‹ Éducation ou révolutionChapitre 10 sur 13 · LES ŒUVRES OUVRIÈRES · texte numérisé non relu

LES ŒUVRES OUVRIÈRES

tion symbolique. S'il s'élève uniquement par la générosité de donateurs plus ou moins sceptiques, plus ou moins désintéressés, curieux de cette tentative nouvelle, s'y prêtant avec le secret espoir d'un échec qui justifiera leurs privilèges, je doute qu'il réponde à nos espérances. Le Palais du Peuple doit être Toeuvre du peuple, sa propriété collective; il doit être la preuve que l'union est une force, qu'elle permet de grandes choses; il faut qu'il s'édifie par le concours des ouvriers, des syndicats, des coopératives, de tous ceux aux besoins desquels il est nécessaire qu'il réponde. Il ne se dressera fort et durable que s'il entre dans ses assises beaucoup de foi, beaucoup de volonté, beaucoup d'amour.

Des gens intéressés prédisent qu'avec la démocratie l'art va disparaître, ils pleurent l'exil prochain de la beauté qu'ils se croient seuls à retenir encore parmi nous. Rassurons-nous. L'art s'abaisse quand il ne sert plus qu'à raffiner les plaisirs d'une aristocratie blasée, il s'élève toutes les fois qu'il exprime l'idéal collectif d'un peuple. Les maisons des citoyens d'Athènes étaient très modestes, alors que le Parthénon, debout sur l'Acropole, avec la beauté de la loi dans ses claires proportions, déroulait ses processions de marbre en l'honneur de la cité et de ses dieux. Les cathédrales gothiques de leurs nefs hautes, de leurs tours et de leurs clochers dominaient les ruelles tortueuses et sales où s'entassait la multitude des hommes : des bruits confus de la ville elles montaient, comme le chant d'espérance où s'accordaient

les âmes. Les Palais du Peuple pourront inspirer aux artistes des formes nouvelles de la beauté, s'ils sont autre chose que des magasins et des bazars, s'ils répondent à un idéal nouveau, et s'ils le manifestent : la volonté de réaliser la justice ici-bas.

Mais n'allons pas imaginer que cela sera parce que cela doit être en vertu des lois de la sacro-sainte évolution. Il est d'autres possibles. Des esclaves né fonderont pas la société libre. De la laideur des âmes jamais ne sortira la beauté. On peut détruire beaucoup de choses en un jour; rien ne se fonde qu'avec le temps, par la sagesise et la continuité de l'effort. Le peuple est le nombre, c'çst vrai, mais il est un nombre vivant qui doit s'additionner lui-même. L'ivrogne est fait pour le bât : comme il s'est mis les œillères, il a besoin du mors et du fouet. Les seuls Palais du Peuple dont le cabaret est le vestibule sont la prison et l'hospice d'aliénés. Nous pouvons dresser nos tréteaux, battre la caisse, faire la parade, devant une toile peinte évoquer les mirages de l'avenir; demain, il n'y aura rien que ce que nous aurons fait aujourd'hui

Les notices que nous publions ont été rédigées par les secrétaires des Universités populaires qu'elles concernent; elles constituent par leur seule réunion un document précieux sur le développement général des U. P. et sur la vie propre de chacune d'elles.

Après l'inauguration brillante de la Coopération des Idées, quand on vit surgir spontanément dans les divers quartiers de Paris des groupements où se mêlaient les noms de travailleurs manuels et de travailleurs intellectuels, on put craindre qu'il n'y eût là qu'un engouement, une mode passagère. Les jours d'orage amènent des éclosions soudaines de mouches bourdonnantes qui disparaissent avec les derniers roulements du tonnerre. Il n'en fut rien. Les gens à qui la peur pour un instant donna l'illusion d'être généreux se retirent, ferment leur bourse, remettent leur espoir dans la platitude qui décourage l'insolence : on se passe d'eux. Les U. P. ont continué de se multiplier à Paris, en province ; elles ont duré et elles vivent. A l'inverse des patronages, que créent et dirigent des bourgeois

avisés OU bienfaisants, beaucoup doivent leur naissance à des ouvriers qui sollicitent les intellectuels de venir parmi eux et d'y prendre la parole. Le besoin senti crée ainsi Torgane qui doit le satisfaire et qu'il modifiera.

