ÉG Y
TmaU'IIem-Fa , mère d'Aménophis- Mcmnon , par les bas-reliefs du palais de Louqsor.
« Sur un autre point des ruines de VA ménophion , du côté de la montagne Libyque , à la limite du désert , et un peu à droite de Taxe passant entre les deux colosses , existent deux blocs de grès-brèche, d'environ trente
1>ieds de long chacun , et présentant a forme de deux énormes stèles. Leur surface visible est ornée de tableaux et de magnifiques inscriptions formées chacune de 24 à 25 lignes d'hiéroglyphes du plus beau style, exécutes de relief dans le creux , et il est infiniment probable que ces portions qu'on aperçoit aujourd'hui sont les dossiers des sièges ae deux groupes colossals renversés et enfouis la face contre terre.
« Enfin à Ibsamboul , le grand temple creusé dans le roc, excavation merveilleuse au plus haut degré , est annoncé par quatre colosses, n'ayant pas moins de 61 pieds de hauteur quoique assis , admirables portraits de Rhamsès Sésostris, où la perfection du travail répond au grandiose de la composition. »
(/est à propos de ces singuliers monuments, dont les artistes grecs ou romains essayèrent rarement de re* produire dans leurs ouvrages les grandes dimensions , que nous devons présenter quelques détails particuliers sur le plus célèbre des colosses égyptiens , sur la statue parlante ae Memnon.
On vient de voir ( à la page 70) la description des deux colosses de l'Aménophion ou Memnonium de Thèbes , dont celui du nord fut cette statue parlante; c'est le moins grand, en perspective, des deux figures, dont notre planche 8 a reproduit les formes, et on distingue les assises de pierres. qui composent toute la partie supérieure de son corps. On nfa pas pu représenter sur ses jambes les nombreuses inscriptions grecques ou latines qui les couvrent et qui témoignent de la réalité des sons harmonieux que faisait entendre cette statue
dès qu'elle était frappée par les premiers rayons du soleil. Ces données merveilleuses réveillent sans peine dans notre esprit les souvenirs de Memnon et de l'Aurore : les anciens, qui avaient bien autant d'esprit que nous , ne se firent faute d'imaginer et de commenter un tel rapprochement.
Homère fait figurer à la guerre de Troie un Memnon avec dix mille Éthiopiens, comme auxiliaire de Priam, son oncle. Achille vengea sur ce Memnon la mort de son ami Antiloque. Jupiter apisa la douleur de l'Aurore, mère au héros mort, en en perpétuant le souvenir par les combats commémoratifs que se livraient tous les ans sur son tombeau, dans la Troade , les oiseaux memnon ides qu'il créa tout exprès ; enfin les Ethiopiens élevèrent aussi à leur roi , dans le Haute-Egypte, une statue devenue célèbre par les sons mélodieux qu'elle rendait au lever de l'aurore, et les accents lugubres et plaintifs qu'elle exhalait le soir , dès qu'elle était enveloppée par les ombres et par la nuit.
Voilà les circonstances principales des récits que font les historiens et surtout les poètes de l'antiquité. Un autre genre de données plus concluantes que ces récits poétiques et mythiques , se tire des témoignages de deux écrivains un peu plus graves, de Strabon et de Pausanias, qui étudièrent à Thèbes même la statue de Memnon. « J'y ai vu , dit ce dernier auteur, une statue colossale assise , qui représente le soleil, quoiqu'on lui donne généralement
le nom de Memnon Mais les
Thébains ne veulent pas que cette statue soit Memnon , et ils y voient Phaménoph, qui était de leur pays...»
Cambyse l'ayant fait briser, la moitié supérieure du corps est étendue à terre, l'autre moitié est restée en place et rend chaque jour au lever du soleil un son que je ne puis mieux comparer qu'à celui que produit une corde de cythare ou de lyre qui se rompt. » Enfin les inscriptions latines et grecques, dont les jambes de la statue sont encore couvertes, sont
L'UNIVERS
de véritables dépositions publiques , faites par des témoins désintéressés , de la réalité d'un phénomène merveilleux , oui a fait qualifier de vocale cette célèbre statue. Dans ces inscriptions , au nombre de soixante-douze , nouvellement réunies, publiées, traduites et expliquées par M. Letronne , des individus sans qualités connues, et des tribuns, des centurions ou des décurions militaires, des fonctionnaires publics de divers ordres, des préfets et autres magistrats de l'Egypte , l'empereur Hadrien et Sabine sa femme, déclarent unanimement avoir entendu la statue de Memnon rendre des sons au lever du soleil : ils indi-
auent ordinairement le jour et l'heure e ce fait, et comme pour corroborer ces témoignages en faveur d'une sorte de miracle, quelques témoins déclarent d'abord n'avoir rien entendu un jour, et enfin avoir distinctement constaté le fait à une seconde ou troisième observation; d'autres au contraire certifient avoir entendu Memnon plusieurs fois. La singularité de ce phénomène explique facilement l'enthousiasme qu'il inspirait, les voyages à Thèbes dont il était le principal motif, et les efforts, quelquefois malheureux, du génie des voyageurs qui entreprenaient de retracer en vers grecs ou latins le souvenir des faveurs que Memnon leur avait accordées en daignant se faire entendre et les satisfaire.
