‹ Effrois et fantasmagoriesChapitre 8 sur 10 · LE CAMBRIOLAGE D'HAHMERPOND PARK · texte numérisé non relu

LE CAMBRIOLAGE D'HAHMERPOND PARK

— Enchanté de faire votre connaissance, my lord, — bredouilla Teddy Watkins.

Vous avez sans doute aperçu ces coquins qui se glissaient dans les massifs et vous leur êtes tombé dessus ?

C'est à peu près comme cela que ça s'est passé, — approuva Mr Watkins.

— Vous auriez dû attendre jusqu'à ce qu'ils eussent pénétré par la fenêtre, continua lord A veling.- Si l'effraction avait été commise, leur affaire eût été plus grave. Et vous avez eu de la chance que deux des agents fussent auprès de la grille et se soient lancés sur vos traces. Vous n'auriez certainement pas pu, à vous seul, les arrêter tous les deux. Quoi qu'il en soit, vous avez agi là avec un rare courage.

— Oui, j'aurais dû penser à tout cela, — con-vint Mr Watkins. — Mais on ne saurait songer à tout.

— Assurément non, — conclut lord Aveling.

— Ces bandits vous ont honteusement mal-mené... Vous paraissez boiter... Puis-je vous offrir mon bras? tQ2 EFFROIS ET FANTASMAGORIES

La petite troupe se mit en marche vers le châ-teau, et, au lieu d'y pénétrer par la fenêtre d'un cabinet de toilette, Mr Watkins y entra par la porte d'honneur et au bras d'un lord en chair et en os.

— Voilà, — se disait-il, légèrement ému, et enclin de nouveau à la belle humeur, — voilà ce qui s'appelle cambrioler en grand style !

Les « bandits » , examinés à la clarté du lustre, furent identifiés comme des amateurs locaux, in-connus de Mr Watkins. On les emmena à l'office, où ils furent gardés à vue par les trois agents de police, deux gardes-chasse avec leurs fusils chargés, le majordome, un palefrenier et un charretier, en attendant que le jour rendît pos-sible leur transfert à la prison d'Hazelhurst.

Au salon, chacun se dépensait en mille petits soins pour Mr Watkins. Il fut étendu sur un sofa et on ne voulut pas entendre parler de son retour au village ce soir-là. Lady Aveling pro-clamait qu'il avait l'air tout à fait original et avoua qu'elle s'était fait de Turner une image à peu près semblable. Quelqu'un apporta une curieuse petite échelle pliante qu'on avait ramas--

LE CAMBRIOLAGE D'UAMIIBRPOND PARK 1 93 sée dans un massif, et on expliqua au coura-eux artiste comment l'outil se manœuvrait.

g On décrivit longuement de quelle façon des fils de fer avaient été tendus en travers des allées, dans le but évident de faire culbuter quiconque se serait risqué à poursuivre les malfaiteurs, et on le complimenta d'avoir échappé à ces piè-ges. Enfin, on lui montra les joyaux de la cor-beille.

Mr Watkins eut le tact de ne pas parler outre mesure, et, chaque fois que la conversation pré-sentait pour lui quelques difficultés, il se rejetait sur ses douleurs internes.

Bientôt, il sentit un désagréable lumbago le saisir et il se prit à bâiller. A point nommé, tout le monde fut d'avis qu'il était cruel de fatiguer ainsi ce malheureux après une pareille secousse. Aussi lui permit-on de se retirer de bonne heure dans sa chambre, la petite chambre rouge, contiguë à l'appartement de lord Ave-ling.-

Le soleil levant trouva dans le parc d 'Hain-merpond un chevalet abandonné, avec une toile portant une inconvenante inscription peinte en vert, et le château en grand remue-ménage ; mais si ce soleil retrouva les traces de Mr Ted-dy Watkins et des diamants de lady Aveling, il n'a pas encore communiqué le renseignement à la police.

J'ignore si ce qui suit provoquera la sympathie des lecteurs dans une proportion de cinquante pour cent, par exemple. Peut-être mon cas est-il unique; et mon témoignage alors n'éveillera qu'une simple curiosité. Quoi qu'il en soit, ma sincérité est absolue.

Est-ce là seulement une humeur passagère, et une satisfaction rayonnante est-elle ma véri-table attitude envers les choses? Ou bien est-ce là ma véritable attitude, et la phase exubérante l'exception? Je ne saurais le décider. Du reste, ça n'a probablement pas d'importance.

