DE LA
Mobilisation Austro- Hongroise
Le Marché, au début des hostilités
L'Autriche-Hongrie a mobilisé, au cours de l'automne de 1912, une partie de son armée; elle a massé des troupes sur sa frontière sudorientale, en face de la Serbie, qu'elle a longtemps considérée comme une vassale, et de la Turquie, à qui elle a pris la Bosnie et l'Herzégovine. Sans discuter ici l'opportunité de ces mesures militaires, nous voulons rechercher l'effet qu'elles ont eu sur la situation économique et financière de l'empire. La répercussion en a été vive à Vienne et dans les provinces. Sur bien des points, les transactions commerciales ont été ralenties ; des faillites beaucoup plus nombreuses qu'en temps ordinaire se sont produites ; enfin, le marché financier et surtout monétaire a été et demeure encore profondément troublé. Au désordre qu'ont amené les craintes d'une guerre dans laquelle l'Autriche-Hongrie eût été entraînée, on peut m.esurer les maux qu'elle aurait causés si elle eût réellement éclaté. Jusqu'à quel point ces menaces suspendues sur la vie économique du pays et la perspective de désastres plus considérables ont influencé la volonté
impériale, c'est ce qu'il est difficile d'apprécier. Nous ne sommes pas de ceux qui s'imagment que toute la politique dépend des finances, et que les peuples et les rois se décident à donner libre cours à leurs ambitions ou à les refréner, selon que leurs Trésors sont plus ou moins bien garnis. Néanmoins, cet aspect des questions ne saurait être négligé ; surtout dans un cas comme celui de l'Autriche, qui s'est armée sans entrer en campagne, il est probable que la considération des conséquences économiques doit, tôt ou tard, faire réfléchir les hommes d'Etat. Si, une fois engagé dans la lutte, on ne compte plus les millions ni même les milliards, on raisonne avec plus de sangfroid en face de combinaisons diplomatiques auxquelles les canons silencieux ne prêtent qu'un appui relatif.
Rarement d'ailleurs on a vu une grande puissance maintenir sur le pied de guerre, pendant un temps aussi prolongé, des forces aussi imposantes. C'était un spectacle nouveau que celui de ces divisions campées le long de la Save et du Danube, sac au dos, baïonnette au fusil, ne servant en apparence à autre chose qu'à rendre plus éloquents les discours des plénipotentiaires autrichiens à la G)nférence de Londres. Rarement de simples craintes de guerre ont exercé une influence aussi profonde et aussi désastreuse. Il est vrai que, si la monarchie dualiste n'entrait pas elle-même en lice, l'incendie était à ses portes et dévastait les territoires de ses meilleurs clients. On cite des industriels qui ont dû modifier brusquement tout le système de vente de leurs produits, parce que les intermédiaires qui avaient l'habitude de s'acquitter de ce soin avaient soudainement
disparu. L'encombrement causé par la mobilisation sur les chemins de fer a arrêté les exportations ; beaucoup de denrées, déclarées contrebande de guerre, sont restées dans les gares. Les importations ont presque entièrement disparu des frontières orientales ; la cessation des arrivages de produits agricoles et de bestiaux bulgares et serbes a été une des causes du renchérissement du blé et de la viande sur les marchés austro-hongrois.
Au point de vue de la Bourse, l'entrée en campagne de la Bulgarie, de la Serbie, de la Grèce et du Monténégro a produit un effet des plus troublants. Mais il convient d'ajouter que la situation de l'Autriche- Hongrie elle-même était telle, qu'elle prêtait le flanc à une réaction. Depuis quelque temps déjà les industriels s'étaient lancés dans la voie des agrandissements, des travaux de toute nature, et pour cela ils avaient, dans une très large mesure, eu recours au crédit. Les spéculations immobilières et boursières avaient pris une ampleur extraordinaire : le volume des échanges à la Bourse de Vienne atteignit 7 milliards en 1912. Les banques avaient eu beau procéder à des augmentations de capitaux nombreuses, elles ne pouvaient plus suffire aux demandes qui leur étaient adressées de tous côtés. Pendant l'année 1912, le taux officiel d'escompte de la Banque austro-hongroise n'était pas descendu au-dessous de 5 p. 100, fait qui ne s'était pas produit depuis longtemps. Malgré la loi récente, qui lui permet d'émettre des billets pour 600 millions de couronnes au delà de son encaisse métallique avant d'acquitter l'impôt de 5 p. 100 sur la circulation, elle avait constamment dépassé cette limite, sauf pendant de rares semaines
du printemps et de l'été. Parallèlement, son stock de numéraire avait diminué, et sa situation se trouvait donc affaiblie.
L'industrie qui a le plus souffert est celle des tissus, qui occupe 350 000 ouvriers, dispose de plus de 5 millions de broches, importe plus de 2 millions de quintaux de coton. Beaucoup de filatures ont dû diminuer leur production d'un quart, dans certains cas d'un tiers. Heureusement les récoltes de céréales ont été excellentes : celles de l 'Autriche-Hongrie se sont élevées en 1912 à 240 millions de quintaux, soit 9 p. 100 de plus qu'en 191 1. La prospérité agricole s'est traduite par une augmentation énorme des importations d'engrais chimiques, phosphates et nitrates ; les premières se sont accrues d'un tiers et les secondes de moitié en 1912. Ces chiffres démontrent la force de l'agriculture austro-hongroise, qui occupe les deux cinquièmes de la population et qui forme la base de l'édifice économique.
A peine la guerre déclarée, l'Autriche-Hongrie en ressentait le contre-coup plus qu'aucun autre pays d'Europe. Ses échanges avec les pays balkaniques étaient arrêtés ; les prorogations d'échéances édictées par les gouvernements belligérants empêchaient toute affaire nouvelle. On évalue à plus de 100 millions de couronnes les factures des exportateurs austro-hongrois restées impayées en Serbie, Turquie, Bulgarie, Grèce et Monténégro. Les hommes d'Etat à longue vue espèrent que des traités de commerce, plus judicieux que ceux du passé, seront conclus, après la paix, entre la Monarchie des Habsbourg et les alliés. Les transactions vont évidemment se développer avec les pays balkaniques qui,
en échange d'abaissement de droits consentis à leurs
produits agricoles, absorberaient des quantités plus considérables d'objets manufacturés. Mais les souffrances immédiates n'en sont pas moins vives.
La Bourse de Vienne a subi des reculs violents. On évalue à plus de 2 milliards de couronnes (1) la baisse qui s'est produite en octobre 1912 sur les valeurs inscrites à sa cote. Toutes reculèrent dans une proportion souvent considérable : néanmoins, la liquidation de fin octobre se passa bien, et le 6 novembre, jour des paiements, s'écoula sans qu'aucun nom de défaillant fût inscrit au tableau noir. Au milieu de novembre, la Banque Austro- Hongroise éleva l'escompte à 6 p. 100, taux que la génération présente n'avait connu que deux fois : en 1899, au moment où éclata la guerre du Transvaal, puis, en 1907, lors de la dernière crise américaine. L'effet de la mesure a été beaucoup plus sensible aux marchés austro-hongrois que celui des deux précédentes élévations que nous venons de rappeler. Alors, en effet, le centre de dépression ne se trouvait pas à Vienne, mais à Londres, ou bien à New- York, et ce n'était que le contre-coup des troubles dont ces deux places étaient le théâtre qui se faisait sentir à Vienne et à Budapest. Mais, cette fois-ci, la Monarchie dualiste était le plus directement et le plus durement atteinte. Un taux de 6 à la Banque signifiait 7, 8, parfois 9 p. 100 et davantage chez les maisons et établissements particuliers. Pour les prêts aux constructeurs d'immeubles, 10 p. 100 n'était pas une exception.
Les capitaux réclamés de tous côtés étaient d'au-
(1) La couronne autrichienne vaut 1 fr. 03.
tant plus rares que les banques françaises qui, au printemps et durant l'été de 1912, avaient envoyé des sommes importantes, les rapatriaient maintenant. En même temps les banques austro-hongroises, en présence du danger de retraits soudains de la part de leur clientèle, accumulaient des disponibilités, dont l'absence sur le marché se faisait cruellement sentir. A mesure que la fin de l'année approchait, l'opinion devenait plus pessimiste : le prix des céréales ne cessait de s'élever. Une certaine amélioration se produisit en décembre, lorsque l'armistice eut été signé et que l'on crut à une paix prochaine. Mais les affaires n'en restèrent pas moins languissantes. Dans la capitale, les magasins étaient vides, l'approche même des fêtes de Noël, qui jouent un rôle important dans la vie sociale des Autrichiens, ne stimula pas les acheteurs, qui continuèrent à être rares, au grand chagrin des marchands.
La gravité de la situation se manifestait encore par d'autres signes. A la fin de novembre, c'est-à-dire à une date où les besoins d'argent en temps ordinaire ne sont pas pressants, la Banque Austro-Hongroise avait été mise à contribution par le public pour une somme supérieure de 200 millions de couronnes au chiffre de la semaine précédente ; la circulation des billets s'était élevée à 2 600 millions de couronnes. Chacun apportait à l'établissement central toute la matière escomptable dont il disposait ; à défaut d'effets négociables, on recourait au prêt sur titres. Le chiffre des avances faites par la Banque s'est élevé à 216 millions, niveau qui n'avait jamais été atteint jusque-là et qui devait ne pas tarder à être encore notablement dépassé.
Des banques provinciales, des caisses d'épargne, jusqu'à de grands établissements viennois empruntèrent sur les rentes de leur portefeuille. La Banque cessa de donner de l'or, mais continua de fournir des pièces d'argent en échange de ses billets. Le public thésaurisait, particulièrement dans les provinces orientales, en Galicie, en Bukowine, oii les paysans et les citadins, troublés par les bruits de guerre, réclamaient à tout prix des espèces sonnantes, et préféraient même le nickel au papier, dont ils ne voulaient plus. Toutes ces monnaies, enfouies dans des cachettes, disparaissaient de la circulation, appauvrie d'autant. Au mois de décembre, le secrétaire général de la Banque Austro-Hongroise, M. Franger, évaluait à 300 millions de couronnes la somme des espèces ainsi immobilisées.
Les exportations continuaient à se ralentir. C'est naturellement du côté des Balkans que le recul a été le plus sensible. On sait par exemple que l'Autriche est le grand fournisseur de la coiffure nationale turque, le fez, dont elle a exporté des centaines de milliers de moins qu'à l'ordinaire.
A la fin de l'année 1912, le bilan de la Banque Austro-Hongroise attestait la gravité de la crise et montrait des chiffres inconnus jusqu'à ce jour : 1 340 millions d'effets escomptés, 355 millions d'avances sur titres, près de 3 milliards de billets, dont 600 millions payaient l'impôt de 5 p. 100. Les crédits accordés marquaient une augmentation de 367 millions par rapport à 1911, de 657 millions par rapport à 1910. Ce sont là des chiffres auxquels personne n'était habitué et qui dénotaient une situation de véritable crise.
On a recherché les causes de cette demande anormale d'argent, en dehors des craintes politiques. L'industrie houillère a été extrêmement active ; même l'industrie textile, malgré la fermeture temporaire de ses débouchés orientaux, a augmenté ses installations. Comme, à elles deux, elles emploient plus d'un demi-million d'ouvriers, il y a eu de leur côté des besoins accrus de numéraire pour le paiement des salaires. La bonne récolte a amené de plus forts paiements aux ouvriers agricoles, aux entreprises de transport ; enfin les dépenses militaires ont été le principal facteur. Les faillites, nombreuses, ont coûté plus de 200 millions à la communauté et immobilisé des montants encore bien plus élevés.