Les plus anciennes de ces inscriptions se distinguaient par leur simplicité : «A. Instuleius Tenax, primipilaire de la XIIe légion, fulminée, et Caïus Valerius Priscus, centurion de la XXIIe légion , et Lucius Quintius Viator, décurion ; nous avons entendu Memnon, l'an XI de Néron, notre empereur, le 12 des calendes d'avril , à 1 heure (le 15 mars de l'an 64 de J.-C). — Titus Julius Lupus , préfet de l'Égypte; j'ai entendu Memnon, à la première heure, heureusement ( l'an 71 de J.-C. ). — L. Junius Calvinus , préfet du canton de Bérénice; j'ai entendu Memnon avec Municia Rustica, ma femme, les calendes
d'avril, à la deuxième heure, l'an IV de notre empereur Vespasien Auguste (le 1er avrif de l'an 73 de J.-C). — Un Gaulois est au nombre de ces témoins : Marcus Anicius Verus , fils de Julien , inscrit dans la tribu Voltinia, natif de Vienne (capitale de l'ancienne Allobrogie ),... delà IIIe légion cyrénaïque ; j'ai entendu Memnon, en l'an 3 (du règne de Vespasien) le 4 des ides de novembre; en l'an 4, le 7 des calendes de janvier, le 18 des calendes de février, le 4 des nones et le 5 des ides de ce même mois ; le 15, le 13 et le 12 des calendes de mars, le 7 des ides de mars, le 8 des ides d'avril , le 7 des ides de mai, le 4 des nones de juin ; et le 7 des ides du même mois de juin , deux fois ( quatorze fois en tout , dont deux fois le même jour , durant les années 72 et 73 de J.-C).
— Il entrait une idée religieuse dans ces sortes de visites à ces statues de Memnon ; et à l'imitation d'autres proscynèmes . ou actes d'adoration faits à diverses divinités de l'Égypte , et dont les monuments conservent encore les traces écrites, ceux qui allaient entendre la statue de Memnon , mentionnaient parfois, dans leur inscription , qu'ils s'étaient souvenus de telle personne qui leur était chère; ils l'associaient ainsi à leur pieuse visite , et aux faveurs qu'ils devaient obtenir des dieux. Cette idée religieuse parait s'être introduite successivement, et elle domine de plus en plus dans les inscriptions du Memnon, à mesure qu'elles sont moins anciennes; bientôt la visite fut accompagnée de sacrifices et de libations, et les dévots ne s'exprimèrent presque plus qu'en vers latins ou grecs, dont la composition révèle d'ordinaire plus de dévotion au dieu que de bon goût. Le 14 mars de l'an 95, sous le, règne de Domi~ tien, le préfet de l'Égypte, Titus Pétronius Secundus, a entendu Memnon à la première heure et Va honoré des vers grecs ci-dessous écrits. L'inscription latine du préfet est en effet suivie de deux vers grecs qui signifient : « Tu viens de te faire entendre ( car « ce n'est ô Memnon, qu'une partie de
k toi-même qui est assise en ce lieu ) , « frappé des rayons brûlants des feux « du fils de Lafone. » « La parenthèse est assez mal placée, ajoute M. Letronne; mais les vers grecs n'en sont pas moins fort passables pour être l'ouvrage d'un préfet romain. » Sous le règne a'Hadrien , un autre fonctionnaire s'exprimait ainsi en 13 vers grecs : « Funisulanus Charisius , stratège d'Hermonthis, natif de Latopolis, accompagné de son épouse , Fulvia , t'a entendu , ô Memnon , rendre un son, au moment où ta mère éperdue honore ton corps des gouttes de sa rosée. Charisius, t'ayant fait un sacrifice et de pieuses libations , a chanté ces vers à ta gloire : — « Dès « mon enfance , j'ai appris qu'Argo , « que les chênes de Jupiter Dodonéen « avaient été doués de la parole; mais « tu es le seul que. j'aie pu voir de « mes yeux résonner et taire entendre une certaine voix. » — Charisius a çravé pieusement ces vers pour toi, qui lui as parlé et l'as salué amicalement. » La visite que l'empereur Hadrien fit à Memnon, accompagné de l'impératrice Sabine et de ses principaux officiers , est un événement important dans l'histoire de la statue parlante; et cet événement porta hors de toute limite et Uétendue des inscriptions gravées sur le colosse et l'emphase ridicule des expressions :
au moment où Hadrien , qui visitait toutes les merveilles de l'Égypte, parvint enfin en la présence de Memnon, on grava sur la statue son nom seul, «i grosses lettres, l'empereur Hadrien, comme témoignage de sa visite ; le reste fut abandonné a la verve des poètes et ils n'y firent faute. Parmi eux se distingua une poétesse , Julia Balbilla , d'une effrayante fécondité , et qui , dans ses vers , n'oublia pas sa vaniteuse généalogie. « Mes pieux an- « cêtres , dit-elle dans des vers tracés sur le colosse , le savant Balbillus et Antiochus te saluèrent jadis ( ô Memnon ) ; Balbillus naquit d'une mère de sang royal , d'Acmé , et le père de son père était le roi Antiochus. C'est d'eux que je tiens ce noble sang qui
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coule dans mes veines ; passants, jetez les veux sur ces lignes , qui sont de moi , Balbilla. »
La petite-fille du roi Antiochus était donc un des poètes de la cour d'Hadrien et de Sabine en Égypte , et les pièces qu'elle composa au sujet de la visite faite à Memnon par l'empereur, nous montrent combien s'était généralisé dans l'opinion publique le culte dont la statue de Memnon était devenue l'objet, après avoir été d'abord celui d'une simple curiosité. « Vers de Julia Balbilla, lorsque l'auguste Hadrien entendit Memnon : » tel est le titre qui précède la pièce suivante de 12 vers grecs , traces sur le haut de la jambe gauche du colosse :