L'essentiel est que je trouve la vie extrê-mement ennuyeuse.

Certes, je ne tiens pas à proférer contre la vie d'injurieuses accusations. Selon moi, elle n'est ni particulièrement triste, ni particulière-ment détestable. Parfois même elle est, à coup sûr, amusante. A vrai dire, je ne connais rien du même genre qui puisse soutenir la comparaison avec elle. Mais il y a, entre une acceptation aveugle et une judicieuse appréciation, une dif-férence marquée.

Quelquefois, donc, j'estime que la vie est un tracas.

Pour vous en donner un exemple probant, toutes les choses fastidieuses qu'il faut faire le matin en se levant sont de celles contre lesquel-les je récrimine. En premier lieu vient la toilette, toute cette période de confidences personnelles qu'on ne sollicite pas, et je vous avoue fran-chement que, si ce n'était d'Euphémie, je ne me débarbouillerais jamais. On exagère beaucoup la nécessité de se laver. Les gens vulgaires, non seulement professent une véritable passion pour cette pratique, mais encore le fait de ne pas être lavé leur inspire une horreur physique. C'est une sorte d'hypocrisie. Je puis comprendre qu'une éponge de bain vous fasse éprouver, la première fois qu'on s'en sert, les délices de la nouveauté, et qu'on y prenne plaisir la deuxième et la troisième fois ; mais de là à continuer jour après jour, semaine après semaine, mois après mois, sans espoir d'en jamais voir la fin!...

Puis il y a la barbe... Je suis obligé de me raser,parce qu'Euphémie me déteste avec des joues rugueuses, — et j'admets, ma foi, que je me déteste ainsi moi-même. Pourtant, si j'étais seul, je ne pense pas que mon goût personnel interviendrait dans ma résolution ; c'est un aveu que je me fais. Ou bien je gratte d'estoc et de taille avec un rasoir qui ne coupe pas, — mes rasoirs ne coupent jamais, — jusqu'à ce que je finisse par ressembler à un chenapan de White-chapel, avec des touffes de poils sur le menton, comme sur le crâne d'un Boschiman ; ou bien il faut que je passe toute la matinée à me faire tripoter la figure par les mains moites d'un coiffeur. Dans l'un et l'autre cas, l'obligation est également répugnante et elle dévore un temps précieux qu'on pourrait employer à « vivre ». Et de plus, j'ai calculé que la longueur des poils de barbe ainsi gaspillés, mis bout à bout, couvrirait la distance d'ici à Berlin. Tant d'énergie vitale gâchée en pure perte 1 Je sup-- JCj8 EFFROIS ET FANTASMAGORIES pose que c'est là encore une des conséquences du péché originel et de la malédiction première, et je m'efforce de la supporter comme un homme. Mais ce n'en est pas moins un tracas.

Après cela, vient la chasse au bouton de faux-col. De toutes les inventions idiotes, le faux-col moderne est la pire. Un homme à qui la tâche incombe d'écrire pour des lecteurs tels que les miens ne saurait penser, le soir, en se couchant, à l'endroit où il place le bouton de son faux-col : il garde toutes ses pensées à un niveau infi-niment plus élevé. En conséquence, il arpente sa chambre à coucher, réfléchissant de toutes ses facultés, et laissant tomber au hasard ses objets personnels, ici un veston, là un faux-col, et semant ainsi pour le lendemain matin une récolte malaisée. Ou bien, il s'asseoit sur le bord de son lit, lançant ses effets de droite ou de gauche.

J'ai lancé dans les airs mes pantoufles four-rées ! comme chante le poète, et, au réveil, il les retrouve dans les recoins les plus impossi-bles, où il s'attend le moins à les voir. Et, à pro-pos de coucher, régulièrement, avant qu'Euphé--

LE TRACAS DE VIVRE I99 mie en assumât la responsabilité, j'oubliais de remonter mamontre. D'ailleurs, c'est maintenant l'un des soins qu'elle néglige.

