INTRODUCTION
Les conférences sont ici placées dans l'ordre dans lequel elles out eu lieu à Montréal et à Québec.
lo. Dessin industriel,
30, Enseignement du dessin.
40, Goût dans l'ameublement d'une maison et principes du dessin industriel.
5o. Notes et suggestions à l'usage des instituteurs.
MONTRÉAL, janvier, 1883
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ENTRETIEN DONNÉ PAR LE PROF. WALTER SMITH, BOSTON, (Reproduit du Montreal Herald, du 24 d'Avril, 1882.)
Le professeur Walter Smith, directeur de l'éducation artistique pour l'Etat de Massachussets, a donné, au Mechanics’ Hall, samedi, à 4 heures de l'après-midi, un entretien dont le sujet a été l’enseignement du dessin industriel. Les instituteurs employés dans les écoles de notre ville et pour lesquels cette question offrait un intérêt particulier, y assistaient en grand nombre. M. $. C. Stevenson, secrétaire du Conseil des arts et mét'ers de la province de Québec, adressa quelques mots à l'auditoire en lui présentant le conférencier.
Le professeur Smith dit, en commençant, qu'il avait accepté avec beaucoup de plaisir l'invitation qui lui avait été faite d'adresser la parole aux instituteurs de cette ville et à ceux de toute la Province, sur un sujet spécial, celui du genre d'éducation auquel il a consacré sa vie. Ilse propose de traiter aujourd’hui cette partie de l'éducation artistique que, dans les écoles publiques, on désigne sous le titre de dessin industriel, d'établir en quoi on la distingue de l'éducation professionnelle que les artistes doivent acquérir avant de se livrer à la pratique des beaux-arts. Il y a une divergence d'opinion considérable relativement à l'importance que l'on doit accorder à enseignement du dessin dans les écoles publiques, touchant son utilité, sa valeur pratique quant au développement des facultés de l'esprit, telles que celles de l'observation et de l'expression, son importance commerciale en ce qu’elle peut rendre l’homme plus utiie à la société, en offrant à celle-ci des avantages tout spéciaux au point de vue de l’utilisation du travail et de l’habileté de ses membres. Mais on a commis une erreur quand on s’est imaginé que le but de l’enseiment du dessin dans les écoles publiques était de permettre à tous les élèves, ou au moins à la pluspart d’entre eux, de devenir des artistes, Veuillez, s’il vous plait, faire la comparaison entre le langage et le but qu'on se propose en l'enseignant. Personne n'aura l’idée de croire que la lecture, l'écriture et la composition seules suffisent pour faire, de tous les individus dont une nation se compose, autant de littérateurs; on ne saurait, avec plus de raison, s'attendre que l’enseignement de l’arithmétique produira une génération de mathématiciens, bien que, sans le secours de l’arithmétique, on ne puisse attaquer les branches les plus élevées de cette science des nombres.
Ainsi, pour tout le monde, l'étude du dessin doit être considérée comme la base de l'art; elle sert à cultiver le goût des masses et commence à développer les grandes facultés chez le petit nombre. On peut dire que le dessin est à l'art ce que le langage est à la littérature, ou ce que le cacul et les proportions sont à la science, une chose nécessaire à l'éducation dans ses commencements et pratiquement utile à la société dans ses phases les plus élevées,
On s’est naturellement demandé si tout le monde peut apprendre à dessiner, ou si le goût de la forme ne serait le partage que du petit nombre, Doit-on croire que le goût de la musique ne se rencontre que chez quelques personnes ? Vous savez, sans doute, que la vue et l’ouïe sont deux des sens de l’homme, sens qui se développent chez tout individu en santé et d'une manière plus frappante chez l'enfant que chez l'adulte. Vous savez aussi que les sens sont l'intermédiaire par lequel le monde physique extérieur communique avec l'âme, et que l'œil qui peut remplir une fonction particulière, peut également se prêter à toutes celles pour lesquelles il a été créé; vous savez enfin que l'oreille qui entend un son peut en saisir plusieurs, et que l'éducation et l'expérience constituent la différence entre ce que l’on appelle l'œil qui voit et l'oreille qui entend,—entre ceux qui ont des yeux pour voir et des oreilles pour entendre, —et ceux qui ont des yeux et ne voient pas, et qui ont des oreilles et n’entemdent pas.
