L.\ DÉCONVENUE DE JANE
Il y eut même des menaces de la faire arrêter.
— Ma pauvre Jane ! — s'écria ma femme, met-tant à découper des tranches de veau toute l'é-nergie farouche qu'elle aurait mise à traiter William de la même manière. — C'est honteux de leur part. A votre place, je ne voudrais plus entendre parler de lui. Il n'est pas digne de vous !
— Non, madame; ce n'est pas sa faute: il est si faible...Mais c'est cette femme!
Jamais elle ne put se résoudre à désigner « cette femme » par son nom, non plus qu'à la considérer comme une « jeune fille ».
— Je ne peux pas croire,— reprit-elle,— qu'il y ait des créatures capables d'une audace pareille; vous voler comme ça votre homme! Ah ! ça me fait du mal d'en parler !
Dès lors, on n'entendit plus le nom de Wil-liam dans la maison. Mais quelque chose dans les façons de Jane, à la voir frotter la porte d'en-trée ou balayer le parquet, un pli méchant au coin de la lèvre, me donnait la conviction que tout n'était pas fini.
— S'il vous plaît, madame ! Est-ce que je pourrais aller assister à un mariage demain? — demanda Jane un beau matin.
D'instinct ma femme devina de quel mariage il s'agissait :
— Pensez-vous que cela soit bien raisonnable, Jane ?
— Je voudrais le voir une dernière fois !
Ma femme entra dans ma chambre vingt mi-nutes environ après le départ de Jane :
— Mon ami,— me dit-elle,—Jane a été prendre dans le cabinet toutes nos vieilles chaussures abandonnées, les a mises dans un sac et les a emportées au mariage ! Elle ne peut certes pas avoir l'idée...
— Jane fait preuve d'énergie! —interrom-pis-je. — Espérons que tout se passera pour le mieux.
Jane revint. Elle était pâle, les traits durs. Le sac paraissait renfermer encore son contenu. Ma femme eut un soupir de soulagement.
Nous entendîmes la délaissée monter l'esca-lier et remettre en place les chaussures avec une satisfaction bruyante.
— Il y avait foule au mariage, madame, — ra-conta-t-eUe plus tard sur le tonde la Conversation ordinaire, en venant s'asseoir dans la cuisine pour éplucher les pommes de terre. — Et quel beau temps ils ont eu 1
Elle entra ensuite dans une quantité de détails, évitant visiblement de mentionner un incident saillant. \
— C'était très beau, madame, et très imposant. Mais son père, à elle, n'était pas en noir et il semblait dépaysé dans ce milieu-la, madame.
M. Piddingquirk...
— Qui cela?
— M. Piddingquirk... c'était William, ma-dame... portait des gants blancs, et une redin-gote, comme un clergyman, et un joli chrysan-thème à la boutonnière. Ijjpavait l air si bien, madame! Et il y avait un tapis rouge par terre, comme pour les gens du monde. Et on a vu qu'il
adonné quatre shillings à la quête, madame 1...
Ils avaient un vrai landau... pas un fiacre! A la
sortie de l'église, les invités leur jetaient du riz
etles deux petites sœurs de la mariée des fleurs.
Et quelqu'un a lancé une pantoufle; alors, moi
j'ai lancé une bottine.
— Vous avez lancé une bottine, Jane?
— Oui, madame. Je l'avais visée, elle. Mais c'est lui qui a été touché. Oui, madame, et dur! Ça lui a fait un œil au beurre noir, je crois bien. Je n'ai lancé que celle-là ; je n'ai pas eu le cou-rage de recommencer. Tous les gamins se sont mis à pousser des cris de joie quand je l'ai attrapé...
Puis, après un silence :
— Je suis fâchée que ça l'ait attrapé, lui.
Elle s'arrêta de nouveau. Entre ses mains, les pommes de terre dansaient avec des sac-cades désordonnées.
— Ah ! c'était un jeune homme trop bien pour moi, madame ! Et puis, elle l'a détourné !
Les pommes de terre étaient plus qu'éplu-chées.
Jane, avec un gros soupir, se leva brusque-ment et laissa tomber la bassine sur la table.
— Aprèstout,jem'enmoque pas mal! —pour-suivit-elle.—Je m'en moque pas mal ! Il reconnaî-tra bientôt son erreur. C'est est bien fait pour moi! J'étais aveugle. Je n'aurais pas dû viser si haut.
LA DÉCONVENUE nE JANE 225 Et je suis contente que les choses soient comme elles sont.