11 ne faut pas imaginer d'ailleurs que les U. P. soient toutes conçues sur un type uniforme; elles sont très | diverses, s'adaptent aux circonstances et au milieu, elles proportionnent leurs moyens d'action à leurs ressources, aux exigences de ceux qui les fréquentent; les unes ont un local à elles où elles tiennent leurs réunions et donnent leurs conférences; les autres reçoivent l'hospitalité de la Bourse du Travail, d'une Coopérative, obtiennent la disposition d'une salle de mairie, d'un préau d'école; il en est de nomades qui se transportent dans la ville d'un faubourg à l'autre, qui hors de la ville vont dans des villages voisins, dans des centres ouvriers, étendant dans la mesure de leurs forces le cercle de leur action. Ainsi, à considérer les U. P. du dehors, dans leurs ressources, dans leur organisation, dans leurs procédés, il n'est rien de plus divers; chacune naît de l'initiative de ses propres membres; chacune est autonome, se donne ses lois, s'adapte aux besoins de la région, au degré de culture des habitants. Par elles quelque chose se fait en dehors de l'État, sans son concours, sans son appui, sans la tyrannie aussi d'une autorité centrale qui tend à tout uniformiser.

Mais ces groupements multiples, dont chacun jouit de sa pleine indépendance, qui semblent s'ignorer, ne

sont pas, à dire vrai, étrangers les uns au autres; tous se sentent liés par un lien qui, pour être moral, n'en est pas moins fort. Les U. P. de Paris et de la banlieue ne sont pas fédérées, rattachées à un même organe central qui coordonnerait leur action; mais elles se connaissent et librement collaborent : chaque mois leurs secrétaires se réunissent au siège de la société des U. P., mettent en commun leurs expériences, discutent leurs intérêts, parfois prennent des décisions, organisent une fête comme celle que nous donnons le 2 mars en Thonneurde Victor Hugo. Par tout le pays, de Lille à Marseille et à Montpellier, des amis inconnus savent qu'ils travaillent à une même œuvre. Le sentiment de cette coopération soutient les courages. Dans Tordre des choses morales, on est tenté souvent de désespérer; les faits immatériels échappent à la mesure; chacun a la conscience de pouvoir bien peu, mais le grand effort qu'il accomplit, le petit résultat qu'il obtient se multiplie par des millions d'efforts et de résultats semblables : l'avenir fera le total du bien réalisé.

L'U. P. n'est pas figée dans une forme invariable, elle se modifie selon les besoins auxquels elle doit s'adapter, elle est quelque chose de souple, de mobile et de vivant; mais, quelque forme qu'elle revête, un même esprit la crée et l'anime. Si elle vit, si elle résiste aux causes de dissolution qui la menacent, — manque de ressources, sectarisme, exploitation par les politiciens, — c'est, comme je l'ai dit déjà, qu'elle n'est pas seulement « l'extension universitaire », une concur-

rence aux cours d'adultes, des programmes, des cours, des discours et des examens; c'est qu'elle marque un moment de l'évolution normale de notre démocratie, c'est que, dans la pensée de l'ouvrier, elle doit aider à la fin qui seule vraiment l'intéresse et le passionne, je veux dire à son émancipation économique.