Ainsi de la main; pour produire un dessin, il faut que la main, l'œil et l'intelligence s'unissent et travaillent de concert, Un individu sain de corps et d'esprit, intellectuellement et physiquement en santé, est doué, pour apprendre le dessin, de tous les avantages naturels que les plus grands artistes de tous les temps aient jamais eus, Cette assertion n’est point faite à la légère; elle repose sur la base solide de l'expérience acquise dans les écoles, à l'atelier, et par l'examen des travaux produits par des milliers d'individus pendant une longue suite d'années, enfin par une observation et une pratique minutieuse d’un quart de siècle.
Il n’est pas nécessaire de recourir à des théories ou à des preuves spéculatives pour étayer ce raisonnement. Les travaux de dessin faits par les enfants portent en eux-mêmes la preuve que tous les hommes ont le goût de le forme et peuvent devenir artistes. Voici ces preuves : examinonsles. Les dessins que vous appercevez ‘ ‘ sont, non le résultat de l’enseignement donné à des sujets de talent ou à des génies de choix, mais à exactement 100 par cent du nombre des enfants qui se trouvaient dans la classe où on les a pris, dans la classe où, au temps des examens, ces dessins ont été exécutés, dans un temps donné, par les enfants eux-mêmes, sans l’aide de personne. Ces ouvrages témoignent, en moyenne, d'autant d’habileté dans l’art du dessin, qu’on en rencontrerait, sous le rapport de la calligraphie, dans un exercice d'écriture. J'ai enseigné le dessin pendant trente ans, et, quoique, pendant toute cette période, j'aie cherché la créature humaine qui, voulant et désirant apprendre.à dessiner, n’ait pu y réussir faute d'aptitude, je ne l’ai pas encore trouvée. Je puis aller jusqu'à dire
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qu'à moins qu'un enfant ne soit atteint d'infirmités physiques, telles que la cécité ou la paralysie, où frappé de maladies mentales qui en fassent un lunatique ou un idiot, il peut apprendre à dessiner. Je parle ainsi parceque, s'il existait un individu qui, per nature, ne pât pas apprendre le dessin, dans ma longue carrière comm: instituteur, j'aurais dû le rencontrer. Mais il est un fait bien établi: c est que, plus on commence tard à étudier, et plus l'étude est difficile. Il en est de même pour toutes les branches aussi bien que pour le dessin ; le sens de la vue s'affaiblit, faute d'exercice, et la faculté de la véritable vision ne se développe pas. En ce qui concerne l’art du dessin, la main qui a perdu la délicatesse de touche n’est plus qu'un instrument émoussé et d’un usage pénible,
Il se présente, maintenant, une autre question d’une haute importance et qui regarde les instituteurs eux-mêmes, Tout instituteur qui peut enseigner l'écriture et l'arithmétique peut-il aussi enseigner le dessin ? Oui, s’il veut faire les mêmes efforts et déployer la même patience vis-à-vis des élèves dans un cas que dans l’autre. Bien plus, l'expérience a démontré que celui qui en est à ses débuts dans l'étude et la pratique du dessin, est plus apte à faire progresser les enfants qu'un expert sorti des éléments dont il est blasé, précisément parce que ce dernier a moins de patience pour les enseigner, qu’il n’en aurait pour !l2s branches plus avancées et auxquelles il se livre tous les jours.
Je ne suis moi-même qu'un instituteur ayant charge d'un genre spécial d'éducation, et je reconnais que je ne ; ourrais point obtenir, d’une classe de jeunes enfants, des résultats aussi heureux ct aussi certains, dans l’enseignement du dessin, que celui qui n'aurait commencé à étudier cette matière que quelques semaines avant d’en enseigner les éléments.
