AVANT-PROPOS
LES pages qui suivent ont été écrites il y a quelques mois (!) ; mais les événements ont marché si vite depuis cette époque, quelles sont déjà aujourd'hui à l'état de document historique. Elles montrent les effets que peuvent avoir sur l'état économique d'un pays les craintes de guerre, alors même quelles ne se réalisent pas. La conclusion qui s'en dégage est donc que les gouvernements ne doivent pas seulement être prudents dans les résolutions définitives qu'ils prennent, mais qu'ils sont tenus d'apporter une réserve extrême dans les démonstrations auxquelles ils se livrent. Le vieil adage Si vis pacem para bellum, Si tu veux la paix, prépare la guerre, trouve de nos jours de trop nombreux adeptes. On abuse des armements : les grandes puis^ sances européennes ont, depuis une vingtaine d'années, doublé leurs budgets de l'armée et de la marine et ne semblent pas encore satisfaites du nombre de milliards quelles dévorent ainsi; elles ne cessent de créer de nouveaux impôts de plus en plus vexatoires, afin de multiplier les commandes d'armes et de munitions dont certains industriels sont seuls à se réjouir.
(1) Elles ont paru dans le journal l'Information, les 8, 12, 20, 23 et 27 août 1913.
U Allemagne a donné le branle à ce mouvement qui transforme l'Europe en un camp retranché. La France lui a répondu en instituant le service de trois ans ; la Russie, à son tour, décrète une augmentation de 400000 hommes de ses effectifs. Il semble quon ne veuille s'arrêter que lorsque le dernier adolescent aura été appelé sous les drapeaux. On connaît assez l'effet de ces mesures militaires sur les finances des peuples pour qu'il ny ait pas lieu de s y arrêter longuement. Les contribuables Voient avec effroi la feuille d'impôts s'allonger chaque année. L'un des effets les plus pernicieux de ces accroissements de dépenses est de maintenir et de renforcer, si possible, le régime de tarifs douaniers sous lequel vivent la plupart des Etats. Aucun d'eux n'ose abandonner la moindre parcelle de ses recettes. C'est faire admirablement le jeu des protectionnistes, qui continuent à être les artisans du renchérissement de la vie dont on se plaint si fort en ce moment.
Les armements excessifs sont donc une cause de perturbation économique. Lorsqu'un Etat va plus loin et mobilise une partie de ses armées, l'effet est encore plus désastreux. On a dit parfois que la crainte d'un mal est pire que le mal lui-même. Sans aller jusque-là, nous avons le droit de dire que les conséquences d'une panique que la suite des événements ne justifie pas, peuvent être, sous certain rapport, aussi graves que l'eussent été celles du fait accompli. Lorsqu'en 1913 les paysans de la Galicie quittèrent en masse leurs villages en vendant leurs terres à tout prix, ils subirent des pertes qui n'eussent pas été plus fortes si la guerre avait éclaté.
C'est sur le domaine économique que les conséquences d'un pareil état de choses se font le plus vivement sentir;