On a remarqué que c'était à la Hongrie principalement que la Banque Austro-Hongroise était venue en aide : 900 millions de traites escomptés en fin d'année, c'est-à-dire les deux tiers du total, provenaient de la Transleithanie. Ces traites sont en grande partie du papier agricole. Les propriétaires magyars, désireux de profiter le plus complètement possible des droits de douane surélevés qui les protègent, emmagasinent leur blé et ne le vendent que lorsque le cours leur convient. Dans l'intervalle, ils se font consentir des avances par les banques et les caisses d'épargne, et le papier qu'ils créent à cet effet finit par trouver son chemin dans le portefeuille de la Banque austro-hongroise. Aussi les partisans d'une banque d'émission hongroise, qui étaient nombreux et bruyants il y a trois ans, lors des discussions relatives au renouvellement du privilège, n'élèvent-ils plus guère la voix aujourd'hui : ils savent qu'un établissement autonome n'aurait ni les ressources ni
le crédit de celui qui siège à Vienne, et ils se rendent compte que le système actuel est avantageux à la Hongrie. Celle-ci avait, dans les dernières années, appelé à elle beaucoup de capitaux étrangers, notamment de l'argent français. Mais les complications politiques ont déterminé le retour dans leur pays d'origine de la plus grande partie de ces sommes, qui avaient contribué à surexciter l'esprit spéculatif et à préparer ainsi, sur le marché des valeurs, de cruels retours en arrière.
Les comptes de la Banque Austro-Hongroise témoignent de l'importance des services qu'elle a rendus à la Hongrie en 1912. On sait que les deux parties de la Monarchie se partagent les bénéfices de la Banque qui leur sont réservés, en raison du volume des affaires traitées sur leur territoire. Celles-ci ont dépassé en Hongrie, de 700 millions de couronnes, celles qui se sont négociées en Autriche. Dès lors, la part de la Transleithanie, qui jamais encore n'avait été supérieure à 52 p. 100, sera de 55,60 p. 100, celle de la Cisleithanie de 44,40. Pour la même raison, la Hongrie touchera la plus forte part de l'impôt sur la circulation, 3 millions et demi, alors que l'Autriche ne recevra de ce chef que 2 820 000 couronnes. Il en sera ainsi pour les autres impôts que paie la Banque.
Néanmoins la Hongrie, dans son ensemble, a fait bonne figure, et cela grâce surtout à la constitution très solide de la propriété terrienne. Le paysan de la pusta passe pour l'un des meilleurs agriculteurs du monde ; il est intelHgent, travailleur, énergique. Comme celui de France, il aime la terre et emploie ses économies à en acheter. Les financiers ont éga-
lement constitué des banques solides : pas un établissement important n'a fermé ses portes au cours de la mobilisation. Mais une très grande rareté d'argent s'est fait sentir. L'une des conséquences a été la baisse des valeurs même de premier ordre, telles que les rentes nationales, les actions de banques, celles des entreprises de transports, comme les Tramways de Budapest, qui se capitalisent à 6 p. 100. Beaucoup de constructions ne s'achèvent pas, faute de sommes souvent insignifiantes, mais que les entrepreneurs ne réussissent à se procurer à aucun prix.
Situation monétaire
DEPUIS plusieurs années, l'Autriche a tendu les ressorts du crédit plus encore que l'Allemagne, à laquelle on peut la comparer d'autant plus légitimement que le système d'émission et l'organisation de la Banque Centrale présentent de grandes analogies dans les deux pays. Ainsi, à la fin de décembre 1912, le portefeuille effets et avances de la Reichsbank de Berlin s'élevait à 2 660 millions de couronnes, tandis que celui de la Banque d'Autriche était de 1 690 millions. En établissant cette comparaison, il faut tenir compte du fait que la Reichsbank inscrit les effets sur l'étranger dans son portefeuille, tandis que la Banque Austro-Hongroise les ajoute à son encaisse métallique. Si l'on rapproche ces chiffres de ceux de la fin de l'année 1907, on voit que le total allemand s'est avancé, dans cet intervalle, de 500 millions de couronnes, tandis que celui de l'Autriche a progressé de 823 millions, c'est-à-dire a presque doublé ; celui de l'Allemagne a augmenté de moins d'un quart. L'Autriche a donc de plus en plus pris l'habitude de travailler avec du capital emprunté. 11 est vrai que, chez elle, la proportion de la couverture métallique est plus forte, mais il ne faut pas perdre de vue le fait qu'en Allemagne il circule dans le public une quantité d'or qu'on évalue à 2 milliards de couronnes, tandis qu'en Autriche le public n'a guère de métal jaune.
De ce fait, la presse économique austro-hongroise a tiré des conclusions qui jettent un jour intéressant
sur la situation des affaires. Elle est unanime à réclamer un changement dans les méthodes d'entreprises de constructions urbaines, qui se font presque exclusivement au moyen de capitaux empruntés. Elle recommande une modification du système de paiement usité dans le commerce en gros des marchandises. L'industrie textile, toujours préoccupée d'étendre ses débouchés, a accordé des crédits de plus en plus larges à des agents sans ressources, sur lesquels elle avait des créances à échéances de plus en plus éloignées. Elle se faisait elle-même consentir des avances gagées par ces obligations (Buchforderungen). Mais de très nombreuses faillites sont survenues. Chaque fois qu'une crise éclate, le même phénomène se renouvelle ; les fabricants se promettent d'être plus prudents à l'avenir, mais ne tardent pas à oublier leurs sages résolutions. Les transactions commerciales se règlent en Autriche beaucoup moins que chez nous par des lettres de change, en dépit du grand avantage qu'offrent celles-ci d'établir irrévocablement la situation respective du vendeur et de l'acheteur, surtout lorsque ce dernier a revêtu la traite de son acceptation. Les commerçants aus'./o-hongrois répugnent à ce mode d'opérer et se contentent d'inscrire, sur leurs livres, les sommes dont ils se reconnaissent débiteurs vis-àvis de leurs fournisseurs. Ceux-ci peuvent bien essayer d'obtenir des avances contre la délégation de leurs créances, mais on conçoit qu'ils trouvent les banques beaucoup moins disposées à leur donner de l'argent en échange d'une garantie aussi précaire qu'elles ne le seraient à escompter du papier. Cette situation a provoqué à Vienne un mouvement
assez vif en faveur d'une extension de l'usage des effets de commerce, en particulier de la traite non acceptable, qui, sans rendre tous les services que procure la traite acceptée, constitue cependant un progrès sur la créance comptable (Buchforderung).
Un facteur important à considérer est la Bourse et la politique que les banques adopteront à son égard. Si elles favorisent la spéculation sur les titres en mettant des sommes importantes, sous forme d'avances, à la disposition des acheteurs, des capitaux seront retirés de ce chef aux autres branches de l'activité économique, et la cherté de l'argent en sera accrue.
Cette cherté d'argent persistante est peut-être le signe le plus frappant de la crise actuelle ; elle est due en partie à la prolongation de l'état d'incertitude dans lequel se débattait l'Europe jusqu'à la signature des préliminaires de paix à Bucarest. La Banque Austro-Hongroise n'a pas cessé d'être mise à contribution d'une façon de plus en plus intense. Si l'on compare les uns aux autres les bilans de l'établissement au 31 décembre des cir q dernières années, on observe la progression suivante :
(MiUionj de couronnei)
Encalsse-or 1182 1354 1320 1292 1210
Encaisse-argent et billon .. . 293 299 289 284 238
Portefeuille sur l'étranger . . 60 60 60 60 60
Portefeuille indigène 686 689 889 1 142 1 341
Avances 99 90 149 187 355
Circulation 2 113 2 188 2 376 2 541 2 815
Proportion de la couverture
métallique des billets °o.. 72,6 78,2 70 64 53
Taux moyen de l'escompte % 4,249 4 4.189 4.396 5.154
On voit tous les symptômes concorder : la circulation augmente, la proportion de l'encaisse aux billets diminue, le taux de l'escompte s'élève.
La situation de cette Banque n'a pas cessé, depuis le début des hostilités, de refléter une tension monétaire, tout à fait anormale, du marché. Au 28 février 1913, la Banque avait en circulation 2 milliards et demi de couronnes de billets, dont 352 millions soumis à l'impôt de 5 p. 100 ; malgré un taux d'escompte de 6 p. 100 et d'avances sur titres de 6 1/2 et de 7 p. 100, elle avait un portefeuille d'effets de près d'un milliard de couronnes ; elle avait consenti des prêts sur titres pour 245 millions de couronnes. Le 30 juin 1913, la circulation était encore de 2 397 millions, dont 271 soumis à l'impôt ; le portefeuille de 960 millions et les avances sur titres de 233 millions. La circulation et le portefeuille étaient supérieurs l'un et l'autre d'une centaine de millions aux chiffres correspondants du 30 juin 1912. Cette cherté de l'argent a eu son contre-coup sur les valeurs de placement. La Rente 4 p. 100 Autrichienne est tombée à 81, la Rente 4 p. 100 Hongroise à 80.
On trouve à la cote de Vienne une série de valeurs d'Etat, de provinces, de villes, de crédits fonciers, de chemins de fer, capitalisées à des prix correspondant à un rendement d'environ 5 p. 100. Les lettres de gage du Crédit Foncier d'Autriche 4 p. 100 sont cotées à 86 ; l'emprunt de Moravie 4 1/2, à 91 ; les lettres de gage 4 1/2 des Caisses d'Épargne de Budapest, à 93.
Le tableau ci-dessous indique le mouvement des cours d'un certain nombre de valeurs austro-hon-
groises depuis la fin de 1911. Les dates que nous avons choisies sont celles de la clôture de cette année, de l'ouverture des hostilités balkaniques, de la panique qui s'empara quelques jours plus tard de la Bourse de Vienne, enfin de la mobilisation roumaine.
31 déc. 30 sept. 12 oct. 4 juill. 19]I I9!2 1912 1913
Rente 4 % autrichienne . . 91 86 83 81 Rente hongroise 4 % en
couronnes 90 86 83 80
Crédit autrichien 651 639 597 608
Laenderbank 552 529 467 499
Lloyd autrichien 561 579 498 55 1
Usines Skoda 683 804 690 798
Ce qui, à de certains jours, a encore aggravé la chute des cours, c'est l'insuffisance de l'organisation de la Bourse de Vienne, oii, notamment pour les titres qui sont dans la catégorie des Schrankenwerte, correspondant à peu près à nos valeurs de Coulisse, il n'y avait, à de certains moments, aucun marché. La concentration des ordres chez les banquiers, qui, en Autriche comme en Allemagne, exécutent pour leur clientèle de nombreuses opérations, n'a pas amélioré la situation ; au contraire, en retirant du marché public un grand nombre d'ordres qui auraient donné plus d'ampleur aux transactions, elle a contribué à rendre les oscillations d'autant plus violentes que le champ était plus étroit. On remarquera que la baisse a été ininterrompue sur les rentes, atteintes à la fois par des craintes politiques et par l'élévation du loyer des capitaux, de plus en plus exigeants au point de vue du rendement. Certaines actions de banque et d'industrie sont au contraire
revenues à un niveau qui ne s'éloigne pas de celui auquel elles se maintenaient avant la guerre ; dans quelques cas, elles l'ont même dépassé : le public voit dans les opérations d'emprunt et les commandes d'armement, qui sont imminentes, des sources de bénéfices pour ces deux catégories de sociétés.