« J'avais appris que l'Égyptien Memnon, échauffe par les rayons du soleil , faisait entendre une voix sortie de la pierre thébaine. Ayant aperçu Hadrien, le roi du monde, avant le lever du soleil , il lui dit bonjour, comme il pouvait le faire. Mais lorsque le Titan , traversant les airs avec ses blancs coursiers, occupait la seconde mesure des heures marquée par l'ombre du cadran, Memnon rendit de nouveau un son aigu , comme celui d'un instrument de cuivre qui est frappé ; et , plein de joie ( de la présence de l'empereur), il rendit pour la troisième fois un son. L'empereur Hadrien salua Memnon autant de fois , et Balbilla a écrit ces vers composés par ellemême , qui montrent tout ce qu'elle a vu distinctement et entendu. Il a été évident pour tous que les dieux le chérissent. »
Une autre pièce de vers de notre poétesse prouve que l'impératrice Satine entendit aussi Memnon, et Balbilla en dressa aussi en 6 vers grecs le poétique procès- verbal. Un jour pourtant le colosse ne se montra pas trèscourtois envers Sabine, il demeura muet; le lendemain il la satisfit, et Balbilla chanta ainsi en 8 vers ces graves événements : «Hier, n'ayant pas entendu Memnon , nous l'avons supplié de n'être pas une seconde fois défavorable ( car les traits de l'impératrice s'étaient enflammés de courroux), et de
L'UNIVERS
faire entendre un son divin, de peur que le roi lui-même ne s'irritât, et
Qu'une longue tristesse ne s'emparât e sa vénérable épouse. Aussi , Memnon, craignant le courroux de ce prince immortel , a fait entendre touta-coup une douce voix, et a témoigné
3u'il se plaisait en la compagnie des ieux. » Le séjour d'Hadrien en Égypte en Tan 130 de l'ère chrétienne est un des faits les phis importants de l'histoire de cette contrée dans le second siècle de notre ère; il n'est pas éton- • nant que les fêtes et les cérémonies dont il fut l'occasion aient attiré sur ses traces et échauffé les poètes. Après les temps d'Hadrien , la renommée de Memnon ne décrut point , ni le nombre des témoignages de la vénération publique aont sa statue était l'objet. Sous le règne d'Antonin , au mois de mai de l'an 150 de notre ère, un autre dévot écrivit sur un des côtés du piédestal : « Ta mère, la déesse Aurore aux doigts de rose, 6 célèbre Memnon, t'a rendu vocal pour moi qui désirais t'entendre. La douzième année 4e l'illustre Antonin , deux fois , ô être divin , j'ai entendu ta voix , lorsque le soleil quittait les flots majestueux dé l'Océan. Jadis, le fils de Saturne, Jupiter, te fit roi de l'Orient ; maintenant tu n'es plus qu'une pierre, et c'est de cette pierre que sort ta voix. Gemellus a écrit ces vers à son tour, étant venu ici avec sa chère épouse Rufilla et ses enfants. » Une femme s'exprimait ainsi : « CœciliaTrebulla, ayant entendu une seconde fois Memnon, (a écrit ces vers ) : Auparavant Memnon, fils de l'Aurore et de Tithon , nous a seulement fait entendre sa voix ; maintenant il nous a salués comme connaissances et amis. La nature, créatrice de toutes choses . a-t-elle donc donné à la pierre le sentiment et la voix? » La fille de cette Trebulla faisait aussi des vers grecs, entendit Memnon et lui fit dire dans une inscription de 6 vers ce qui suit : « Cambvse m'a brisée, moi, cette pierre que voici, représentant l'image d'un roi d'Orient. Jadis y je possédais une voix plaintive qui déplorait les malheurs de Memnon. Depuis long-
temps , Cambyse me l'a enlevée. Maintenant, mes plaintes ne sont plus que des sons inarticulés et dénués de tous sens , triste reste de ma fortuue pas^ sée. » L'influence complète des idées grecques sur la prétendue statue de Memnon de Thèbes se montre en son entier dans une dernière inscription , Tune des plus remarquables par la pensée et l'expression, et qui eut pour auteur le poète Asclépiodote , procurateur de l'empereur en Egypte.
« Apprends, dit-il, ô Thétis, toi qui résides dans la mer, que Memnon respire encore, et que, réchauffé par le flambeau maternel, il élève une voix sonore, au pied des montagnes Libyques de l'Égypte, là ou ie Nil, dans son cours, divise Thèbes aux belles portes; tandis que ton Achille , jadis insatiable de combats, reste à présent muet dans les champs des Troyens , comme en Thessalie. » L'idée de l'Aurore saluée par son fils domine dans les vers d'Asclépiodote ; Memnon parle, et Achille est muet dans son tombeau près des murs d'Ilium ; c'est la puissance de l'Aurore opposée à celfe de Thétis; il ne s'offre donc au poète que des idées toutes grecques; à l'époque où il composait ces vers , toute tradition égyptienne était hors de sujet ; le colosse de Thèbes était décidément la statue de Memnon , fils de l'Aurore , saluant sa mère de sa voix harmonieuse , tous les matins au lever du soleil : voilà ce qu'ont déposé unanimement dans leurs inscriptions en prose ou en vers , grecques ou latines, les personnages dont nous venons de rapporter textuellement les témoignages. Il est temps de rétablir, contre tant de religieuses et poétiques attestations , la vérité de l'histoire , de dire l'origine de la statue vocale de Memnon, si elle parla et comment elle parla.
Aménophis III, de la XVIII- dynastie égyptienne, occupait le trône d' Égypte, vers l'an 1680 avant l'ère chrétienne. Il fit élever à Thèbes un vaste édifice; sur ses ruines encore subsistantes , on voit souvent répété le nom de ce prince, illustré par de
EGYPTE
grandes victoires sur les nations de rAste; selon l'usage, les statues du fondateur, de dimensions colossales, devaient décorer la partie principale de l'édifice : il en fit placer deux, d'un seul bloc de grès-brèche et de 60 pieds de hauteur , vers l'extrémité de l'édifice du côté du fleuve , et dans un lieu où était, selon toute apparence, le principal pylône du paJais, qui porta le nom a Aménophiorii tiré de celui du roi Àménophy ou Ph-Aménoph, dont les Grecs firent Aménophis, Phaménoph et Phaménoth.
