DAMNE
Damné
L automne, celte année-là, rayonnait comme l'été. Dans lescintillement de millions et de milliards d'étoiles au milieu desquelles, en plein firmament, elle voguait, telle qu'un masque blafard avec des yeux mi-clos, un nez un peu camus, un front sans poils et des lèvres entrouvertes, la lune envoya quelques lueurs sur les marches de granit où mon ascendante et moi nous étions assis côte à côte et légèrement adossés contre le piédestal de la croix monumentale qui sépare, au nord, en la cité où je naquis, les faubourgs d'avec la banlieue. Une brise très rafraîchissante frôlait parfois nos corps accablés par ie soleil de plomb qui, toute la journée durant, nous avait harcelés, jusqu'au fond des coins
les plus reculés de notre demeure, et nous regardions en silence, tous les deux, les splendeurs sans égales de ce ciel du midi. Soudain, la seule proche parente qui me reste encore, tressaillit, en voyant passer auprès de nous à petits pas, une femme aux cheveux quasi blancs, appuyée sur le bras gauche d'un jeune homme et le bras droit d'un autre garçon, aussi sveltes et non moins gracieux l'un que l'autre, peut-être jumeaux, car ils se ressemblaient absolument, ayant, comme elle, une physionomie à la fois fort douce et très énergique.
— Ha ! des figures nouvelles pour moi, murmurai-je aussitôt qu'ils se furent éloignés de nous; sans doute des étrangers; n'est-ce pas ?
— Ils sont nés ici comme toi, ces enfants ! me répliqua la sœur de mon père après avoir réprimé quelques frissons ; seulement, ils étaient au maillot quand tu désertas le pays, et leur mère, aujourd'hui belle encore, était alors réellement superbe...
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— Oui, c'est possible ; il y a vingt-sept ans que j'ai quitté le bercail/t je ne les reconnais pas du tout...
— Tu les as pourtant déjà vus ; sinon eux, du moins elle.
— Où?
— Dans le carrefour où toute notre famille, hélas ! disparue à présent, habitait en ce temps-là. Cette heureuse mère !... elle est digne entre toutes et ses fils qu'elle éleva si bien, quoique presque dépourvue de ressources, sont très aimés ici, très estimés... et pourtant! Ah! quand j'y songe! Oh!
lorsque je me rappelle ceal !... L'un d'eux est médecin, et depuis l'aube jusqu'à la brune, il court les rues et les routes en son cabriolet et ses six chevaux sont sur les dents ; il guérit beaucoup de ses malades et les soulage tous, tous sans en excepter un seul ; l'autre est avocat ; tous les processifs se l'arrachent, il a l'oreille des juges et ses clients raffolent de lui : c'est ainsi, bien que ce dût être le contraire, en vérité !
— Pourquoi donc cela, ma très chère tante ?
— A cause de leur origine...
— Ha î vraiment?
— Oui, par rapport à leur père, le mari de cette bonne vieille-là, qui me trouble chaque fois que je la rencontre sur mon chemin, ils n'auraient pas ( û... réussir ; ils sont cependant très innocents, eux ! Eh ! j'en suis bien aise, après tout, les préjugés s'en vont !
— Une histoire ? Ah I je vous en prie, racontez-la moi.
— Volontiers ; elle t'intéressera beaucoup, certainement...
— Tant mieux !
— ... et te remuera quelque peu, peutêtre aussi.
— Je suis tout oreilles ; allons, vile, vite, allons !
— Un moment; attends que je souffle à mon gré. .