Il est d'ailleurs probable qu'en Autriche comme dans les autres grands pays, nous allons assister à un arrêt de la baisse des fonds d'État. Ceux-ci se capitalisent aujourd'hui à Vienne et à Budapest aux environs de 5 p. 100, puisque la Rente 4 p. 100 est cotée aux environs de 80 et la Rente 3 1/2 aux environs de 72. C'est un taux auquel la génération actuelle n'avait pas été habituée : à la fin du XIX® siècle, le crédit austro-hongrois se mesurait à l'étiage du 4 p. 100. Il y a donc un déplacement de 1 p. 100, c'est-à-dire augmentation d'un quart dans le rendement. Cet écart nous paraît tenir un compte suffisant des modifications survenues sur le marché mondial des capitaux et dans le budget austrohongrois, chargé aujourd'hui, comme celui de la plupart des puissances, de dépenses militaires considérables. Il est vrai qu'il y a une quarantaine d'années, les premières rentes autrichiennes 4 p. 100 or furent introduites sur le marché de Paris au-dessous du cours de 60. Mais on était au lendemain de la guerre franco-allemande, les capitaux étaient rares, le papier-monnaie constituait presque toute la circulation de l'Empire, la place de Vienne venait de traverser une crise violente, et le prix du nouveau fonds ne tarda d'ailleurs pas à s'élever bien au-dessus de celui auquel il avait été émis.
Parmi les symptômes de crise, il faut signaler
l'augmentation considérable du nombre des faillites : on en a compté, en 1912, 460 importantes, dont les passifs réunis ont atteint 182 millions de couronnes, et encore cette statistique n'embrasse-t-elle que les faillites de plus de 100 000 couronnes, alors qu'il est de notoriété publique que le petit commerce a été très atteint : elle laisse donc de côté des totaux appréciables, faits de l'addition de chiffres inférieurs au minimum qui a servi de base à ce relevé. Pour les trois années précédentes, le nombre des faillites supérieures à 100 000 couronnes n'avait été que de 435, représentant un passif de 157 millions. En janvier 1913, il en a été déclaré 51 en Autriche, 31 en Hongrie, pour 22 millions ; la plupart d'entre elles appartiennent à l'indutrie textile. C'est du côté de la Galicie surtout que les désastres ont sévi. La population plus ou moins ignorante de cette province a été prise de panique : une véritable émigration a eu lieu ; beaucoup de propriétaires se sont enfuis, vendant leurs terres à tout prix, et s'infligeant ainsi à euxmêmes des désastres irréparables. Tout ceci se passait dans un pays qui auparavant se glorifiait d'être celui où le nombre des faillites était plus faible que chez n'importe quelle autre nation européenne. Le travail s'est partout ralenti : alors qu'au mois de septembre 1912, il y avait 103 offres d'emploi pour 100 ouvriers cherchant une occupation, au mois de novembre il n'y en avait plus que 64.
L'un des résultats de la tension monétaire a été d'arrêter le développement des constructions urbaines qui, notamment à Vienne, se multiplient depuis plusieurs années. Les entrepreneurs ont dû, pour se faire ouvrir des crédits, payer des taux invraisemblables
de 16, 18 p. 100, et davantage. On sait que ces crédits, limités à la période de construction, ne s'étendent guère au delà d'une année et se transforment alors en prêts hypothécaires à long terme, garantis par l'immeuble. On conçoit que la nécessité fasse accepter n'importe quelles conditions pour une période relativement courte ; mais ce qu'il y avait de pire, c'est que, même à ce prix, les sommes nécessaires ne se trouvaient pas. De plus, la difficulté croissante qu'éprouvent les institutions de crédit foncier à placer leurs lettres de gage faisait que, la maison une fois bâtie, le constructeur ni le propriétaire ne réussissaient à emprunter. Ni les banques hypothécaires ni les caisses d'épargne, qui en temps ordmaire prêtent volontiers sur immeubles, n'avaient de ressources disponibles. Seules, quelques grandes compagnies d'assurances se montraient disposées à le faire ; mais, au lieu de remettre des espèces à l'emprunteur, elles l'obligeaient à recevoir en paiement des fonds leurs obligations, calculées à un cours supérieur à la cote du jour. La réalisation de ces titres lui causait une perte qui augmentait notablement le taux effectif de l'opération et le faisait ressortir à 6 1/2 ou 7 p. 100. Dès lors, les donneurs de crédit ne pouvaient pas compter avec certitude être remboursés : c'est ce qui les rendait aussi exigeants. Cependant il n'y a pas, à proprement parler, de crise immobilière à Vienne, parce que le besoin de logements y est intense : la proportion des appartements vacants ne dépasse pas 1/2 p. 100 du total, alors que dans les grandes villes elle est en général de 3 p. 100. La valeur des terrains n'a pas sensiblement baissé.
Parmi les symptômes anecdotiques de cette course
aux capitaux qui s'est manifestée en Autriche depuis une année, nous pouvons citer les circulaires adressées par des banques importantes de la monarchie à leurs correspondants allemands de Silésie, auxquelles elles offraient de bonifier un intérêt de 5 p. 100 l'an sur des dépôts à vue. La presse germanique s'est élevée contre ces tentatives de son alliée, qui lui paraissaient menacer les réserves qu'elle était désireuse de ne pas voir passer la frontière, fût-ce pour se transporter en pays ami. Cette attitude de journaux tels que la Frankfurter Zeitung, qui n'est pas un organe spécialement chauvin, est à rapprocher de l'accueil que reçurent au printemps de 1913 les représentants de la ville de Budapest lorsqu'ils cherchèrent à négocier un emprunt à Berlin. La porte leur fut fermée avec une brutalité qui n'essaya même pas de s'abriter derrière des circonlocutions diplomatiques, et les édiles et banquiers hongrois rentrèrent chez eux en méditant le proverbe germanique : In Geldsachen hôrt die Gemûtlichkeit auf ; en matière d'argent, foin du sentiment ! Avec l'année 1913, on a vu en Autriche la fin de ce que les Allemands appellent la Hochconjunktur, c'est-à-dire la période d'intensité maximum de la prospérité industrielle, marquée par l'abondance des commandes et l'élévation des prix. En 1912, la métallurgie avait été particulièrement active, de même que la construction, qui ne cessait de réclamer des poutrelles. L'élévation anormale du prix des capitaux a ralenti les entreprises, de sorte que, de ce chef déjà, les demandes de fer seront moins intenses. D'autre part, la balance commerciale s'est soldée en 1912 par un excédent d'importation de
825 millions. L'Autriche-Hongrie, qui exportait jadis des céréales, du bétail, importe aujourd'hui des grains et tourne de plus en plus a l'État industriel, mais sans être encore un grand exportateur d'objets manufacturés. Ses fabricants s'occupent beaucoup moins de l'étranger que du marché intérieur où, à la faveur de droits de douane très élevés et de cartels, ils vendent fort cher. Toutefois, depuis le dernier trimestre de 1912, le mouvement des importations baisse, la consommation se restreint et les sommes à payer au dehors diminuent. D'autre part, les retraits aux caisses d'épargne se ralentissent et sont contrebalancés, dans la plupart des cas, par de nouveaux versements.
La situation du marché autrichien dépend en partie de celle des pays voisins. La mobilisation roumaine pose à cet égard la question de savoir dans quelle mesure les places de Bucarest et de Braïla vont être affectées par cette entrée en scène de l'armée du jeune royaume qui, il y a trente-cinq ans, mena si glorieusement la brillante campagne de Plevna. Près de la moitié de son territoire, 60 000 kilomètres carrés sur 131 000, sont cultivés : la récolte, quand elle est bonne, rapporte à la Roumanie de 6 à 800 millions de francs. L'an dernier elle s'est élevée à 30 millions d'hectolitres ; cette année on l'évalue à 27 millions. Les difficultés provoquées par l'état de guerre ont, à de certains moments, contrarié ou même arrêté l'exportation et amené une tension passagère des changes ; le cours des francs, par exemple, s'est élevé un moment, pendant l'automne de 1912, à 3 p. 100. Mais, grâce à la Banque Nationale, qui dispose de ressources importantes à l'étranger, cette
situation n'a pas tardé à se modifier. Aujourd'hui, à la suite de la mobilisation, le change sur Paris est de nouveau en hausse. Pendant que les troupes étaient sur le pied de guerre, le manque de bras s'est fait sentir au moment de la moisson. Mais la situation financière du Trésor est forte ; il dispose d'un avoir important chez des banques roumaines et étrangères ; cette courte campagne n'aura pas de répercussion profonde sur l'état économique du royaume. Celui-ci est d'une grande importance pour l'Autriche- Hongrie, qui entretient un commerce actif avec lui et lui a expédié en 1912 des marchandises, principalement des textiles, pour une valeur d'environ 140 millions de francs. Aussi les diverses mesures par lesquelles la Roumanie, sans proclamer précisément un moratoire, a, depuis son entrée en campagne, donné des facilités nombreuses aux débiteurs, et en particulier aux souscripteurs ou accepteurs d'effets de commerce, préoccupent-elles les négociants austrohongrois. Les débiteurs qui sont sous les armes ne pourront être poursuivis que trente jours après la loi de démobilisation. Jusqu'à la même date, une faillite ne pourra être déclarée qu'avec le concours de tous les créanciers, c'est-à-dire qu'en fait elle ne le sera pas. Venant après les mesures prises en Bulgarie, Serbie, Grèce et Monténégro, cette législation d'exception ajoute une gêne de plus aux embarras déjà causés par l'état de guerre au commerce austrohongrois. Celui-ci avait déjà souffert, depuis plusieurs années, de la concurrence de l'Allemagne, qui tient le premier rang pour les importations en Roumanie, Bulgarie, Serbie et Grèce et le second rang pour le commerce total avec ces quatre pays.
C'est un spectacle curieux que celui des Hongrois se plaignant aujourd'hui des liens qui les enchaînent à leur alliée du nord : elle ferme ses frontières à leurs produits agricoles ; elle agit indirectement sur leurs échanges avec les nations balkaniques ; elle les amène à maintenir des tarifs élevés sur les importations de bestiaux provenant de ces contrées, dont ils pourraient, si les droits de douane étaient moins forts, tirer de la viande à bon marché, tandis qu'euxmêmes élèvent des animaux de prix destinés à l'exportation.
Les Finances publiques
L'une des conséquences de la situation politique a été le développement formidable des dépenses militaires, auxquelles il a fallu subvenir de différentes manières. Les gouvernements autrichien et hongrois ont dû procéder, au mois de décembre 1912, à l'émission de bons du Trésor. La situation des marchés européens était telle qu'il a fallu recourir, pour une partie de l'emprunt tout au moins, aux Etats-Unis. Le Trésor autrichien a cédé à un groupe de New- York 25 millions de dollars (environ 1 30 millions de francs) de bons 4 1/2, moitié à dix-huit mois, c'est-à-dire à l'échéance du 1®^ juillet 1914, moitié à deux ans, c'est-à-dire à l'échéance du 1®^ janvier 1915, à un prix qui fait ressortir le taux d'intérêt effectif aux environs de 6 3/4 p. 100. Au même moment, le Trésor hongrois a procédé à une émission de 125 millions de couronnes de bons semblables ; mais il n'a réussi à en placer en Amérique, par l'intermédiaire d'une maison de Hambourg, que 40 millions. Dans la forme, les deux opérations ont été conclues avec des groupes de banques indigènes, réunis sous la direction de la Caisse d'épargne
postale, auxquels des maisons américaines s'étaient jointes ; en réalité ce sont ces dernières qui ont pris la majeure partie des sommes indiquées ci-dessus, d'autant plus que les bons autrichiens étaient libellés en dollars. D'après les déclarations faites à la tribune par le ministre des finances Zalewski, le coût de l'opération est de 1 7/10 p. 100 plus cher que celui de la précédente émission de bons en 1909. La différence de la situation monétaire justifie cet écart. Le ministre n'a pas eu de peine à le démontrer ; il a pu affirmer que, s'il n'avait pas eu recours à l'étranger, il eût dû subir à l'intérieur des conditions au moins aussi dures, et il a ajouté avec raison qu'il était bon de soulager le marché indigène en faisant venir des ressources du dehors.