Après le lever,il y a le petit déjeuner. Certains opineront que c'est là un moment délectable, mais je suis différemment constitué. Il y a d'a-bord le corps du délit, c'est-à-dire la pitance à ingurgiter ; et ensuite il y a le journal. A part le visage d'une beauté à la mode, je ne sais rien de plus absolument dénué d'intérêt qu'un jour-nal du matin. Vous espérez toujours y trouver quelque chose, mais c'est en vainl Parfois je perds ainsi la moitié de ma matinée à tourner et retourner les pages, essayant de découvrir pourquoi on les publie. Si je dirigeais un quo-tidien, je crois que je ferais comme mon père quand il m'écrit : « Rien de nouveau ; tout va de même, et le village discute toujours les chaus-settes rouges de M. le Curé. » Voilà qui est pour lui une longue lettre, et il reste les marges pour lire ce qui manque.

Eh mais, j'oubliais : il y a aussi le courrier, chaque matin au petit déjeuner. Remarquez bien que je ne m'irrite pas de recevoir des lettres. On peut au moins les parcourir au lieu de man-ger. Elles sont distrayantes, en un sens, et il vous reste la faculté de les déchirer quand vous avez fini de les lire; sous ce rapport, au moins, elles ont l'avantage sur les gens qui viennent vous voir. D'ordinaire aussi, il n'y a pas besoin d'y répondre. Mais quelquefois Euphémie s'em-pare de celles que je n'ai pas encore déchirées et, de son ton dictatorial, elle déclare qu'il faut y répondre, que je ne peux pas faire autrement. Pourtant elle sait que rien ne me remplit d'une horreur plus atroce que de répondre à des let-tres. Cela me paralyse. Il m'arrive de passer des journées entières à déplorer le temps qu'il me faudra gâcher pour répondre à d'inutiles imper-tinences : réclamations delivres qu'on m'a prêtés, rappels que telle cotisation ou tel abonnement ne sont pas encore payés, invitations à aller m ahurir devant des personnages aussi distin-gués que discourtois; bref, toute sorte de tracas.

La question des lettres et des invitations m amène à parler des amis. J'éprouve une cer-taine aversion pour la plupart de mes sembla-bles. A Londres, sur les trottoirs, ils se fourrent toujours dans vos jambes, ou, dans le train, ils envahissent votre compartiment. A la cam-pagne, ils vous contemplent bouche bée...

Quant à mes amis, je les déteste. Cependant Euphémie déclare qu'il me faut « entretenir » mes relations. Ce serait bel et bien si ces rela-tions étaient réellement de vrais amis, tenaient compte de mes susceptibilités, et me laissaient en paix, seul dans mon coin. Mais non ! Ils débar-quent dans tous leurs atours, me font mille sou-rires et mille simagrées dans l'espoir que je me joindrai à leur caquet. La « conversation po-lie » m'a toujours paru n'être qu'une perversion du don précieux de la parole, qui nous a été dis-pensé, selon moi, pour l'agrément de l'existence et non pour en être la plaie. A cet égard, les nouveaux amis sont les pires. Avec les anciens, on est plus à son aise : on leur donne quelque chose à manger ou à boire, ou à regarder, n'im-porte quoi, et cela vous permet de vous retour-ner vers la cheminée pour continuer à fumer tranquillement. Mais, de temps en temps, Euphé-mie, ou le Destin, m'inflige un nouvel être hu-main. Je ne parle pas d'un bébé, encore que la tournure de la phrase le laissât supposer; mais une nouvelle connaissance, un aspirant à l'inti-mité. Et le misérable, tout vexation et contradic-tion, ne cesse de s'agiter autour de moi, s'effor-çant, je crois, de découvrir quels sujets de con-versation m'intéressent, alors qu'en réalité il n'y en a pas qui m'intéressent. Oui, sans doute, à deux ou trois reprises, j'ai rencontré de mes congénères avec qui j'aurais réussi, au bout d'un certain temps, à entretenir un commerce agréa-ble ; mais, dans mon présent état d'esprit tout au moins, je me demande s'il est un seul être humain qui vaille l'ennui de faire une nouvelle connaissance.

Je n'ai parlé jusqu'ici que des tracas-types. Je pourrais en spécifier cent autres. A vrai dire, dans mes moments désenchantés, je me figure que la vie est uniquement composée de tracas. Il y a mille détails pratiques horripilants : la continuelle anxiété de savoir la date approxi-mative ou l'heure de la journée. Il y a les achats indispensables, dont, en réalité, Euphémie se eharge en partie, encore qu'elle se limite aux chaussures, gants, bonneterie et vêtements. Il faul aussi confectionner certains petits paquets, mettre la main sur des bouts de ficelle, des ban-des, des enveloppes, des timbres, — toutes cho-ses qu'Euphémie pourrait bien faire pour moi. Il faut retrouver son chemin pour rentrer, après une tranquille et méditative promenade. Il faut dénicher les allumettes pour allumer la pipe. Je rêve parfois d'un monde meilleur, où pipes, ta-hac et allumettes resteraient perpétuellement en compagnie, au lieu de se fuir obstinément. Mais Euphémie a la manie de fourrer les objets dans des coins et des cachettes qu'elle dénomme Il leur place».

