréera dans des milliers d'âmes, qui pour un instant devenues son âme même l'immortaliseront. La vraie richesse fait la vraie libéralité : il n'y a pas plus ici d'orgueil à donner que d'humiliation à recevoir; on ne fait pas l'aumône des biens impersonnels, qui les reçoit en un sens se les donne : vous ne comprenez que la vérité qui, par un travail ori-

ginal, est devenue votre pensée; Tœuvre d'art n'est qu'une chose muette, une image morte, tant qu'elle ne se refait pas en vous-mêmes, tant que vous ne l'animez pas de votre âme. L*intelligence des mêmes vérités, l'admiration des mêmes beautés, de tous nos esprits font comme un seul et même esprit, société fraternelle, où s'unissent les vivants et les morts, et par laquelle prend un sens le mot d'humanité.

Messieurs, je songe souvent avec tristesse à tout ce qui se perd de ces biens précieux, qui ne se refusent à personne, dont on jouit sans les détruire, qui, loin d'opposer les hommes, en leur donnant des idées et des sentiments communs, font comme se pénétrer les consciences.

Que de joies possibles qui ne seront jamais des joies réelles! que de couchers de soleil contemplés par des yeux indifférents qui ne les voient pas! Toutes les galeries réunies des banqiiiers de toutes les religions ne sont rien auprès de notre musée du Louvre ; les livres des savants, des philosophes, des poètes renferment des trésors, des millions d'idées, d'émotions, qu'il suffirait d'en faire jaillir au choc d'esprits vivants; sans parler de l'œuvre, à laquelle on ne renonce qu'en renonçant à soi-même, de l'œuvre d'art, dont chaque individu est Tartiste nécessaire, de l'œuvre qui consiste à se faire soi-même, à se modeler sur l'idée de l'homme à laquelle on a su s'élever, de la joie très haute, en travaillant sur soi et pour tous, d'éprouver par une expérience directe la puissance victorieuse de l'idéal.

l'enseignement SUPERIEUR DU PEUPLE 125

Plus d'un parmi vous, sans cloute, est tenté de m'accuser d'hypocrisie et de mauvaise foi. Pour se dispenser de la justice ici-bas, on a longtemps offert au peuple la compensation d'un paradis céleste, une éternité de joies dont on ne se lassera point, en échange de ces misérables biens dont notre illusion fait tout le prix : le mal est que l'idée du paradis n'étant pas assez efficace pour détacher de ces biens les dévots qui les possèdent, né l'est pas davantage pour consoler ceux qui en sont dénués. Aujourd'hui, par un nouvel artifice, on offre au peuple je ne sais quel 'paradis terrestre, l'art, la science, la vie supérieure de l'esprit et du cœur, tout ce dont la jouissance lui est interdite par les conditions mêmes de la vie à laquelle il est condamné. Le paradis n'est plus dans le rêve et l'espérance, il est là tout près, il n'y a qu'à ouvrir les yeux pour le voir, à se lever et à marcher pour y entrer; seulement, les yeux sont aveugles et les jambes paralysées. Par le mirage des biens dont il pourrait jouir, dont d'ailleurs il ne jouira jamais, on espère faire oublier au peuple sa condition réelle et lui faciliter la résignation. Messieurs, je ne suis pas de ceux qui vous conseilleront jamais la résignation passive ; comme le dit Ruskin : « on envoie rouler un homme dans le fossé et quand il est au fond, on le prêche, on l'invite à demeurer content dans la situation où la Providence l'a placé ». Votre effort vers une condition meilleure n'est pas seulement légitime, il est nécessaire : je lisais l'autre jour, dans un article sur ces causeries du soir, que vous étiez tentés de

revenir par quelque biais de toutes les questions à la question sociale. Je n'en suis pas surpris, n'est-ce pas cette préoccupation qui vous amène vers nous? En demandant l'organisation d'un enseignement supérieur du peuple, en réclamant pour tous la participation aux biens impersonnels qui achèvent l'humanité dans l'homme, nous anticipons tout à la fois et nous préparons l'avenir.

Nous anticipons l'avenir, car par là même nous affirmons que dans une société vraiment civilisée, que dans une démocratie, il ne peut plus y avoir d'esclaves, d'êtres réduits au rôle de machines, que chacun par suite a droit non seulement au pain, mais à un certain loisir, bref qu'aucun homme ne doit, par une sorte de fatalité, être exclu de la vie humaine. Comment cela se réalisera-t-il?Par quels moyens? Par quelles concessions arrachées au capital? Par quelle transformation sociale? Par quel accord pacifique des bonnes volontés — ce rêve est bien permis? — je l'ignore, mais si vous le voulez vraiment, cela sera parce que cela doit être. Quand un idéal supérieur est conçu, il ruine lentement dans les esprits ce qui le contredit, et il ordonne peu à peu les forces qui le réaliseront.

Dans la mesure de ce qui nous est possible nous préparons avec vous cet avenir, car tout ce qui donne au peuple une conscience plus claire de ses besoins véritables, tout ce qui fait son intelligence plus lucide, sa volonté plus forte, son cœur plus généreux, plus accessible aux sentiments universels, commence

son émancipation. Ne craignez pas de vous attarder à la lecture des poètes et des philosophes, efîorcezvous d'entendre les méthodes qui mènent à la vérité, attachez-vous à bien raisonner, vous serez, sans le soupçonner, au cœur môme de la question qui vous passionne et vous en commencerez la solution. Tout ouvrier qui s'éclaire, qui s'instruit sans se séparer de ses compagnons, prépare pour tous l'avenir meilleur qu'il rêve.

Ne nous berçons pas d'illusions vaines, ne revenons pas à la naïveté de l'enfant qui attend que la bonne marraine change les citrouilles en carrosses, rien ne se fera sans nous, rien ne se fera que ce que nous ferons nous-mêmes. L'idée qu'un changement tout extérieur, qu'une combinaison savante de lois et de règlements suffiraient à produire le bonheur et la vertu, a quelque chose de séduisant pour notre paresse ; le malheur est que lois et règlements sont des abstractions, et que, dans la réalité, il faut bien en venir aux hommes, à ceux qui les font appliquer et à ceux qui les doivent observer. Quand on parle du milieu social, on ne songe jamais qu'à ce qu'il a d'extérieur, à la terre et à ses richesses, aux instruments de travail, aux machines de l'industrie, on oublie que ce milieu est fait aussi des hommes associés dans une vie collective et que la somme ne se compose jamais que des unités additionnées. Pour une société libre, il faut des hommes libres : le suffrage universel nous a donné d'abord vingt ans de servitude avec la conclusion que vous savez. On ne

i28 ÉDUCATION OU RÉVOLUTION

reçoit pas la liberté du dehors : le pire esclavage est celui dont nous sommes nous-mêmes les auteurs et les complices, celui de nos vices et de nos passions, d'autant plus profond, d'autant plus incurable que nous en perdons bientôt jusqu'à la conscience.

Des gens intéressés à nous le faire croire affirment que notre grande Révolution française n'a été qu'erreur et qu'illusion; ils disent que nous avons dupé le monde et nous-mêmes, que nous sommes désormais livrés à l'anarchie, dépourvus de tout idéal national ; ils nous adjurent de retourner en arrière, de rentrer docilement sous l'autorité de l'Église, qui nous guérira des maux de la liberté; quelques-uns nous somment de confirmer l'acte de contrition par un massacre des juifs qui scelle la nouvelle alliance dans le sang; ni la France, messieurs, ni le peuple de Paris ne consentiront à ce reniement qui les déshonorerait aux yeux du monde. Nous ne pouvons pas supprimer notre histoire, nous avons pris envers nous-mêmes et envers tous des engagements qu'il nous faut tenir, sous peine de déchéance. L'heure du choix est passée, apportons à l'action nécessaire la sagesse, la patience, le courage. Nous avons un idéal, et qui vaut d'être réalisé : nous voulons une civilisation réelle, qui ne laisse plus en dehors d'elle la majorité des hommes, une civilisation qui ne soit plus l'œuvre et le profit de quelques-uns, à laquelle tous soient appelés à concourir et à participer. Nous posons résolument les conséquences de la démocratie : démocratie, c'est souveraineté du peuple; le souverain

autrefois s'appelait le roi, il justifiait les lois en disant : car tel est notre bon plaisir; dans la souveraineté collective il faut que la volonté individuelle s'identifie avec la loi générale, et il faut pour cela que nous substituions au bon plaisir qui divise la raison qui unit, que nous disions : car telles sont la justice et la vérité auxquelles nous nous soumettons librement.

lÊDUCATlON OÙ RÉVOLUTION* 9

Messieurs,

Nous inaugurons ce soir notre maison nouvelle, et nous y entrons avec confiance; elle est modeste encore; dans Timmense cité elle occupe un bien petit espace, et sa façade n'attirera pas les regards du passant; un jour sans doute, et c'est notre espérance, comme Test déjà notre petite salle de la rue Paul-Bert, elle sera un souvenir, vers lequel les anciens se reporteront avec attendrissement, ainsi que Thomme sourit et s'étonne d'avoir trouvé si grand le jardin qui suffisait aux jeux de son enfance. Telle qu'elle est, cette installation répond à nos besoins, puissionsnous seulement accomplir tout le bien qu'elle permet! Nous ne voulons rien d'apparent, rien d'artificiel; comme l'être vivant, développons-nous lentement, et que ce soit l'âme même que nous aurons su nous donner qui peu à peu se construise le corps qu'elle sera capable d'organiser et de mouvoir. Déjà nous

1. Conférence d'inauguration faite le 9 octobre 1899, à VVni* versitë populaire^ 157, faubourg Saint-Antoine.

avons une salle de lecture avec une bibliothèque, que nous enrichirons ; une salle de jeux avec un billard ; un musée, où seront exposés tour à tour les chefsd'œuvre des maîtres ; une salle de spectacle, où nous apprendrons qu'il est de nobles divertissements, une autre ivresse que celle qui lâche la brute en pleine liberté. Par un hasard que j'appelleraisymbolique, nous occupons remplacement d'un ancien café-concert. Pour exprimer ce qui est dans toutes les pensées, et j'ose dire dans tous les cœurs, j'offre le témoignage de notre gratitude à notre ami Deherme; vous savez sa foi ardente, sa volonté tenace, il a été l'apôtre de la coopération des idées, il ne s'est pas lassé de la déGnir, d'en montrer le sens et la fécondité, il s'est donné tout entier, il n'a ménagé ni son temps, ni ses forces, il a fait passer en nous quelque chose de sa confiance généreuse, il ne s'est pas contenté de parler, il a agi; avec de hautes ambitions, il a le courage des humbles commencements; il ne met pas la récolte avant les semailles, mais, comme le rude paysan qui lentement ouvre la terre pour lui confier le grain de l'avenir, il a la vision des moissons futures. Que son exemple soit contagieux; souvenons-nous que coopérer ce n'est pas laisser la besogne aux plus convaincus, aux plus vaillants et les applaudir.