On assure que, outre le taux d'intérêt, déjà élevé par lui-même, que le gouvernement autrichien a payé aux Américains, il leur aurait concédé certains avantages, auxquels leur groupe attachait un grand prix, en faveur de V International Oil Trust. Depuis longtemps, cette puissante corporation cherchait à pénétrer en Galicie, pour y dicter ses lois aux producteurs indigènes, que la législation protégeait jusqu'ici contre cette dangereuse intervention. Ils auraient été sacrifiés aux besoins impérieux du Trésor.
Cette négociation a évoqué le souvenir d'une opération analogue que, lors de la crise de 1900, l'Empire allemand avait conclue avec le même groupe américain, auquel il avait vendu 80 millions de marks (100 millions de francs) de Bons du Trésor. Il ne faut, du reste, pas s'exagérer l'importance de cette intervention des financiers d'outre-Atlantique
sur le marché monétaire européen : elle n'est, en général, que passagère ; les bons acquis par les banquiers de New- York ne tardent pas à être revendus par eux. Les besoins d'argent sont grands dans le Nouveau Monde, où diverses industries, celle des chemins de fer en particulier, réclament sans cesse de nouveaux capitaux et sont souvent contraintes de payer des taux supérieurs à ceux qui se pratiquent de ce côté de l'Océan. Seules, des circonstances exceptionnelles amènent certains Etats à consentir un intérêt qui tente les financiers de Wall Street.
Au mois de mars 1913, l'allié de l'Autriche, l'Empire allemand, fit, de concert avec la Prusse, une émission globale de 550 millions de marks, dont 150 en 4 p. 100 consolidés et 400 en bons du Trésor prussien 4 p. 100 à quatre ans d'échéance, offerts à un cours qui représentait un intérêt effectif de 4,30 p. 100. Les consolidés furent souscrits ; mais 150 millions de bons seulement, sur les 400, trouvèrent preneurs au jour de l'émission. L'Autriche-Hongrie a été plus loin que l'Allemagne dans le recours à la dette flottante. Au 15 mars 1913, le Trésor hongrois avait 560 millions de bons en circulation, l'Autriche 255 millions, sans compter 87 millions de bons de salines, au total 900 millions de couronnes de dette flottante, alors que l'Empire allemand et la Prusse réunis n'avaient que 700 millions de marks, soit 840 millions de couronnes. Des bons hongrois, 250 millions échoient le 31 décembre 1913. Il y a là de graves sujets de préoccupations ; il conviendra de songer à diminuer ce fardeau dès que des émissions de rente deviendront possibles (1).
(1) C'est ce qui a été fait au commencement de 1914.
Au commencement du printemps de 1913, une détente monétaire se fit sentir à Berlin. L'escompte hors banque tomba à 4 3/4. L'Autriche en profita pour émettre, au mois d'avril, sur les places allemandes, un emprunt 4 1/2 p. 100 de 150 millions de couronnes, amortissables en soixante-cinq ans, et dont le produit est destiné aux chemins de fer. La souscription paraît avoir eu un certain succès. En tout cas le gouvernement s'était assuré le placement des titres par un syndicat, qui comprenait les principales banques autrichiennes et allemandes : parmi elles figuraient certaines sociétés, telles que la Discontogesellschaft, et maisons, comme Bleichroeder et Mendelssohn, qui avaient cessé depuis quelque temps de figurer dans les syndicats acquéreurs de rentes autrichiennes. Quelques critiques furent adressées à Vienne au ministre au sujet de cette émission exclusivement faite au dehors ; mais il agissait sagement en continuant la politique inaugurée par la vente des Bons du Trésor aux Américains et en ménageant le marché indigène. Il se procurait ainsi des quantités d'or qui l'aidèrent à effectuer des paiements de diverse nature sans avoir rien à demander aux réserves métalliques de la Banque Austro-Hongroise. Celle-ci gardait dès lors ses forces disponibles pour le maintien des changes étrangers au pair, tâche qui lui est expressément assignée par sa charte de concession. A la même époque, le gouvernement hongrois a émis un emprunt, du même type 4 1/2 p. 100, de 150 millions de couronnes, offert aux souscripteurs à 90,60 sur les places austro-hongroises, allemandes et hollandaises.
Pour cette émission, comme pour celle qui avait
Heu parallèlement en Autriche, les débiteurs ont dû s'engager expressément à servir les intérêts en or, alors que,depuis la réforme monétaire accomplie à la fin du XIX® siècle, ils se contentaient de créer des titres libellés en couronnes, c'est-à-dire dans la monnaie courante de l'empire. Mais bien que, théoriquement, la couronne soit un poids certain de métal jaune, la Banque Austro-Hongroise n'est pas encore légalement obligée de rembourser ses billets en espèces. Elle les maintient au pair par une voie indirecte en s'efforçant, avec succès jusqu'ici, d'empêcher les changes étrangers de s'élever au-dessus du prix qui correspond à la parité des pièces d'or étrangères avec les pièces austro-hongroises. Toutefois la crainte, même lointaine, d'un rétablissement du cours forcé a eu pour résultat de ramener les Trésors publics au point où ils étaient jadis, lorsqu'ils ne pouvaient obtenir de souscriptions étrangères à leurs emprunts qu'en créant ceux-ci dans la monnaie des pays prêteurs.
Avec ces deux emprunts, le total des rentes émises depuis trois ans par les deux gouvernements s'élève à 700 millions de couronnes, alors que la capacité d'absorption du public austro-hongrois n*est évaluée qu'à 150 millions par an. C'est une des raisons de la baisse ininterrompue de ces titres depuis 1911.
La commission des finances de la Chambre des Représentants autrichienne a examiné divers projets de réforme financière, c'est-à-dire les moyens de procurer de nouvelles ressources au Trésor. En dernier lieu, elle s'était arrêtée à une solution plutôt modeste et qui paraissait, à cause même des restrictions apportées au premier programme plus vaste.
avoir des chances d'être votée plus rapidement. Ce « petit plan financier », comme on l'a appelé, consistait, en ce qui concerne l'impôt personnel sur le revenu, à en élever le taux pour les revenus supérieurs à 10000 couronnes, à l'étendre à certaines catégories jusqu'ici privilégiées, à augmenter les pouvoirs du fisc en matière d'examen des livres. On voudrait soumettre à l'impôt certains princes étrangers, comme ceux de la famille ducale de Parme, une classe nombreuse de cultivateurs, exempts jusqu'ici lorsque leur revenu foncier constaté par le cadastre ne dépasse pas 500 couronnes, les membres individuels de certaines communautés religieuses, qui ne sont pas taxées en leur qualité de personnes morales et profitent des revenus de ceux qui les composent.
Pour les droits sur l'alcool, on réglerait le partage entre le Trésor impérial et ceux des diverses parties de la Monarchie. On a examiné aussi l'opportunité d'un impôt sur les allumettes. L'établissement en serait facilité par le fait que les fabriques sont maintenant syndiquées et fournissent des marchandises identiques, tandis qu'auparavant la diversité des produits eût gêné l'assiette de l'impôt. On s'accorde à reconnaître que celui-ci est plus admissible que le monopole de fabrication, envisagé précédemment par le ministre des finances Bilinski. On parle de deux heller (centimes) par boîte, c'est-à-dire d'une taxe sensiblement égale au prix de vente actuel. On estime à 1 milliard 1/2 de boîtes la consommation annuelle, ce qui permettrait d'envisager une recette de 30 millions de couronnes. ^
Parmi les nouvelles ressources procurées au Trésor, figure l'introduction de la loterie d'Etat. Elle
comprend 100 000 lots à 200 couronnes, libérables chacun en 5 versements de 40 couronnes. Les tirages se font en 5 fois (classes) ; les primes sont très faibles pour les quatre premières, qui ne comportent qu un demi-million de couronnes, tandis que la cinquième en distribue 14 millions. Lorsque les souscripteurs de lots sortis dans une série négligeraient de faire les versements exigibles pour qu'ils participent aux tirages dans les séries suivantes, l'État bénéficierait de ce gain éventuel.
On propose aussi un impôt sur les tantièmes des administrateurs, analogue à celui qui existe en Allemagne et en France, mais susceptible de s'élever jusqu'à 20 p. 100 ; ce serait un tarif de confiscation, sans exemple dans le reste du monde. L'impôt sur les célibataires a été admis en principe, mais a donné lieu à des discussions prolongées au point de vue du minimum de revenu à frapper, des exemptions à accorder à ceux qui soutiennent des membres de leur famille, vivant ou ne vivant pas avec eux. Bien des problèmes sont soulevés par cette taxe : si, par exemple, un des conjoints vient à mourir, il paraît injuste de frapper l'autre, qui reste souvent dans une situation amoindrie, parce qu'il est désormais seul au monde.
Le budget autrichien proprement dit prévoyait, pour 1913, 3 137 millions de dépenses qui se divisaient comme suit :
Millions
de couronnes
Maison impériale. Chancellerie, Parlement 16
Tribtinal impérial. Conseil des ministres. Cour
des comptes 6
Affaires communes 427
A reporter. 449
Millions
de couronne!
Report 449
Ministère de l'intérieur 59
— de la défense nationale 1 09
— des cultes et de l'instruction publique. 122
— des finances 883
— du commerce 245
— des chemins de fer 841
— de l'agriculture 63
— de la justice 90
— des travaux publics 118
Administration des domaines 5
Constructions nouvelles, entretiens divers 26
Pensions 127
En regard de ces dépenses, supérieures de 88 millions à celles de 1912, se plaçaient des prévisions de recettes égales. Parmi celles-ci, nous remarquons celle des chemins de fer d'Etat, 887 millions, dépassant à peine les dépenses de 841 millions, auxquelles il y a lieu d'ajouter une vingtaine de millions de constructions. II ne reste donc qu'un maigre surplus d'une vingtaine de millions. C'est un intérêt dérisoire sur le capital représenté par le coût d'acquisition ou d'établissement des voies ferrées.
Les prévisions du budget hongrois, pour la même année 1913, s'élèvent à 2 072 millions, en augmentation de 220 millions sur celles de 1912. La dette hongroise, qui atteint 6 milliards, est, pour les trois cinquièmes, entre les mains de l'étranger ; il ne faut pas oublier que les statistiques hongroises rangent dans cette catégorie les rentes possédées par des Autrichiens.
En dehors des budgets des deux moitiés de la Monarchie, il y a le budget commun, qui comprend essentiellement les dépenses des affaires étrangères, de la guerre et de la marine. Les recettes en sont fournies par les taxes douanières, et, pour le surplus, par les contributions de l'Autriche et de la Hongrie à raison de cinq huitièmes, environ, payés par la première, et trois huitièmes par la seconde. Le budget commun atteindra vraisemblablement, en 1913, près de 700 millions de couronnes.