Ce ne sont là que des ennuis insignifiants, direz-vous. Vous en parlez à votre aise! Chacun d'eux exige de moi une activité et une vigilance incessantes, qui épuisent mes facultés et mon système nerveux. J'ai calculé jadis que, pour vaquer à la masse colossale de ces petits soins, je gaspille tous les trois mois un chef-d'œuvre. Comment voulez-vous que je n'y songe pas et que je ne cherche pas les causes profondes de ma misère? Faut-il fermer les yeux sur le résultat de mon enquête?

J'ai donc eu cette révélation qu'il existe encore un autre tracas, une sorte de tracas des tracas, et j'hésite à vous en faire la confidence. C'est lui qui rassemble et ordonne ce troupeau confus des tracas et les rend formidables. C'est à propre-ment parler le Tracas en Chef. C'est... Eh bien! c'est Euphémie !

Certes j'adore jusqu'à la trace de ses pas, mais, tout de même, la vérité est la vérité. Eu-phémie est un tracas. J'avoue que cette brave petite femme m'aide de toutes les façons ima-ginables. Je souhaite seulement qu'elle m'aide moins. Elle est si évidemment responsable de tout. Elle me fait lever le matin, — ce que je ne tolérerais d'aucune autre personne,— et elle surveille sévèrement mon menton et mon cou.

Si ce n'était d'elle, je pourrais m'allonger dans les fauteuils, sans col, sans cravate, avec le vieux veston qu'elle a donné au mendiant; je fumerais, je laisserais pousser ma barbe, sans me soucier des tracas. Jamais je ne prendrais de tub, jamais je ne me raserais, jamais je ne répondrais à aucune lettre, jamais je n'irais en visite, jamais je ne me livrerais au moindre travail, sinon peut-être, de temps en temps, une carte postale injurieuse à un éditeur. Bref, je me prélasserais tout à mon aise.

Parfois il m'arrive de songer que cet état m'est exclusivement particulier. D'autres fois, je me figure que je formule les sentiments secrets de tous les représentants de mon sexe. Je soupçonne alors que l'idéal serait d'agir comme le noble sauvage : nous débarrasser de toutes nos hardes et nous vautrer où il nous platt, si seulement l'un d'entre nous avait le courage de donner l'exemple. Ce sont les femmes, — sauf le res-pect et l'amour que je dois à Euphémie, — qui nous obligent à travailler et nous imposent tous les tracas. Elles nous contraignent à observer le décorum et nous rappellent que nous avons une situation sociale à conserver. Somme toute, je ne fais pas là une découverte si originale : reli-sez donc le troisième chapitre de la Genèse. Et puis souvenez-vous de quelle façon Carlyle parle d'un certain costume historique tout en peau.

Je ressens un frisson de convoitise en me remémorant ce quaker de Fox et son complet de cuir. Imaginez-vous cela si vous le pouvez. On n'aurait plus jamais à pâlir sous les regards scrutateurs du tailleur.Mais j'y pense 1 L'A méri-cain Thoreau, lui aussi, fut, en même temps que prophète, l'un des pionniers de cette Emanci-pation des Tracas !

Et puis les cloîtrés silencieux qui distillent notre Chartreuse, pour quelles raisons vivent-ils dans la retraite ? A explorer ainsi les avenues de l'histoire, je découvre les traces de sages qui vécurent à l'écart — d'hommes qu'on s'accorde à qualifier de sages 1 Dans tous les temps, on retrouve cette alliance de la solitude, du silence et de la sagesse. Les saints ermites !... Je l'ac-corde, ils affirmaient fuir les méchants et re-chercher la vertu, mais j'ai à présent la convic-tion qu'ils fuyaient les tracas.

Nous savons tous qu'ils professaient une in-tense aversion pour toutes les obligations domes-tiques, que jamais ils ne se baignaient, ne se ra-saient, ne dînaient, ne faisaient de visites, n'en-dossaient de vêtements neufs. Des saints, vrai-m ent !... Mais non, ils étaient les vrais viveurs !...