Ma vénérable consanguine reprit haleine et, levant sa tète chenue vers le ciel tout ar-
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genté, frémit de rechef en me montrant la face très distincte et plus décolorée de l'astre nocturne qui roulait au fond de l'azur sans bornes ; et puis enfin elle s'exprima posément ainsi :
« Le temps voie ; il y a quarante-trois ans de cela. C'était en avril ou en mai. Midi sonnait. Ta pauvre maman et moi, nous causions, abritées du soleil sous la tente de toile qu'à partir des premiers jours de mars chaque artisan de notre localité, dès f aube, dresse comme un auvent, au-dessus de la porte de son atelier ou de sa boutique, et, toi, bambin, entre nous deux, tu jouais, tantôt creusant des trous sous les pavés et tantôt , avec un arrosoir dont je t'avais fait cadeau la veille, versant de l'eau dans les fentes de la façade de l'humble maisonnette où tous nos devanciers ont vécu. Tout à coup, une foule de gens dévalèrent la grand'rue des Consuls, et, poussant de hauts cris, coururent jusqu'à la fontaine du Griffon... Il y avait là, non loin d'un abreuvoir et d'un
bassin publics où les bouviers mènent leurs bœufs, et les rouliers leurs chevaux, une bicoque lézardée à pignons, et bâtie mi-partie enterre et bois autour de laquelle un gros attroupement s'était formé.Ta mère qui t'avait pris entre ses bras et moi, curieuses l'une et l'autre de voir ce qui suscitait une telle émotion, nous nous glissâmes en cette cohue où tout le monde parlait à la fois. « Il viendra, disait-on, il viendra tout à l'heure la chercher ici, mais ces braves gens se sont barricadés chez eux et ne consentiront pas à la lui livrer. » « Allons donc I il n'oserait pas... » « Si, si, nous en sommes sûrs; elle, aujourd'hui majeure, et /tu qui la guigne depuis quatre ou cinq ans sont d'accord, bien qu'ils ne se soient jamais abouchés, prétendon, et les actes de respectées trois sommations légales, ont été signifiés selon la règle aux parents. » «Epouser un gaillard de cet acabit, elle, si délicate, oh 1 non, non 1 nous ne croirons ça que lorsque nous l'aurons vu. . . » « Tournez l'œil, vous verrez... » Et l'on se désignait un
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groupe armé qui s'acheminait, ayant franchi l'emplacement des anciens remparts, vers le toit solitaire et lugubre occupé par ces vanniers natifs de Bordeaux, et, depuis quinze ans, habitant notre Montauriol. La bande approcha. Sous la voûte embrasée du ciel étincelaient les baïonnettes des fusils d'une escouade de voltigeurs aux épaulettes jaunes, et derrière ces fantassins, marchaient, entre des valets de ville en chapeaux à cornes, un magistrat ceint d'une écharpe tricolore et le personnage en frac de cérémonie de qui l'on s'était tant entretenu de toutes parts. Arrivés en silence devant la maisonnette en question, les soldats forcèrent la populace à s'en écarter et puis, avec la crosse de leurs mousquets en cognèrent la; porte. « Ouvrez, au nom de la Loi I » cria par trois fois le commissaire de police, « ouvrez 1 » Aucune voix ne répondant à la sienne, il reprit, s'adressant aux militaires : « Enfonçez-moi ça ! » Les fusiliers, après avoir hésité longtemps, obéirent enfin. On entendit résonner leurs
armes sur les ais du ventail, et l'on se demandait si l'on ne rêvait point. Tandis que les militaires s'escrimaient à l'envi, les bourgeois et les artisans, assemblés là, considéraient le monsieur en habit noir à queue d'hirondelle et gants blancs, à la requête de qui s'accomplissait cette violation de domicile autorisée par les codes. Il était assez grand, un peu maigre et fort chevelu. Je n'ai pas oublié, je n'oublierai jamais sa figure bistreuse ainsi que celle des Mores, et ses yeux aussi bleus que ceux d'un Anglais ou d'un Russe, avec une crinière très blonde qui luisait comme un casque d'or sur un front de bronze. Oh ! qu'il eût été beau s'il n'avait pas été si tourmenté!... Figuretoi, neveu, quelque ange à qui l'Eternel refuse l'entrée du Paradis ou, si tu préfères, un démon qui n'a pas mérité d'être précipité dans l'enfer ; enfin, un Christ damné. Tout-à-coup la porte, que l'on avait fracassée, céda. Suivi des troupiers et des sergents, le commissaire aussitôt, pénétra dans