En examinant ces chiffres, il ne faut pas oublier que l'Autriche et la Hongrie ont marché rapidement dans la voie de l'étatisme. En Hongrie, le nombre des fonctionnaires s'est accru dans une proportion telle, qu'un homme sur onze sachant lire et écrire est au service de l'État. Celui-ci est le plus grand possesseur de mines et de forges, le plus grand constructeur de machines. Il administre les biens ecclésiastiques ; il exploite 85 p. 1 00 des chemins de fer.
La plupart des Etats qui composent la Monarchie souffrent également de difficultés financières. Le royaume de Bohême doit faire face à des dépenses courantes qui représentent environ 18 millions par an, et payer les intérêts de l'emprunt qu'il a contracté auprès de la Banque de Bohême {Boehmische Lan" desbank) et qui se montent à 1 2 millions de couronnes par an. Les ressources sur lesquelles il peut compter actuellement n'atteignent pas cette somme. Il aurait besoin d'un emprunt, que la situation du marché, d'une part, et la tension politique entre Vienne et Prague, de l'autre, rendent particulièrement difficile. Le désordre financier, joint aux troubles politiques qui résultent des rapports toujours tendus entre
Allemands et Tchèques, est devenu tel en Bohême, vers le milieu de 1913, que l'autonomie du royaume a été suspendue et l'autorité remise à une délégation du pouvoir central. Le premier acte de celle-ci a été d'établir une surtaxe de 4 couronnes par hectolitre de bière, qui pèse lourdement sur la consommation et qui va probablement la réduire dans une proportion qu'on estime ne pas devoir être inférieure à 20 p. 100. Les brasseurs seront également atteints, d'autant plus que les récoltes de houblon et d'orge ne s'annoncent pas comme devant être très brillantes. On estime à 17 millions de couronnes le produit de cette surtaxe. D'autre part, la Bohême prélèvera 8 millions du chef de 10 centimes additionnels sur les contributions directes.
Beaucoup d'administrations publiques ne paraissent pas avoir compris suffisamment la gravité de la situation financière ; l'un des principaux journaux viennois leur reproche d'avoir compromis par leur mauvaise gestion l'amélioration vers laquelle tendaient les efforts de beaucoup de sociétés particulières.
La Hongrie ne semble pas disposée à écouter ces avis. Elle est confiante dans la force de son agriculture, qui s'est beaucoup fortifiée depuis quelques années et qui emploie aujourd'hui des procédés plus scientifiques qu'autrefois. Elle a consacré des efforts persévérants au développement de son industrie, et obtient sur ce terrain des résultats favorables, sauf en ce qui concerne les tissages et les fabriques de machines. Elle éprouve quelque peine à se procurer toute la houille dont elle a besoin, non pas que les gisements fassent défaut sur son territoire, mais les
ouvriers sont difficiles à recruter, le Hongrois n'aimant pas travailler sous terre. On fonde beaucoup d'espérances sur le gaz naturel, dont il existe en Transylvanie des sources abondantes. L'exemple des Etats-Unis démontre qu'il peut y avoir là une réserve précieuse.
La gêne du Trésor n'a pas empêché le gouvernement hongrois de décider, au mois de mai 1913, la création d'une fabrique de canons à Raab. L'établissement est fondé par lui avec le concours de la maison Krupp et de l'usine indigène connue sous le nom de Skoda. Du capital, fixé à 13 millions de couronnes, le gouvernement souscrit 7 et la société Skoda 4 millions. Les deux derniers sont attribués à celle-ci en rémunération de ses apports, des installations dont elle se charge et généralement du concours qu'elle fournit à l'entreprise. Pendant vingt-cinq ans, elle n'a le droit de vendre ses actions qu'au gouvernement hongrois, lequel à son tour ne pourrait aliéner les siennes qu'après les avoir au préalable offertes à Skoda. Le traité ne peut être dénoncé qu'au bout de vingt-trois ans ; et s'il ne l'est pas alors, il continuera, par tacite reconduction, pour une nouvelle période de dix années. Au bout d'un laps de temps déterminé, la fabrique devra être en mesure de fournir tous les canons et tous les projectiles nécessaires à l'armement d'un cuirassé. La maison Krupp prend des engagements au sujet de la fourniture des matières premières et du concours de ses ingénieurs chaque fois qu'il sera réclamé.
C'est au mois de mai 1913 qu'ont été faites, à la commission du budget de la Chambre des députés, les premières communications officielles au sujet des
dépenses de la mobilisation, cause essentielle de tous les embarras que nous venons de dépeindre. Le chevalier de Zalewski a déclaré qu'à ce moment la quotepart incombant à la Cisleithanie atteignait 167 millions de couronnes ; comme cette proportion est de 63,6 p. 100, la Hongrie, à la même date, avait dû fournir 95 millions, complétant un total de 262 millions. Le maintien sous les drapeaux d 'effectifs renforcés exige la continuation de ces dépenses, auxquelles s'ajoute le coût d'armements autorisés antérieurement par les Délégations.
La récolte de 1913 va naturellement jouer un rôle important dans la situation économique. Suivant qu'elle sera plus ou moins abondante, les agriculteurs toucheront des sommes plus ou moins fortes. Les dernières nouvelles ne paraissent pas défavorables. L'élevage s'est développé, mais il exige l'importation de quantités croissantes de nourriture pour le bétail : l'année dernière, la Roumanie a expédié en Autriche- Hongrie pour plus de 65 millions de francs de maïs. Les exportations d'orge contrebalancent à peu près les paiements à faire pour ces importations. Une question sérieuse, pour les perspectives immédiates du marché monétaire, est celle de savoir si les agriculteurs vendront rapidement leur blé ou s'ils l'emmagasineront. Dans ce dernier cas, ils auraient des besoins d'argent plus considérables que s'ils réalisaient aussitôt après le battage. Toutefois le paysan hongrois, qui est le grand récolteur de grains de la Monarchie, a vu, grâce aux bonnes années qui viennent de se succéder, augmenter beaucoup ses économies. Il a moins besoin de crédit qu'autrefois, même lorsqu'il attend, pendant des mois, l'heure
propice à une vente fructueuse. D'autre part, les industries qui sont en rapport direct avec l'agriculture, telles que la meunerie et la sucrerie, demanderont probablement moins d'argent cette année : les moulins hongrois ne sont pas très occupés et les fabriques de sucre voient leur activité ralentie par la baisse des cours.
La diminution du volume des affaires et le fléchissement des prix ont le même effet sur le marché des fers. En Bohême, on ne prévoit pas de besoins importants de capitaux pour l'automne. La situation industrielle, à la fin du premier semestre de l'année 1913, se résumait donc par un changement d'allure qui s'étendait à peu près à toutes les branches. Seuls, les charbonnages ne souffraient pas encore. Conformément à une loi bien connue, la houille est la matière première qui conserve le plus longtemps ses hauts cours après que le recul des prix a commencé à se faire sentir sur les produits industriels. Mais ils auront leur tour. En attendant, il est probable que, grâce à cette accalmie générale, les ressources des banques seront disponibles en plus grande quantité qu'elles ne le furent durant la période qui s'achève et qu'elles pourront dès lors prêter un concours plus efficace aux émissions de fonds d'Etat qui vont se multiplier.
Les Banques
DANS les pays modernes, le système bancaire est le point sensible de l'organisme économique. D'une part, les banques fournissent le crédit au commerce, à l'industrie, et même à l'agriculture, de l'autre, elles jouent un rôle prépondérant sur le marché des valeurs mobilières, qu'elles créent et qu'elles émettent ; enfin c'est elles qui reçoivent en dépôt, du public, des sommes de plus en plus considérables, au moyen desquelles elles se livrent aux opérations d'escompte et d'avances. Une bonne administration de ces établissements maintient l'équilibre entre les ressources et les emplois qui en sont faits. Par leurs rapports avec l'étranger, ils exercent une influence sur le cours des changes, qui est à son tour la pierre de touche de l'état monétaire du pays. On voit quelles sont la multiplicité et l'importance de ces diverses fonctions. Le tableau de la situation économique de l'Autriche-Hongrie ne serait pas complet s'il n'y était fait une place à la description de ses banques.
Celle qui tient la tête est la Banque austrohongroise, dont nous avons déjà parlé et qui est
l'institut d'émission de la Monarchie. Seule, elle a le droit d'émettre des billets, payables à vue et au porteur. Sa fondation, bientôt séculaire, remonte à 1816 : mais la Banque privilégiée d'Autriche, créée alors, a subi bien des modifications avant de revêtir sa forme actuelle. Elle a tout d'abord eu à souffrir, pendant presque tout le XIX® siècle, de la concurrence de l'Etat lui-même, qui a eu recours d'une façon presque ininterrompue au papier monnaie. Ce n'est que depuis une douzaine d'années que celuici a disparu et que la circulation fiduciaire est exclusivement constituée par les billets de la Banque austro-hongroise. Cette réforme a coïncidé avec celle du système monétaire, qui a été fondé sur l'étalon d'or, avec la couronne, valant 1 fr. 05, pour unité. Mais, bien que la Banque ait une encaisse métallique de plus de 1 milliard 1/2, elle n'est pas encore légalement tenue de rembourser ses billets en espèces. Elle est autorisée à émettre ceux-ci pour une quantité égale à deux fois et demie le numéraire qu'elle possède ; lorsque sa circulation dépasse de plus de 600 millions de couronnes le chiffre de l'émission, elle paie à l'Etat un impôt de 5 p. 100 l'an sur l'excédent. Comme la Banque de France, elle est dans une certaine mesure la Banque des banques, c'est-à-dire qu'elle prend à l'escompte des traites que les autres sociétés lui présentent.
Le papier véritablement commercial, celui qui forme chez nous le fond du portefeuille de notre grand établissement central, est beaucoup plus rare en Autriche qu'en France. Les acheteurs n'ont pas coutume d'autoriser leurs vendeurs à fournir sur eux un effet à échéance, et encore moins de le revêtir de
leur acceptation. Ils ne paient généralement qu'à une échéance éloignée, six ou neuf mois ; s'ils acquittent leur dette à un mois de date, ils considèrent que c'est un paiement au comptant et demandent en échange une bonification de prix.
On comprend qu'un fonds de roulement très considérable est nécessaire aux industriels obligés d'attendre aussi longtemps le paiement de leurs fournitures. Ils se font souvent consentir des avances sur le montant de leurs créances, qui ne sont constatées que par une inscription sur les livres de l'acheteur, et qui portent le nom typique de Buc/i/orJerungen, littéralement créances comptables. Ces prêts leur sont faits à des conditions beaucoup plus onéreuses que l'escompte des effets de commerce, puisque la garantie est inférieure à celle qu'offrent ces derniers. Les institutions qui se sont fait une spécialité de ce genre d'affaires fournissent des traites sur les acheteurs de marchandises afin d'avoir un papier à négocier aux banques. Mais le débiteur n'accepte pas, et dès lors ne peut être aisément contraint de payer à l'échéance. La Banque est donc amenée à lui consentir de fréquents renouvellements ; et, lorsqu'elle s'y refuse, comme ce fut le cas l'an dernier, en Galicie, il en résulte une panique et des désastres.