Le mot “industriel” appliqué au dessin a besoin d'explication. Autrefois, dans les écoles privées et dans les écoles de dessin, on enseignait le dessin surtout comme amusement, pour occuper les heures de loisir ou pour fournir à ceux qui n’avaient rien de mieux à faire, l’occasion de produire de jolies images. Le dessin de cette espèce ne présentait aucun caractère particulier ; il ne produisait ni mauvais ni bon résultat; il n’avait aucune tendance définie au point de vue de l'éducation et de l’art, parceque ceux qui attaquaient la question, sans étude préalable, ne pouvaient donner naissance qu’à de pauvres petits tableaux sans jamais réussir à produire de grandes œuvres ni à mettre au jour des idées mûries par l'expérience et l'habileté.
D'un autre côté, le dessin industriel, quoique moins intéressant pour l'élève qui croit avoir du goût, du talent et du génie, parce qu'il est soumis à une règle plus sévère et qu’il a un but plus défini d'utilité, peut être enseigné à tous ceux qui se livrent à une industrie quelconque; il fera, de l'artisan employé à l'atelier, un ouvrier plus économique sachant tirer meilleur parti de ses matériaux et pouvant produire des objets de meilleur goût, conséquemment plus utile pour lui-même, plus profitable à son patron, en «n mot, un homme plus parfait et plus productif pour la société.
Ces considérations sont celles qui devraient nous aider à déterminer le genre de dessin qu’il convient d'enseigner dans nos écoles publiques. Si le dessin vient en aide à l’industrie, augmente la valeur des produits manufacturés, rehausse le goût de la société et favorise les intérêts des individus, il est alors pratique et industriel. Si, au contraire, demeurant à l’état de simple théorie et se prêtant aux caprices de l'élève, il ne sort point de la sphère des amusements, mieux vaut qu'il ne pénètre jamais dans l’école. ee,
Il existe deux espèces distinctes de dessin d’une valeur appréciable, l’une dite scientifique et l’autre appelée artistique. Le dessin scientifique est la base de tout art industriel; c’est grâce à lui que nous pouvons créer des ouvrages de bonne qualité, et portant en eux un cachet de durabilité et d’exactitude. On donne ordinairement à ce genre de dessin le nom de dessin mécanique et instrumental, et les instruments dont on se sert pour le mettre en pratique sont de différents genres. Il nous apprend à tracer avec précision le plan d’une maison, par exemple, à imprimer à son architecture le caractère d'un goût épuré, et à construire d’après des méthodes sûres, Le génie, l'arpentage et les constructions navales sont encore des branches qui relèvent du dessin d'instruments ou du dessin scientifique.
La seconde espèce de dessin, dite à main-levée ou de composition, est essentiellement du domaine du dessin artistique, et tout système ou plan qui n’embrasse qu'une partie de tout un sujet est incomplet, et, par cela même, impraticable.
IT est facile de voir que, dans un plan bien conçu, il faut enseigner aux enfants, non seulement l'exactitude et la précision qui découlent de la science, mais encore la variété et la beauté qui résultent de la culture du goût et de la pratique du dessin à main-levée par la reproduction de ce que l'œil observe. IT y a deux genres de dessin que l’on doit enseigner aux enfants et qu'il est à propos de leur faire pratiquer tout-à-fait sans l’aide de moyens mécaniques, que les leçons soient données sur l’ardoise dans les basses classes ou sur le papier dans les classes les plus avancées, ou encore sur le tableau noir, par les élèves, dans toutes les classes: ce sont le dessin à main-levée d’après le modèle, et le dessin d’après l’objet sans le secours du mesurage ni de la règle; on doit, dans ce cas, faire attention de ne rien demander à l'élève qui soit d'une exécution trop difficile.
Il existe encore deux autres espèces de dessin qu’il convient d'enseigner aux élèves entièrement avec l’aide des instru mens dont le maître et l'élève lui-même doivent se servir: ce sont lo. celles du dessin géométrique qui est l'alphabet de toute industrie de construction, et de la perspective qui est l’art de représenter les corps réguliers tels qu’ils nous paraissent à l'œil : dans le premier cas, nous avons le fait, et dans le second, nous avons le fait tel qu’il nous frappe; et 20. celle de la composition qui est l’art de traduire exactement nos idées pour les fins de la fabrication, Dans le but d'économiser le temps et afin d'obtenir, dans l’exécution de l’ouvrage, la
précision que les arts pratiques requièrent, on doit avoir recours à tous les moyens mécaniques et artistiques qu’il est possible d'employer pour faire un dessin.