Il semble que le peuple se décide à sortir de la période de l'attente et du rêve pour entrer dans celle de la pensée claire et de l'action positive. Les travailleurs appellent à eux ceux qui savent, parce qu'ils pressentent dans la science une force dont ils ne peuvent se passer. Les intellectuels répondent à cet appel. Us vont au peuple sincèrement, sans arrièrepensée, parce que, eux aussi, ont besoin de lui, parce qu'ils veulent lui confier ce qu'ils ont de plus précieux, les biens sans lesquels il ne vaudrait plus la peine de vivre. Ils voient ce qu'il y a d'absurde et de monstrueux à entretenir de parti pris, au sein d'une société, une armée de barbares qui peut l'emporter d'assaut dans un jour de fureur et d'ivresse. Pour sauver de la civilisation ce qui pour eux vraiment la constitue, tout ce que l'homme a ajouté d'humain à la nature, l'art, la science, la moralité, la grande œuvre collective de tous ceux qui depuis des siècles travaillent et pensent, ils la mettent sous la sauvegarde du peuple, en s'efforçant de lui en donner Tintelligence et l'amour. Ainsi se scelle l'alliance du travail qui réussira sans doute un jour à subordonner les forces qui l'exploitent et l'oppriment.

L'esprit des U» P* répond à ce qu'attendent d'elles

ceux qui les fréquentent, c'est un esprit positif et

laïque. La curiosité ne se porte pas d'abord sur Tin-

connaissable. On se refuse aux dogmes qui ne

reposent que sur l'autorité de ceux qui les affirment,

on entend ne se soumettre qu'à la raison ; on exige

des faits ou des preuves. Le peuple découvre ce que

Bacon proclama dès le xvi® siècle, que la science

est puissance, qu'il faut savoir pour prévoir et pour

pouvoir. 11 en vient à comprendre le danger de

tenir ce qu'on désire pour ce qui est, il voit que

toute action sur la nature suppose l'intelligence des

lois nécessaires qui déterminent le possible, et il

demande à la science ce qu'elle seule peut donner, la

méthode qui permet d'accorder l'effort aux lois des

choses. La nature est une machine redoutable qui

broie les ignorants et les maladroits, mais qui porte

ceux qui savent prendre la direction de ses forces et

les faire concourir dans le sens même où ils veulent

aller. L'ouvrier n'accumule pas des connaissances

pour le plaisir ou pour la gloire, il demande à la

science une éducation de l'esprit et de la volonté, des

vertus intellectuelles, et des vérités qui éclairent la

route où il veut marcher; il ne sépare pas la pensée

de l'action.

L'U. P. n'est pas un accident, une fantaisie aimable de bourgeois philanthropes, elle est l'œuvre des travailleurs eux-mêmes, elle répond à une orientation nouvelle de leur pensée. En même temps que les U. P., se multiplient les groupements corporatifs, les coopératives de consommation, de production, toutes les

ÉDUCATION OU RÉTOLUTIOM. 13

œuvres de solidarité sociale et d'émancipation réelle qui préparent Tavenir au lieu de l'attendre passivement. Il semble que l'ère des Apocalypses soit close, que l'on soit las de faire lever l'image de la Jérusalem terrestre dans le fracas des mots sonores, dans la fumée des pipes et les vapeurs de lalcool, au moment même où les corps s'intoxiquent, où les nerfs se détraquent, où Thomme détruit dans son intelligence et dans sa volonté les instruments nécessaires de sa délivrance et justifie son esclavage. Les travailleurs en ont assez d'attendre le grand jour où le Messie, qui s'appelle aujourd'hui la Révolution, fera pour eux par un miracle soudain ce qu'ils n'auront pas su faire eux-mêmes ; ils découvrent l'illusion de cette providence sans Dieu que l'on charge de produire des effets sans cause. Ils veulent commencer quelque chose, se mettre à l'œuvre sur des points multiples, sérier les questions et les efforts ; ils calculent leurs forces, ils tiennent compte des résistances; ils s'instruisent au contact des faits, ils apprennent que ces faits ont des lois qu'on ne viole pas impunément, et ils veulent la science qui permet l'action efficace. Bailleurs ils ne renient ni ne trahissent leur foi ancienne, ils ne renoncent à aucune de leurs espérances, ils passent seulement du rêve à la science et à l'action, de l'utopie à l'idéal, s'il est vrai que l'idéal soit l'idée conçue dans son rapport au possible, c'està-dire aux conditions qui permettent de la réaliser.