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un étroit corridor, et le requérant, taciturne et pensif, attendit sur le pas de l'antique et maigre édifice. Oyait-il ou non les propos du public qui bientôt l'assaillirent ? Il ne bougeait pas plus qu'une statue de pierre ou de métal. « La fatalité, le destin en ont ainsi décidé I s'écria quelqu'un ; en définitive, il est plus à plaindre qu'à blâmer, etl'on aurait bien tort de lui en vouloir. Est-ce sa faute après tout, s'il est né de qui vous savez ? A peine âgé de six à sept ans, les siens l'envoyèrent au collège de Montpellier, où il termina ses études sans que ceux-ci lui rendissent visite. Une fois bachelier ès-sciences, il étudia la médecine et, deux ans après avoir obtenu son diplôme, il était aide-major dans un régiment de ligne, en Afrique, à Constantine. Au fort d'une bataille, un caporal de zouaves dont il avait pansé les blessures, le remit brusquement : « Toi, camarade, toi, pays, aujourd'hui nous guerroyons ensemble, ainsi qu'autrefois nous avons polissonne ; t'en souviens-tu ?» « Vous
vous trompez. » « Oh ! ma foi, non ; je te reconnais bien à la cicatrice étoilant ta tempe gauche ; un madrier t'était tombé dessus, on te crut mort ; te voilà, tant mieux I... ou tant pis, à ton gré 1 » « Je vous assure que vous êtes tout à fait dans l'erreur. » « Aucunement ; et la preuve en est que, bien que tu sois droit comme un I, tu ressembles trait pour trait à ton papa le Bossu dont on nous menaçait à tout bout de champ, nous autres, gamins, qui tous avions si peur de lui que nous en faisions pipi dans nos culottes, et même... caca; nom d'un chien 1 il nous intimidait ferme... ah t c'est que s'il était mal raboté, lui, son métier non plus n'était pas fort ragoûtant... enfin, ne parlons plus de ça, puisque ça te déplaît ; au revoir et merci pour tes soins ; adieu, fils un tel l « Le malheureux qui toujours avait ignoré le secret de son abandon et s'était jusque-là cru vraiment orphelin, fut étourdi d'abord de cette révélation, ensuite il s'informa. Quelles angoisses le tenaillèrent ! Et la veille
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du jour où des renseignements lui furent fournis, il eut à subir un affront sanglant au mess, en présence de tous ses amis et compagnons, les officiers de la brigade. Un d'entre eux, auquel il avait tendu la main au moment de se mettre à table, la lui refusa. Vif comme il l'était et très chatouilleux sur le point d'honneur, il provoqua celui qui l'avait si profondément humilié ; l'insolent haussa les épaules et lui riposta : « Croiser le fer avec vous, allons donc ! Est-ce qu'on se bat avec un être de votre espèce ? > 11 bondit sous l'injure, un dernier mot le souffleta, l'atterra ; son compatriote, le zouave [avait jasé. Mais on en avait menti non, ça n'était pas possible, ce n'était pas vrai Le lendemain, hélas les dépêches qui lui parvinrent du Languedoc lui confirmèrent la désolante vérité. Voilà... » <r Soit, oui ; mais, objectèrent quelques badauds erdus dans la multitude, rien ni personne ne le contraignait alors à se charger de pareilles] fonctions ! » « Oh ! que si fait ! insista le dis-
coureur, écoutez-moi, jugez-en : Après avoir fichu son camp de l'Algérie, il se rendit au Sénégal ; là, des spahis et des marins, ayant séjourné sur les côtes ou dans les terres barbaresques, colportèrent les bruits qui là-bas avaient couru sur lui de garnison en garnison ainsi que sur le littoral de la Méditerranée, et, dès lors, chacun le fuit avec horreur. Repoussé, méprisé, voire persécuté par tous, il donna sa démission, qui fut acceptée avec empressement et s'en revint en France. Employé comme scribe en diverses administrations à Nantes, à Lyon, à Lille en Flandre, à Strasbourg, enfin à Paris, il fut toujours et partout signalé comme le fils un tel, et remercié. Pour subsister, il se condamna, lui, si bien élevé, tant instruit, à remplir toutes les besognes, même les plus viles. Savetier, portefaix, vidangeur, au fond des échoppes, en pleines halles et dans les égouts où longtemps il se cacha, les mêmes yeux invisibles le découvrirent et la même réprobation le poursuivit
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sans pitié, « Relire- toi, file ou nous partons tous : à bas les pattes, tu nous salirais ! » Il s'esquivait incontinent... et bientôt vint l'heure où ce paria, ce martyr, ce maudit traité d'indigne et montré au doigt tomba dans la détresse et le désespoir. En loques, affamé, certain soir en rentrant dans son taudis, après avoir été tenté pendant toute la journée d'en finir avec la vie, il reçut de celle qui l'avait mis au monde une lettre lui apprenant la mort de celui qui l'avait engendré sans penser qu'il le vouait à l'opprobre universel, et le suppliant de lasecourir,en s'excusant de l'avoir conçu. N'aspirant qu'à la tombe, il eut le courage de n'y pas descendre, oui, de ne pas se délivrer de l'existence par dévouement à sa mère à lui seul inconnue qui souhaitait de vivre encore. Il retourna donc au pays natal et s'y résigna, quoiqu'il en eût, à succéder à son père... Ah ! ceux qui le ravalent et le huent n'ont peut-être pas autant de noblesse que lui !