Messieurs, je me défie plus que personne des programmes ambitieux, dont il ne reste qu'un bruit

d'éloquence; quand on a bien parlé, on est trop souvent tenté de croire qu'on a bien agi, je sais que les monuments durables s'élèvent jour par jour, heure par heure, par les eflforts ignorés des individus, comme ces murs romains faits de cailloux cimentés que les hommes ont laissés debout par lassitude de les détruire. Mais il est bon de parler, comme parfois on se recueille, pour prendre conscience de sa pensée, pour fixer le souvenir des heures lucides où Ton a trouvé dans la claire intelligence de Tidéal le courage de tendre vers lui.

Nous apportons d'autant plus de patience, de continuité, de zèle dans les humbles actions dont la vie esl faite, que nous savons discerner en elles le principe des grandes choses qu'elles rendent possibles.

Ce n'est point au hasard que nous avons choisi pour notre œuvre le titre de Coopération des idées. Par là nous affirmons d'abord qu'abstention est impuissance, que dans l'individu est la source de toute énergie; ensuite que l'action de l'individu ne se complète, ne s'achève que par celle des autres hommes, donc qu'elle doit être avant tout un effort pour chercher par l'entente des esprits le concert des volontés. Il faut que l'individu existe, il faut qu'il soit réel, indépendant, qu'il soit une force vive, — pas de coopération sans coopérateurs ; mais les individus ne doivent pas être forts pour s'isoler, pour s'opposer, pour se faire une guerre plus terrible et plus douloureuse ; la vraie loi de l'être social n'est pas la lutte, mais l'union pour la vie. L'égoïsme est la grande illu-

sion : tout désordre au dehors devient en nous division et douleur. Tous contre chacun, chacun contre tous, c'est la défiance et la peur, la vie diminuée. Nous nous unissons pour apprendre la vie en société, pour commencer à la vivre, convaincus que notre existence personnelle est d'autant plus riche et d'autant plus une que nous la dévouons à un idéal collectif qui l'enveloppe dans l'harmonie d'une existence plus durable et plus haute.

Coopérative, notre œuvre n'est pas « une bonne œuvre », une condescendance de la charité; nous ne venons pas imposer des dogmes, défendre une tradition, justifier la hiérarchie sociale en jouant les bons riches. 11 n'y a ici ni maîtres, ni chefs, ni patrons; notre propriété est collective, elle est sous notre propre sauvegarde ; nous trouvons notre loi dans notre idéal ; nous sommes des hommes libres, des égaux volontaires. Nous mettons en commun nos intelligences et nos bonnes volontés, nous rapprochons nos idées pour les conférer ; nous cherchons à nous comprendre ; nous savons qu'à ce libre commerce tous, des plus humbles aux plus élevés, nous ne pouvons que profiter, en nous délivrant de nos préjugés, en apprenant à nous connaître et à nous aimer, en faisant nos esprits plus justes, nos cœurs plus ouverts, en élargissant notre idée de l'humanité. Nous ne sommes pas des sectaires; toute pensée est ici la bienvenue, qu'elle donne seulement ses titres; nous n'excluons que ceux qui s'arrogeant le privilège de la vérité absolue se croient le droit de l'imposer. Ce respect des

consciences n'est pas scepticisme, il n'exprime que potre confiance dans la force de la vérité. Nous avons foi dans la raison, nous croyons qu'il y a une vérité impersonnelle, principe d'union entre les hommes, mais aussi fermement nous croyons que cette vérité n'est pas figée en dogmes immuables, qu'elle est progressive, qu'elle ne peut s'accroître comme se transmettre et se propager qu'en se recréant incessamment dans des esprits individuels et vivants.

On nous dira que nous nous prenons nous-mêmes à nos faux semblants, que nous nous 'donnons une aimable comédie qui ne change rien à la réalité des choses. L'ignorant a besoin du savant qui n'a pas besoin de l'ignorant; l'un donne, l'autre reçoit, l'un parle, l'autre écoute, l'un marche, l'autre suit. Où est l'échange de services, la réciprocité qui fait les égaux? L'autorité sur les consciences n'est pas moins impérieuse pour se dissimuler sous la forme d'un appel à la liberté. — Je réponds d'abord que l'autorité des hommes n'est ici que celle de la raison, qui se contrôle sans cesse elle-même, et qu'obéir à la raison, c'est s'obéir à soi-même, et j'ajoute que la coopération des idées est bien une éducation mutuelle où, sans discuter sur nos mérites, les uns et les autres nous mettons quelque chose en commun. Que le travailleur ait besoin du savant, on ne le conteste pas. L'ignorance est une faiblesse, elle livre l'homme à l'illusion, elle le fatigue d'erreurs en tous sens : une volonté forte suppose des idées claires pour des actes bien définis : c'est entendu.

Mais je maintiens que l'homme de pensée n'a pas moins besoin du travailleur, et cela non seulement pour le succès de ses idées, parce que, dans une démocratie, il ne peut rien sans son concours; mais pour l'éducation même de son esprit, parce qu'il est des qualités primordiales que ses habitudes, sa manière de vivre émoussent, affaiblissent et qu'il ne peut revivifier en lui que par le contact avec les hommes simples, qui peinent, qui souffrent, qui font sans cesse à leurs dépens une expérience, qui vaut toutes les expériences de laboratoire, toutes les méditations abstraites du philosophe, l'expérience concrète, immédiate de la vie.

Certes la tentation est grande pour le savant de se retirer de la vie, de s'élever jusqu'aux hauteurs sereines où ne montent plus les bruits de la rue et le tumulte de la place publique, de laisser les hommes à leurs passions, à leurs luttes, et dans ce recul, de contempler, d'analyser ces agitations avec la môme impassibilité que les mouvements des atomes ou des astres dont elles ne font peut-être que compliquer les lois nécessaires. Parce que l'on n'est plus homme, on se croit plus qu'un homme. Mais quelle misère cache cet orgueil, ce dédain transcendant ! Singulière illusion que celle qui, sous prétexte de purifier l'air, le raréfierait jusqu'à lui enlever les éléments mêmes qui raniment incessamment la flamme de la vie! Fantôme dans le royaume des ombres, l'esprit se nourrit d'idées générales, de rapports, d'abstractions mortes, il croit tenir le monde dans ces formules qui n'expriment

que les cadres du réel, ne définissent que les limites entre lesquelles se joue le grand drame de Têtre. Le vrai prix de la science est dans l'action qu'elle permet. Si nous cherchons par la découverte des lois la connaissance du possible, ce n'est pas pour sortir de l'être, c'est pour y entrer plus profondément, en faisant concourir la nature à nos desseins. Notre vie vraiment est éphémère, la vanité des vanités, si nous ne savons, en en faisant un moment du grand travail humain, prendre conscience de ce qui peut tenir d'immortel dans sa durée limitée. On n'apprend la vie qu'en vivant : qui se retire de la vie se condamne à l'ignorer et avec elle ce qui donne son sens à tout le reste.

La vie, messieurs, ne se laisse pas oublier du peuple, elle le tient, elle ne le lâche pas. Il faut que l'ouvrier gagne son pain à la sueur de son front, que de son labeur chaque jour il refasse la vie des siens, qu'il soit adroit, ingénieux, de coup d'œil prompt; qu'aux incertitudes d'un avenir toujours menacé — la maladie, le chômage, — il oppose ce que les satisfaits appellent l'imprévoyance, ce qu'il serait plus juste peut-être d'appeler le courage d'affronter l'inconnu. Dans cette lutte, les plus intelligents, les meilleurs saisissent en pleine lumière tout un côté de la vie spirituelle que la pensée abstraite laisse dans l'ombre. Actifs, ils apprennent de la volonté, de ses ressources, de sa puissance originale, des rapports qu'il lui appartient de soutenir avec le monde, ce que l'action seule nous en peut apprendre. Contemplative, toute

à la préoccupation d'expliquer ce qui est, de ramener les faits aux lois, la science volontiers se résigne; en nous remettant dans l'être, dans le devenir réel, Faction développe l'initiative, fortifie la volonté par la confiance, inspire la sainte révolte contre la prétendue nécessité du mal.

Le mot idée se peut prendre en un double sens : l'idée est sans doute le général, la loi, le rapport abstrait que l'analyse et la comparaison dégagent des phénomènes; mais l'idée est autre chose encore, elle est l'acte par lequel l'esprit d'éléments donnés crée une unité nouvelle, une harmonie qui est son œuvre, la beauté qu'il imagine, le bien dont il trouve en luimême le principe et l'exigence. Cette fécondité dans le beau, dans le bien, l'action la suppose et seule la révèle. L'idée n'est plus l'abstrait, elle est l'idéal; elle n'est plus une formule, elle est un vivant; de la pensée elle gagne le cœur et l'imagination, elle devient amour, elle descend jusque dans l'organisme pour le mouvoir et se produire au dehors. Ce sens supérieur de l'idée <lans son rapport avec l'action, tout contribue à le donner au travailleur, sa besogne qui le condamne à ne penser que pour agir, qui punit toute erreur par un échec; son habitude de prendre les choses simplement, d'aller au plus pressé, sans s'ar^ rêter à toutes les raisons dont l'examen laisse passer l'heure d'agir; sa rude vie enfin qui, s'il n'en est point écrasé, éveille en lui le rêve ou la volonté d'une destinée meilleure dans une société plus juste.

Il y a dans l'esprit humain deux forces également

nécessaires : la réflexion, la spontanéité ; la réflexion qui fixe en quelque sorte ce qui passe, Tarrôte, le décompose en ses éléments et en leurs rapports; la spontanéité qui crée des synthèses nouvelles, suscite des formes idéales, continue la fécondité de la nature dans Tesprit, ajoute à ce qui est ce qui doit être, ce qui peut être par notre intelligence et par notre volonté. Ces deux forces, le génie les concilie : mais avec notre division du travail, avec notre spécialisme à outrance, je ne crains pas de dire, après Michelet, que dans le peuple surtout vit cette spontanéité créatrice, qui non seulement sans cesse rajeunit la nature, renouvelle Fart, élève Tidéal moral, mais qui dans la science même est le principe de tout progrès, l'esprit de découverte, l'invention de la vérité. Ne disons pas de mal de la patience, des calculs de la réflexion, mais dans la sagesse pratique faisons entrer Ténergie, Tespérance, la foi dans la raison, Fentêtement dans la volonté du bien qui seul — et non le pur mécanisme — nous est vraiment intelligible. Il faut que, dans la diversité nécessaire des fonctions, une vie moins spécialisée, plus harmonieuse, rétablisse en chaque individu l'unité des forces constitutives de l'esprit, dont l'équilibre est la santé morale; il faut que par notre progrès intérieur même tous nous redevenions peuple, au sens plein de ce mot, dont il y a quelque chose d'étrange à ce qu'il ne désigne pas l'universalité des citoyens.