Le peuple ne demande pas aux intellectuels un idéal nouveau, il a un idéal, il y tient; il leur demande une

méthode et des moyens d'action. Grande serait l'illusion de ceux qui iraient lui parler du besoin de croire ] et d'espérer : il croit et il espère. Mais il refuse de ] transporter désormais ses croyances et ses espérances \ dans l'au-delà des paradis inaccessibles, dont la vaine i promesse a bercé sa misère, alors qu'il désespérait d'y apporter d'autres remèdes. Sa foi le laisse sur la terre; c'est sur la terre qu'il veut agir, c'est la vie présente qu'il veut meilleure et il met sa conOance dans les progrès de la science et de la puissance humaines. Il se refuse à une prétendue unité des esprits, achetée aux dépens du libre examen et de la raison critique, fondée sur des dogmes qui, échappant au contrôle de tous nos moyens de connaître, ne peuvent être que décrétés par une autorité infaillible. Il sait qu'on sacrifie toutes libertés dans la liberté de penser, et il n'est pas tourmenté par la soif des béatitudes éternelles qu'on lui offre généreusement. Habitué à ne devoir qu'à lui-môme son pain quotidien, il prend pour sa part la tâche qu'aucun Dieu ne s'est encore soucié d'accomplir, la justice dans les rapports des hommes. Pour accomplir cette tâche, il n'a que faire de théologie, de métaphysique, de foi aveugle, il a besoin d'une intelligence lucide et d'une volonté ferme, des méthodes et des connaissances qui permettent à l'homme de faire concourir à ses fins les fatalités naturelles dont il ne se libère qu'après les avoir rattachées à leurs causes. Le peuple est défendu contre les prêcheurs de morales et de religions mortes par sa foi vivante.

Les jeunes gens très sincères qui voient le salut de notre société dans le retour aux vieux dogmes sont des archéologues, des lettrés, ou mieux des artistes émus qui s'enchantent de tout ce que ces dogmes ont créé de beauté dans le passé, des prières, des hymnes, des cathédrales, et plus encore des vies héroïques ou charmantes, dont le souvenir se mêla dès leur enfance à leurs pensées les plus hautes, à leurs sentiments les plus purs. Ils ressemblent à ces derniers païens qui ne voyaient dans le crucifié qu*un dieu barbare, jaloux de toute joie, ennemi de toute beauté, et qui suivaient anxieux Tévanouissement des formes lumineuses qui si longtemps avaient rayonné dans les vers des poètes et les marbres des sculpteurs, Apollon, Zeus, Pallas, et la divine Aphrodite, dont le sourire reste mêlé aux ondes légères qui baisèrent ses pieds nus à Theure de sa naissance. Mais rien de ce qui mérite de vivre ne meurt entièrement. Le nom d'Apollon est demeuré sur les lèvres du poète et le sculpteur cherche encore la forme d'Aphrodite. 11 y a place pour le dieu de la souffrance volontaire comme pour les dieux de la joie bienfaisante dans le panthéon de la mémoire humaine.

Condamné au labeur précoce, au dur apprentissage de la vie, le peuple n'a pas le loisir de se complaire dans la vision d'un passé, dont l'image lointaine, simplifiée, embellie se prête sans résistance au caprice de notre rêve. Il sait seulement que dans le passé le poids de la société pesait plus lourdement encore sur les épaules des pauvres gens, et son bon sens l'avertit que ' ^- dogmes vieillis, affaiblis par l'âge ne seront pas