A côté de la Banque austro-hongroise, existent à Vienne, à Budapest, à Prague et dans d'autres villes de l'Empire, des banques particulières d'une envergure considérable et dont les opérations s'étendent parfois au delà des frontières nationales. Parmi elles, nous citerons en première ligne l'Établissement de crédit privilégié impérial et royal d'Autriche (/Cœni-
gliche kctiserliche privilegierte allgemeine oesterreichische Creditanstalt), fondé en 1856, qui est à la tête d'un groupe puissant qu'on désigne communément du nom de groupe Rothschild, et joue un rôle de premier plan dans les affaires autrichiennes. Le Crédit Foncier d'Autriche (Kœnigliche kaiserliche privilegierte Boden- Creditanstalt) n'est pas seulement la banque foncière la plus importante de la Monarchie, mais, grâce à des réserves qui représentent presque deux fois son capital, il prend une part active aux opérations de banque proprement dites et aux affaires financières. Il a, à Paris, des points d'attache qui rappellent ses origines : il a été fondé il y a un demi-siècle sous les auspices du Crédit Foncier de France : un comité français continue à faire partie de son administration. Les actions sont cotées, à Paris, comme à Vienne, aux environs de 400 p. 100: l'action de 300 couronnes en vaut plus de 1 200. La Banque privilégiée des Pays autrichiens (Kœnigliche kciiserliche privilegierte œsterreichische Laenderbank) est également une création française, due à M. Bontoux. Elle fut une émanation de la célèbre Union Générale, mais échappa au désastre qui engloutit celle-ci en 1882. Depuis lors, cette Banque des Pays autrichiens, que les boursiers, avaient baptisée, à sa naissance, du sobriquet de la Timbale, a cause de la similitude des noms de son fondateur et d'un restaurateur, alors célèbre, de la capitale, a su développer une activité fructueuse. La Banque anglo-autrichienne (Anglo-oesterreichis" che Bank) eut spécialement pour objet, à l'origine, les affaires turques, à l'époque où Vienne était, avec Paris et Londres, le principal appui du crédit ottoman. La Banque de l'Union (Unionbank) et l'Associa-
tion bancaire viennoise (Wiener Bankverein) figurent également au premier rang des établissements de crédit autrichiens, avec la Société d'escompte de Basse- Autriche, qui est l'un des plus anciens, puisque sa fondation remonte à 1854.
Nous citerons encore la Banque Générale de Dépôts (AUgemeine Depositen Bank) au capital de 26 millions, l'Union viennoise des virements et des caisses (Wiener Giro und Cassen Verein) au capital de 6 millions, la Banque et Office de change (Mercur) au capital de 40 millions, qui a des succursales à Budapest, Presbourg et Maria-Theresiopol, la Banque générale des échanges (K. K. priv. allgemeine Verkehrs^ banJi) au capital de 42 millions, puis toute une série de banques provinciales, telles que la Banque d'agriculture et d'industrie de Moravie, les banques d'escompte de Moravie, de Styrie, l'établissement de crédit et d'avances à Koniggraetz, la Banque de crédit de Laibach, la Banque de la Haute-Autriche et de Salzbourg, la Banque d'escompte de Bohême, la Banque industrielle de Bohême, la Banque de l'union de Bohême, la Banque de crédit de Prague, la Banque industrielle de Prague, au capital de 80 millions, la Banque commerciale de Trieste, la Banque pour le Tyrol et le Vorarlberg, la Banque industrielle pour la Galicie, la Lodomérie et Cracovie.
Beaucoup de ces établissements, notamment des banques viennoises, ont, en dehors de leur siège social, des bureaux de quartier, des succursales sur territoire autrichien et même à l'étranger. C'est ainsi que le Wiener bankverein en a une à Constantmople, outre une vingtaine d'agences à Vienne et une qua-
LESIBANQUES 45
rantaine dans le reste de la monarchie : il possède des intérêts importants dans la Banque balkanique à Sofia et la Banque commerciale roumaine à Bucarest. La Creditanstalt, en dehors de ses nombreuses succursales, est liée par un cartel à la Ungarische allgemeine Creditbank.
Les crédits fonciers autrichiens proprement dits, ceux qu'on appelle instituts de lettres de gage {Pfand hrief Institute) avaient émis, à la fin de 1911, pour
2 800 millions de lettres de gage foncières et pour I milliard d'obligations communales.
Le tableau ci-dessous résume la situation de neuf banques au 31 décembre 1912, pour quelquesunes au 31 décembre 191 1 : les chiffres sont en millions de couronnes.
Titres Avan- Dépôts Porte- et ces
Réser- et feuille partiel- sur
Capital ves cre'diteurs effets pations titres Débiteurs
Banque austro - hongroise 210 28 275 1341 6 345 »
Creditanstalt (191 2)... 150 92 877 221 120 58 756
Bodencredit(1912) ... 54 107 261 96 32 35 291
Laenderbank 130 26 507 160 99 73 425
Anglobank 1 00 24 422 1 38 35 26 441
Union bank (1912) ... 70 19 215 85 41 17 188 Wiener Bankverein
Comptoir d'Escompte de la Basse Autriche
Banque industrielle de
de Prague (1911).... 80 20 259 132 32 80 106
A eux seuls, ces neuf établissements ont plus de
3 milhards 1/2 de dépôts et de comptes créditeurs. En Hongrie, nous trouvons une grande quantité
de banques, dont l'activité est remarquable et dont la solidité a été démontrée au cours des derniers événements. En dépit des pertes subies par leur clientèle, des immobilisations considérables déterminées par les guerres balkaniques, ces établissements sont restés debout. Voici la liste des principaux d'entre eux et les chiffres caractéristiques de leur bilan au 31 décembre 1911.
Cré- Titres Avan-
di leurs et ces
Réser- et Porte- partici- sur Débi-
Capital ves dépôts feuille pations titres leurs
Union de la Caisse
d'épargne nationale de
Pest... 20 56 371 76 86 73 119
Banque hongroise de cré-
dit général (1911) 80 55 301 150 38 » 272
Banque commerciale
hongroise de Pest
Banque hongroise et
Société de commerce
Caisse d'épargne de la „ ,^
Cité..... 16 4 33 25 3 9 13
Banque hongroise d'es - ,„ r-^ ^^
compte et de changes . 50 14 165 61 18 52 67 Caisse d'épargne unie de
la capitale (Budapest). 13 17 96 56 13 » 12 Caisse d'épargne centrale
deHongrie 18 17 104 56 5 24 40
Nous ferons remarquer que ceux qui portent le titre de caisses d'épargne n'en sont pas moins de véritables banques. De plus, les opérations de prêts hypothécaires n'étant pas exclusivement réservées aux crédits fonciers proprement dits, beaucoup de banques émettent des lettres de gage, en contre-
partie de leurs opérations hypothécaires ; celles-ci sont d'ailleurs sévèrement réglementées par la loi et contrôlées par un commissaire royal. A la fin de 1910, les prêts hypothécaires consentis par les établissements hongrois de diverse nature s'élevaient à 3 milliards 1/2 de couronnes.
Les banques hongroises présentent une très grande diversité et appliquent leur activité à des objets variés. C'est ainsi que nous relevons, dans le nombre, une Banque de colonisation et de morcellement de terres ; une Banque qui exploite la concession de la loterie royale ; une Société de caisse d'épargne nationale et de banque ; une Banque générale hongroise d'immeubles ; une Banque centrale de crédit des établissements financiers hongrois ; une Banque générale des cautionnements ; des centaines d'établissements, dont le capital ne dépasse parfois pas 100 000 couronnes et s'élève dans d'autres cas à un chiffre respectable de millions, couvrent toute la surface du pays et témoignent d'un degré avancé d'organisation économique. Il en est de même en Croatie et en Slavonie, provinces politiquement rattachées à la Hongrie.
Nombre des banques austro-hongroises ont étendu leur activité aux pays balkaniques. Elles l'ont fait en général sous forme indirecte, en souscrivant une partie du capital d'établissements spéciaux fondés en Orient, notamment en Roumanie, Serbie et Bulgarie.
Une statistique arrêtée à la fin de 1909 indiquait l'existence de 78 banques autrichiennes, y compris la Banque Austro-Hongroise, de 1 827 banques hongroises, de 4 instituts de crédit foncier hongrois
(non compris les banques hypothécaires par actions), de 843 caisses d épargne hongroises, de 129 caisses d'épargne slavono-croates. Voici quels étaient les éléments principaux du bilan des banques autrichiennes. ^ Actif.
de
couronnes
Portefeuille 2 194
Titres 550
Prêts hypothécaires ^ 900
Avances sur titres et marchandises 488
Débiteurs ^ ^25
Passif.
Capital-actions ^ '4'
Réserves ^
Lettres de gage émises 3 927
Acceptations 'TlJ.
Créditeurs ^ ^^^
Voici le même tableau pour les instituts de crédit hongrois, dont il résume les bilans. On remarquera que, bien que le nombre des établissements hongrois soit à peu près vingt fois supérieur à celui des banques autrichiennes, leurs ressources totales sont comparables à celles dont ces dernières disposent. Les comptes créditeurs et les dépôts proprement dits s'élèvent à plus de 5 milliards en Hongrie contre 4 400 millions en Autriche.
Actif.
MiUau de
Portefeuille 2 552
Titres 853
Avances sur titres et marchandises 266
Débiteurs 1 622
Prêts h>pothécaires 2 710
Prêts communaux 861
Divers 37
P.\SSIF.
Capital-actions 1 069
Fonds de réserve 547
Obligations foncières et communales 2 240
Dépôts 4 1 63
Créditeurs 882
Tous ces chiffres ont notablement augmenté depuis lors.
Une statistique des banques austro-hongroises ne serait pas complète si l'on n'y faisait figurer les caisses d'épargne postales de l'Autriche, de la Hongrie et de la Bosnie-Herzégovine. Les deux premières détenaient au 31 décembre 191 1 près de 800 millions de couronnes, dont elles avaient fait les emplois indiqués ci-dessous :
Passif.
Autriche Hoagrie Mi liooj de couronne*
Dépôts 702 117
Créditeurs 22 3
Comptes de chèques 18 127
Actif.
Caisse et banques 6 115
Débiteurs 243
Portefeuille 86
Titres 374 140
Avances sur titres 18
A la Caisse autrichienne, le mouvement des comptes d'épargne a été, en 1911, de 286 millions et celui des chèques de 30 milliards. Les mêmes chiffres, pour la Caisse hongroise, ont été de 1 16 millions et 9 milliards de couronnes.
En dehors de ces établissements d'Etat, 655 caisses d'épargne autrichiennes, à la fin de 1909, avaient en dépôt 5 719 millions de couronnes, qui, jointes à 404 millions de fonds de réserve, avaient reçu les emplois suivants :
Millions
de couronnes
Encaisse et divers 50
Immeubles 98
Avances temporaires 555
Prêts hypothécaires 3 570
Portefeuille 205
Avances sur gage et personnelles 79
Titres 1 566
Dans son ensemble, le réseau de banques, avec ses nombreuses succursales, donne l'impression d'un organisme financier sain. Il repose sur un système monétaire qui, enfin dégagé de la tare du papiermonnaie d'État, est fondé sur le principe du monométallisme-or et n'attend qu'une ère de paix stable
pour être définitivement assis sur cette base. Les banques ont en général le caractère d'établissements mixtes, c'est-à-dire qu'elles sont à la fois banques de dépôts et banques d'affaires, comme à Berlin. La séparation, si nettement établie à Londres entre les unes et les autres, ne s'est pas réalisée en Autriche- Hongrie. Bien plus, un certain nombre d'entre elles ajoutent à cette double activité un troisième chapitre, celui des prêts hypothécaires, qui ne sont pas ici, comme en France ou en Allemagne, l'apanage exclusif des crédits fonciers proprement dits. La Banque centrale d'émission est la première à donner, sous ce rapport, l'exemple d'un mélange des opérations, puisqu'elle a un département hypothécaire, qui a consenti des prêts fonciers pour 300 millions de couronnes, et émis des lettres de gage pour une somme équivalente. Il en est de même des très nombreuses caisses d'épargne constituées sous la forme de sociétés anonymes et qui emploient une partie de leurs ressources à des prêts hypothécaires. Beaucoup d'entre elles ne se contentent pas de recevoir des dépôts, mais émettent elles-mêmes des lettres de gage, ce qui en fait de véritables crédits fonciers. Nous sommes en présence d'un système compliqué qui ne redoute pas le mélange des attributions. Des établissements de tout premier ordre, comme la Creditanstalt, sont autorisés à émettre des obligations de crédit industriel et des obligations de crédit de chemin de fer couvertes par des avances foncières ou par des titres ayant eux-mêmes une garantie hypothécaire.