C'est en toute sincérité, sans arrière-pensée, que nous proposons la coopération des idées, la grande

alliance du travail : nous avons besoin les uns des autres, nous n'avons pas seulement à nous compléter en coordonnant dans le présent nos qualités contraires; par cette mutuelle éducation nous devons acquérir ce qui nous manque, rétablir la relation normale qui lie Taction à la pensée et la pensée à Taction, réaliser les uns et les autres, en effaçant peu à peu la séparation des classes qui fait leur hostilité, un exemplaire plus vrai de Thumanité.

Mais, messieurs, quand nous proposons cette éducation mutuelle, ce commerce d'amitié entre intellectuels et travailleurs, quand nous prétendons aller de nous-mêmes vers une société où Touvrier soit capable de penser, et le penseur capable « d'ouvrer », pour reprendre un vieux mot de notre langue, ne sommesnous pas les dupes d'une illusion plus ou moins volontaire? 11 est très beau de revendiquer la vérité, la beauté, la vie morale pour tous, mais n'y a-t-ii pas une hypocrisie véritable à offrir généreusement au peuple des biens dont on sait que sa dure vie lui interdit la jouissance? Vous voulez que l'ouvrier se mette debout, qu'il lève la tête et regarde le ciel, quand la vie l'écrase, l'humilie, comme ces vieux paysans dont les vertèbres se sont soudées dans l'attitude de labeur qui les courbe vers la terre; vous voulez qu'il pense, quand la prévoyance, dans son existence précaire, n'est qu'une prévision de misère

ajoutée à la misère; vous voulez qu'il soit homme, quand il est condamné à travailler sans relâche pour la satisfaction des seuls besoins de Tanimal; qu'il connaisse Tivresse des pures jouissances, quand son corps lassé ne se réveille pour le plaisir que par les excitations violentes qui le galvanisent en achevant de l'épuiser.

Voilà la grande, la douloureuse objection. Et ici nous trouvons en face de nous des hommes qui au fond veulent ce que nous voulons, — non pas seulement, comme on affecte parfois de le croire, le pain matériel, mais l'aliment spirituel de la vérité, de la beauté pour tous, — des hommes qu'à ce titre je ne puis appeler des adversaires, mais qui veulent faire du dehors, par l'autorité, en gouvernant, ce que nous voudrions faire surtout par l'initiative, par la liberté, en sortant de tutelle, en apprenant à nous gouverner nous-mêmes. Pour réformer l'individu, disent les socialistes, réformez la société ; pour changer l'homme, changez les institutions; pour transformer la vie, transformez le milieu. Dans une société capitaliste vous aurez toujours des parias et des esclaves : elle veut que la plupart peinent et souffrent pour que quelques-uns pensent ou jouissent. Votre appel aux énergies individuelles est aussi vain que la prétention surannée de corriger l'injustice radicale par la charité qui n'en est qu'une des formes. Vous serez sauvés malgré vous, que vous le veuillez ou non, par la force des choses. Cette société mauvaise porte la nécessité de sa mort dans la loi même de son

développement. Une évolution fatale concentre de plus en plus les capitaux, de plus en plus diminue le nombre de ses détenteurs. Le remède sortira de l'excès du mal. La foule toujours croissante des exploités prendra conscience enfin de sa force et de son intérêt, et par le seul mécanisme du suffrage universel elle déplacera la puissance politique pour la mettre au service du peuple et la retourner contre ses adversaires. La révolution, conséquence du déterminisme économique, terme nécessaire de révolution, ne fera qu'appliquer à la rigueur la loi qui veut que le nombre des capitalistes tende vers zéro ou mieux vers l'unité. Alors, par une combinaison savante de lois et de règlements, l'État, providence active et réelle, descendue enfin du ciel sur la terre, organisera le travail, présidera à la production et à la répartition des richesses, bref, transformera le milieu social et par lui les individus qui ne peuvent pas ne s'y point adapter. L'histoire s'arrête, un peu comme les contes de fées, au moment où les héros, sortis de toutes les épreuves, n'ont plus qu'à être heureux : mais, croyez-moi, c'est un grand art et difficile que celui d'être heureux.

Je reconnais sans hésiter que vouloir Thomme meilleur, c'est vouloir une société plus équitable. La cité est comme immanente aux citoyens : ses injustices, ses relations faussées, ses tyrannies brutales ou hypocrites deviennent dans l'individu vices, erreurs, préjugés, l'insolence, l'orgueil imbécile, la dureté des uns ; la servilité, la jalousie, la révolte des

autres. Il n y a pas pour l'homme de perfection solitaire : le mal social, celui dont nous nous imaginons ne pas souffrir, celui même dont nous croyons profiter, passe en nous, s'insinue dans notre cœur. On a fait, avec quelle vigueur, vous le savez, la crifique économique de notre société ; il serait facile de montrer dans nos idées, dans nos mœurs, dans notre culte de l'argent, dans notre manie de paraître, dans notre infinie sottise, dans notre stupide mépris qui fait que du haut en bas chacun se console du coup de pied qu'il reçoit par celui qu'il donne, l'image en raccourci et comme la transposition de ce qu'il y a de mauvais, de faux, d'inique en elle. Par cela que la cité prend conscience d'elle-même dans la pensée des citoyens, elle ne peut se fixer dans l'injustice, que si cette injustice est acceptée, voulue, propagée dans les âmes.

Que la société doive être réformée, qu'elle doive permettre à tous ses membres de s'élever à l'humanité, qu'elle ne puisse par suite les placer dans des conditions qui la leur interdisent, c'est notre pensée même. Nous n'avons pas le droit de demander à nos semblables d'être des héros, de porter sans fléchir le poids d'une destinée trop lourde. Nous l'avons dit et nous le maintenons : nous voulons une civilisation qui ne laisse pas en dehors d'elle la majorité des hommes, qui ne soit pas l'œuvre et le privilège d'une élite. Mais nous refusons de jouer notre destinée sur la loi douteuse d'une évolution soi-disant nécessaire. Nous nous défions du fatalisme qui endort les intel-

ligences, paralyse les volontés, enracine dans les âmes le mal qu'on le charge de réparer parce qu'on n'a pas l'énergie de faire sa besogne soi-même. Tandis qu'on attend que le déterminisme des choses réalise le paradis terrestre, on perd à le rêver un temps qu'on emploierait mieux à s'en rapprocher, et l'on en reste aussi éloigné que jamais. N'oubliez pas que la lâcheté consent à tout, qu'on se résigne à tout mal contre lequel on ne lutte plus, et que l'inertie le fait enfin préférer au bien qui demanderait l'elTort du changement.

La Révolution, le déplacement de l'autorité, qui est encore un appel à la force des choses, une manière de charger la nécessité extérieure de faire notre *' tâche, de travailler à notre place, ne m'inspire pas beaucoup plus de confiance. Nous n'avons pas besoin d'une heure d'emportement, nous avons besoin de siècles d'énergie. Le problème de la vie ne se tranche pas par un coup d'audace; il se pose le lendemain comme il s'est posé la veille, et il ne se résout que par la continuité d'un effort sans lequel la vie ne serait plus que la mort. La Révolution nous expose au très grand péril de croire que tout est fini alors *• que tout commence. On a pris la Bastille, on a envahi les Tuileries, on est maître de l'Hôtel de Ville, les chefs du peuple ont en mains tous les rouages de la grande machine, il ne reste qu'à faire passer les programmes électoraux dans les lois. L'effort a été rude et donne bien droit au repos. Il est entendu que la bataille est gagnée et qu'il n'y a plus qu'à jouir de la

victoire. Le mal est détruit, les méchants silencieux, intimidés, le bien va se faire tout seul. On attend, il n'y a rien de changé qu'un mot et quelques hommes. J'ai vu une révolution; j'étais bien jeune : le 4 septembre, une belle journée, où les splendeurs de l'été se mariaient aux douceurs de Fautomlie! J'allais où nous allions tous, emporté dans le grand courant de la foule, qui roulait par les rues et les boulevards. Sur la place du Châtelet un grand cri court de bouche en bouche : l'Empire est renversé, la République est proclamée. Dans les cours tristes de nos collèges, comme nous avions rêvé cette heurel Je reçus comme un grand coup dans le cœur et mes yeux se remplirent de larmes ; il me semblait qu'un poids lourd tombait de mes épaules, j'allais dans une sorte d'allégresse. Le soir, sur la place du Carrousel, des groupes s'étaient formés; les chants qu'avaient chantés les soldats de la Révolution montaient dans l'air apaisé, où semblait passer un souffle de délivrance; l'affiche qui annonçait le désastre de Sedan s'étalait encore sur les murs, et plus d'un croyait voir, ramenée par la Liberté, la grande figure de la Victoire volant dans la nuit, les ailes éployées. Vous savez le reste. Aujourd'hui, après trente ans bientôt écoulés, le cléricalisme est plus menaçant que jamais, les biens de mainmorte se sont accrus dans une prodigieuse mesure, la république est contestée, de prétendus patriotes rêvent d'humilier la France à un césarisme de caserne, et, ce qui eût paru la plus incroyable des prophéties à la fin du xviii® siècle, les

guerres de religion sont prêtes à rentrer dans notre histoire.

Le grand danger des révolutions, je le répète, c'est rillusion dont elles sont à la fois le principe et la conséquence : nées du fatalisme, elles en portent les fruits. Qu'elles puissent être nécessaires pour renverser un obstacle, l'obstacle des choses mortes qui arrêtent le mouvement de la vie, je ne le nie point. Mais trop souvent, l'obstacle renversé, l'on s'arrête ou Ton danse en rond, au moment même où il faudrait se mettre en marche. On attend, rien n'arrive, l'impatience devient indignation, on accuse les hommes, jusqu'à ce qu'on s'en prenne aux idées mêmes de ce qu'on n'a pas su leur donner par son amour et son courage la force efficace qui les eût fait entrer dans la trame des phénomènes. Les révolutions, le plus souvent, sont rendues stériles, moins par le retour offensif, par là poussée de toutes les forces réactionnaires coalisées que par le découragement, par la lassitude de ceux qui les ont faites. L'heure sonne des prêcheurs de résignation qui vont doucereux, répétant que la justice n'est pas de ce monde, qu'il ne nous est pas donné de la faire régner sur la terre, que la sagesse est d'attendre, que la vertu est de se soumettre, d'obéir. La rue est toute proche où des ouvriers, las d'émeutes, répondaient par un outrage au représentant du peuple, Baudin, qui les suppliait de défendre la loi violée, et c'est ici, c'est dans cette salle qu'on rapporta son cadavre solitaire.

l&DUCATION OU RÉTOLUTIOM. 10

Messieurs, nous tournons dans un cercle. Il faut changer le milieu social pour changer Findividu, car tout ce qu'il y a de faux et d'injuste dans la société devient mensonge, iniquité dans le cœur des hommes qu'elle pervertit; il faut changer les individus pour changer le milieu social^ parce qu'en dernière analyse le milieu social est fait des individus, et que des hommes indignes sauraient bien tourner et corrompre les lois de la société idéale, si Dieu se décidait à descendre une seconde fois sur quelque Sinaï pour les promulguer dans l'éclat des trompettes et les grondements du tonnerre. Concevez-vous une société libre entre des êtres abrutis par l'alcool, esclaves des passions basses et dont les plus sages ne dépasseraient pas les petits calculs de l'intérêt personnel.