capables de faire désormais ce qu'ils ont été impuissants à faire, alors qu'ils régnaient souverainement. Enfermé dans le présent par la vie qui le presse, il tourne son regard non pas vers le passé, dont il n'a rien à attendre, mais vers l'avenir qui est le possible, ce qui n'est point encore, ce qui reste à faire. Moins chargé de souvenirs, son esprit est plus accessible aux faits nouveaux, à ce qu'il y a d'original et comme d'inédit dans la société moderne; il est sans théorie, il n'a d'enseignement que celui du travail et de la vie ; le sentiment direct des maux, dont il est le premier à souffrir, le porte à chercher et à accueillir l'idée des réformes nécessaires. Il prend les choses au point où elles sont; il ne s'attarde pas à sonder les intentions de Dieu , il accepte le monde, tel qu'il lui est donné, pour la matière à laquelle il appliquera son intelligence et sa volonté. Sa morale n'est pas d'obéir aux ordres d'un souverain céleste, elle est l'action sur la terre, elle consiste à faire sa besogne d'homme, en améliorant la société humaine. Son idéal et sa foi se résument dans la volonté du règne de la justice sur la terre.

Mais si la foi mystique, avec ses espérances intemporelles, peut s'enfermer dans la contemplation et la prière, celui qui veut agir, modifier ce qui est, tôt ou tard découvre qu'il ne suffit pas d'annoncer qu'il va se passer quelque chose et de se croiser les bras. Le verbe de l'homiïie n'est pas créateur. Parler n'est point encore agir; pour agir, il faut traduire son idéal en fins définies et conçues dans leur rapport aux moyens

qui permettent de les réaliser. L'action positive suppose la science, condition de la puissance. « Nous avons besoin d'hommes conscients » est un des mots qu'on entend le plus souvent répéter dans les U. P. Entendez que les choses ne se font pas toutes seules, mais par Tintelligence et par Ténergie des individus. La société n'est qu'une abstraction quand on la sépare des éléments vivants qui la composent. L'individu doit agir sur lui-môme et sur les autres, créer les sentiments nouveaux sans lesquels la société de demain ne sera qu'une forme inédite des tyrannies anciennes. L'U. P. répond à cette conscience de la nécessité de l'effort de chacun pour le salut de tous. Elle vivra, elle se développera, si le socialisme, en prenant ce mot au sens le plus large, cesse d'être une philosophie générale de l'histoire, une théorie de la nécessité, qui permet d'attendre le bien au lieu de le faire, parce qu'il est déjà réel dans les lois de l'évolution sociale; s'il passe de la phase théorique et mystique à la phase réaliste, positive et pratique ; s'il ne se borne plus à la constitution de partis politiques, de sectes qui se divisent, s'opposent et se déchirent ; s'il se résout en œuvres multiples, reliées les unes aux autres, qui fassent l'éducation morale et sociale de tous ceux qui y collaborent, commençant tout à la fois la société future et préparant des hommes capables et dignes de la réaliser.

Je ne prends pas la parole en mon nom personnel : les secrétaires des Universités populaires ont organisé cette fête, à eux, et par eux à vous tous en reviennent riniiiative et Thonneur. Je parle comme votre délégué, comme votre représentant pour donner, dans la mesure de mes forces, une expression aux pensées qui nous sont communes. Et voilà pourquoi mon premier devoir est de remercier en votre nom ceux qui ont bien voulu par leur présence et par leur concours rehausser Téclat de cette fête : M"" Charcotqui fut la petite Jeanne et qui la restera parce que les vers de son grand-père ont fait immortel le charme de son enfance, les artistes éminents dont le talent va faire vivante pour vous la pensée du poète, notre cher et grand ami Anatole France dont la présidence achève de donner à cette fête sa haute signification.

Victor Hugo, c'est, de l'esprit français, Tidéalisme ardent qui, à certains jours, nous a mis comme à

1. Discours prononcé au festival organisé par les Universités populaires, le 2 mars 1902 au Trocadéro, & l'occasion du centenaire de Victor Hugo.

ravant-garde du monde, c'est la Chanson de Roland, Corneille, Pascal, Mirabeau; Anatole France, c'est Tautre face de Tesprit français, la précision, le goût delà clarté, la grâce et Tironie, Montaigne, Voltaire, Renan. Et cette rencontre de Victor Hugo et de A. France dans une fête organisée par les Universités populaires est comme le symbole de ce que nous prétendons être et de ce que nous voulons faire.

