Effrois et fantasmagories
Je relate cette histoire, non pas dans l'es-poir qu'on y croira, mais afin de préparer, si possible, un moyen de salut pour la prochaine victime. Qu'un autre au moins profite de mon infortune... Mon cas, je le sais, est sans remède et je suis, à présent, presque résigné à mon destin.
Je m'appelle Edward George Eden; je suis né à Trentham, dans le Staffordshire, où mon père était employé aux jardins de la ville.
Je perdis ma mère à l'âge de trois ans, mon père à cinq ans, et ce fut mon oncle George Eden qui m'adopta . Il s'était instruit et élevé lui-même et avait acquis, à Birmingham, la ré-putation d'un journaliste entreprenant. Céliba-taire, il se chargea généreusement de mon édu-cation, éveilla en moi l'ambition de réussir dans le monde, et, à sa mort, qui survint il y a qua-tre ans, — j'avais alors dix-huit ans, — il me laissa toute sa fortune, un total d'environ cinq cents livres sterling. Dans son testament, il me conseillait de consacrer cet argent à l'achève-ment de mes études. J'avais déjà choisi la pro-fession de médecin et, grâce à sa libéralité pos-thume et à ma bonne chance dans un concours de bourses, je pus suivre les cours de méde-cine à l'Université de Londres. Au moment où commence cette histoire, j'habitais, au n d'Uni-versity Street, une petite chambre sous les toits, mal close et pauvrement meublée. Cette unique pièce me servait à la fois de bureau, de salon et de chambre à coucher, tant je désirais faire durer le plus longtemps possible mes ressources.
C'est en allant porter une paire de bottines à ressemeler que je rencontrai, pour la première fois, le petit vieillard à la figure jaune avec qui ma vie est à présent si inextricablement enche-vêtrée. Debout sur la bordure du trottoir, il exa-minait d'un air perplexe la façade de l'immeu-ble. Ses yeux — de ternes yeux gris aux pau-pières rouges — scrutèrent mon visage et, immé-diatement, il prit une attitude aimable.
— Vous arrivez juste au bon moment, — dit-il. — J'avais oublié le numéro de votre maison. Comment allez-vous, monsieur Eden?
J'étais un peu étonné de cette apostrophe familière de la part de quelqu'un que je n'avais jamais vu de ma vie, et un peu ennuyé aussi de ce qu'il m'eût surpris avec mes bottines sous le bras. Il remarqua mon manque de cordialité.
— Vous vous demandez qui diable je suis, hein? Un ami, permettez-moi de vous l'assurer. Je vous ai déjà vu, bien que vous n'en sachiez rien. Y a-t-il un endroit où je pourrais vous entretenir d'un sujet qui vous intéresse ?
J'hésitai. Je ne tenais pas à révéler à un étranger la pauvreté de ma mansarde.
— Peut-être, — insinuai-je, — pourrions-nous descendre ensemble la rue. Je suis malheureuse-ment obligé de...
Mon geste expliquait le reste de ma phrase.
— C'est parfait, — dit-il, regardant à droite et à gauche — ... la rue?.. De quel côté nous dirigeons-nous?
Je posai mes bottines dans le corridor.
— Mais voyons, — reprit-il brusquement.
Ce que j'ai à vous dire est assez long. Venez donc déjeuner avec moi, monsieur Eden. Je suis vieux,très vieux, et, comme les gens âgés.enclin à rabâcher. Comment causer ici, avec ma voix fluette et le vacarme des voitures et des pas-sants ?
De sa main décharnée qui tremblait un peu, il tapota persuasivement mon bras. Je n'étais pas d'un âge où l'on ne saurait accepter de dé-jeuner en tête à tête avec un vieillard, et cepen-dant je n'étais pas absolument satisfait de cette soudaine invitation.
— Je préférerais... — commençai-je.
— Non, laissez-vous faire violence, — dit-il, en m'interrompant, — il faut que vous soyez indulgent pour mes cheveux blancs.
Finalement, je consentis à l'accompagner. Il m'emmena chez Blavitski; ses pas menus m'o-bligeaient à marcher très lentement. Au cours d'un déjeuner comme je n'en avais jamais encore goûté de semblable, il écarta habilement mes questions. Je pus me faire une idée plus pré-cise de son extérieur. Son visage rasé était mai-gre et ridé; ses lèvres ratatinées couvraient un ratelier; il portait assez longs des cheveux clair-semés. Il me parut de stature moyenne, —à vrai dire tout le monde paraissait petit à ma haute taille, — et ses épaules s'arrondissaient et se courbaient. En l'observant, je m'aperçus qu'il m'examinait, lui aussi, qu'il promenait sur moi, depuis mes larges épaules jusqu'à mes mains hâlées et ma figure parsemée de taches de rous-seur, des regards auxquels je trouvai une bizarre expression d'avidité.
— A présent, — dit-il, au moment où nous allumions une cigarette, — il est temps que je vous expose mon affaire. Comme vous voyez, je suis vieux, très vieux... — Après ces mots, il resta silencieux un long moment. — Le hasard a fait que je possède une fortune qu'il me faut laisser à quelqu'un, mais je n'ai pas, je n'ai jamais eu d'enfant.
Je songeai aussitôt au « coup de la confi-dence », et je me promis d'être en alerte pour veiller sur le reste de mes cinq cents livres. Il continua, insistant sur la tristesse de la soli-tude et sur la peine qu'il avait eue à trouver un emploi convenable de sa fortune après sa mort.
— J'ai pesé bien des combinaisons : charités, institutions., bourses, prix, bibliothèques, et je suis parvenu à 'cette conclusion — il fixa alors ses yeux sur les miens, — que je me mettrais en quête d'un jeune homme, ambitieux, sérieux et pauvre, sain de corps et d'esprit, pour lui laisser tout ce que j'ai, pour faire de lui, en un mot, mon héritier. — Et il répéta : — Pour lui laisser tout ce que j'ai, de sorte qu'il sera brus-quement arraché aux luttes et aux déboires au milieu desquels aura commencé son éducation : il jouira de la liberté, il exercera une in-fluence...
Je m'efforçai de paraître désintéressé. Avec une hypocrisie transparente, j'insinuai :
— Et vous désirez mon aide, mes services professionnels, peut-être, pour découvrir ce jeune homme ?
Il sourit en me lançant un regard entendu par-dessus sa cigarette,, et je ne pus m'empêcher de rire de la façon tranquille avec laquelle il démas-quait ma puérile malice.