INTRODUCTION
Parmi les emprunts que l'Architecture moderne fait de toutes parts aux œuvres du passé, elle puise, en apparence du moins, d'une façon toute particulière et presque absolue, en matière de constructions religieuses, ses expressions et ses formes dans l'art du moyen âge. Tout en déplorant le procédé éclectique dont use notre temps, et sans vouloir le préconiser en faveur de l'art gothique ou roman, il faut cependant reconnaître que son application s'explique et se justifie dans ce cas par l'analogie qui existe, en tant que dispositions générales, entre les églises du treizième siècle et celles que demandent les programmes modernes ; partant on ne peut nier l'opportunité des études, si utiles d'ailleurs à tant de titres, des édifices du moyen âge.
C'est donc sous l'empire de cette conviction que nous avons étudié et réuni les exemples les plus intéressants parmi les petits édifices de cette époque, et que nous en avons formé un Recueil destiné à les vulgariser, à en montrer l'esprit et à en faire ressortir le côté utile.
Dans le choix de ces exemples, peut-être s'étonnera-t-on de ne pas rencontrer de constructions appartenant aux quinzième et seizième siècles, et nous reprochera-t-on d'avoir, par cette exclusion, renfermé l'ouvrage dans des limites trop étroites ; il nous faut donc répondre par avance à cette objection. En créant cette publication,
notre pensée n'a pas été de fournir des ensembles à reproduire et des formes à copier, mais uniquement de faire ressortir les principes qui, au double point de vue de la structure et de l'aspect, ont guidé les artistes du moyen âge dans la conception des édifices qu'ils nous ont laissés. Or, aux quinzième et seizième siècles, les monuments religieux, tout en étant conçus dans le même esprit que ceux du treizième siècle et en présentant des dispositions générales analogues, ne se prêtent pas d'une façon aussi saillante à l'étude des principes, parce que ceux-ci disparaissent derrière les détails multipliés à l'infini et les formes tourmentées qui caractérisent cette période de l'art gothique. D'ailleurs, ces édifices affectent un caractère de richesse incompatible avec les exigences des programmes actuels dont la première condition est l'économie, et pour cette raison leur étude peut être, sous un certain rapport, plus dangereuse qu'utile, alors qu'il s'agit surtout d'édifices aussi simples que doivent l'être ceux qui nous occupent.
Ceci posé voyons, en ce qui concerne les édifices religieux, quel rapport existe entre les solutions nouvelles et celles du moyen âge et en quoi ces dernières peuvent nous être utiles. On considère assez généralement les formes ogivales comme possédant le caractère qui convient aux édifices du culte catholique, et on en conclut que le style gothique doit être adopté pour nos églises contemporaines. C'est là une opinion qui ne peut être sérieusement défendue, puisque l'ogive se montre également au moyen âge dans les constructions civiles et militaires qui sont loin de ressembler à celles consacrées au culte, et à tout prendre, c'est un préjugé qui ne peut s'expliquer que par l'influence de la tradition; aussi laisserons-nous de côté ces considérations assez vagues et sur lesquelles se sont engagées déjà tant de discussions, pour n'envisager la question qu'au point de vue architectural. Si l'architecte prend pour types les édifices du moyen âge, sous le prétexte que ceux-ci peuvent lui fournir le secret du caractère religieux, il devient forcément copiste ; s'il les prend au contraire comme sujets d'étude, s'il en analyse la structure et les formes, il s'approprie des principes toujours vrais qui laissent le champ libre à son imagination, et le guident dans l'interprétation des programmes comme dans les moyens de réalisation.
Ce n'est pas à la forme des voûtes, aux profils ou à l'ornementation, que les églises gothiques doivent de présenter le caractère de leur destination ; si elles ont ce mérite, c'est qu'avant tout elles répondent pratiquement et logiquement au programme posé ; c'est à ce titre que leur étude peut être utile à l'architecte dans ses créations nouvelles, et avec d'autant plus de raison que le problème envisagé au point de vue pratique est aujourd'hui ce qu'il était au treizième siècle. Que doit être en effet de notre temps une église pour répondre aux diverses exigences imposées : sa disposition doit être conçue de telle sorte que la circulation à l'intérieur
soit facile, que la lumière pénètre partout mais sans éclat, que l'accès et la vue du chœur et des chapelles soient bien ménagés; d'autre part, cette église doit présenter les garanties de durée et l'aspect digne et monumental que réclament sa nature et sa destination ; voilà en résumé les conditions essentielles auxquelles doit satisfaire d'une manière absolue une construction de ce genre, quelles que soient son importance et sa richesse. Or, pour quiconque a visité quelques églises du moyen âge, fût-ce les plus modestes que possède encore la France, il est incontestable que les conditions énoncées plus haut ont préoccupé singulièrement les architectes du treizième siècle et qu'ils ont su les remplir de la façon la plus complète, eu égard aux matériaux et aux engins dont ils disposaient.