De ces deux colosses, l'un est au midi et l'autre au nord de l'axe de l'édifice: c'est celui du nord qui est derenu, dans des temps on pourrait dire modernes , la statue de Memnon. Tant que dura la domination égyptienne, la statue d' Aménophis conserva son nom, la vanité grecque n'entreprit rien sur elle au profit de Memnon ; dans PAménophion , existaient le culte et les prêtres du roi Aménophis , et non pas ceux du fils de l'Aurore des Grecs, et jamais les Égyptiens n'admirent ce héros étranger au droit de cité , ni dans leurs cérémonies religieuses; l'Égypte même n'existait déjà plus , et rautorité des successeurs dr Alexandre était presque près de s'éteindre, que la statue vocale ne portait pas encore le nom de Memnon. Elle ne fut donc , jusqu'à l'invasion de Cambyse. qu'un admirable ouvrage rappelant le nom et la gloire d'un grand roi , et concourant a l'ornement du vaste et opulent édifice dont ce roi était le fondateur.
Aux temps de Cambyse , Thèbes fut saccagée par les Perses , les temples furent renversés et les tombes royales violées. Les monuments subsistants en l'honneur des anciens rois ne lurent pas épargnés : est-ce, à cette époque de désastres pour l'Égypte des Pharaons que doit être rapportée la mutilation du colosse de Memnon? Une tradition écrite autoriserait à le croire, mais cette tradition est tardive et ne se concilie pas avec quelques faits plus concluants qu'elle. Lorsqu'on parla à Strabon , à Thèbes même , des ravages de Cambyse , on imputa hautement au
monarque persan la destruction des monuments de cette vaste cité, mais quant au colosse , on dit à Strabon qu'il avait été brisé par un tremblement de terre , et les chronologistes disent en effet qu'à une année , qui est la 27* avant l'ère chrétienne, Thèbes avait été dévastée par un violent tremblement de terre. A l'époque où Strabon visita l'Égypte, quinze ou vingt ans après ce grand phénomène , il vit les. deux colosses de l'Aménophium de Thèbes, et il en parle ainsi : « Des deux colosses monolithes, l'un est entier, l'autre est brisé par le milieu ; la moitié supérieure est tombée par l'effet , dit-on , d'un tremblement de terre : » et ce passage de Strabon, où le colosse n'est pas encore mêlé à la légende mythologique de Memnon, est le premier renseignement que l'histoire écrite nous fournit sur la mutilation du colosse; cette mutilation était en effet contemporaine de ce témoignage, et l'on conçoit sans difficulté l'eifet du tremblemeut de terre sur ce monolithe , quand on sait que la brèche dont il est formé, a quelquefois des fissures qui se propagent dans les blocs à de grandes profondeurs, et qu'une fissure pareille a pu favoriser les effets des secousses du tremblement de terre et la séparation de la masse du colosse en deux portions, dont le haut fut détaché et jeté à terre. L'inclinaison même de la cassure qui , par derrière s'élève jusqu'à la moitié du dos , et par devant jusqu'au-dessus des cuisses seulement , indique avec quelle facilité la partie supérieure a dû glisser comme par une pente naturelle et se séparer du reste de la statue. De pareilles fissures se retrouvent dans des monuments non moins considérables; il y en a une dans l'obélisque de Louqsor transporté à Paris : de la base, elle se prolonge jusqu'à quinze pieds de hauteur, et elle existait quand le bloc fut taillé en obélisque. Dans le magnifique sarcophage en basalte vert, rapporté d'Égypte par Champollion le jeune et dépose au Musée, une fissure a séparé la cuve en deux parties ; aucune fracture ne suppose le moindre effort , et
L'UNIVERS
la partie détachée s'adapte au sarcophage mieux même que ne le ferait une pièce taillée tout exprès.
Cent quarante ans après Strabon, un autre voyageur grec, Pausanias, vit aussi renversée a terre la partie supérieure du colosse, le reste étant en place comme au temps de Strabon.
A 1 époque de ce dernier, peu d'années avant l'ère chrétienne , on parlait déjà du son que rendait le colosse du nord dès le lever du soleil; moins de cinquante années avant , on n'en parlait pas du tout, du moins on n'en avait rien dit à Diodore de Sicile, qui ne nous en a rien transmis non plus; moins encore du temps d'Hérodote; et c'est aux temps de Néron que commence la grande renommée de la statue parlante de Memnon à Thèbes.
On a vu dans quelles emphatiques paroles s'expriment les principales inscriptions gravées sur le colosse même; aucun écrivain de l'époque ne se dispensa dès lors de parler de la grande merveille de l'Égypte : Juvénal, Dion Chrysostôme, Lucien, Pausanias , Ptolémée , qui étaient allés en Égypte , Pline , Tacite , Dcnys le Périêgète , qui écrivaient loin de cette contrée, tous disaient à leurs lecteurs que l'impression des rayons du soleil tirait des sons de la statue de pierre de Memnon. L'empereur Hadrien en avait été plusieurs fois le témoin ; sous le règne des Antonins , la renommée du prodige ne fit que s'accroître ; elle durait encore , mais elle s'éteignit tout à coup sous Septime- Sévère, qui fit restaurer le colosse.
Deux faits sont essentiellement remarquables dans toute cette merveilleuse histoire; la statue mutilée, réduite à sa partie inférieure, assise sur un trône, et d'une seule pierre, rend ces sons admirables qui charmaient à un si haut degré tous les voyageurs en Thébaïde; eUa statue restaurée dans son ancien état, complétée par la reconstruction de sa partie supérieure, devient aussitôt muette. La voix et les hommages qu'elle excitait cessent dès le règne de Septime-Sévère , à qui la restauration du colosse est attribuée.
On voit par notre planche 8 que cette restauration consiste en cinq assises de pierres qui rétablissent l'effigie d'Aménophis dans ses anciennes pror portions.