Nous ne sacrifions rien de notre haut idéal, nous gardons avec notre enthousiasme toutes nos espérances, et les vers du poète ne retentiront point à nos oreilles sans éveiller un écho profond dans nos cœurs; mais pour marcher au but nous voulons éclairer notre route, nous demandons à la science du réel les moyens de réaliser notre idéal, et, si nous chantons, c'est à la façon des bons travailleurs, pour nous mettre du cœur au ventre et accorder nos efforts au rythme de nos chants.

Notre fête a ceci d'original qu'elle n'a rien d'officiel, qu'elle est spontanée, sincère, qu'elle répond vraiment aux sentiments que nous avons dans le cœur. Nous ne sommes pas de ces gens distingués qui n'admirent qu'après avoir fait leurs réserves, qui célèbrent pompeusement la souplesse et la variété du rythme, la richesse et l'incomparable éclat des images, mais séparent l'idée de l'expression et regrettent que le poète ait fait un si mauvais usage d'un si beau génie. Nous aimons ce qu'il aimait, nous sommes fiers de sa gloire, il semble que quelque chose en rejaillisse sur nous, je veux dire sur les idées que

nous défendons. Son verbe puissant a été le verbe de notre pensée.

J'ajoute qu'il a ceci de commun avec nous, qui cherchons notre chemin et gagnons notre pain spirituel à la sueur de notre front, qu'il n'a pas reçu la vérité comme un héritage, comme une tradition qu'il n'avait qu'à recueillir et à continuer; il a dû la conquérir, monter lentement vers elle. Il a commencé par écrire des odes royalistes et catholiques, il a été séduit par ce qu'avait d'imprévu, de contrastes étranges, de sublimes antithèses l'épopée impériale. Mais ses hardiesses généreuses dès le premier jour l'orientaient du passé vers l'avenir; celui qui avait brisé les vieilles formules littéraires, renouvelé le drame, rendu la souplesse et la vie au rythme du vers, devait en venir à combattre toutes les variétés du mensonge, tous les déguisements du pharisaïsme, à se faire l'apôtre de toute justice et de toute liberté. Victor Hugo lui-même constate fièrement cette évolution de sa pensée qui l'a conduit en même temps que de l'erreur à la vérité, des honneurs à l'exil et à la proscription :

L'histoire s*extasie volontiers sur Michel Ney, qui, né tonnelier, devint maréchal de France, et sur Murât, qui, né garçon d'écurie, devint roi. De toutes les échelles qui vont de l'ombre à la lumière, la plus méritoire et la plus difficile à gravir, certes, c'est celle-ci : être né aristocrate et royaliste, et devenir démocrate. Monter d'une échoppe à un palais, c'est rare et beau, si vous voulez; monter de l'erreur à la vérité, c'est plus rare et c'est plus beau. S'il est vrai que Murât aurait pu montrer avec quelque orgueil

son fouet de postillon à côté de son sceptre de roi, et dire : « Je suis parti de là! » c'est avec un orgueil plus légitime, certes, et avec une conscience plus satisfaite, qu'on peut montrer ses odes royalistes d'enfant et d'adolescent & côté des poèmes et des livres démocratiques de l'homme fait; cette fierté est permise, nous le pensons, surtout lorsque, l'ascension faite, on a trouvé au sommet de l'échelle de lumière, la proscription, et qu'on peut dater cette préface de l'Exil.