Certainement la solution du problème n'est pas parfaite dans tous les cas, mais, alors même que des tâtonnements et des erreurs se manifestent, le principe ne fait pas défaut.
Ceci reconnu, faut-il conclure qu'il nous suffit de faire un choix de bons exemples à reproduire, et de nous mettre à l'œuvre? certes non! L'industrie nous fournit aujourd'hui des matériaux inconnus alors, que nous devons nous efforcer d'utiliser, et dont l'emploi exige forcément des solutions nouvelles; mais il est utile, sinon indispensable, d'étudier les œuvres de nos devanciers et de chercher à se rendre compte des principes à l'aide desquels ils ont su atteindre le but.
Ce qu'il y a de remarquable dans les monuments de cette époque, c'est que chacun d'eux est basé sur un système général de construction conçu en raison des dimensions de l'édifice et de la nature des matériaux ; c'est ainsi qu'une petite église n'est pas la réduction d'une grande et que le caractère architectural varie suivant les provinces. Qu'une église soit voûtée ou couverte par une charpente apparente, l'aspect résulte logiquement du partis pris qui s'accuse franchement tant à l'intérieur qu'à l'extérieur ; chaque membre de l'architecture exprime une fonction et un besoin satisfait : entre les formes et la structure, l'harmonie est complète.
Avant tout, les constructeurs gothiques étaient raisonneurs et praticiens, mais ces tendances (qu'on se plaît aujourd'hui à qualifier de matérialistes), loin d'étouffer chez eux le sentiment de l'art, les guidaient au contraire sérieusement et les ont amenés à trouver des expressions artistiques d'un mérite incontestable. Aussi leurs œuvres nous fournissent-elles un enseignement fécond que notre temps ne saurait trouver si complètement ailleurs, et d'autant plus précieux qu'il n'est pas exclusif.
Pour contester le service que peuvent nous rendre aujourd'hui, en fait d'art et notamment en ce qui concerne les édifices religieux, les efforts faits par les artistes de cette époque et les résultats surprenants auxquels ils sont arrivés, il faut être aveugle ou avoir intérêt à nier l'évidence. Voilà des années qu'on a la prétention,
en France, d'élever des églises en style gothique, et cependant, à part de fort rares exceptions, les créations nouvelles ne sont, il faut en convenir, que des bâtisses insignifiantes et bien inférieures surtout aux types pris pour exemples.
Cette infériorité si frappante vient de ce que les architectes se contentent de copier des formes et de procéder sans analyse, à l'égard de l'art gothique, comme on le fait depuis plus de deux siècles à l'égard de l'antiquité. Dans la plus grande partie de nos églises modernes, le système raisonné de construction n'existe pas. Si l'édifice est voûté, ce n'est pas dans un but de solidité et du durée, mais simplement d'apparence; aussi dans cet ordre d'idées tous les moyens de construction, même les plus honteux, sont bons; avec des enduits sur le bois, la brique et le moellon, on simule la pierre ; tout est faux et mensonger. Certainement les communes aujourd'hui ne peuvent consacrer à la construction de leurs églises que des sommes relativement restreintes, et pour ce motif, la solution du problème est peut-être plus difficile qu'elle l'a jamais été; mais ce n'est pas en sacrifiant tout à l'apparence qu'on en trouvera la solution, ce n'est pas surtout en procédant sans raisonnement qu'on tirera parti de l'art du moyen âge. Les constructeurs de cette époque avaient, avant tout, l'amour et le respect de la vérité en fait d'art ; vouloir aujourd'hui emprunter à leurs œuvres sans observer ce principe absolu, c'est suivre une voie absurde et indigne de l'architecte.
Pour mettre à profit ces conceptions, il faut les étudier dans leur véritable sens et en comprendre l'esprit. Puissent les exemples que nous reproduisons dans ce Recueil faciliter les recherches et développer le goût de ces études si intéressantes et si utiles '
A. de BAUDOT.