Les faits historiques qui ressortent clairement de ce qui précède , peuvent se résumer ainsi : 1° deux colosses firent partie de la décoration du magnifique édifice que le roi Aménophis fit élever à Thèbes; 2* ces colosses , selon l'usage, représentaient ce roi lui-même et portent encore son nom ; 3* ils subirent , comme tous les autres monuments de l'Égypte, les effets du temps et des invasions étrangères ; 4° un tremblement de terre, nui 27 avant l'ère chrétienne , brisa celui des deux colosses qui est placé vers le nord , et en détacha la partie supérieure; 5° quelques années après, il était bruit clans le pays des sons que rendait au lever du soleil la partie de la statue restée en place , ou le socle qui la portait ; 0° dès le règne de Néron , ce bruit était généralement répandu et annonçait une merveille qui attirait les curieux de toute condition ; 7° dès cette même époque, la statue parlante fut considérée comme étant une figure de Memnon, fils de Tithon et de l'Aurore, qui saluait sa mère de sa voix miraculeuse , tous les jours au lever du soleil ; 8° à l'intérêt qu'excita cette merveille, il se mêla bientôt un caractère religieux envers le héros d'Homère, le demi-dieu d'Hésiode, le roi de l'Orient ; l'admiration le divinisa et lui offrit des libations et des sacrifices; 9° la statue mutilée fut restaurée par Septime-Sévère, et sa voix merveilleuse ne se fit plus entendre; le prodige et les chants cessèrent aussitôt.
Ce fut l'époque fatale à bien des oracles antiques , et l'empereur voulut en vain opposer les miracles de Memnon à ceux du christianisme : la statue restaurée devait posséder une voix bien plus harmonieuse , rendre de véritables oracles : on détruisit ses merveilles , parce qu'on en ignorait la nature. Les observations laites sur
Egypte.
les lieux nous ont suffisamment expliqué les causes de ce phénomène, qui ne peut pas être révoqué en doute. II est constaté que les granits et les brèches produisent souvent un son au lever du jour , et quant à la statue de ïhèbes . les rayons du soleil , dit M. de Rozieres, venant à frapper le colosse , ils séchaient l'humidité abondante dont les fortes rosées de la nuit avaient couvert sa surface, et ils achevaient ensuite de dissiper celle dont ces mêmes surfaces dépolies s'étaient imprégnées. Il résulta de la continuité de cette action que des grains ou des plaques de cette brèche cédant et éclatant tout à coup , cette rupture subite causait dans la pierre rigide et un peu élastique un ébranlement, une vibration rapide, qui produisait ce son particulier que faisait entendre la statue au lever du soleil. Elle est bien muette depuis seize siècles. « Je ne nie pas, écrivait deThèbcs même Champollion le jeune au mois de juin 1829, je nè nie pas la réalité des harmonieux accents que tant de témoins affirment unanimement avoir entendu moduler par le merveilleux colosse, aussitôt qu'il était franpé des pemiers rayons du soleil. Jeairai seulement mie, plusieurs fois , assis, au lever de Faurore , sur les immenses çenoux de Memnon , aucun accord musical sorti de sa bouche n'est venu distraire mon attention du mélancolique tableau que je contemplais, la plaine deThèbes, où gisent les membres épars de cette aînée des villes royales. »
Un de ses quartiers, situé sur la rive gauche du Nil, du côté des tombeaux , s'appelait dès la plus haute antiquité, les Memnonia, mot d'ori-
Sine égyptienne, qui a la signification elieu des sépultures ; c'est là qu'existent les édifices religieux et commémoratifs des rois divinisés , les temples de Médinet-Habou , le Rhamesséon et l'Aménophium, et dans ce dernier temple , on voyait encore du temps des rois grecs, des prêtres du roi Aménophis divinisé. Ce nom de Memnonia dut frapper les Grecs, naturellement lestes a adopter les rap-
prochements où ieur vanité devait trouver son compte; l'idée de leur Memnon se présenta sans hésitation, et vraisemblablement dès l'établissement des Ptolémées en Egypte. Les édifices des Memnonia furent attribués au héros homérique, et le colosse merveilleux de l'Aménophium ne pouvait plus être cme la statue de Memnon : lesThébams n'avaient pas oublié qu'elle était une image de leur ancien roi Aménophis , et Pausanias raconte qu'ils l'en avertirent expressément quand il la visita. Voilà comment une oiseuse prétention de la vanité grecque a fait à l'un des nombreux colosses que l'Égypte éleva en l'honneur de ses rois , une renommée qui paraît devoir subsister encore long-temps , surtout depuis que M, I/etronne, par ses ingénieuses recherches, l'a rattachée à l'histoire de l'établissement du christianisme en Égynte.
En érigeant de tels monuments , construits de telles matières et de telles proportions, les Égyptiens se faisaient par leur pensée une lointaine postérité , à laquelle ils avaient la confiance de transmettre ces monuments de leur génie, de leur sagesse et de leur grandeur. Cet espoir n'a pas été déçu, et le souvenir de l'antique Egypte est présent dans le monde entier : l'Europe savante renouvelle en Égypte les philosophiques pèlerinages de l'ancienne Grèce, et ses ruines historiées sont encore instructives pour nous, comme le turent pour les Grecs ses prêtres et ses archives. Il y avait des idées d'ordre, d'utilité et de durée , dans toutes les institutions de l'Égypte; après le culte des dieux venait celui des bons rois ; d'innombrables monumentscélébraient les services qu'ils avaient rendus au pays et la gloire qu'ils y avaient acquise ; après ces statues colossales , les obélisques étaient les plus remarquables de ces monuments royaux.