Les capitaux ne sont pas en ce moment abondants sur les places austro-hongroises, où se pratiquent les
taux d'escompte et d'avances les plus élevés d'Europe. Ce phénomène est dû à deux causes : les raisons politiques, sur lesquelles nous n'avons pas besoin d'insister, et qui ne constituent qu'un motif passager de renchérissement de l'argent ; l'organisation médiocre des règlements commerciaux, qui est une source permanente de difficultés et qui appelle une réforme. L'emploi judicieux et généralisé de la lettre de change, ce bel instrument d'un usage si courant chez nous, rendrait de grands services à l 'Autriche- Hongrie.
Conclusion
LA CRISE que vient de traverser l'Autriche- Hongrie et qui n'est pas encore terminée à l'heure où nous écrivons, s'est fait profondément sentir dans la vie économique de la monarchie. Il n'est pas aisé de démêler, parmi les troubles divers qui se sont manifestés dans l'état des finances, du commerce et de l'industrie, ceux qui sont dus exclusivement aux circonstances politiques, et ceux qui seraient normalement résultés de l'évolution des facteurs purement économiques. On peut admettre, en effet, que l'ère de prospérité mdustnelle, qui a été si nettement marquée dans le monde depuis deux ans, approchait de son point culminant en 1913 et que, de ce chef, il y aurait eu, en Autriche comme ailleurs, un ralentissement général de l'activité des affaires. Mais les effets des événements d'Orient, de la guerre balkanique et de la mobilisation autrichienne n'en sont que plus évidents. Car une accalmie de l'industrie a pour conséquence logique une baisse du loyer de l'argent, tandis que la caractéristique de la période que nous traversons depuis l'automne dernier a été le renchérissement formidable, persistant, des capitaux. Les taux d'escompte, d'avances, se sont élevés et surtout se sont maintenus à des hauteurs que la génération actuelle n'avait guère connues et surtout n'avait pas vues persister pendant aussi longtemps.
Lors de la crise américaine de 1907, les taux avaient atteint à New- York un étiage invraisemblable : mais ce fut l'affaire de quelques semaines. Cette fois-ci, la soif de capital monnayé paraît beaucoup plus difficile à satisfaire, et la cause en est la guerre d'Orient.
Tout d'abord cette campagne de dix mois a entraîné la destruction de capital qui est la conséquence immédiate de toutes les luttes à main armée, des vies humaines, des chevaux, du bétail, des animaux de toute sorte, d'une foule d'objets matériels, maisons, voies ferrées, ouvrages d'art, armes, munitions. D'énormes richesses sont ainsi anéanties. On a essayé de les chiffrer : on est arrivé à plusieurs milliards de francs.
D'autre part la production est arrêtée sur bien des points : les manufactures chôment faute de bras, ou faute de commandes. L'agriculture elle-même est menacée. Tous les hommes valides étant sous les drapeaux, certains champs sont mal cultivés ou ne le sont pas, et les récoltes de 1913 ont pu être compromises dans les Balkans. On assure cependant que les terres bulgares ont été labourées par les femmes et par les prisonniers turcs. Mais voici que la mobilisation roumaine a pu faire redouter un manque de moissonneurs en Valachie et en Moldavie.
En second lieu, pendant toute la campagne, les belligérants ont eu des dépenses considérables à faire pour la paye de leurs troupes et le renouvellement des approvisionnements de tout genre. Alors même qu'ils se sont bornés à puiser ceux-ci dans leurs arsenaux, il va falloir les remplacer, et la perspective de ces dépenses inévitables projette une ombre sur le marché des capitaux et contribue à en maintenir le
loyer à un niveau élevé. Toutes les banques européennes savent que, aussitôt la paix signée, des emprunts verront le jour. Les Etats balkaniques n'auront pas seulement à réparer les conséquences directes de la guerre, à reconstituer leur matériel et leurs approvisionnements, mais ils vont entreprendre des travaux publics de tout genre, en premier lieu des constructions de chemins de fer, qui nécessiteront le recours aux opérations de crédit.
L'Autriche a sa part de responsabilité dans cette allure générale du marché des capitaux. Tout d'abord, elle a dépensé des centaines de millions pour la mobilisation d'une partie de son armée ; elle a éloigné pendant de longs mois, de leur travail productif, un grand nombre de jeunes gens ; mais surtout elle a entretenu, chez elle et au dehors, des craintes de guerre qui ont pesé lourdement sur le monde et qui ont déterminé à la fois un resserrement du crédit et une thésaurisation des espèces : ceci a rendu particulièrement difficile la tâche de ceux qui avaient besoin de trouver de l'argent pour leurs affaires. L'inquiétude a gagné le reste de l'Europe et l'Amérique, en sorte que les principaux détenteurs des réserves de capitaux disponibles, c'est-à-dire les banques, ont suivi une politique de prudence et de contraction qui a contribué à rendre la situation plus aiguë. En présence de la difficulté de trouver un appui auprès des établissements particuliers, les industriels et les commerçants ont multiplié leurs recours directs aux grandes banques centrales, qui dans les divers pays d'Europe leur sont largement venues en aide. Les détails que nous avons donnés sur la marche des comptes de la Banque Austro-Hongroise indiquent
d'une façon éloquente la mesure dans laquelle elle a rempli cette tâche.
La baisse des cours de la plupart des valeurs à revenu fixe et spécialement des fonds d'Etat est un autre indice qui, joint à la cherté de l'argent, achève de démontrer l'ébranlement de tout l'édifice économique en Autriche-Hongrie. Les courts tableaux que nous v.,v.."«; imprimés suffisent à donner une idée de l'amplitude de la vague de baisse qui a emporté les cours, particulièrement ceux des valeurs à revenu fixe, aux bourses de Vienne et de Budapest.
Aux effets produits par une simple menace de guerre, on peut juger quels seraient ceux d'une ouverture des hostilités entre quelques-unes des grandes puissances de notre continent. Le prince impérial d'Allemagne a beau souhaiter une chevauchée, sabre au clair, au milieu des ennemis qu'il croit voir menacer son pays, nous pensons que les hommes d'État responsables continueront à faire tous leurs efforts pour écarter un conflit dont il est impossible de préjuger les conséquences. L'Autriche-Hongrie ne devra pas être la dernière à se féliciter de voir signer une paix qui lui permettra de remettre son épée au fourreau. Loin d'avoir à redouter la constitution, au sud-est de l'Europe, d'Etats slaves plus puissants qu'ils ne l'étaient jusqu'ici, elle pourra trouver en eux, pour son commerce et son industrie, des clients plus importants que par le passé.
D'autre part, elle a devant elle une tâche financière considérable : rembourser une dette flottante dont le taux est excessif, et transformer des bons à courte échéance en rentes consolidées. Cette opération semble difficile si la paix n'est pas assurée.
Elle est indispensable cependant pour faire sortir le Trésor d'une gêne qu'il n'avait pas connue depuis un demi-siècle, et que la Nouvelle Presse libre appelle « un état de siège financier, dans lequel l'argent est devenu un objet de luxe ».
Les finances publiques de l'Autriche- Hongrie ne présentent pas un spectacle beaucoup plus réjouissant que celles de ses deux voisines du nord et de l'ouest. Comme en Allemagne, comme en France, le fardeau des impôts devient chaque année plus lourd. Aux dépenses militaires croissantes s'est ajouté un budget de la marine, dont la nécessité n'apparaissait pas comme urgente, mais que les insistances de l'Allemagne et la méfiance vis-à-vis de l'Italie ont tout d'un coup fait enfler dans des proportions inattendues. Les exploitations d'Etat ne sont pas un élément d'économie : elles sont en faveur à Vienne et à Pest, où les réseaux des chemins gouvernementaux englobent la plus grande partie des voies ferrées. On y médite encore la constitution d'autres monopoles, destinés, dans la pensée de leurs partisans, à accroître les ressources du budget, mais qui pourraient bien peser plus lourdement dans le plateau des dépenses que ne l'admettent les prévisions. Tous ces besoins provoquent des emprunts, et, comme ceux-ci ne suffisent pas, des impôts nouveaux ou des aggravations des taxes existantes. La fiscalité autrichienne n'est pas tendre. Les tracasseries qu'engendre l'impôt personnel sur le revenu sont légendaires. L'inquisition y fonctionne à l'état permanent. Les fonctionnaires ne reculent devant aucun moyen de fouiller dans la vie et les affaires les plus intimes des particuliers. On cite le cas mémorable de ce
fidèle sujet de l'empereur qui fit à je ne sais quelle œuvre de bienfaisance un présent de 50 000 couronnes, à l'occasion du jubilé de son très aimé souverain. Cette libéralité éveilla la curiosité du percepteur, qui la trouva peu en rapport avec le revenu déclaré du donateur, « étant donnée », dit le document officiel, « son avarice bien connue ». Un autre contribuable se vit réclamer, au bout de dix ans, des sommes décuples de celles qu'il avait versées, à titre d'impôt sur le revenu, et que le Trésor avait encaissées sans aucune observation. Les sociétés anonymes ne sont guère mieux traitées que les individus. En dépit d'un concert de plaintes provoquées par de tels procédés, le ministre des finances a proposé, parmi les mesures destinées à lui procurer de nouvelles ressources, une extension de l'impôt sur le revenu et un renforcement de l'appareil fiscal, destiné à mieux pressurer le contribuable et à éviter toutes les fuites. Ce sont là des moyens de grossir les recettes du Trésor, mais non de stimuler l'activité économique du pays. Les budgets seront peut-être en équilibre ; mais ils le seraient bien plus aisément si les efforts des financiers, des industriels, des commerçants n'étaient découragés par la perspective d'une taxation excessive et la crainte constante des tracasseries d'une administration inquisitoriale. Quoi qu'il en soit, le crédit austro-hongrois est bon : peuple et gouvernement sont d'accord pour vouloir faire honneur à leur signature. Depuis que, il y a un demi-siècle, un impôt fut mis sur les coupons de la rente, aucune atteinte n'a été portée aux droits des créanciers. Si le taux de capitalisation des fonds publics est aujourd'hui aux environs de 5, après
s'être assez longtemps tenu à 4 p. 100, cela est dû avant tout aux circonstances politiques. Toutefois, il convient de remarquer que la situation de l'Autriche- Hongrie, au point de vue du commerce extérieur, s'est modifiée depuis un certain temps. Elle exportait des denrées agricoles pour des sommes importantes, qui lui font défaut aujourd'hui que sa population accrue consomme la majeure partie de sa production de céréales et de bestiaux. Nous ne sommes pas de ceux qui attachent à la balance des échanges la signification que lui donnaient les mercantillstes. Mais il est évident qu'un pays doit remplacer par des exportations d'objets fabriqués l'appoint que lui fournissait l'excédent des produits de son sol. L'industrie autrichienne a donc besoin d'augmenter ses débouchés, en particulier vers les marchés orientaux, qui sont ses clients naturels : le Ballplatz devra y veiller, et le ministre des affaires étrangères se concerter avec son collègue du commerce, de façon à conclure des traités avantageux avec les royaumes balkaniques.