Le crime de Décembre, le coup d'État de Louis Napoléon acheva de lui ouvrir les yeux; de ce jour il prêta sa grande voix à toutes les idées généreuses. Dans le silence de tous, il fait entendre la protestation du droit violé; il stigmatise les prêtres salariés qui ont des absolutions et des Te Deum pour tous les attentats triomphants; il se dégrise de la mauvaise ivresse des gloires sanglantes, qui sont faites des douleurs de tous pour l'exaltation d'un seul ; il affirme le progrès; il célèbre la paix; surtout, seul, sublime, sans efforts, sans crainte d'être ridicule, quand la France et l'Europe acceptent le fait accompli, il affirme obstinément que le crime aura son châtiment, il voit ce que nul encore ne soupçonne, il voit la défaite, la honte, et aussi l'expiation du pays qui, pour la seconde fois, après la leçon de Waterloo, s'est volontairement asservi au césarisme qui commence par les vantardises, finit par les désastres et par l'invasion.

Cette foi profonde dans le progrès, dans le triomphe de la liberté, dans l'avènement de la justice et de la paix, Victor Hugo la résume dans un mol qui revient

souvent dans ses vers, que vous allez entendre plusieurs fois, sur lequel il importe par suite que vous ne vous mépreniez pas, dans le mot « Dieu ».

Et d'abord il faut que vous sachiez ce que Dieu n'est pas pour Victor Hugo; il n'est pas ce que la plupart d'entre vous imaginent, à entendre ce mot. Le Dieu de Victor Hugo n'est pas « le bonhomme à longue barbe blanche, espèce de pape ou d'empereur assis sur un trône » qui crée d'un mot le monde et se repose de n'avoir pas travaillé, qui jouit de la béatitude dans l'universelle souffrance, qui viole les lois qu'il a lui-môme établies par des miracles puérils. Dieu mauvais géographe et mauvais astronome,

Contrefaçon immense et petite de l'homme, Arrêtant le soleil à l'heure où le soir naît, Au risque de casser le grand ressort tout net.

Il n'est pas le Dieu dont les faveurs sont à vendre et qui a les prêtres pour courtiers; et c'est moins encore le Dieu des armées, le Sabaoth qui toujours est pour la force contre le droit, qui aime la guerre et les sacrifices, espèce de Behanzin céleste qui a besoin de renifler le sang humain. Hugo rejette les dogmes étroits qui limitent l'infini, et c'est la pensée qu'exprime le Satyre qui, traîné par Hercule au sommet de l'Olympe, crie devant les Dieux épouvantés : « Monde, tout le mal vient de la forme des Dieux. »

L'affirmation de Dieu pour Victor Hugo, c'est l'affirmation hautaine que la vérité que nous cherchons.

que la justice que nous voulons, en un mot que Fidéal humain n'est pas le rêve d'une ombre, qu'il est ce qui est, puisqu'il est ce qui doit être. Si le monde livré au hasard n'est que la bataille de forces aveugles, pourquoi pas dans nos sociétés toujours la lutte, l'ignorance, l'iniquité, la haine? Le poète n'y consent pas. Ce qui doit être sera, parce que notre pensée n'est pas un accident, une petite étincelle jaillie au hasard dans l'immense aveuglement ; parce qu'elle se relie au monde, parce qu'elle continue le mouvement qui lentement d'âge en âge élevait vers elle, et parce qu'en elle l'Univers enfin se voit et découvre ce qu'il cherchait. Eh bien ! Quand Victor Hugo fait appel à Dieu, quand il le nomme, quand il l'invoque, il ne dit rien déplus, rien de moins; il affirme que la raison finit toujours par avoir raison, que l'idéal est le réel; qu*il ne faut pas se résigner au mal, le proclamer nécessaire, qu'il faut le combattre; que la tâche de l'homme est de lutter pour l'avènement de la justice et de la paix; il crie aux puissants, aux satisfaits, à tous ceux qui veulent s'arrêter, que la véritable figure de ce monde, vaste océan, ciel étoile, n'est pas une figure impassible et morte, mais un visage tout pénétré d'esprit, sur lequel le songeur lit déjà la pensée qui, devenue claire à elle-même dans la conscience de l'homme, découvre enfin son véritable objet : l'effort vers la liberté et vers l'amour. Cette croyance n'est-elle pas la vôtre, celle de. tous ceux qui, en dépit des scandales de la nature et du démenti ^'^ l'histoire, s'entêtent dans les grandes espérances,