On nous a proposé une Religion sans Théolo-gie. Pourquoi pas une Thébaïde d'incrédules? Je me dis quelquefois qu'il suffirait d'un brave pour commencer... N'étaient les histoires que ne man-querait pas de faire Euphémie, je serais ce brave-là. Mais je suis sûr qu'elle viendrait me relancer et me tourmenter de pire façon que ne le fut jamais saint Antoine, jusqu'à ce que je me re-charge du fardeau des tracas. C'est pour cela que je ne risque pas une tentative inutile...

Cependant je voudrais bien savoir si je suis le seul à avoir fait cette expérience !

De mon cabinet de travail, où je suis en train d'écrire, je puis entendre un bruit de balai et de pelle à poussière : c'est Jane, notre bonne, qui descend l'escalier 1

Jadis, en s'accompagnant de ces instruments, elle entonnait des cantiques, ou l'air qu'une vogue momentanée rendait presque national ; mais depuis quelques mois elle ne chantait plus, et même elle paraissait apporter tout son soin à sa besogne.

Il fut un temps où j'aurais payé cher un tel silence, et ma femme une telle assiduité ; maintenant que nos vœux sont exaucés, nous n'en ressentons pas tout le contentement que nous imaginions.

Pour être franc, et bien qu'il y ait une petite lâcheté à l'avouer, j'éprouverais un secret plai-sir à entendre Jane fredonner «Daisy» ou même casser une assiette, au besoin une des belles assiettes vertes d'Euphémie ; au moins ainsi serais-je certain que la période fatale tire à sa fin.

Pourtant combien nous désirions ne plus rien savoir du « bon ami » de Jane avant qu'elle-même cessât d'en parler !

Jane a toujours été très libre de langage avec ma femme ; elle discourait admirablement dans la cuisine sur une infinie variété de sujets, à tel point qu'il m'arrivait parfois (notre maison n'est pas très grande) de laisser ouverte la porte de mon cabinet pour suivre la conversation.

Mais depuis la venue de William, c'était toujours William, rien que William ; William par ci, William par là ; et quand nous croyions le sujet épuisé, elle repartait encore sur William.

Les fiançailles durèrent trois années pleines, pendant lesquelles nous ne sûmes jamais de quelle façon elle avait connu William et en était devenue si entichée; elle gardait son secret. Pour ma part, j'incline à penser que la rencontre s'é-tait faite au coin de rue où le Rév. Barnabas Baux officie en plein vent, le dimanche, après l'office du soir. Les amoureux avaient coutume de voleter comme des papillons autour de la lampe à pétrole qui présidait à ces édifiantes réunions. Et je me représente Jane, debout là, entamant des cantiques qu'elle chantait de mé-moire ou qu'elle inventait, si bien qu'elle en oubliait de rentrer pour souper ; William l'a-bordait avec un « Tiens, tiens ». « Tiens, tiens, vous aussi », répondait-elle et, ayant ainsi satis-fait à l'étiquette, ils poursuivaient la conversa-tion.

Euphémie a l'impardonnable faiblesse d'écou-ter les bavardages de ses domestiques ; aussi ne tarda-t-elle pas à entendre parler de William.

— C'est un jeune homme tellement comme il faut, madame 1

Ignorant le rôle que pouvait jouer cette nou-velle relation de Jane, ma femme s'informa plus avant de ce William.

— Il est garçon en second chez Maynard, le marchand de nouveautés,et il gagne 18 shillings, presque une livre par semaine, madame ; et quand le premier garçon s'en ira, il sera pre-mier garçon. Ses parents sont des gens « très bien », madame... pas des ouvriers 1 Son père était fruitier, madame, et il avait une loupe sur la tête et il a fait deux fois faillite ! Une de ses sœurs est dans un hospice d'incurables. Ça sera un très bon parti, madame, pour une orpheline comme moi.

— Vous êtes donc fiancés ?

— Pas encore, madame, mais il a commencé à faire des économies pour m'acheter une bague, une améthyste.

— Eh bien, Jane, quand vous serez réguliè-rement fiancés, vous pourrez l'amener ici le di-manche dans la journée, et vous prendrez le thé avec lui dans la cuisine.

Ma femme se fait une idée très maternelle de ses obligations envers sa bonne.

Bientôt la bague d'améthyste se promena dans toute la maison, avec une certaine osten-tation même ; et Jane trouva une nouvelle façon de présenter les plats, grâce à laquelle l'anneau restait toujours en vue.