Rejetés de l'individu à la société, de la société à l'individu, il semble que nous soyons condamnés à la contradiction et à l'impuissance. La sagesse est-elle donc enfin dans l'indifférence, dans le laisser faire, dans l'abandon à la nécessité, avec la consolation de rêver qu'elle travaille à notre bonheur et à notre perfection? Je doute que le milieu social s'améliore par le seul jeu des forces naturelles, par les seules lois du frottement, du choc et de l'équilibre, que la justice soit la résultante dernière des lois de la mécanique. Une solution, messieurs, reste ouverte devant nous. Au lieu d'attendre dans l'oisiveté, mère de tous

les vices, dit la sagesse populaire, le paradis terrestre et le grand jour qui.'doit nous le rendre, si nous nous mettions en route, si nous nous servions de notre intelligence pour concevoir le bien, de notre volonté pour le commencer. Puisque la montagne ne vient pas à nous, si nous allions à la montagne? La contradiction du môme coup serait levée. Le progrès étant notre marche en avant, le bien sortant de notre effort personnel et collectif, de notre entente, de notre active coopération, nous ne changerions le milieu qu'en nous changeant nous-mêmes. Par l'action nous aurions résolu la difficulté qu'elle seule peut résoudre : faire des hommes nouveaux pour une société nouvelle. L'action est féconde : elle assure peu à peu à l'individu les qualités qu'elle exige, la sagesse et l'énergie; elle précise l'idéal ; au rêve vague et stérile, elle substitue la poursuite de fins prochaines qui peuvent être atteintes et mettent sur le chemin d'un bien supérieur qu'il faudra dépasser encore; par le succès relatif, elle stimule les courages ; en concertant nos efforts, en nous animant d'une pensée commune, elle nous habitue à la discipline volontaire qui identifie la loi avec la liberté. Que la propriété, sous sa forme actuelle, ne soit pas une chose sacro-sainte, je le crois; qu'en dehors d'elle, il soit possible de concevoir la production et la répartition des richesses, je l'admets, seulement sachons bien qu'au compte social nous ne trouverons jamais que la somme de ce qu'auront produit les vertus et les énergies individuelles.

En agissant ensemble, en coopérant, en inaugurant déjà par là la société nouvelle, faisons donc notre éducation d'hommes et de citoyens, acquérons cette richesse intérieure, sans laquelle nous ne pourrions que changer la forme de notre misère. Ne divinisons pas rÉtat, n'attendons pas tout de lui : TËtat est une abstraction qui dissimule les hommes en chair et en os, égoïstes et passionnés, qui détiennent la puissance publique. L'autorité corrompt les hommes qui l'exercent; tout gouvernement tend vers le despotisme et y tendra d'autant plus que vous lui donnerez plus à faire. Contre ceux qui attendent le salut d'un déplacement de l'autorité, Proudhon disait avec profondeur :* « L'abolition de l'autorité parmi les hommes est le but, la révolution sociale est le moyen. » L'abolition de l'autorité est le but : entendez, messieurs, que la fin suprême de l'homme est la liberté, qu'on ne la sacrifie qu'en sacrifiant ce qui donne son prix à tout le reste. La révolution sociale est le moyen : c'est-à-dire que toutes les revendications se ramènent à la revendication du droit qu'a l'homme de pouvoir s'élever par son propre effort à la dignité humaine. La liberté n'est ni le caprice, ni l'arbitraire. Être libre, c'est d'abord s'affranchir des servitudes qu'on trouve en soi-même, dont on est le complice et plus ou moins l'auteur; et c'est, s'élevant à l'idée du bien supérieur, humain, qui ne peut être réalisé que par la volonté collective, que par la solidarité sociale, se faire l'ouvrier de ce bien, par suite ne plus obéir à une autorité extérieure, mais être

vraiment autonome, trouver sa loi dans son vouloir et dans son amour de la justice.

Notre ambition est de commencer la société nouvelle, au lieu de l'attendre. La société n'est pas seulement quelque chose de négatif, la paix imposée par la force, l'institution du gendarme, elle doit être coopération, l'union volontaire d'individus conscients qui s'associent pour travailler ensemble aux grandes œuvres collectives, à la science, à l'industrie, à l'art, à la justice, à la conquête progressive de la nature par la raison. La convergence des efforts n'est jamais réalisée qu'imparfaitement par la contrainte, qui ne va pas sans résistances, elle a pour condition première la libre coopération des volontés qui suppose elle-même l'entente des esprits. Voilà pourquoi, commençant par le commencement, nous mettons au principe de la coopération sociale la coopération des idées. Il n'est qu'une obéissance qui n'humilie point, qui n'amène point la révolte, l'obéissance à une vérité comprise. En cherchant ensemble, de bonne foi, les idées qui unissent, nous marquons et notre respect poiir ce qu'il y a de plus sacré, la libre adhésion de l'homme à la vérité morale qui doit renaître et comme refleurir en chaque conscience, et notre foi que la raison, loin de nous livrer à l'anarchie, est vraiment quelque chose d'humain dans l'homme, et qu'elle ne peut manquer, si on la suit loyalement, de nous amener à des principes communs de vérité, de justice, qui suffisent à assurer le libre concert des volontés. Dépendre les uns des autres est

souvent une raison de se haïr, une solidarité toute mécanique ne peut suppléer à l'entente des esprits. La vraie société doit être une union volontaire, fraternelle, cordiale, une amitié qui, sans détruire Toriginalité individuelle, se fonde sur quelque chose d'intérieur, sur une communauté de pensées et de sentiments, sur le dévouement à un idéal supérieur. Mais si nous tenons à ramener la coopération sociale à son vrai principe qui est l'accord des intelligences, le concours des libres volontés, si nous voulons réaliser d'abord en nous et du dedans la société vraie, l'idée qui ne se traduit pas dans les faits, dans des tEuvres concrètes reste une idée abstraite, morte, sans efficace. Nous n'aspirons à poser en nous, dans notre conscience, les conditions de la société juste que pour les projeter au dehors dans des coopératives de consommation, de production, d'autant plus assurées de vivre, de prospérer, qu'elles seront l'œuvre de coopérateurs décidés à pratiquer les vertus qu'exige l'autonomie. Vous savez ce qu'ont fait les socialistes belges ; leur exemple sera suivi, n'en doutez pas. Sur ce terrain se fera la conciliation de tous ceux qui veulent l'émancipation du peuple. Affranchissez le salaire, faites dans cet effort l'éducation qui vous affranchira du capital. Qu'on ne parle pas d'utilitarisme grossier, incapable d'éveiller les passions généreuses, sans lesquelles rien de grand n'est possible : nous ne fondons pas la religion de la ristourne; au delà de l'échange des pains et des vestons, nous voyons la justice qui y préside; dans

EDUCATION ET RÉVOLUTION 15i

celte action concertée, dans cette propriété collective, un apprentissage de vertus nouvelles, au terme, des rapports humains entre les hommes.

Ai-je besoin, messieurs, de m'excuser pour avoir cherché avec vous l'expression la plus haute des principes qui nous inspirent dans l'œuvre que nous tentons ensemble. Quelques-uns trouveront que tout cela est bien ambitieux, j'ai la conviction qu'on ne gagne rien à humilier sa propre pensée, et que le courage des besognes quotidiennes a besoin de s'alimenter aux grandes espérances. Modestes dans nos moyens, dans l'étendue de notre action, nous sommes forcés de l'être, et nous sommes de ceux qui pensent qu'il ne faut pas attendre de pouvoir tout faire pour entreprendre quelque chose. Une âme humaine nous paraît chose assez précieuse pour mériter notre effort : qu'un citoyen s'arrête à la porte du cabaret, qu'il résiste aux tentations basses, qu'il prenne conscience de sa liberté, il pose en lui la première pierre de la cité libre; qu'il s'unisse à ceux qui veulent ce qu'il veut, que tous ensemble ils se groupent, se fortifient, s'entraînent par leur mutuel exemple, voilà le monument qui s'élève. Nous croyons que notre idéal d'union par en haut, non pas seulement par les besoins, par les intérêts, par tout ce qui, sans principe supérieur, nous isole et nous oppose, mais par les idées, par les sentiments, par la volonté de la

justice, parce qu'il y a de véritablement humain dans rhomme, est Tidéal de la société entre des êtres intelligents et libres, nous le disons.

La philosophie, comme la science, a ses aridités, ses déductions abstraites, mais elle n'est pas réservée à quelques initiés, il est bon de la faire sortir des écoles, marcher par la cité, entrer jusque dans les humbles demeures pour en vivifier toutes les pensées sincères et libres. Notre philosophie est la philosophie de Faction. Volontiers je distinguerais deux grandes méthodes qui dirigent l'esprit dans son mouvement inquiet vers la vérité morale : la méthode théologique et la méthode que, faute d'un nom meilleur, j'appellerais la méthode humaine. La méthode théologique suppose que le bien est réalisé, qu'il existe, qu'il ne nous est donné que de le constater, de l'imiter; comme il est, à dire vrai, ce qui est, notre rôle est d'obéir et, nous ne pouvons qu'en appeler à une Providence qui fait tout ce qu'il y a de réel dans notre action. De cette méthode il y a des applications différentes : les uns, convaincus de la malice originelle, de la méchanceté radicale, regardent la volonté de faire régner la raison dans l'individu et la justice dans la société comme une tentation diabolique, une révolte contre Dieu ; ils voient dans la vie une épreuve, se résignent au mal ici-bas, et bornent leur ambition à l'atténuer par le palliatif de la charité. Les autres admettent aussi que le bien est en dehors de nous, qu'il est réalisé déjà au moins dans ses conditions et dans ses causes, qu'en ce sens son avènement est fatal et ne

dépend pas de noire initiative; seulement ils font descendre le paradis du ciel sur la terre, sinon pour nous en donner la possession immédiate, du moins pour enchanter de son attente notre rêve de l'avenir. La justice adviendra par Faction d'une sorte de Providence qui se confond ici avec la loi nécessaire de l'évolution économique.