affirment la souveraineté du droit, et, travaillant pour la justice, prêts à sacrifier pour elle leurs intérêts et leur existence môme, montrent assez par leur conviction qu'elle n'est pas Tillusion, la chimère de rhomme, mais la vérité profonde qui donne à l'univers comme à la vie son sens et son prix.

Si Victor Hugo s'est élevé à ces hautes pensées, s'il s'est trouvé le défenseur de toutes les causes généreuses, s'il a donné une voix au peuple, n'y voyez pas un choix qu'il aurait pu ne pas faire, un accident; mais bien un accord préétabli de son génie à toute grandeur. Vaines sont les larmes des crocodiles sacrés qui regrettent que ce beau génie se soit consacré à l'expression d'idées si contraires aux conventions du beau monde et aux traditions des âmes mortes.

Le principe de l'évolution de Hugo, sans doute, est avant tout dans son grand cœur, dans sa vitalité puissante : les faibles se donnent l'illusion de la force en opprimant les autres, les forts se débordent euxmêmes, prennent conscience de leur force en la dépensant pour tous. Mais le vrai principe de l'ascension de Hugo vers Tidéal démocratique, c'est l'ampleur même de son génie. Les mots et les images dans son esprit se lèyent et s'élancent, comme un vol de grands oiseaux qui veulent conquérir l'infini : il a besoin des vastes espaces pour s'y déployer. Comment s'enfermerait-il dans les théories étroites et basses? Comment le génie, qui est sincérité, se résignerait-il, sans renoncer à lui-même, aux mensonges utiles, hypo-

crisie nationaliste, religion pour le peuple? Hugo a besoin d*une matière égale à sa forme, d'idées sublimes pour son vers sublime. Comment se seraitil mis en prison dans les préjugés d'une secte, d'une coterie, dans les étroitesses des salons et des académies? La terre ne suffisait pas à Tessor de son imagination grandiose, il allait, il s'élançait, hardi, en plein ciel, heurtant de son navire aérien les pilastres des astres et allumant de monde en monde les soleils nouveaux, les soleils de justice, de paix et d'amour.

Honorons donc Hugo sans arrière-pensée, en toute confiance; honorons-le comme il eût aimé à l'être, en faisant revivre en nos esprits sa pensée, en nous enchantant des beautés dont lui-môme il fut un instant charmé, surtout en recevant de lui ce qu'il eût voulu nous donner, le courage, l'allégresse, l'énergie pour la lutte, et, dans la lutte même, la générosité, l'absence de haine, l'espérance et la volonté des réconciliations futures.

M. Gâche sait les devoirs que confère le privilège du savoir, et il s'attache à les remplir. Il est de ceux qui pensent que les hommes ont besoin d'être raisonnables pour être libres, et, avec un zèle infatigable, il s'efforce de propager et de transmettre les vérités qui, dans une démocratie, doivent devenir le patrimoine de tous. En exposant ses idées devant un auditoire populaire, il les contrôle, il en adapte l'expression à l'esprit de ceux qu'il veut instruire et convaincre, et s'il les publie, c'est après les avoir soumises à cette épreuve, après s'être assuré qu'elles sont claires, intelligibles, efficaces.

Le livre qu'il nous donne aujourd'hui est le résumé de leçons professées à la Société pour r Education populaire d'Alais; il l'intitule hardiment La Philosophie du Peuple. Quelques-uns seront tentés de trouver le titre bien ambitieux, le livre bien modeste. Cette modestie volontaire est précisément ce qui me plaît, ce qui donne à cette œuvre une originalité, ce qui en fait la

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