Les obélisques sont une invention égyptienne, particulière à l'Egypte, et les ouvrages les plus simples de l'architecture de ce pays célèbre. Tous les obélisques égyptiens sont d'une
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seule pierre ou monolithes, de granit ments de plusieurs autres subsistent
rose, tirés des carrières de Syène, dans encore à Rome ; on en trouve aussi à
la Haute-Égypte , et leur forme est Velletri, Bénévent, Florence, Catane,
celle d'un long prisme , de forme qua- Arles ; Constantin et Théodose en or-
drangulaire, se rétrécissant insensi- nèrent l'hippodrôme et le palais im-
blement de la base au sommet et se périal de Gonstantinople. Des préfets
terminant en pyramide. Il est im- romains en Égypte y firent faire des
possible de dire à quelle époque le obélisques où leurs louanges étaient
premier obélisque fut élevé ; la tradi- écrites en caractères hiéroglyphiques ,
tion historique attribue des monu- et les envoyèrent à Rome , ou on les
ments de ce genre aux plus anciens voit encore.
rois ; mais aucun des obélisques n'est Le mot français obélisque, qu'on a antérieur à l'avènement de la XVIIIe familièrement remplacé par celui d'aidynastie égyptienne, qui date de l'an guille, est le latin obeliscus, diminutif 1822 avant 1 ère chrétienne. Il existe au grec obelos , broche. Le mot obédes obélisques de l'époque de plusieurs lisque signifie donc petite broche, brodes princes de cette XVIIIe dynastie cliette, et l'on attribue aux Grecs d'Aet de leurs successeurs. La plupart des lexandrie , hommes d'un esprit causrois égyptiens en érigèrent. La fu- tique et malin, d'avoir donné cette reur de Cambyse détruisit un grand singulière dénomination à ces masses nombre d'obélisques dans les principa- colossales de granit; il y en a de plus les villes, à Thebes particulièrement, de cent pieds de longueur. On dit aussi que, frappé de la ma- Tant qu'on ignora la véritable des- ^ni licence et de la majesté d'un des tination des obélisques , l'esprit de obélisques élevés par le roi Rhamsès système ne s'épargna pas pour la dedans cette vaste cité, le farouche viner au moven des plus arbitraires conquérant fit arrêter un incendie qui étymologies de ce simple mot grec. On menaçait cet obélisque. Les historiens les supposa consacrés au soleil. On y disent que le roi qui le fit élever, vit aussi des colonnes ou autels des pour garantir la conservation de ce dieux , des doigts ou des rayons du soprécieux ouvrage et s'assurer des soins leil , des gnomons , ou des symboles de l'architecte et des ouvriers em- du cours de cet astre, ployés à le dresser, avait fait attacher Les obélisques sont des monuments son fils au sommet de l'obélisque. essentiellement historiques, placés au
Si les rois grecs, successeurs d'A- frontispice des temples et des palais,
lexandre en Egypte, les Ptolémées , annonçant par leurs inscriptions le
n'exécutèrent pas de nouveaux obélis- motif de la fondation de ces édifices ,
ques , ils ornèrent avec les anciens leur destination et leur dédicace à une
les villes qu'ils fondèrent ou qu'ils ou plusieurs des divinités du pays ; les
agrandirent. inscriptions des obélisques donnent les
Quand l'Égypte fut réduite au rang détails des constructions, le nom et la
de province romaine. Auguste com- filiation, des princes qui les élevèrent;
prit combien ses dépouilles si mo- ils indiquent les accroissements ou les
nu mentales pouvaient répandre d'é- embellissements exécutés par les soins
clat sur la viUe éternelle, et il fit de chacun d'eux, et par là, l'époque
transporter à Rome les deux obélis- relative de chaque partie de l'édifice ;
nues d'Héliopolis. Caïus Caligula en enfin ? les obélisques eux-mêmes sont
demanda un troisième, et, au rapport mentionnés dans ces inscriptions
de Pline, la mer n'avait jamais porté parmi les autres actes de la pieté des
un vaisseau d'aussi colossales dimen- Pharaons.
sions, que celui gui fut construit On voit par notre planche 14 com-
pour cette entreprise. D'autres em- ment les Égyptiens employèrent les
pereurs imitèrent l'exemple d'Auguste; obélisques ; toujours accouplés , ils onze obélisques entiers, et les frag- n'eurent jamais Tidée d'en placer un
ÉGYPTE
seul au milieu d'un vaste espace où il devait s'éclipser. Deux obélisques s'élevaient en avant du pylône ou entrée principale d'un temple : ils annonçaient majestueusement l'édifice et étaient les premiers insignes de la gloire du prince qui l'avait construit en l'honneur des dieux de la contrée.
Nous préciserons davantage les notions essentielles , relatives aux obélisques , et nous ajouterons infailliblement à leur intérêt , en les appliquant spécialement à la description ae l'obélisque de Louqsor , si heureusement transporté à Paris et destiné à l'ornement d'une de nos places publiques.
Le village de Louqsor est une portion du territoire de Tnèbes , sur la rive droite du Nil. Des ruines étendues y attirent le voyageur, et c'est vers leur extrémité nord que se présente l'entrée pittoresque du palais , figurée dans son état primitif sur notre planche 14. C'est un pylône, composé de deux massifs pyramidaux entre lesquels une porte est ménagée ; celle du palais de Louqsor n'a pas moins de cinquante-deux pieds de hauteur; elle est surmontée d une corniche élégante; les pylônes ont dix-huit pieds ae plus d'élévation et quatre-vinçt-douze pieds d'étendue de chaque coté de cette porte.
En avant du pylône étaient quatre statues colossales , chacune d'environ quarante pieds de hauteur et d'un seul bloc, et en avant des colosses les obélisques de granit rose.
Les sujets sculptés en bas-reliefs sur le pylône sont d'un très-grand intérêt historique. L'immense surface de chacun de ces deux massifs est couverte de sculptures d'un très-bon style, sujets tous militaires et de plusieurs centaines de personnages. C'est le roi Rhamsès-le-Grand(Sesostris), assis sur son trône au milieu de son camp , où il reçoit les chefs militaires et des envoyés étrangers ; on y voit les détails du camp , les bagages , tentes, fourgons, etc., etc.; en dehors , l'armée égyptienne est rangée en bataille, les chars de guerre a l'avant , à l'arrière et sur les flancs ; au centre,
les fantassins régulicrement formés en carrés. Sur le massif de gauche sont figurés une bataille sanglante, la défaite des ennemis, leur poursuite , le passage d'un fleuve , la prise d'une ville , et on amène ensuite les prisonniers , etc.