A cette méthode nous opposons la méthode que j'appelle la méthode humaine, à ce fatalisme la philosophie de l'action. Nous croyons à l'influence de l'intelligence et de la volonté sur la marche de l'histoire. Nous ne contemplons pas les idées divines, nous ne prophétisons pas l'avenir, nous avons la pensée et nous nous en servons, nous appliquons notre raison aux faits, aux rapports des hommes en société, nous cherchons l'ordre qui seul peut la satisfaire; peu à peu, par tâtonnements, en profitant de la tradition qui est l'expérience humaine, nous créons notre idéal de justice sociale, d'égalité fraternelle, et, pour le préciser, pour le définir, sans le fixer jamais en formules immuables, nous nous mettons à l'œuvre, nous commençons à le réaliser.

11 y a quelques années, messieurs, nous avons entendu de bons apôtres répéter sur tous les tons : Il faut agir, il faut croire I Mais que penser, que vouloir, que faire? La société moderne a cherché vainement dans la science une foi nouvelle, la voilà désabusée, elle s'arrête, elle hésite, elle se souvient et elle regrette. Ces angoisses affectées, ces pompeuses réticences cachaient l'arrière-pensée de ramener la société sou-

mise, humiliée, repentante aux pieds de TÉglise qui consentirait une fois encore à la guérir de Tillusion de la liberté. Nous aussi nous disons : Ce n'est pas par la négation, par la critique, par Tironie que Ton fonde une vie nouvelle; il faut affirmer et il faut agir. Mais nous nions que l'idéal manque à Faction. Ce qui nous trouble, ce qui nous inquiète, c'est la grandeur môme de l'œuvre à accomplir, l'incertitude sur les moyens de la commencer, la tentation de tout faire à la fois, d'emporter d'un élan ce qu'il faut mériter et conquérir. Cet idéal, nous n'avons pas à le chercher bien loin, il est dans les faits qu'a posés l'histoire, dans les exigences de la conscience moderne. Organiser la démocratie, en faire une réalité, pour cela ouvrir à tous l'accès de la vie spirituelle, élever tous les hommes à la conscience et à la liberté, trouver une forme de civilisation sans- esclaves, sans barbares, à laquelle tous participent et collaborent, voilà l'idéal nouveau, création originale de la conscience humaine, qui voudrait vainement en redescendre après s'y être élevée.

Vous le voyez, nous pouvons nous mettre à l'œuvre, sans crainte que la besogne nous manque. Ne nous faisons pas d'illusion : par cela même que nous ne rejetons plus l'avènement de la justice dans un monde supra-terrestre, que nous prétendons l'exprimer icibas, dans la société des hommes, il faut que nous nous chargions d'une tâche qui ne peut être accomplie que par nous. Il ne s'agit pas d'une victoire^à remporter, d'un jour de labeur suivi de longs repos. Le

travail est la loi : Taclion ne descend pas seulement de la pensée dans les membres, le corps se prolonge dans les machines puissantes qui mettent à notre service les forces de la nature, et c'est elle-même qui devient ainsi le grand corps que doit animer la pensée humaine. Nous ne sommes pas près de cette société qui envelopperait dans son harmonie Thomme, ranimai et les forces brutes elles-mêmes, nous n'avons pas fini de rationaliser la planète.

A ceux qui diraient : votre idéal ne satisfera pas l'homme parce qu'il est terrestre, parce qu'il limite les perspectives de l'âme qui veut conquérir l'infini, je réponds : l'action ne ferme pas l'avenir. Les hommes religieux ne sont pas ceux qui vont répétant : « Seigneur! Seigneur! » et qui par l'intolérance, par la haine, par la peur de la vérité, trahissent tout ce qu'il y a de vraiment divin dans l'âme. Vous n'avez que faire de l'immortalité, si cette courte vie est trop vaste encore pour les intérêts mesquins dont vous la remplissez. Élargissez votre âme en l'approfondissant : plus vous réaliserez le bien, moins vous douterez de sa réalité ; plus vous donnerez de force en vous à la raison, plus vous l'exprimerez dans le petit monde où s'applique et s'étend votre action, plus vous croirez à la possibilité de son universel triomphe. Pour agir nous n'attendons pas d'avoir résolu tous les doutes, pénétré tous les mystères; pour savoir si Dieu existe, nous marchons à sa rencontre.

Mesdames, Messieurs,

Il y a un an, à cette même date et dans cette même salle, nous inaugurions la première Université populaire. Nous pouvons bien dire que le succès a dépassé notre espérance. A peine formulée, notre idée était reconnue par tous ceux qui en portaient en euxmêmes le pressentiment plus ou moins obscur. Dans les divers arrondissements de Paris, dans la banlieue, dans un grand nombre de villes de province, des Universités populaires furent fondées. Toutes étaient des sociétés laïques, animées d'un même esprit, toutes annonçaient leur résolution de se tenir en dehors des luttes électorales et politiques, toutes comprenaient que pour réformer la société il faut réformer les individus, toutes se proposaient dé travailler à la fois à l'émancipation du prolétariat et à la paix sociale, en donnant à leurs membres une plus claire conscience de leurs devoirs comme de leurs droits; mais chacune

1. Conférence faite à la Coopération des idéeSy le 3 octobre 1900.

gardait > son autonomie, chacune entendait choisir avec son nom les moyens qui lui paraîtraient les plus propres à atteindre le but commun. Je ne suis pas de ceux que cette diversité inquiète : il n'y a que les idées vieillies, prêles à mourir, qui fassent l'unanimité de ceux qui les partagent.

Ces efforts encore un peu confus n'ont pas été perdus : quelque chose de ce que nous voulons faire se fait. Dans les Universités populaires, nous nous habituons à ne pas écouter que les gens qui sont de notre avis, ou qui s'assurent un succès facile en flattant nos préjugés et nos passions, nous découvrons que nul n'a la science infuse, et nous prenons sur nous d'accueillir la vérité, alors même qu'elle nous est désagréable, qu'elle nous juge et qu'elle nous condamne. Il y a quelque chose de nouveau, quelque chose de grand dans ce simple fait du peuple qui vient chercher la vérité avec la ferme résolution de l'accepter quand elle lui aura présenté ses titres. En second lieu, des hommes qui s'ignoraient apprennent à se connaître : nous savons désormais que les intellectuels et les prolétaires n'ont pas des intérêts opposés, que leur séparation est leur faiblesse, et que la grande alliance du travail, que nous scellons librement, se fait pour le bien de tous, et de ceux mêmes qu'elle inquiète.

Mais le peu que nous avons fait ne doit pas nous faire oublier ce que nous voulions fairei et ce que nous n'avons pas fait. Le succès rapide de notre œuvre doit éveiller notre réflexion. Prenons garde

qu'en se répandant notre idée ne se diminue, ne s'appauvrisse, jusqu'à devenir une toute petite chose banale et inoffensive. N'allons pas nous imaginer que nous avons fini ce que nous commençons à peine. Nous n'avons pas voulu ajouter quelques cours du soir à ceux qui existent déjà, nous avons voulu, par la coopération des idées, préparer et rendre possible la coopération des volontés, convaincre le peuple qu'il ne doit pas attendre l'amélioration de son sort de la fatalité des lois économiques, de mesures violentes, de décrets improvisés, mais qu'il doit vouloir et commencer la société meilleure, en prenant conscience de la puissance irrésistible qu'il trouverait dans le libre concours de ses forces dispersées. Pour que l'Université populaire vive et grandisse, il ne faut pas qu'elle devienne un lieu neutre où se rencontrent des gens qui parlent et des gens qui écoutent, il faut qu'elle soit mêlée aux grands intérêts économiques de l'ouvrier, qu'elle se rattache au mouvement coopératif, qu'elle soit une école permanente de solidarité sociale, que l'idée ne s'y évapore pas en mots plus ou moins sonores, mais qu'elle s'y réalise dans des œuvres concrètes et positives, et voilà pourquoi Deherme, qui poursuit sa pensée avec une ténacité que rien ne décourage, travaille à édifier le Palais du Peuple et nous convie à y travailler avec lui. Je n'ai pas l'intention de vous décrire le Palais du Peuple, de vous énumérer les services intérieurs qu'il devrait réunir et coordonner, je voudrais seulement en quelques mots évoquer, si j'ose dire, l'âme dont il doit être

l'organe, montrer comment il est le symbole et la première expression de notre idéal : éclairer les esprits pour unir les volontés et les cœurs.

L'Université populaire ne se confond pas avec Textension universitaire telle qu'elle a été organisée, par exemple, en Angleterre et en Amérique; elle la comprend, mais elle la dépasse. L^extension universitaire est exclusivement une œuvre d'enseignement : des professeurs, qui se consacrent à cette lâche, qui sont rétribués pour elle, donnent des cours suivis, proposent des devoirs qu'ils corrigent, font môme subir des examens à ceux de leurs auditeurs qui le demandent, et leur délivrent des diplômes. Le récent congrès de l'Enseignement supérieur, après d'intéressants débats, déclarait que l'extension universitaire se propose essentiellement « de faire pénétrer l'esprit scientiGque dans toutes les classes de la société ». Cette tâche est une partie seulement de la tâche que nous nous sommes donnée; pour plusieurs raisons nous avons commencé par elle, mais nous prétendons ne pas nous y enfermer. Notre œuvre est avant tout une œuvre d'éducation et d'action sociales : le cours, la conférence n'est qu'un moyen entre beaucoup d'autres qui peuvent servir et plus efficacement peutêtre à la fin que nous poursuivons.

Nul n'est plus convaincu que moi de ce que nous devons à la science, de ce que nous pouvons encore attendre d'elle, et cela non seulement pour la puis-

i60 ÉDUCATION OU RÉVOLUTION

sance qu'elle nous donne, mais pour les qualités,' pour les vertus que rintelligence et la pratique de ses méthodes assurent à Tesprit. La science d'abord nous affranchit : en nous libérant de Tignorance, elle nous libère de la superstition, des terreurs qu'elle engendra. Nous n'imaginons plus les cauchemars qui hantaient les cerveaux des hommes primitifs et qui se projetaient dans les images de leurs dieux cruels et sanguinaires, dans les idoles qu'ils fabriquaient de leurs mains pour s'en épouvanter et s'y asservir. Ce fut un grand progrès, quand le clair génie de la Grèce donna à ses dieux la raison et la beauté, quand il réalisa en eux la loi harmonieuse qui fait les hommes sages et les cités prospères; ce fut un progrès plus grand encore, quand fut proclamée l'idée d'un Dieu universel, père de tous les hommes, dont le premier aitribut était la bonté.