L'aînée des misses Maitland s'en montra fort choquée, et elle fit observer à ma femme que les bonnes ne devaient pas porter de bague. Mais ma femme consulta là-dessus plusieurs ouvra-ges. N'y ayant pas trouvé cette prohibition, elle permit à Jane cette joie ajoutée à son bonheur.

L'objet des attentions de Jane me paraissait être ce que les gens bien pensants appellent un garçon très méritant.

Un jour Jane vérifiait le compte des bouteilles de bière.

— William,madame,—dit-elle tout à coup,en dissimulant mal sa satisfaction, — William est « teetotaller ». Oui, madame. Il ne boit ni bière, ni alcool, et même il ne fume pas. Fumer, madame, ça fait tellement de saleté partout. Sans comp-ter l'argent que ça coûte... et puis l'odeur...

Elle disait cela du ton de quelqu'un qui s'at-tend à une secrète approbation ; puis, s'aperce-vant probablement que son raisonnement était un peu sévère, eu égard au sort moins fortuné d'Euphémie :

— Pourtant, — ajouta-t-elle, .:-. je pense que c'est nécessaire pour certaines personnes.Je suis sûre que monsieur est un ange quand il fume sa pipe... comparé à d'autres moments !

William se présenta d'abord sous l'aspect d 'un personnage assez rapé, qui s'endimanchait d 'un complet noir de confection. Il avait des yeux gris larmoyants et le teint qu'il faut quand on a une sœur dans un hospice d'incurables.

Au début il ne plut pas énormément à Euphé-mie.

Son air « comme il faut » était attesté par un parapluie d'alpaga dont il ne se séparait jamais.

— Il va à l'église, madame ! Son papa...

— Son quoi, Jane ?

— Son papa, madame, fréquentait l'église anglicane.Mais M. Maynard est calviniste évan-gélique et William croit politique d'aller à sa chapelle, madame. Quand ils ne sont pas trop occupés,M. Maynard lui parle très amicalement, de la façon d'utiliser tous les bouts de ficelle, et du salut de son âme. M. Maynard est plein d'attention pour William, parce qu'il prend soin des bouts de ficelle et de son âme, madame !

Puis nous apprîmes que le premier commis

de chez Maynard était parti et que William avait

été promu à ce grade, aux appointements de

23 shillings par semaine.

— Il est comme qui dirait le supérieur du garçon livreur qui est mari.é et qui a trois enfants, — expliqua Jane.

Tout enivrée d'orgueil, Jane promit de nous recommander auprès deM. William pour que nos commandes chez Maynard nous fussent livrées avec une rapidité exceptionnelle.

Après cet avancement, le promis de Jane connut une prospérité de jour en jour grandis-sante.

Une fois, nous fûmes informés que M. May-nard avait donné à William un livre.

— Ca s'appelle «Aidez-vous vous-mêmes»,précisa Jane ; — mais ce n'est pas un livre drôle. Ça vous enseigne comment il faut faire pour réus-sir en ce monde, et William m'en a lu des pas-sages qui étaient charmants madame.

Euphémie me raconta tout cela en riant. Puis, devenant tout à coup sérieuse :

— Sais-tu,mon ami,—reprit-elle, — Jane m'a dit une chose qui m'ennuie. Après un moment de réflexion, elle m'a déclaré à brûle-pourpoint : « William est bien supérieur à moi, madame, n'est-ce pas ? »

— Je ne vois rien d'alarmant à cela ! — ré-pliquai-je.

Mais mes yeux devaient s'ouvrir plus tard.

Un dimanche, après midi, j'étais assis à mon bureau — peut-être lisais-je un bon livre — quand une ombre passa près de la fenêtre. Un cri de surprise partit derrière moi et je vis Euphé-mie joignant les mains, les yeux écarquillés.

— Georgres,— dit-elle d'un air éberlué! -As--

0 ' tu vu?

Et nous nous exclamâmes en même temps sur un mode lentement solennel :

— Un chapeau de soie !

— Des gants jaunes !

— Un parapluie neuf !

— C'est peut-être une idée, mon ami; mais sa cravate est tout à fait comme la tienne ! Je crois bien que Jane l'entretient de cravates. Il y a quelque temps, elle m'en a raconté de quoi remplir des volumes, sur les vêtements que tu ne mets plus. « Monsieur a de jolies cravates,

madame ! » Le soupirant copie tout ce que tu as

de neuf !