D'autres branches de dessin peuvent exiger la pratique à main-levée ou avec le secours des instrumens, ou l’une des deux méthodes seule; dans ce cas, le maître peut, à son choix, recourir à l’une ou l’autre ou aux deux en même temps.
On a, enfin, demandé qui doit enseigner le dessin industriel aux élèves ? Je réponds que tous les enfants fréquentant l’école ont, sans distinction, le même droit de s'instruire dans cette branche que dans les autres. Mais, comment faut-il s'y prendre pour procurer l’enseignement à un aussi grand nombre de sujets? Il n’y a qu'une seule manière de répondre à cette question: c’est aux instituteurs ordinaires à enseigner les éléments de toutes les matières formant le programme de l'éducation, et c'est à eux à enseigner cette matière comme les autres; ce moyen est, au reste, le plus efficace que l’on puisse employer pour donner aux commençants le genre d’enseignement dont ils ont besoin touchant les premiers principes de l’art. Cette assertion n’est pas une pure théorie; elle résulte d’une observation minutieuse faite sur un grand nombre d'individus dans toutes les écoles d’une ville considérable et dans celles d’un grand Etat. Dans les cas où les spécialistes et les maîtres ordinaires ont été employés pour enseigner les mêmes branches de dessin à différentes époques, l'avantage est toujours resté à ces derniers. Il ne faut pas attribuer ce résultat à l'incapacité des hommes spéciaux, mais bien à l'erreur que l’on a commise, de faire d’une branche d'instruction élémentaire, une spécialité. La grande maxime dont le maître doit se pénétrer, qu'il s'agisse des éléments de l’art, de littérature ou de mathématiques, c'est que l'instruction doit être distribuée aux enfants à petites doses souvent renouvelées et qu'il ne faut pas trouver trop à redire si quelques fois les progrès sont peu marqués. Il est bon de modérer les talents trop précoces, et on doit user de patience et redoubler d'attention à l'égard des esprits bornés, si toutefois il s’en trouve auxquels on puisse appliquer cette épithète, afin qu'ils puissent profiter de l’enseignement qui se donne à tous, et qu'ils n'aient nullement à souffrir des distinctions personnelles, soit de précocité ou de lenteur.
Il est encore utile de se rappeler que le temps, en matière d'éducation, est un élément pratique dont on ne peut pas se passer, et qu'il n’est pas plus possible d'obtenir d’un enfant, en cinq minutes de travail, le résultat de cinquante années d'étude, qu'on aurait raison d'espérer qu'un chêne, dans le même espace de temps, atteignît le volume qu'il offrirait après un demi-siècle de croissance, quelque soin que l’on apporte à le faire profiter.
Je vous engage à la patience dans ce genre d'enseignement; vous devez aussi avoir la foi qui, dit-on, nous donne la force de transporter les montagnes. On peut dire de l’instituteur comme de la femme dont parle un livre ancien: “Grande est ta foi; qu'il soit fait selon ton désir.”
Le professeur Smith exhibe alors quelques échantillons de dessins faits
par des élèves de 9 à 15 ans, quelques autres par des étudians de 15 à 18 ans, et ayant tous reçu l’enseignement des maîtres ordinaires. Il montre aussi quelques dessins venant d'élèves de 15 à 18 ans et ayant étudié sous la direction de spécialistes. On remarque que les dessins préparés par les jeunes gens qui avaient suivi les cours des instituteurs ordinaires l'emportent sur ceux des élèves plus âgés formés par des hommes spéciaux.
Cet après-midi, à quatre heures, le professeur Smith continuera à traiter la question du dessin pour le profit des instituteurs; nous espérons qu'il y aura foule. A huit heures, ce soir, il donnera, au Mechanics’ Hall, un entretien sur le “ goût dans l’ameublement d’une maison.” Toutes ces conférences sont gratuites, et ceux qui portent intérêt à l'éducation ne devraient pas manquer d’y assister.
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Place qu'elle doit occuper dans un systeme d'Education Publique.