Ces deux tableaux ont environ cinquante pieds chacun ; ils sont précédés par les deux obélisques qui frappent d'abord l'esprit du voyageur ; on peut se faire une idée, quoique bien faible, de leur effet dans l'ensemble de ces immenses constructions, par la vue restaurée de la façade du monument telle qu'elle était aux temps de la splendeur de l'Egypte. (Voy. pl. 14.)
Une carrière de granit rose de la plus belle qualité, située à Syène , vers la frontière méridionale de l'Éçypte, à la première cataracte, a fourni la matière des deux obélisques.
Ils sont tous deux d'un seul morceau ou monolithes. Les surfaces ont reçu un poli parfait et brillant ; les arêtes sont vives et bien dressées , mais les faces de l'obélisque ne sont point exactement planes. Elles ont à l'extérieur une convexité de quinze lignes, et si régulièrement exécutée , qu'on ne saurait y voir qu'une preuve de la science de l'architecte.
On peut diviser l'obélisque en deux parties : 1° le prisme quadrangulaire ou fût, comprenant toute la partie du monument depuis sa base jusqu'au pyramkUon; 2° le pyramkHon, qui est la portion taillée en forme de pyramide et qui surmonte le prisme ou fût.
Les dimensions générales de l'obélisque ont été reconnues comme il suit :
pieds, pouc. lîg.
Hauteur totale de l'obélisque 70 3 5
Plus grande largeur à la base (face nord). .. 7 6 3
Plus grande largeur à la basé du pyramidion (faces est et ouest) 5 4 4
Le poids total du monolithe est évalue à 220,528 kilogrammes ( 4457 quintaux), et avec le revêtement en bois pour le transport, le poids du
L'UNIVERS
monument arrive à 5000 quintaux.
L'obélisque était posé sur un dé carré, en granit, dont la surface a été trouvée , par les fouilles , à 3" 80e au-dessous du sol actuel , et qui a été mis à découvert jusqu'à une profondeur de 1" 60e. On a reconnu que ce dé a été dégradé par la nature, et if n'offre quant à l'extérieur qu'une croûte friable et scoriée. Les faces sud et nord étaient autrefois ornées de quatre cynocéphales en relief; les faces ouest et est étaient aussi occupées par un autre sujet sculpté.
Le dé en granit était posé sur des constructions en pierres de grès , et la conservation du monument dans son état primitif jusqu'à nos jours en montre suffisamment la solidité. Tous les grands édifices égyptiens encore subsistants sont construits avec le même grès ; on le tirait des carrières de Silsilis, dont l'exploitation est historiquement prouvée pour des temps bien antérieurs à Sésostris.
Les quatre faces de l'obélisque sont couvertes d'inscriptions en caractères hiéroglyphiques. Un léger examen suffit pour laire voir que , sur chacune d'elles , les signes sont rangés symétriquement pour composer trois colonnes perpendiculaires, bien distinctes, et formant ainsi trois inscriptions , trois phrases sur chaque face. Cette distinction est encore plus tranchée par la manière dont chaque colonne a été exécutée; sur toutes les faces, les caractères de l'inscription du milieu sont sculptés en bas -relief dans le creux , à une profondeur de plus de cinq pouces, et parfaitement polis; les hiéroglyphes des deux colonnes latérales ont une profondeur moitié moindre, et sont seulement piqués à la pointe. L'œil est satisfait d'une opposition qu'il saisit facilement et qui , par la variété des tons et des reflets , prévient toute confusion dans l'ordre et l'expression deoes signes nombreux, admirable tableau sculpté avec la dernière précision , et dans lequel chaque signe joint à la beauté et au fini du travail la plus grande pureté de dessin. Le nombre total des signes sculptés
sur l'obélisque s'élève à 1600; ce sont autant de portraits fidèles des objets figurés , et Ton comprend que cette lidélité , cette science complète d'une iconographie qui pouvait embrasser tous les objets de runivers matériel , était dans les inscriptions égyptiennes une condition essentielle et fondamentale, puisque chacun de ces signes avait un sens propre, absolu, et que toute incertitude sur la nature de l'objet figuré l'aurait privé aussitôt de son expression comme signe d'écriture, et aurait jeté de la confusion dans l'ordre et l'exposition graphique des idées.
Cette condition essentielle de l'écriture sacrée égyptienne explique la perfection des sculptures hiéroglyphiques, et l'examen de celles de l'obélisque de Louqsor, exécutées sur une roche aussi dure, aussi solide, on pourrait dire inaltérable, composée d'au moins trois substances cristallisées , intimement adhérentes , et également rebelles au ciseau , doit nous donner une haute idée de l'art, des artistes et des procédés mécaniques auxquels nous sommes redevables d'un pareil monument.
Ses inscriptions nous en font connaître l'objet et la destination ; la piété du prince illustre (iui éleva le palais de Louqsor s'y révélai dès l'approche de cet édifice à la fois civil et religieux, et les deux obélisques y sont expressément figurés et mentionnés , ainsi que la vaste et somptueuse construction dont ils décoraient le frontispice.
Quant au texte des inscriptions, on peut diviser l'ensemble de celles de chaque face de l'obélisque, en trois parties :
1° Immédiatement au-dessous du pyramidion , le bas-relief des offrandes qui occupe toute la largeur de chaque lace.