La science nous apprend que nous vivons dans un monde soumis à des lois, où aucune volonté arbitraire ne peut intervenir pour nous faire un mal qui ne résulte pas de ces lois elles-mêmes. Elle limite l'inconnu, elle nous éveille à la réalité, elle se lève sur l'esprit comme le jour qui dissipe les fantômes que créent dans la nuit la terreur et l'angoisse. Le milieu dans lequel nous vivons n'est plus un croisement de volontés arbitraires, il est une complication de lois défînies ; il n'est plus le mystérieux abîme d'où peuvent sortir toutes les surprises, tous les miracles, il est un ensemble de phénomènes qui, se succédant selon des rapports constants, s'enchaînent et se déter-

minent les uns les autres. Avec la prévision la science donne la puissance : elle nous permet de faire conspirer à nos desseins les lois de la nature, d'asservir ces forces redoutables, en posant les conditions des effets qu'il nous importe de produire. J'ajoute que l'esprit scientifique, que la pratique des méthodes sévères qu'il exige, ne peut manquer d'exercer une influence morale salutaire. L'esprit scientifique nous habitue à ne pas prendre d'abord ce que nous croyons pour ce qui est, ce que nous désirons pour ce qui doit être; il arrête nos emportements et nos impatiences; il nous contraint à des procédés de recherche lents et sûrs; il oppose à nos opinions préconçues, à nos préjugés, à nos passions, la vérité impersonnelle qui accorde notre pensée à toutes les autres pensées : par là il est une première victoire sur l'égoïsme, un apprentissage du désintéressement, l'effort vers une sorte de fraternité abstraite encore et tout intellectuelle.

Mais si la science en un sens a sa fin en elle-même^ si elle doit se placer en face des faits sans parti pris et s'y soumettre, pour ne pas fausser ses méthodes et substituer à la réalité un système arbitraire; d'autre part, ne l'oublions pas, la science n'est point le tout de l'homme; elle est une de ses fonctions normales, nécessaires, mais elle est faite pour la vie, et il importe qu'elle lui reste subordonnée. Certes nous apprenons pour le plaisir de savoir, nous éprouvons un légitime orgueil à conquérir le vrai, une joie pure à comprendre la nature en démêlant le tissu des faits et des

ioUCATION OU RÉVOLUTION» 11

lois, mais nous ne sommes pas de pures intelligences, dont toute la tâche est de contempler ce qui est. Nous sommes avant tout des volontés, des êtres faits pour agir, et ce qui d'abord donne à. la science son prix, c'est ce qu'elle permet, c'est son rapport à l'action. Si les savants sont parfois tentés de l'oublier, il appartient au peuple de le leur rappeler, et ce n'est pas le moindre profit à recueillir pour tous de leur mutuel commerce.

La pensée n'est que le premier moment de l'action. La connaissance des lois de la nature, dans ce qu'elles ont de constant et d'universel, nous est précieuse, non parce qu'elle nous soumet à leur nécessité, mais parce qu'elle nous permet de nous en affranchir; elle ne doit pas nous réduire à je ne sais quel fatalisme inerte et résigné, elle doit nous apprendre comment nous pouvons poser un effet par une ingénieuse combinaison des causes qui le rendent nécessaire, comment, en dirigeant les forces de la nature, nous pouvons les faire concourir au but que notre libre génie leur a fixé. En vérité nous serions mal venus à dire à ceux qui souffrent que leur souffrance est une conséquence inéluctable des lois qui régissent l'univers, queFinjustice est un fait comme les autres, que la misère exprime dans l'ordre économique les lois de la lutte pour la vie et de la sélection naturelle, et qu'ils doivent trouver une consolation suffisante à contempler l'admirable enchaînement des effets et des causes qui les condamnent. L'honneur de Fhomme est de ne pas accepter cette nécessité du

mal. L'indignation et la révolte sont aussi des fonctions humaines, et plus hautes en un sens que la fonction scientifique. Nous refusons de consentir au mal, et si nous étudions ses causes, c est pour le combattre et le détruire en les supprimant. La résignation n'est une dignité que quand il ne nous reste pl.us d'autre alternative que de nous plaindre ou de nous soumettre; alors seulement qu'il n'est plus possible de combattre, le sage se voile la face de son manteau et attend sans faiblesse le coup du sort.

Donc notre tâche n'est pas de nous tenir dans le monde à la façon d'un spectateur indifférent et désintéressé, notre tâche est d'y intervenir. L'esprit n'est pas un pur instrument d'analyse qui ne peut que décomposer les harmonies naturelles, ramener les choses à leurs éléments; l'esprit est, comme la nature elle-même, génie, invention; il ne décompose les choses en leurs éléments que pour imaginer de ces éléments des combinaisons originales et plus hautes, il crée un ordre nouveau, un ordre idéal, qui devient le principe de l'action, qui la dirige dans ses mouvements successifs et par elle enfin entre dans la trame des phénomènes où il se réalise. Créer l'idéal, concevoir le bien et le beau, faire de ces idées les principes de la volonté, voilà la tâche humaine, dont la science n'est qu'un moment nécessaire.

Par l'industrie l'homme transforme ainsi le milieu naturel, par la législation, par la morale il transforme le milieu social et l'homme qui en est l'élément. A chaque instant il est tenté de se complaire dans son

œuvre, de se croire au terme, il voudrait se Oxer enfin, mais le mal qui reste dans le bien qu'il a réalisé le pousse en avant et le contraint de se dépasser luimême. Ce serait une curieuse et passionnante étude que celle des grandes inventions du génie moral de l'humanité. A Thomme engagé dans la brute il oppose ridée d'un homme meilleur, il crée le héros de la Grèce, le saint du christianisme, le citoyen des républiques futures; il invente la tempérance, le courage, la sagesse, toutes les vertus qui à Tanarchie des désirs contraires substitue la constance d'une volonté maîtresse d'elle-même; contre le droit du plus fort il invente la justice; cette idée de la justice, il l'élève, il la purifie; en multipliant les rapports des hommes entre eux, il s'efforce de les organiser; il crée la tribu, la cité, les grands États modernes, et de ces grands États tôt ou tard il réussira à former une société plus vaste, où la guerre et la conquête, c'est-à-dire le meurtre et le vol, seront enfin des crimes avoués par la conscience humaine. Aujourd'hui même, quand nous sommes tentés de nous décourager, quand las de nos luttes, de nos inquiétudes, nous aspirons au silence et au repos, disons-nous que cette agitation ne doit pas rester vaine, qu'elle est un nouvel effort de ce génie moral pour faire la justice plus réelle en rétendant aux rapports économiques, pour assurer la paix à l'intérieur des sociétés en substituant au conflit des intérêts leur accord.

La science, vous le voyez, ne doit pas être séparée de l'action ; son vrai rôle est de nous donner par la

connaissance des lois de la nature les moyens non seulement de vaincre ses résistances, mais de la faire travailler à nos desseins. 11 ne suffit pas de rêver le bien, il faut le vouloir et le faire; le travail est notre loi ; la science distingue Tidéal de la chimère et de la fiction, elle nous apprend ce qui est possible, par là elle nous permet de relier ce qui est à ce qui doit être, en posant dans le présent les conditions du futur.

L'extension universitaire est une institution excellente : les professeurs qui, par des cours réguliers, d'un plan suivi, travaillent à donner à l'élite de la classe ouvrière de bonnes habitudes de penser, et par ces cours peu à peu constituent une sorte d'encyclopédie populaire, font une besogne qui n'a pas besoin d'être justifiée. Mais s'attachant à l'homme tout entier, et dans l'homme môme se préoccupant avant tout du citoyen, l'Université populaire ne peut s'enfermer dans un enseignement purement théorique. Œuvre d'éducation et d'action sociales, elle doit agir sur le sentiment non moins que sur l'intelligence, et c'est pourquoi elle n'attache pas moins d'importance à l'art qu'à la science. Nous avons besoin de distraction, de divertissement, et rien peut-être ne trahit plus le secret de notre être que les plaisirs que nous recherchons librement. Il semble que l'ivresse soit un besoin naturel, tant, à tous les âges et dans toutes les sociétés, nous voyons l'usage et Tabus des

boissons fermentées : rhomme cherche Tillusion d'un rêve qui lui montre tout facile, l'excitation violente qui pour un moment exalte le ton de la vie, et il en vient à aimer jusqu'à l'espèce d'anéantissement qui l'aliène de lui-même. Vous savez de quel prix cela se paie : pour se complaire dans le plaisir bestial, l'homme retourne à la bête; il ne sait plus ni penser, ni vouloir; il perd toute dignité personnelle; il brise les fibres délicates d'un cerveau qui n'est pas fait pour ces jouissances meurtrières; incapable d'effort continu, livré à toutes ses impulsions, il porte le joug avec une soumission que coupent de brèves fureurs animales. L'alcool est le grand ennemi du peuple, celui qu'il .devrait haïr de la haine la plus implacable, car il perpétue son asservissement. Mais pour guérir l'alcoolisme, il ne suffit pas de déclamer contre les maux qu'il engendre, il faut au plaisir inférieur opposer un plaisir supérieur qui fasse la sensibilité plus délicate, il faut à l'ivresse animale qui asservit substituer l'ivresse humaine qui affranchit. Cette ivresse humaine, libératrice, c'est la pure ivresse que donnent les jouissances de l'art. La beauté apporte à l'homme l'oubli de lui-même, la joie de l'illusion, elle aussi exalte le ton de la vie, elle aussi précipite le cours des images, mais non plus incohérentes, titubantes, tournoyant dans une sorte de ronde folle jusqu'au vertige qui jette l'homme au ruisseau; radieuses ou mélancoliques, les images se groupent, s'ordonnent, s'appellent et se répondent, se composent en un chœur harmonieux qui se déroulant selon le rythme

de rémotion qui les évoque, charme l'esprit jusqu'au ravissement. Cette ivresse active, loin de stupéfier rhomme, le laisse plus frais, plus dispos, dans une sorte d'allégresse qui le porte aux pensées généreuses.