Ma femme, dans la cuisine, surveillait quelque plat difficile. Après la confession de la chaus-sure, elle observait, avec un regard consterné,le dépit de la pauvre Jane. Mais j'imagine qu'elle ne tarda pas à adoucir l'expression de ses yeux profonds qui rencontrèrent alors ceux de Jane.
— Oh, madame ! — s'écria la pauvre fille, d'une voix étrangement altérée. — Pensez à tout ce qui aurait pu être! Oh, madame ! J'aurais été si heureusel J'aurais dû savoir... Mais je ne savais pas... Vous êtes bien bonne, madame, de me laisser causer comme ça... parce que c'est dur pour moi, madame... c'est bien du-u-u-r...
Et je gage qu'Euphémie s'est même oubliée au point de permettre à Jane d'épancher un peu du trop plein de son cœur sur une épaule sympa-thique. Mon Euphémie, Dieu merci ! n'a jamais su exagérer la nécessité de « garder les distan-ces ».
Or, depuis cet accès de larmes, Jane n'a plus cette expression d'amertume qui se trahissait dans la façon de- vaquer à sa besogne.
Même, il s'est passé quelque chose, l'autre jour, avec le garçon boucher... Mais ceci sort du domaine de notre histoire.
Jane est encore jeune, d'ailleurs ; le temps la distraira. Et puis, n'a-vansnous pas tous?...
Du reste, j'ai beaucoup de peine à croire à l'existence de chagrins qui ne guérissent jamais.
... Brou-ha-ha-ha-ha !
J'écoutais sans comprendre.
...Oua-ra-ra-ra-ra !
— Seigneur!— m'écriai-je, à peine éveillé.— Quel tapage infernal 1
...Rararararararara... Tararara.
— Il y a de quoi réveiller les... — commen-çai-je, et je m'interrompis brusquement.
Où étais-je?
... Tarararara !...
Ça reprenait de plus belle.
— Encore quelque nouvelle invention pour...
...Touratouratoura !
- Quel vacarme assourdissant î
— Non! — fis-je, en parlant très fort pour m'entendre. — C'est la trompette de la Résur-rection !
... Touou Rrrra !
La dernière note me fit bondir hors de ma tombe, comme un goujon pris à l'hameçon.
Mon monument funéraire, — un piètre petit édifice dont j'aurais bien voulu connaître l'ar-chitecte ! — le vieil orme et la perspective sur la mer s'évanouirent comme un brouillard et je vis une multitude innombrable, peuples de toutes nations et de toutes langues, enfants de tout âge, dans un amphithéâtre aussi vaste que le ciel. Et devant nous, sur un trône fait d'un nuage éblouissant, le Seigneur Dieu était assis, entouré de l'armée des anges. Je reconnus Azraël à sa peau bronzée, Michel à son épée, et l'Archange-héraut tenait encore sa trompette levée.
UNE VISION DU JUGEMENT DKRNIBtt 229
— C'est brusque, ce Grand Réveil! Un peu trop brusque 1 — remarqua un petit personnage à côté de moi. — Apercevez-vous l'Ange avec le Livre ?
Il se penchait et tendait le cou pour mieux voir entre les âmes qui se pressaient autour de nous.
— Tout le monde est là ! — reprit-il. — Tout
le monde 1... Et nous n'allons pas tarder à sa--
voir... Tiens, voilà Darwin ! — s'interrompit-il.
— Ah! celui-là, il n'y coupera pas!... Et là,
cet individu de haute taille, aux airs impor--
tants, qui essaie d'attirer l'attention du Sei--
gneur, c'est le Duc... Mais il y a un tas de gens
qu'on ne connaît pas !... Oh ! voici Priggles,
l'éditeur... Les suppléments de frais qu'il ré--
clamait pour excès de corrections d'épreuves
m'ont toujours intrigué... Priggles était un ma-- - lin!... Hé, hé, mais nous allons tout savoir, à
présent,même la vérité sur ses comptes...Je vais assister à la petite fête, et je m'amuserai beaucoup avant qu'arrive mon tour...Mon nom commence par un S.
Il émit un sifflement entre les dents.
— Oh! il y a des personnages historiques, aussi. Regardez ! Voici Henry VIII... Le défilé des témoins sera long pour celui-là 1... Ah!
flûte, son nom de famille est Tudor.
Il baissa soudain la voix.
— Remarquez-vous ce type-là, juste devant nous, avec son corps tout couvért de poils ?... Période paléolithique, comprenez-vous? Et là-bas, plus loin...
Mais je ne l'écoutais plus, attentif seulement aux paroles du Seigneur.
— Est-ce tout ? — demandait le Tout-Puissant.
