‹ Effrois et fantasmagoriesChapitre 2 sur 10 · L'HISTOIRE DE FEU M. ELVESHAM I · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE DE FEU M. ELVESHAM I

— Quelle carrière lui est réservée, à ce jeune homme! — reprit-il. — J'éprouve de l'envie quand je pense que j'ai amassé pour qu'un autre puisse dépenser... Mais il y a des conditions, bien entendu, des charges imposées à ce legs... Le jeune homme devra, par exemple, pren-dre mon nom. On ne saurait tout avoir sans accorder quelque chose en retour. Et, avant de l'agréer comme héritier, je ferai une enquête minutieuse sur sa vie. Il faut qu'il soit sain et vigoureux. Il faut que je connaisse son hérédité; que je sache comment ses parents et ses grands-parents sont morts, que j'examine stric-tement ses habitudes et ses moeurs...

Ceci mitigeait quelque peu les secrètes con-gratulations que je m'adressais.

— Dois-je supposer, — demandai-je, — que c'est moi qui...

— Oui, certes ! — répondit-il, presque farou-chement. — Oui, c'est vous, vous!

Je ne répliquai rien. Mon imagination gam-badait follement, et mon scepticisme naturel était impuissant à modérer ces transports. Il n'entra pas dans mon esprit le moindre soup-çon de gratitude. Je ne savais quoi dire et n'au-rais su comment le dire.

— Mais pourquoi moi en particulier? —ques-tionnai-je enfin.

Il avait, expliqua-t-il, entendu parler de moi par le professeur Haslar, comme d'un jeune homme présentant le type d'une constitution solide et saine, et il désirait, autant que possi-ble, laisser ses biens à quelqu'un dont la santé et l'honnêteté fussent certaines.

Telle fut ma première rencontre avec le petit vieillard. Il resta mystérieux sur ce qui le con-cernait, et prétendit ne pas vouloir encore me faire connaître son nom. Puis, lorsque j'eus contenté sa curiosité, il me quitta à la porte du restaurant. J'avais remarqué que, pour payer l'addition, il avait sorti de sa poche une poignée de pièces d'or.

Son insistance sur ma santé physique était bizarre. Comme il avait été convenu, je con-tractai ce même jour une assurance sur la vie, pour une somme énorme, à la Loyal Insurance Company, dont les conseillers médicaux, la semaine suivante, me tâtèrent, me palpèrent, m'auscultèrent de la façon la plus complète.

Cela même ne satisfit pas le vieillard, et il vou-lut que je fusse examiné de nouveau par le fameux docteur Henderson. Le vendredi d'après la Pentecôte arriva, avant qu'il eût pris une décision. Ce soir-là, très tard — il était près de neuf heures et je repassais mes formules chi-miques pour un examen, — il vint me deman-der. Je le trouvai en bas, dans le corridor, et la faible lueur du bec de gaz projetait sur sa face un jeu d'ombres grotesques. Il me parut plus courbé que la première fois et ses joues un peu plus creuses. Sa voix tremblait d'émotion.

— L'enquête ne laisse rien à désirer, mon-sieur Eden, absolument rien, — déclara-t-il, — et, cette soirée qui comptera entre toutes, nous allons la passer ensemble et célébrer votre « accession». —Une quinte de toux l'interrom-pit. — Vous n'aurez pas longtemps à attendre, du reste,— ajouta-t-il, en passant un mouchoir sur ses lèvres, et, de son autre longue patte osseuse, saisissant ma main : — ... à coup sûr pas longtemps à attendre !

Nous sortîmes et prîmes un cab. Je me rappelle avec une précision extrême tous les inci-dents du parcours : le roulement rapide et doux de la voiture; le contraste du pétrole, du gaz et de l'électricité, dans les vitrines ; la foule des passants dans les rues ; le restaurant de Regent Street, où un somptueux dîner nous fut servi. Tout d'abord, les coups d'œil que le garçon en frac abaissait sur mon modeste complet me décontenancèrent. Je ne savais comment me débarrasser des noyaux d'olive; mais, à mesure que le Champagne m'échauffait, ma confiance s'affermissait.

Le vieillard parla de lui-même; déjà, dans le cab, il m'avait dit comment il s'appelait : j'avais affaire à Egbert Elvesham, le grand philosophe, dont le nom m'était connu depuis l'école. Je ne parvenais pas à me convaincre que cet homme, dont l'intelligence avait sitôt dominé la mienne, que cette grande abstraction se fût soudain révé-lée à moi sous cette forme décrépite et familière. Il est probable que tout jeune homme qui se trouve inopinément en contact avec des célé-brités doit éprouver un peu mon désappointe-ment. Il m'entretint de la fortune que les cou--

L'HISTOIRE DE FEU M. ELVESHAM I5 rants taris de sa vie laisseraient bientôt passer entre mes mains : immeubles, valeurs, droits d'auteur... Je n'avais jamais soupçonné que les philosophes pussent être aussi riches. Il me regardait boire et manger avec un air d'envie.

— Quelles dispositions à vivre vous avez 1 — constata-t-il ; puis, avec un soupir, un soupir de soulagement, aurais-je pu croire, il ajouta : — Ce ne sera pas long.

— C'est vrai! — fis-je, la tête étourdie par le Champagne. — C'est vrai, un avenir singulière-ment agréable m'est réservé, grâce à vous. J'au-rai l'honneur de porter votre nom, mais vous avez un passé, un passé qui vaut tout mon avenir.

Il hocha la tête et sourit, mélancoliquement satisfait, pensai-je, de ma flatteuse admiration.

—Cet avenir, y renonceriez-vous? — deman-da-t-il, au moment où le garçon apportait les liqueurs. - Vous ne voyez aucun inconvénient sans doute à prendre mon nom, mes biens, mais voudriez-vous, de gaieté de cœur, prendre mes années?

— Oui, si l'on me donnait aussi votre génie et votre œuvre, — répondis-je, généreusement.

Il sourit encore.

— Des kummels, pour tous les deux,— com-manda-t-il,en tirant de sa poche un petit paquet plat, enveloppé de papier blanc, qu'il examina attentivement. — Cette heure-ci, cette heure d'après dîner est propice aux futilités. Voici un brin de ma sagesse inédite.

De ses doigts jaunes et tremblants il ouvrit le paquet et me montra une fine poudre rosée.

— Ceci...! —reprit-il. — Bah! vous devinez ce que c'est ! Mettez-en une pincée dans votre kummel, et vous verrez...

Ses yeux gris m'épiaient avec une expression

s indicible. Je fus quelque peu choqué de cons-tater que ce grand penseur attachait du prix au parfum des liqueurs. Cependant, je feignis de prendre intérêt à ce faible, car j'avais assez bu pour être capable de cette innocente hypocrisie.

Il versa la poudre., en quantités égales, dans nos verres, puis, se levant brusquement, avec une solennité aussi étrange qu'inattendue, il tendit son verre : j'en fis autant, et nous trin-quâmes.

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