L'art fait l'éducation de la sensibilité; l'homme a besoin de plaisirs, il lui donne des plaisirs humains; il le conduit à vouloir, à aimer dans sa vie intérieure et dans la société môme ce concert d'éléments, cette unité qui répond aux lois les plus profondes de la raison et du cœur; il le prépare à comprendre que l'injustice est une laideur, que l'ordre social ne doit pas être l'ordre extérieur, instable, qui résulte de la seule contrainte, mais l'ordre réel et vivant qui sortirait du libre accord des volontés et n'en serait que le visible symbole. Toutes les Universités populaires ont organisé des lectures, des concerts, des représentations théâtrales, sans craindre de faire entendre à leurs auditeurs les œuvres des plus hauts génies, dont il est glorieux de faire revivre en soi la pensée. Vous avez aussi organisé des promenades communes, vous avez été chercher dans la nature cette beauté qui ne se refuse à personne et dont la jouissance s'accroît en se partageant. Ceux qui s'imaginent que la beauté est chose aristocratique et vaine se trompent; elle est le plaisir humain par excellence; elle ne disparaîtrait que si nous reculions à la bête et à ses violences. Pour moi, je suis convaincu que dans l'avenir, quand tous les hommes auront droit chaque année à quelques jours de loisir,

il y aura des lieux sacrés, forêts profondes, tournants de fleuves sous les ombrages, falaises escarpées, battues par les flots et traversées de Tair marin, des lieux sacrés, inviolables comme des temples, qu'il sera interdit de souiller par les déchets et les excréments industriels.

La science et Tart ne sont pas le superflu, s'il faut avouer que Thumanité n'est pas seulement un luxe pour rhomme; à des degrés divers il importe que tous y participent, pour que la société ne juxtapose pas des individus étrangers les uns aux autres, incapables de se comprendre et par suite de s'aimer. Il est dangereux que ce que nous appelons la civilisation ne soit pour la majorité des hommes qu'un poids qui les écrase et qu'ils aspirent à jeter bas d'un vigoureux coup d'épaule. Mais par cela môme que nous nous préoccupons du grand nombre, que nous voulons travailler à son éducation sociale, nous ne devons pas nous faire d'illusions vaines. Il y a des faits qui s'imposent, dont il faut tenir compte. Imaginons la grande ville industrielle, l'usine qui dresse son haut fourneau, ses murailles de briques noircies de fumée, et dans le tumulte assourdissant des machines les travailleurs qui suent et qui peinent tout le jour, jusqu'à l'heure, où la nuit venue, ils s'en retournent au logis bien las, alourdis de fatigue, pour recommencer le lendemain. Je dis que l'Université populaire, si elle se liinite volontairemeiit à n'être qu'une

œuvre d'enseignement, n'atteindra jamais la majorité de ces travailleurs, auxquels il y aurait quelque chose d'insolent à demander un surcroît d'efifort. L'éducation morale et sociale du peuple se fera moins par des cours et par des discours, — je n'en dis pas de mal — que par les œuvres de solidarité qu'il réussira à organiser et à faire vivre. L'Université populaire n'a d'avenir que si elle apparaît au peuple comme liée à ce qui surtout le passionne : l'émancipation économique du prolétariat. La coopération des idées doit avoir pour effet la convergence des efforts, servir au progrès du mouvement coopératif dans l'ordre économique.

11 importe que les travailleurs prennent conscience de ce qui fait leur faiblesse, de ce qui pourrait faire leur force. Isolés, s'ignorant les uns les autres, se nuisant par leur nombre même, qui diminue leur valeur sur le marché du travail, ils sont condamnés à l'impuissance. Mais chacun cependant est une force, si petite soit-elle ; au lieu de disperser ces forces en tous sens, multipliez-les l'une par l'autre en les faisant concourir vers un môme but, et vous aurez une résultante irrésistible. Pour chacun le salaire d'une année est bien peu de chose, suffit à peine aux besoins; mais additionnez ces millions et ces millions de salaires, trouvez un moyen d'en faire la somme, de les faire s'entendre, si j'ose dire, et travailler en commun, de la pauvreté de tous, sans miracle, sera sortie la richesse collective. Les coopérateurs ont fait une grande découverte : ils ont découvert que le

peuple contenail comme à Tétat latent une énorme puissance économique, parce qu'il est le grand consommateur, parce que, sans le savoir, il dépense des milliards, et ils Font invité à faire pour cette puissance ce qu'on a fait pour Télectricité ou la vapeur, longtemps ignorées, c'est-à-dire à s'en servir en créant les organes, les mécanismes qui permettront de l'utiliser. Je n'ignore pas que quelques-uns contestent que le moyen soit aussi efficace que le prétendent ses partisans. Maïs parce qu'on ne peut tout faire, est-ce une raison de ne rien commencer? Il est temps que les travailleurs s'unissent, qu'ils s'entendent, qu'ils fondent des coopératives de consommation, qu'ils fassent pour eux-mêmes tout ce qui dépend d'eux-mêmes, qu'ils affranchissent le salaire pour s'affranchir un jour du capital.

Que notre œuvre, qui se donne comme une œuvre d'éducation sociale, ait le devoir de s'intéresser aux coopératives, d'aider à leur développement, qu'elle doive en un sens se confondre avec elles, vous n'en pouvez douter. « Les coopératives, a dit notre éminent ami, M. Charles Gide, servent à conférer à la classe ouvrière les connaissances et les vertus sans lesquelles jamais elle ne réussira à occuper dans l'ordre social la place à laquelle elle aspire et à laquelle elle a droit. » La première de ces vertus est la discipline, sans laquelle un groupe quelconque est nécessairement réduit à l'impuissance par la dispersion de ses forces. On ne fait rien de grand, de durable, par ^ jalousie, par la défiance réciproque, en remettant

chaque jour en question ce qu'on a décidé la veille. Ne croyez pas que la vraiç liberté soit la fantaisie sans règles, le caprice qui nous porte en tous sens; la vraie liberté ne va pas sans Tintelligence, elle consiste à se donner une fin raisonnable et haute et à s'y tenir; elle n'est pas l'absence de toute loi, elle est l'obéissance à la loi qu'on a consentie. Le meilleur apprentissage de la liberté est le dévouement à une œuvre dont on comprend la grandeur. La coopération peu à peu éveille et développe le sens de la propriété collective, elle étend notre moi, elle nous agrandit, elle nous intéresse à une œuvre qui nous dépasse, à laquelle nous travaillons, mais qui se continuera après nous et dont d'autres profiteront. Elle nous enseigne ainsi peu à peu que l'égoïsme est la grande illusion, que les intérêts ne doivent pas s'opposer mais s'harmoniser, que nous ne pouvons faire notre bien qu'en faisant le bien des autres. Et l'œuvre n'est pas indigne de notre effort, car il semble que, si modestes que soient ses débuts, en se développant, en se généralisant, elle n'aille à rien moins qu'à cette émancipation du prolétariat qui apparaît aujourd'hui comme un idéal chimérique. Les coopératives de consommation ne suppriment pas seulement les parasites, les intermédiaires; en s'étendant, en se généralisant, en combinant leurs efforts, elles pourront créer un capital collectif, s'emparer des instruments de production, semer leur blé,' tisser leurs vêtements. Et comme le peuple est le grand consommateur, comme les coopératives seront sa propriété,

il se trouvera au terme, sans moyen coercitif, par le concours des libres initiatives, avoir réalisé son rêve : la suppression du salariat.

Vous voyez quels liens étroits rattachent la coopération à l'Université populaire : ce que nous cherchons en elle, ce n'est pas l'intérêt immédiat de ceux qui ^ participent, ce sont d'abord les vertus qu'elle leur fait contracter, et c'est plus encore la forme plus haute de justice sociale vers laquelle elle nous achemine.

Ne dédaignez pas la justice, ne la considérez pas comme une idée vieillie, désormais sans valeur. La grande force du peuple, c'est que la justice se confond avec ses intérêts, c'est que par suite il y a dans la conscience même de ses adversaires quelque chose qui les désarme et qui combat avec lui.

Je sais que certains amis du peuple lui conseillent de se désintéresser de la République, de ses libres institutions, de tout idéal supérieur, pour s'enfermer dans la lutte de classe et dans la défense de ses intérêts matériels. Mais le peuple a trop de bon sens et trop de générosité pour être dupe de ces conseils et consentir à cette déchéance. II n'ignore pas que la réaction, née de la peur qu'il inspire, se ferait d'abord contre lui, et il lui suffit de jeter les yeux au delà des frontières de ce pays pour se convaincre que la forme du gouvernement ne peut lui rester indifférente. Je vous le dis, si la bourgeoisie avait pour mission de défendre les droits de l'homme dans leur universalité, d'opposer la générosité à l'égoïsme

l'idée au fait, la liberté à la tyrannie; de maintenir que la personne est sacrée, que la justice est audessus delà raison d'État, qu'elle ne peut être violée dans le plus humble des citoyens, sans que tous ne soient atteints par cette violation dans leur dignité propre, la bourgeoisie serait une classe qui aurait sa raison d'être et qui ne serait pas près^ de mourir. Mais la vérité, c'est que tremblant pour ses privilèges, inquiète des progrès et des ambitions du prolétariat, la bourgeoisie est tentée de laisser là tous les beaux principes, dont la défense a fait sa gloire, et, selon le conseil de l'autre, de tout sacrifier à ses intérêts matériels et de s'enfermer dans la lutte de classe. Eh bien! c'est au peuple de garder intact le grand héritage du libéralisme dont il peut revendiquer sa juste part dans le passé : son sang n'a-t-il pas abondamment coulé dans toutes les révolutions, n'a-t-il pas été toujours au premier rang de ceux qui ont conquis ces libertés, dont on voudrait qu'il se désintéressât, au moment où il en a le plus besoin pour continuer une œuvre que d'autres ont leur raison de proclamer achevée.