L'Ange, — debout devant un Livre à tomes innombrables, comme le Catalogue de la Biblio-thèque du British Museum, — promena son regard sur la foule et sembla nous dénombrer tous du même coup.
— C'est tout! — répondit-il, et il ajouta : — 0 Dieu, il s'agit d'une minuscule planète.
L'œil du Grand-Juge se fixa sur nous.
— L'audience est ouverte ! — proclama l'E-ternel.
L'Ange lut un nom dans le livre, un nom dont les échos nous revinrent des profondeurs de l'espace. Je ne pus le saisir nettement, parce qu'au même moment mon voisin s'écria en sur-sautant :
— Qui est-ce?
Je crus comprendre un mot comme Achab, mais je ne pouvais croire que ce fut l'Achab de la Bible.
Instantanément, une petite forme noire fut lancée sur une bouffée de nuage aux pieds mêmes de Dieu — une forme rigide, vêtue de robes somptueuses et le chef surmonté d'une cou-ronne. L'homme croisa les bras et fronça les sourcils.
— Eh bien? — fit le Juge, abaissant son regard sur le prévenu.
Nous entendîmes parfaitement la réponse, tant l'acoustique du lieu était excellente.
— Je me reconnais coupable !
— Raconte ce que tu as fait, — ordonna le Seigneur.
— J'étais un roi, un grand roi, débauché, orgueilleux et cruel. J'ai provoqué des guerres, dévasté des contrées, et construit des palais dont le mortier fut trempé avec le sang des hom-mes. Ecoute, ô Jehovah ! la voix des témoins qui s'élèvent contre moi, des victimes qui récla-ment de Toi la vengeance... des centaines et des milliers d'accusateurs, — cria-t-il, en éten-dant le bras vers nous. — Et pis encore 1 J'ai fait saisir un prophète, un de Tes prophètes...
— Un de mes prophètes ? — répéta le Tout-- Puissant.
— Et parce qu'il ne voulait pas s'incliner devant ma puissance, je le torturai pendant quatre jours et quatre nuits, au bout desquels
UNE VISION DU JUGEMENT DERNIER a33 il mourut. J'ai fait plus encore, ô Jehovah ! Je T'ai dépouillé de Tes honneurs...
— Dépouillé de mes honneurs ?
— Je me suis fait rendre à moi-même le culte qui T'était dû. Il n'est pas d'infamie que je n'aie commise; aucun crime dont je n'aie souillé mon âme... Et à la fin, Seigneur, Tu m'as frappé!...
Dieu souleva légèrement ses sourcils.
— ... J'ai été tué dans une bataille, et me voici debout devant Toi, destiné à Ton enfer le plus profond... En face de Ta grandeur, je dé-daigne tout mensonge et toute excuse, je n'in-voque pas Ta clémence, et je proclame mes ini-quités aux oreilles de tous les humains !
Il se tut. J'apercevais distinctement son visage, qui me parut pâle, terrible, altier et étrangement noble... Je songeai au Satan de Milton.
— Presque tout ce qu'il dit là est gravé sur l'obélisque,— remarqua l'Ange, un doigt sur la page du Livre ouvert.
— En effet ! — dit le tyran, sur un ton de légère surprise.
Tout à coup, Dieu, se penchant, prit cet homme et, comme pour mieux l'observer, le tint sur sa paume où il apparaissait comme un petit trait noir.
— Il a vraiment fait tout cela ? — demanda le Tout-Puissant.
— En un sens, oui, — répondit négligemment l'Ange.
Quand mes yeux se portèrent à nouveau sur le menu personnage, je constatai que son visage était curieusement changé. Il épiait avec une étrange appréhension l'Ange-archiviste, et il plaça craintivement sa main devant sa bouche. Le jeu de quelques muscles avait démoli cette attitude d'audacieux défi.
— Lis ! — commanda le Juge.
Et l'Ange lut l'énumération méticuleuse de tous les méfaits du méchant. Ce fut un régal intellectuel... un peu scabreux, par endroits, pensai-je, mais il le fallait bien !
Tout le monde riait, même le prophète que le tyran avait supplicié. Ce méchant était vrai-ment une absurde créature.
— Et alors, — lisait l'Ange, avec un sourire qui accrut notre curiosité, — unjour qu une in-digestion l'avait mis de mauvaise humeur, il...
— Oh! pas cela! — s'écria le méchant. — Pas cela! Personne ne l'a jamais su... Cela n'est pas arrivé...Je fus criminel, fréquemment, mais rien d'aussi bête,d'aussi absolument bête...
L'Ange continuait à lire.
— 0 Jéhovah! — implorait le méchant. — Ne permets pas que cela soit su... Je me repens... Je le regrette...
