LES ŒUVRES OUVRIÈRES
et à nos espérances, mais il y a un élément dont .nous ne tenons pas compte et qui brouille tout : notre veulerie, notre servilité, notre impuissance. Qui dit esclave dit maître. Si nous nous donnions les vertus de Thomme libre, nul ne pourrait nous asservir.
Mais si TUniversité populaire se réduit, se restreint elle-même; si elle prend ce qui n'est qu'un de ses moyens, les cours, les conférences, pour sa fin unique ; si de proche en proche elle en vient à n'être qu'une rencontre de gens qui viennent écouter ou parler, il est à craindre qu'elle ne tienne pas ses promesses. La première curiosité satisfaite, l'ouvrier se lassera, car la journée de travail est rude et longue. L'Université populaire n'appellera, ne retiendra l'ouvrier que si elle se rattache à ses intérêts réels, à sa vie économique. Elle se développera, elle prospérera d'autant plus sûrement qu'elle sera fondée par des travailleurs, qu'elle se reliera à une coopérative, qu'elle fera la preuve de son utilité parles œuvres connexes qu'elle aura rendues possibles, qu'elle symbolisera ainsi l'accord fécond des esprits et des volontés. La coopération des idées n'a de sens que par la convergence des efforts.
Qu'on ne se trompe pas sur ma pensée; je ne veux pas dire que l'homme ne peut avoir d'autre mobile que son intérêt; je suis convaincu qu'aux bas instincts de la bêle on n'oppose victorieusement que les passions supérieures, la générosité, le sentiment de la dignité personnelle, la joie de collaborer à une œuvre collective, impersonnelle, en travaillant pour
tous. Et c'est précisément pour cela que FUniversité populaire n'a chance de vivre, que si le peuple saisit son rapport à Tidéal, qui d'abord, et à juste titre, le passionne : l'émancipation du prolétariat.
Esclaves des vieux dogmes, alors môme que nous les renions, nous avons cru que le progrès était nécessaire, qu'il se réalisait parla force des choses; nous avons déguisé la Providence sous un nom nouveau, nous l'avons appelée l'évolution, et nous nous sommes sentis rassurés pour nous être donné un Dieu tout neuf et qui n'avait point encore servi. Nous avions bien pris nos précautions : ce Dieu-là ne pouvait nous trahir, car il n'avait ni intelligence ni volonté ; il était la loi des phénomènes, il agissait à la façon de la pesanteur, il était garanti par la science qui ne se trompe pas. Nous avons attendu, puisque nous n'avions rien de plus, rien de mieux à faire. Mais les choses se sont obstinées à ne pas faire notre besogne. Aujourd'hui, quand nous voulons mesurer le chemin parcouru, nous nous demandons si nos agitations n'ont pas été vaines, si elles ne nous ont pas ramenés en arrière. Les vérités que nous croyions acquises sont contestées; les vieilles superstitions renaissent, les haines nationales se réveillent, les passions religieuses s'exaspèrent, le fanatisme, combiné avec l'incrédulité, avec les soucis d'un égoïsme envieux, ajoute à sa laideur sans rien perdre de sa violence. Beaucoup, qui avaient compté sur le nouveau Dieu, comme les fétichistes, se retournent contre lui, le menacent, l'insultent, veulent le briser; ils
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sont pris d'une sorte d'appétit de servitude; ils aspirent au césarisme des peuples déchus qui, incapables de loyalisme comme de liberté, acclament les maîtres d*un jour, en qui se ramasse toute la bassesse des âmes. Cependant les cabarets se multiplient; encore un peu, Talcoolisme, effet et cause, ne laissera qu'un peuple de fous, un peuple incohérent, lâche, à brusques sursauts, avec les brèves fureurs et les longs sommeils de l'ivrogne.
Puisque le bien ne se fait pas tout seul, puisque à l'attendre passivement, on ne recueille que les maux anciens, toujours prêts à renaître dans l'individu et la société, les meilleurs, les plus braves s'inquiètent; ils s'interrogent, ils se demandent si le principe du progrès ne serait pas dans l'énergie des hommes. Les lois des choses ne collaborent à nos desseins que si nous les y contraignons; à nous il appartient d'humaniser la terre et le milieu social. L'Université populaire fait appel aux intelligents, aux vaillants, à tous ceux qui comptent d'abord sur eux-mêmes. A ceux qui prophétisent l'avenir et ne savent que dire : attendez, elle répond : commençons. Elle ne prêche pas la guerre des classes, elle n'imagine pas que le bien sorte du mal, l'amour de la haine, la justice de la violence; elle croit à la patience, à Tintelligence, au courage; elle sait que toutç société ressemble aux hommes qui la composent, et elle le dit ; elle prêche la lutte qui ne finira pas, qu'il faudra toujours reprendre, parce qu'elle est la vie elle-même, la lutte contre le mal sous toutes ses formes. Elle doit donner
au prolétariat la conscience qu'il peut quelque chose pour lui-même. Sans direction commune, ses forces 1 se perdent, se dispersent, se contrarient ; composées en une même résultante par Tassociation, elles deviendraient irrésistibles. Mais l'association, ne se maintient que par la vertu de ses membres : la tempérance et le courage des individus sont les conditions de la justice sociale. Que les travailleurs s'unissent, qu'ils fondent des œuvres positives, qu'ils fassent l'apprentissage de la coopération, qu'ils créent la propriété collective. Par l'action ils ne prendont pas seulement conscience de leurs forces, ils feront l'éducation de leur volonté, ils se donneront les vertus sans lesquelles il n'y a que désordre ou tyrannie, le respect du droit, la discipline, la soumission à la loi consentie, à la raison impersonnelle, qui, en nous comme dans la société, est la liberté véritable. Les socialistes qui rêvent autre chose qu'un Paraguay laïque, dont ils seraient les dictateurs et les jésuites, doivent accueillir comme des auxiliaires, volontaires, ou involontaires, tous ceux qui veulent par des œuvres réelles sortir des programmes tout théoriques et commencer la société nouvelle. L'histoire nous montre que les révolutions durables se sont faites le plus souvent à l'intérieur des sociétés par des organes dont nul d'abord n'eût soupçonné la puissance.
Le Palais du Peuple répond à cette volonté d'agir, à cette résolution de commencer. Centre des œuvres populaires, il faut que tout à la fois il facilite l'unité d'action et que déjà il en soit comme la représenta-