Non, non, il n'était pas fait pour instrumen-
ter ainsi... Quel lot que le sien ici-bas et quel supplice 1 Avoir la passion de raffermir ses semblables et en être réduit à les achever. On n'a pas d'idée de ça. Je l'ai vu naguère agir, à Toulouse. Au moment d'opérer il pâma presque. On le releva, roide comme une barre de fer et l'on craignit non seulement pour sa santé, mais encore pour sa raison. Après tant d'épreuves, il trouve enfin aujourd'hui, dites que je suis un prêcheur, si ça vous va, je m'en fous, il a trouvé, lui que chacun dédaigne et à qui personne n'adresse la parole, une fille, une très honnête fille qui l'aime et le veut autant qu'il l'aime et la veut lui-même en dépit de tous, et je les en félicite, ils s'épouseront... » Interloqué par des cris aigus partant de la bâtisse où les autorités s'étaient introduites violemment, l'orateur se tut, et presqu'aussitôt au-dessus du rez-de-chaussée, à l'unique fenêtre de l'étage supérieur, se cramponnèrent deux vieillards de sexe différent que les agents maintenaient de leur
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mieux, tandis que sur le seuil, en bas, apparut une magnifique brune à moitié vêtue et dont le linge en lambeaux flottait sur sa gorge meurtrie et taillée comme la chair des plus beaux marbres. Sans se préoccuper de la foule qui brandissait des bâtons et ramassait des cailloux pour assommer et lapider le ravisseur qui, toujours immobile et muet, l'attendait là, dehors, elle lui prit hardiment le bras. Attendrie par sa grâce, une matrone lui jeta sur les épaules un schall de laine, et des jeunesses enthousiasmées par sa bravoure, ayant coupé dans un jardin avoisinant quelques branches de lilas blanc, les tressèrent en guirlande, et les lui offrirent. Elle s'en couronna très ingénument et dit aussitôt à celui qui l'avait choisie et qu'elle avait élu : « J'ai le droit de la porter et je la porterai tout à l'heure à la mairie, ainsi qu'à l'église. » « 0 misérable, sanglotèrent à la croisée en se tordant les poings, le vieux et la vieille qui l'avaient bercée, ô
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misérable enfant, tu n'as pns honte de nous déshonorer avec toi ! » « Je vous chérirai jusqu'à mon dernier soupir, répliqua-t-elle avec tant de sincérité que plus d'un furibond en fut désarmé, mais mon cœur est à lui ! » Comme on grondait en les entourant et qu'on ne leur livrait point passage, le commissaire de police cria de là haut: « En avant, force à la loil » Les voltigeurs, afin de déblayer la place, croisèrent immédiatement la baïonnette et le public fut refoulé. Tels furent alors les rugissements que poussa le père abandonné que chacun de ceux qui les perçurent en resta consterné. Quant à toi, petit, tu te crispas sur le sein de ta pauvre maman qui n'avait plus la force de te soutenir entre ses bras, et désignant le conquérant qui marchait sans voir et sans entendre rien que sa future qu'il enlevait avec l'assistance des autorités civiles et militaires en présence de tout un peuple, à la face du soleil, tu demandas à cor et à cri : « Quel est donc ce grand barbu? » Ta mère, enfin, te répondit
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toute tremblante en te serrant contre elle, à voix basse : « 0 mon mignon, c'est le bourreau ! »
— Je m'en souviens,oui,je m'en souviens à présent.
— Tu te le rappelles, n'est-ce pas, tu te le rappelles ?
— Oui.
— Bien?
— Ah, très bien, très bien ; il pleuarit comme je n'ai jamais vu depuis pleurer personne, entre les soldats qui, tout en le protégeant, se reculaient de lui comme d'un pestiféré...
— Chut 1 chut I interrompit ma tante ; oh! par pitié, tais-toi ; voici sa noble veuve et ses deux vaillants orphelins qui reviennent de la promenade ...
Ils repassèrent, enlacés, tous les. trois devant nous; et, pendant qu'ils échangeaient de tendres paroles et de pieuses caresses en suivant les haies vertes et fleuries de la route où se mêlaient les feux purs des
étoiles, au-dessus de leurs fronts, la lune, traversant une zone encore ensanglantée par les gloires mourantes du couchant, planait triomphalement, dans une mare couleur de pourpre, hagarde et blême comme la tète d'un décapité.
Sèvres, mai 1885.
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