Sur la main de l'Eternel, le méchant dansait et pleurait. Tout à coup, la honte l'affola : il prit un élan furieux pour sauter entre les doigts de Dieu, mais, par un adroit mouvement du poi-gnet, Dieu l'arrêta. Il s'élança encore pour se précipiter entre le pouce et l'index, mais le pouce se rapprocha. Et, pendant tout ce temps, l'Ange poursuivait sa lecture, dévoilait la vérité concernant cette âme humaine. Le méchant galopait en tous sens sur la main énorme, et soudain il se réfugia dans la manche du Sei-gneur.
Je m'attendais à ce que Dieu l'en fit sortir, mais la miséricorde de Dieu est infinie !
L'Ange-archiviste avait terminé.
— Au suivant! —fit le Grand-Juge, et, dès avant que l'Ange eût articulé un nom, une créature velue et en haillons était debout sur la paume du Seigneur.
— Est-ce que Dieu aurait l'Enfer dans sa manche? — questionna mon voisin.
— Il faudrait d'abord savoir s'il existe un Enfer, — répliquai-je.
— Somme toute, d'après ce qu'on peut voir, rien n'indique particulièrementqu'il existe aussi une Cité céleste, — observa mon interlocuteur.
— Chut! —fit une femme en nous regardant de travers.— Ecoutez ce vénérable saint.
— Il était le roi de la terre, mais moi j'étais le prophète du Dieu du Ciel! — proclama le saint. — Et tout le peuple fut émerveillé du miracle. Car, ô Seigneur, je connaissais, moi, les gloires de Ton Paradis. Sans murmurer, sans me plaindre, j'endurai les tortures, les coups du glaive, les échardes enfoncées sous mes ongles, l'arrachement de lambeaux de chair, je souffris toutes ces douleurs pour l'hon-neur et la gloire de Ton nom!
Dieu sourit.
— A la fin, je partis, en haillons et ensan-glanté, répandant l'odeur de mes saintes afflic-tions...
Gabriel eut un brusque éclat de rire.
— ... et je me tins à la porte de son palais, comme un signe, comme un avertissement...
— Comme une peste et un fléau, — inter-rompit l'Ange-archiviste, qui commença à lire, sans se soucier du fait que le saint continuait à énumérer les actions glorieusement sordides qu'il avait accomplies pour s'assurer le Paradis.
Dans le registre de l'Ange, les motifs étaient révélés, et ce fut un sujet de surprise indicible.
Au bout de peu de temps, le saint se prit à courir en tous sens sur la paume de Dieu; lui aussi, supplia et implora, sous l'implacable fus-tigation de cette terrible vérité; comme le mé-chant, il chercha un refuge dans la manche du Seigneur. Nous pûmes distinguer ce qui se passait dans l'obscurité de cette manche. Les deux hom-mes étaient assis côte à côte, dépouillés de tout faux semblant, — comme des frères, abrités dans le vêtement de la charité divine.
Et c'est là aussi que je dus fuir à mon tour.
Dieu nous secoua hors de sa manche afin de nous déverser sur la planète qu'il nous assignait pour y vivre une nouvelle existence, une planète qui avait pour soleil Sirius la verte.
— A présent, — dit-Il, — que vous me con-naissez mieux et que vous vous comprenez mieux les uns les autres... recommencez un essai.
Lui et ses anges s'évanouirent alors dans l'espace, mais la claire gaîté de leur rire résonne encore à mes oreilles.
Autour de moi s'étendait une belle contrée, plus belle que tout ce que j'avais vu sur terre, une contrée inculte et rude, mai aiIle, et j'é--
tais entouré des âmes régém ains, réincarnées dans des corp éables à Y(5g\ Poitiers. — Imp. du MEHCVREDE FRANGE (Biais et Roy), 7, rue Victor-Hugo.
TABLE 1 L'HISTOIRE DE FEU M. ELVESHAM 5 / PAR LA FENÊTRE 45 , LE CÔNE 65 R LE TRÉSOR DE LA FORÊT 93 UNE FACHEUSE HISTOIRE D'AMOUR LE CHOIX D'UNE ÉPOUSE 137 .. SOUS LE BISTOURI 147 , LE CAMBRIOLAGE D'HAMMERPOND PARK 1 79 LE TRACAS DE VIVRE .... 1)5 * LA DÉCONVENUE DE JANE ......V . 209 UNE VISION DU JUGEMENT DERNI^IV^ R .. 227
1"altiers. — imprimerie du Mercure de France BLAIS et ROY, 7, rue Victor-liugc. j