Loin de renier la justice, élevons-en l'idée, comprenons tout ce que la solidarité sociale doit nous y faire entrer de fraternel, et maintenons contre ceux qui la violent qu'elle est inviolable. L'Exposition touche à sa fin, nous sommes au terme des discours officiels, des congratulations mutuelles, des phrases pompeuses sur la grandeur et la beauté de notre civilisation — tout n'est pas faux dans les éloges que

nous nous décernons complaisamment à nous-mêmes ; mais quand on se recueille, quand on réfléchit, on se demande si le progrès moral répond au progrès matériel, si Thomme est meilleur et plus heureux, si nous diminuons la somme de la misère, de Tiniquité, du crime dans la mesure où nous accroissons nos moyens d'action. La civilisation ne consiste pas à faire les hommes plus puissants pour le mal, mais à substituer dans les rapports des individus et des peuples la justice à la violence, Tamour à la haine. Si nous jetons les yeux autour de nous, si nous étudions la vie intérieure de nos sociétés, les sentiments des nations les unes pour les autres, les faits qui à cette heure même s'accomplissent, nous nous convaincrons que, loin d'en avoir fini avec la barbarie, nous y retournons, si nous en sommes jamais sortis. Plus que jamais la force prime le droit. Il y a trente ans, deux provinces ont été arrachées violemment à la France, au mépris du droit qu'ont les peuples de disposer d'eux-mêmes; dans le silence de la presse, avec la bienveillante neutralité de l'Europe, sans que notre digestion en ait été troublée, nous avons vu ce que l'on aurait cru désormais impossible, les Arméniens, trois cent mille hommes, femmes, enfants, assassinés sur les ordres du sultan, avec des raffinements inouïs de cruauté ; les lois fondamentales de la Finlande, que garantissaient les traités mêmes qui l'annexaient à la Russie, ont été supprimées par un décret arbitraire, sans que l'immense douleur de cette petite nation si sage, si mesurée dans son appel

au tzar et dans sa protestation légitime, ait rien pu pour sauver ses libertés; nous avons entendu le souverain du grand peuple, qui en ce siècle môme a tant fait pour l'éducation de l'Europe, donner en exemple à ses soldats la férocité des HunSj et mettre ses paroles sous l'invocation d'un Dieu qu'on nous donne pour le père de tous les hommes — mystère des théologies impériales; nous voyons la grande, la libérale Angleterre, au mépris de ses traditions, donner au monde le spectacle d'un des plus odieux abus de la force qui se soient jamais produits, écraser sous ses armées quelques milliers de paysans, subir des défaites et des victoires également déshonorantes, annexer enfin, avant même qu'elles aient déposé les armes, les deux libres Républiques, qui ont assez prouvé par leur héroïsme qu'elles étaient des personnes morales et qu'elles méritaient de vivre; nous avons les Boxers de Chine, les nationalistes d'Europe, les antisémites, tous ceux qui demandent l'expulsion de ceux-ci, le massacre de ceux-là, la guerre de tous contre tous; nous savons désormais ce que trop souvent nous portons aux malheureux noirs sous le nom pompeux de civilisation, je ne dis pas seulement l'alcool, mais le viol, l'incendie, l'assassinat; partout, au-dessous des mensonges décoratifs, apparaît brutale la souveraineté de la force qui se justifie en supprimant ceux qui la contestent.

Pour ceux qui croient que la vraie fin de l'homme est de sortir de la loi de nature, de la loi de guerre, de créer la loi humaine et d'en étendre de plus en

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plus Tempire, la douleur est grande. Dans ce désarroi des consciences, dans ce recul de Tidée, vers qui se tourner? à qui faire appel? A qui, je vous le demande, sinon à ceux qui par cela même qu'ils souffrent sont disposés à compatir aux souffrances d'autrui, à ceux qui réclamant la justice pour eux-mêmes doivent la vouloir pour tous, à ceux qui, victimes du mal, refusent de déclarer le mal nécessaire, à ceux qui ne peuvent trahir l'humanité sans se trahir eux-mêmes. Si les intellectuels sont allés au peuple, ce n'est pas par une ambition vaine, c'est qu'ils ont entendu la leçon des choses, c'est qu'ils ont compris que ce qui leur est le plus précieux, que l'idéal humain ne peut trouver sa force que dans l'assentiment du peuple. J'en ai la conviction profonde, ce n'est pas en reniant toute générosité, en se désintéressant de la liberté, en se réclamant de la haine, de la violence, du besoin animal, et non du droit de l'homme, que le prolétariat aura chance de triompher; tout au contraire, c'est en méritant le succès, c'est en le conquérant, c'est en rattachant ses revendications au respect delà personne humaine, aux idées de justice, de fraternité, qu'invoquent ceux mêmes qui les violent.

La démocratie n'est pas la basse ingratitude envers le passé, le reniement de la science, de l'art, de la moralité, le parti pris d'abaisser l'homme et de l'humilier; elle est la volonté de prendre au sérieux les vérités généreuses, promulguées de siècle en siècle par les plus hauts penseurs, et de les faire entrer dans les faits. Il y a quelque chose qui tôt ou

tard donne la force matérielle, et c'est la force morale. Le plus sûr moyen de vaincre ou de convaincre ses adversaires est de valoir mieux qu'eux, de penser déjà et de vouloir ce qu'ils seront contraints de vouloir et de penser demain. La plupart sans renoncer à l'idéal l'ajournent : assurons-nous l'involontaire complicité des esprits. Le peuple triomphera, s'il réalise les promesses du passé, s'il continue le bien par le meilleur, s'il apporte l'idéal d'une civilisation supérieure, si à la guerre il oppose la paix, à la lutte pour la vie l'union pour la vie, si conscient de la solidarité humaine, il fait rentrer de plus en plus l'amour dans la justice, si d'un seul mot il identifie les progrès de la démocratie avec les progrès de la conscience humaine.

Préoccupés de donner à l'individu le sentiment de sa dignité et le respect de la dignité d'autrui, résolus à faire de plus en plus sortir l'ordre du libre concours des volontés, nous ne pouvons être des sectaires, créer une forme nouvelle de l'intolérance et du fanatisme. Nous n'apportons pas un catéchisme négatif qui retourne les vieux dogmes avec la môme intransigeance. Nous nous défions également de tous les gens infaillibles : ils sont trop dangereux pour n'être que ridicules. Nous laissons donc le champ libre à toutes les croyances, à toutes les espérances; nous ne forçons personne à se contenter du paradis terrestre que nous n'avons pas encore réalisé. Le peuple ne peut être une secte, un parti, car nous prétendons précisément que le peuple devienne tout le monde, et

certes c'est de cette multitude de consciences que nous voulons libres de tout asservissement, dont Tunité ne doit être que la môme volonté de la justice dans les relations humaines, qu'il est vrai de dire à la lettre que rien d'humain ne lui peut être étranger. Ne nous y trompons pas, il y a déjà quelque chose de religieux, au sens le plus élevé de ce mot, dans notre exigence de la justice, dans notre prétention de la faire régner ici-bas, dans la confiance avec laquelle nous opposons ridée au fait, aux contradictions de la nature, aux perpétuels démentis de l'histoire. Tout ce que nous nions, c'est que le règne de l'injustice sur la terre prouve l'existence d'une justice transcendante et réparatrice, c'est que la sottise de ce petit monde que nous habitons, nous assure qu'une intelligence souveraine préside à ses destinées ; et ce que nous affirmons, c'est que se résigner au mal, dont on ne souffre pas, se complaire dans le privilège, profiter de l'iniquité, voilà le véritable athéisme, c'est que tout ce que nous laissons par inertie d'absurde, de mauvais, d'injuste en nous et dans les choses qui dépendent de nous, est la pire négation de Dieu. Travaillons à faire régner la raison en nous et dans les mutuels rapports des hommes, prouvons par là que la nature n'est pas nécessairement rebelle à la raison, et nous serons autorisés peut-être à l'espérance que ce qui se commence par nous se continuera, que ce qu'il y a de plus réel est cette volonté tendue vers le bien qui peu à peu prend conscience d'elle-même en Thomme et triomphe de tous les obstacles.

Vous le voyez, par la science, par la culture esthétique, plus encore par l'action concertée, par la coopération volontaire, s'étendant de proche en proche à des œuvres sociales de plus en plus complexes, rUniversité populaire se propose de faire des hommes nouveaux pour une société nouvelle : le Palais du Peuple n'est rien de plus que l'Université populaire élargie, agrandie à ses proportions normales et nécessaires. Centre des œuvres populaires, groupant les individus, maintenant entre les divers groupes le sentiment de l'intérêt général et supérieur qui domine les intérêts partiels, il doit tout à la fois faciliter l'unité d'action et la rendre possible par l'accord progressif des esprits et des volontés; ordonnant autour des salles d'enseignement professionnel et supérieur, d'un théâtre, d'un musée, les magasins des coopératives, les bureaux des syndicats, il doit montrer l'idée non pas abstraite, morte, réduite à des mots sonores, mais vivant dans les applications pratiques qui la réalisent. Quelques-uns ont été choqués par ce mot de palais, qui sans doute leur rappelle des souvenirs désagréables. Je n'attache pas aux mots une importance excessive; nous disons « palais » pour bien marquer que nous ne voulons pas l'avenir plus médiocre que le passé, que nous entendons ne renoncer à rien de ce qui honore l'humanité. Quand l'art n'est que le luxe de quelques raffinés, il se rapetisse, il s'amoindrit; il doit au contraire s'ampli-

fier, s*agrandir, quand il lui appartient d'exprimer ridéal collectif de tout un peuple. Sans la foi qui transporte les montagnes, qui taille et soulève les pierres, le Palais du Peuple ne s'édifiera pas, et toute foi est une source de beauté. Nous ne craignons pas les humbles commencements, mais nous pouvons bien rêver pour l'avenir un monument original qui réponde à cette définition parfois donnée de la beauté. Tordre dans la grandeur, un monument qui renouvelle les formes architecturales, dont les sculptures et les bas-reliefs déroulant l'histoire du travail, montrent la lente ascension de Thomme vers la justice et la fraternité, dont les grandes images domineraient l'édifice élevé sous leur inspiration.

Mettons-nous donc à l'œuvre, ne croyons pas qu'une évolution nécessaire nous porte où nous voulons aller, que nous n'ayons qu'à nous livrer au courant des choses, qu'à nous en remettre à la Providence aveugle et sûre qui souffle dans nos voiles et nous pousse au port. Sachons bien que la justice, comme la liberté, se conquiert. La machine à vapeur, qui a transformé Tindustrie, ne s'est pas faite toute seule, il a fallu le génie humain pour découvrir que la vapeur était une force comme celle qui meut nos muscles, et pour disposer les organes savants qui l'asservissent à nos fins. Ainsi devons-nous créer les organes de la justice, sans oublier que la force qui les meut est la force intérieure, la force spirituelle de la volonté. Une révolution — que Tétat de l'Europe i chimérique — un coup de force dans une heure

d'emportement ne changerait rien, parce qu'il ne nous changerait pas nous-mêmes. De nos vices renaîtrait une société qui ne ferait que transposer les vices de la nôtre.

Il est temps que le peuple sorte de la période critique, négative, qu'il entre dans la période organique, en prenant conscience de la puissance qu'il peut trouver dans le libre concours de ses forces, il est temps qu'il se prouve à lui-môme et aux autres qu'il est capable de fonder quelque chose, de s'affranchir du tribut qu'il paie à ceux qui dirigent son effort. Au lieu de ne regarder que la société qu'elle veut détruire, que l'élite ouvrière fixe sa pensée et son vouloir sur la société qu'il s'agit pour elle de créer et qu'elle la commence. La difficulté môme de la tâche à remplir nous donnera l'éducation morale dont nous ne pouvons nous passer. En toutes choses le plus difficile est de commencer, toute action réelle a pour conséquences d'autres actions qui la continuent : premier acte de la volonté collective, preuve évidente de ce que peuvent les travailleurs par leur union, édifions le Palais du Peuple, symbole et première pierre de la cité future.

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