Le jeune couple repassa devant notre fenêtre, au cours de sa promenade habituelle. Ils se don-naient le bras. Jane avait l'air béatement fier et heureux, engoncée d'ailleurs et portant des gants de coton blanc tout neufs ; quant à Wil-liam,son chapeau de soie lui donnait un air sin-gulièrement distingué 1

Le bonheur de Jane atteignait alors son apo-gée.

Quand elle revint, ce jour-là, elle annonça :

— M. Maynard a parlé à William, madame; il va servir la clientèle pendant la prochaine vente, comme les petits messieurs du magasin. Et, s'il réussit, on le nommera chef de rayon, madame, à la première occasion. Il fera tout pour être un Monsieur aussi, et s'il n'y arrive pas, madame, il dit que ça ne sera pas par faute d'avoir essayé ! M. Maynard l'a pris en grande amitié.

— Il réussira, Jane !

— Oui, madame, — reprit Jane, rêveuse. — Il réussira.

Puis elle poussa un soupir.

Le dimanche suivant, en prenant le thé, j'inter-rogeai ma femme.

— Pourquoi, ma chérie, ce, dimanche-ci ne ressemble-t-il pas aux autres dimanches ? Qu'est-il arrivé ? As-tu changé les rideaux, ou modifié l'ameublement, ou bien y a-t-il ici quelque indé-finissable différence? As-tu noué tes cheveux d'une autre façon sans m'en avertir? Je sens bien quelque chose d'insolite autour de moi, mais, du diable si je puis savoir ce que c'est !

Alors ma femme prit sa voix la plus tragique pour me répondre :

— Georges! Ce... ce William n'est pas venu aujourd'hui! Et Jane, là-haut, pleure toutes les larmes de son corps.

Dès lors, ce fut le silence.

Jane, comme je l'ai déjà dit, cessa de chan-ter; bien plus, elle apporta un soin attentif dans la manipulation de nos objets fragiles, ce qui, pour ma femme, était le plus funeste pré-sage.

Le dimanche d'après, et l'autre encore, Jane demanda à sortir « pour se promener avec William ». Ma femme, qui n'appelle jamais les confidences, donna sa permission sans poser de questions.

Chaque fois Jane revint, les joues rouges et l'air très résolu.

Enfin, un jour, à propos de linge de table, elle se fit plus communicative.

— William se laisse entraîner ! — fit-elle brusquement, avec un sanglot dans la voix.

— Oui, madame ! c'est une modiste, et elle sait jouer du piano.

— Je croyais que vous étiez sortie avec lui dimanche?

— Pas avec lui, madame... derrière lui. Je marchais à côté d'eux, et je lui ai dit, à elle, qu'il était « fiancé » avec moi.

— Pas possible, Jane. Vous lui avez dit cela ?... Qu'ont-ils répondu?

— Ils n'ont pas fait plus attention à moi que si je n'existais pas. Aussi je lui ai promis qu'elle s'en repentirait.

— Cette promenade n'a pas dû être très agréa-ble pour vous, Jane?

— Ni pour personne, madame... Je voudrais bien savoir jouer du piano, madame. Mais, en tous cas, je n'ai pas l'intention de me le laisser enlever par elle. Elle est plus vieille que lui et ses cheveux ne sont pas blonds jusqu'à la racine, madame 1

Ce fut vers les fêtes du i5 août que le moment critique arriva. Nous ne connaissons pas par le menu tous les détails de l'orageuse discussion, mais seulement quelques fragments de la scène, que laissa échapper la pauvre Jane. Elle ren-tra ce jour-là couverte de poussière, tout enfié-vrée et le cœur débordant.

La modiste, sa mère et William étaient allés en bande au Musée de South Kensington, si je me souviens bien. Toujours est-il que Jane, très calme, mais décidée à tout, les avait accostés, dans la rue, à un moment donné, et s'était mise en devoir, au mépris de toute rhétorique, de revendiquer ce qu'elle considérait comme Son inaliénable propriété.

Elle .avait été, je crois, jusqu'à vouloir entraî-ner son fiancé de force.

Ils s'étaient conduits vis-à-vis d'elle de la façon la plus froissante. Ils avaient hélé un cab. Ce fut un scandale : William arraché des mains de notre Jane répudiée, et hissé dans le véhicule par sa future et par sa belle-mère !

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