Il convient d'observer que les symptômes d'une détente, encore légers il est vrai, apparaissent. Le bilan de fin juillet 1913 de la Banque Austro-Hongroise indiquait une augmentation du portefeuille moins forte que l'année dernière à pareille date. Le total des effets escomptés est encore voisin de I milliard, ce qui est un gros chiffre pour l' Autriche- Hongrie. Mais il est inférieur d'un tiers au chiffre maximum de 1 341 millions qui fut atteint le 31 décembre dernier.
En même temps que paraissait ce bilan de la Banque, le ministère du commerce publiait les
chiffres du commerce extérieur de la monarchie pendant le premier semestre de 1913. Comparés à la même période de 1912, ils donnaient les résultats suivants :
Importation Exportation
augdiminution mentation
par par
rapport à rapport à
Matières premières et objets
d'alimentation 1000 31 435 I
Produits demi-finis 245 50 266 1 4
Objets fabriqués 432 54 640 63
Totaux 1 677 135 1 341 78
L'ensemble des importations a donc diminué de 135 millions et celui des exportations augmenté de 78 millions. Le volume du commerce extérieur s'est réduit : mais, au point de vue monétaire, la situation s'est améliorée, en ce sens qu'il y a eu moins de paiements à effectuer à l'étranger. La bonne récolte de l'an dernier a fait sentir son effet. La diminution des importations de matières premières indique un ralentissement de l'industrie, en particulier des tissages : les entrées de coton ont baissé de 41 millions, celles de lin de 7 et celles de laine de 13 millions. En même temps les filatures exportaient pour 18 millions de filés de plus : elles étaient amenées à se défaire à tout prix de marchandises dont les tisseurs indigènes n'avaient pas l'emploi.
Une détente graduelle commence à apparaître, grâce aux restrictions que les industriels ont su s'imposer et dont les chiffres suivants attestent l'importance. Plus de 35 000 métiers à tissage se sont arrêtés au cours des derniers huit mois, ce qui a
entraîné un fléchissement dans la production dont la valeur peut être estimée à 40 millions de couronnes. La conséquence en a été qu'il a été employé pour une trentaine de millions de fils de moins, que les teintureries ont diminué d'une somme à peu près égale leur production. Par suite de ce ralentissement, qui se manifeste aussi dans d'autres industries, puisque les fabriques de machines de Bohême, par exemple, n'ont reçu jusqu'ici des commandes que pour . les trois quarts environ de ce qu'elles avaient enregistré pendant la période correspondante de 1912, les besoins de crédit sont moins intenses.
Les prmcipaux personnages qui sont à la tête du commerce d'exportation autrichien sont d'avis qu'il reprendra une activité sérieuse au lendemain de la conclusion de la paix, mais ils diffèrent d'opinion sur la rapidité et l'ampleur de cette reprise. Les uns comptent sur l'énergie du peuple bulgare pour le voir, en dépit des ruines accumulées surtout par la seconde campagne, redevenir très vite un client important des manufactures austro-hongroises. D'autres craignent un épuisement tel de ce peuple, que sa capacité d'absorption ne soit amoindrie pour longtemps. La plupart s'accordent à considérer que la Grèce a relativement peu souffert et que la très importante extension de territoire qu'elle va recevoir fera d'elle un client important sur le domaine économique. Ils s'attendent aussi à un redoublement d'activité du côté serbe. Enfin ils considèrent que les affaires avec la Turquie se développeront, en dépit de la probabilité d'une élévation du tarif douanier : les puissances devront, en effet, permettre aux autorités ottomanes d'imposer à l'entrée des marchandises
un taux supérieur aux 11 p. 100 actuels, afin de leur procurer des ressources. Tous les commerçants déclarent que i 'Autriche-Hongrie sera amenée à abaisser ses droits d'importation sur les denrées agricoles et le bétail, principale monnaie d'achat au moyen de laquelle les Etats balkaniques peuvent lui payer les objets manufacturés qu'elle désire leur vendre.
Telles sont les perspectives qu'il est raisonnable d'entrevoir pour l'Autriche-Hongrie. Rien ne prouve qu'elle doive, en fin de compte, souffrir du nouvel état de choses qui va modifier la face de l'Europe orientale. Si elle profite des circonstances actuelles pour remanier sa Constitution intérieure, elle pourra même sortir de la crise rajeunie et renforcée. Il ne faut pas oublier que ses provinces du sud-est sont sous un régime provisoire. La convention qui unit en 1858 la Croatie à la Hongrie ne définissait pas clairement la situation réciproque des deux pays qui, d'après certains articles, paraissaient devoir être traités sur un pied d'égalité, alors que d'autres mettaient la Croatie dans la dépendance de la Hongrie. La ville de Fiume était attribuée à cette dernière, tandis que sa banlieue était croate. Le pacte austrohongrois de 1867 reconnaissait les droits historiques de la Hongrie sur la Dalmatie, tout en déclarant que la question devrait être réglée définitivement par un plébiscite dalmate. La Hongrie, à son tour, s'engageait vis-à-vis de la Croatie à l'unir à la Dalmâtie, une fois celle-ci annexée à la première. Lorsqu'en 1878, la Bosnie et l'Herzégovine furent occupées, rien ne fut décidé quant à leur statut politique, non plus qu'en 1908 lors de l'annexion. Le décret
hongrois qui proclame cette dernière mentionne les droits de la couronne de Samt-Etienne sur la Bosnie ; mais les Magyars n'insistent pas sur une mise en pratique de ces droits qui, aussi bien que l'application de ceux qu'ils prétendent avoir sur la Croatie, pourrait leur créer plus de difficultés qu'elle ne leur rapporterait d'avantages. Le programme des Croates est le Trialisme : ils voudraient réunir la Croatie, la Slavonie, la Daimatie, la Bosnie, l'Herzégovine, l'Istne, la Carinthie, la Styrie méridionale et quelques autres territoires de moindre importance pour en faire une troisième partie de la monarchie, jouissant de droits égaux à ceux de l'Autriche et de la Hongrie. Ce parti sympathisa un moment avec la Hongrie lorsque celle-ci, en 1905, était en opposition avec Vienne. Mais l'accord ne fut pas de longue durée. Les Magyars suspendirent la Constitution croate, ce qui amena l'union contre eux de tous les éléments d'opposition, c'est-à-dire des serbo-croates et du parti de la droite, où l'influence cléricale est dominante. Rappelons à cette occasion que les Croates sont catholiques et que c'est la religion surtout qui les distingue des Serbes orthodoxes. En dépit de cette différence de croyance, les sentiments serbophiles ont, dans les derniers temps, fait beaucoup de chemin chez les Croates. Dans tous les ports de la Daimatie, l'élément italien est de plus en plus refoulé par eux. L'heure approche où il semble nécessaire de leur accorder certaines satisfactions.
Cette opinion est celle, croyons-nous, d'un certain nombre des conseillers du vénérable empereur, qui n'oublient pas que la Monarchie compte 20 millions de Slaves dans ses différents royaumes et provinces ;
le fameux Drang nach Osten (poussée vers l'Est) que Bismarck assignait comme programme à son alliée, se poursuivra peut-être mieux par une fusion plus intime des éléments hétérogènes de l'Empire que par le fer et le feu.
Ce serait du reste une erreur de croire que l'empire austro-hongrois est menacé de dissolution à la mort de François-Joseph. Certes, le souverain qui règne depuis soixante-cinq ans est respecté dans tous les pays de langue et d'origine si diverses que peuplent ses 52 millions de sujets. Mais il existe entre eux des liens bien autrement forts que ceux d'un loyalisme incontestable. Que deviendraient les tronçons épars de la Monarchie dualiste, si l'unité venait à être brisée? Les Hongrois seraient étrangement affaiblis vis-à-vis des populations slaves que la Constitution de 1 867 a rattachées à leur royaume. Ces populations ellesmêmes, tout en éprouvant de vives sympathies pour la Serbie, se rendent compte qu'elles n'auraient rien à gagner à être annexées à Belgrade et que la civilisation austro-hongroise est, malgré tout, encore supérieure à celle des pays balkaniques. Qu'adviendrait-il de la Bohême, de son agriculture et surtout de son industrie, si elle était noyée dans la masse germanique? Les fabricants tchèques apprendraient vite qu'il n'est pas bon d'être livrés sans défense à leurs concurrents allemands. Quant aux Polonais de Galicie, ils ont, sous le sceptre des Habsbourg, une situation privilégiée. Le maréchal du pays ouvre encore aujourd'hui à Lemberg la Diète par les paroles sacramentelles que les rois prononçaient jadis à Varsovie : il engage les députés à travailler « au bonheur de la Pologne ». Le sort de cette pro-
vince, qui fournit à l'Empire plus de ministres, de présidents du conseil et de hauts fonctionnaires qu'aucune autre, fait envie aux Polonais que le partage de la fin du XVIII® siècle a mis sous l'hégémonie russe ou prussienne.
Si des exaltés se plaignent bien haut de la tyrannie allemande ou magyare ou tchèque, l'immense majorité des habitants de l'empire se rend compte des dangers auxquels chacun d'eux serait exposé si le faisceau venait à se rompre. L'intérêt économique, à lui seul, est déjà une garantie puissante du maintien de l'ordre actuel. Il n'y a pas beaucoup plus d'un demi-siècle que des droits de douane existaient entre l'Autriche et la Hongrie. Qui voudrait rétablir aujourd'hui cette barrière, abattue en 1852, et dont le relèvement nuirait autant à l'agriculture magyare qu a l'industrie viennoise? Et ce n'est pas seulement dans l'ordre matériel que le dommage serait irréparable. Les royaumes et provinces qui se prêtent un mutuel appui et qui tirent de leur union une force singulière, ne seraient plus que de faibles unités en face des masses que forment les grandes nations européennes. Nous croyons donc qu'en dépit de certaines aspirations séparatistes, l'Autriche- Hongrie subsistera : son unité nous paraît même plus solide aujourd'hui qu'à d'autres époques de son histoire. L'Autriche une fois en possession d'une organisation qui satisfasse chacune des nationalités dont se compose cette « expression géographique », trouvera sans doute, dans la péninsule balkanique transformée, un champ d'action économique plus favorable encore que par le passé. C'est ce que proclamait déjà, au mois de mai 1913, l'ancien président du conseil hongrois.
M. Wekerlé, dans un article où il écrivait : « Les Balkans aux peuples balkaniques est la devise qui limite notre politique. Nous aurions tort de vouloir dominer ces peuples. Nous ne permettrons à personne de le faire, mais nous respecterons cette limite. Saluons donc la paix. La consolidation de nos forces vaut bien mieux pour nous que ne le serait une politique de prestige entraînant des sacrifices exagérés ».
Nous croyons que M. Wekerlé a raison.
Les œuvres de paix valent celles de la guerre. Si les diplomates assemblés de l'autre côté de la Manche, ou ceux qui viennent de siéger dans la capitale roumaine, nous donnent un traité de Londres ou de Bucarest qui remplace celui de Berlin et dure aussi longtemps que lui, ils auront bien mérité de leurs gouvernements et de leurs peuples.