2° En téte de chaque colonne d'hiéroglyphes , un encadrement surmonté de la ligure de l'épervier symbolique avec la coiffure royale, et terminé en franges à sa partie inférieure ; on peut donner à cet encadrement le nom de bannière royale; il renferme les titres honorifiques et variés des princes nommés dans les obé-
ÊGYPTE. si
lisques, et on ie trouve figure isolé- trois de ces inscriptions furent seules
ment à côté des rois égyptiens ? dans terminées. Comment ces chants de
des représentations de cérémonies re- victoire furent-ils interrompus? Lo
ligieuses ou civiles. mort surprit Rhamsès II au milieu de
3° Vinscription proprement dite , ses trophées,
dont les signes, divises en trois colonnes Rhamsès NI ou Sésostris lui suc
parallèles , et écrits les uns au-dessous céda ; il édifia ou termina le Rhames-
des autres isolément ou par groupes , séion de Louqsor , adopta les obélis-
forraent trois inscriptions verticales ques commencés par son prédécesseur,
qui se lisent de haut en bas. employa à y rappeler sa propre gloire,
En général, un obélisque dont les toute la place que Rhamsès II laissait
quatre faces ne portent qu une inscrip- inoccupée , c'est-à-dire trois faces en-
tion médiale chacune , ne mentionne lières de l'obélisque qui est encore à
ijue le souverain qui le dédia ; quand Louqsor, une face entière de l'obélis-
il y a trois inscriptions , c'est un roi que de Paris, et sur chacune des trois
postérieur à celui-ci qui a fait ajouter autres faces terminées , comme sur la
les deux inscriptions latérales. seule que le nom de Rhamsès occupait
Quelques groupes de signes sont en- sur l'autre , la place nécessaire aux fermés dans un encadrement dont les deux inscriptions latérales qui subsistent ours sont uniformes et réguliers, tent sur toutes les faces également. Ces encadrements se nomment cartou- Sur l'obélisque de Paris les travail * ches et méritent une attention toute des deux rois sont ainsi distribués : particulière, les cartouches donnant à , / Rhamsès 11,1'inscriptous les monuments où il s'en trouve Pa^es ul ! tion médiale; une haute importance historique. 1 *J> J Rhamsès III, les 2 in-
On entend par cartouche , des grou- e > [ scriptions latérales,
pes de signes hiéroglyphiques renfer- Face ouest, Rhamsès III, les 3 in-
més dans de petits encadrements corn- scriptions.
posés de deux lignes verticales ou De plus, Rhamsès III Ht dresser
horizontales, arrondies par le haut et cet obélisque et graver son nom sous
par le bas, et posés sur une base rec- le plan de la base, et sur toutes les
tangulaire. parties du piédestal où ce nom pouvait
On trouve enfermés dans les cartou- être placé comme ornement ou comme
ches : 1° les noms propres des divinités , renseignement historique,
ou dieux-dynastes, qui furent considé- Enfin , et pour multiplier encore ces
rées comme ayant gouverné PÉgypte et renseignements pour une postérité cjui
le monde terrestre à l'origine des cho- devait s'étendre jusqu'à la génération
ses-, 2° les noms propres et les prénoms présente , et qu'il était dans la desti-
royaux des rois et des reines qui ré- née de la France de perpétuer par sa
gnèrent en Égyptc, soit nationaux, munificence, Sésostris fit écrire sur la
soit étrangers. face nord du monolithe laissé à Louqsor,
Les cartouches de l'obélisque de Pa- que lui , seigneur de la région d'en
ris rappellent les noms et les actions haut et de la région d'en bas (la Haute
des deux rois; mais l'équité de l'his- et la Basse-Égypte ), Germe (fils) des
toire peut faire la part à chacun d'eux, dieux et des déesses , Seigneur du
C'est Rhamsès II qui fit extraire Po- monde y Soleil gardien de la vé-
bélisque des carrières de Syène, qui le rite , approuve par Phré, a fait
Gt transporter à Thèbes, qui le destina ces travaux (le Rhamesséion de Louq-
à la décoration d'un grand édifice qu'il sor ) pour son père Àmon-Ray et qu'il
est difficile de désigner aujourd'hui, a érigé ces deux grands obélis-
H est certain que cet obélisque de- ques en pierre devant le Rhames-
vait consacrer par quatre inscriptions et séion de la ville d'Ammon (Thèbes).
transmettre jusqu'à nous le souvenir de Sésostris termina donc ce grand ou-
la gloire et de la piété de Rhamsès II ; vrage commencé par son prédécesseur ,
6* Livraison. (Éoypte.) tl
L'UNIVERS
et ce concours de deux rois à l'achèvement de ces admirables monuments fournit, pour leur histoire, des notions chronologiques assez précises.
Le règne de Rhamsès II, qui fit commencer ces obélisques , remonte à Tan 1580 avant l'ère chrétienne; il n'existe pas de monuments avec des dates postérieures à la quatorzième année de ce règne , qui finit bientôt après ; ce fut donc vers l'an 1570 que ces obélisques furent entrepris par Rhamsès H , après qu'il eut châtié les impurs en Afrique et en Asie, comme le disent ses inscriptions.
Sésostris succéda à son frère vers Tan 1565 ; il édifia ou continua le palais de Louqsor , et un tel ouvrage exigea bien des années; sur les basreliefs du pylône, qui est le frontispice même du palais (pl. 14), Sésostris fit sculpter en grand sa campagne contre les Asiatiques, et les inscriptions lui donnent pour date la cinquième année du règne de ce roi ; les obélisques ne furent élevés qu'après ce pylône ; on put donc les supposer, dès l'an 1550, a la place où ils ont bravé , pendant près de 3,400 ans, le temps et les nommes.
Qu'il nous soit permis de dire que leur destin est bien changé : monuments nationaux et sacrés sur les rives du Nil , ils ne seront plus , sur celles de la Seine , que des aiguilles de granit dont l'antiquité , l'origine et la magnificence peuvent concourir à l'éclat que les prodiges des arts répandent sur une civilisation éclairée.
Les inscriptions célèbrent à la fois la gloire des deux rois , leurs victoires , leur piété , et rappellent spécialement que ce sont eux qui ont élevé ces magnifiques édifices en l'honneur du grand dieu de Thèbes, auquel ils les ont consacrés : c'était là la véritable destination des obélisques, monuments singuliers, dont l'invention tout égyptienne a pour caractère propre une
Grandeur colossale et une éternelle urée.
Les inscriptions hiéroglyphiques concernent les deux rois qui ont concouru à l'élévation de l'obélisque , et il
nous suffira ici , pour donner une idée du contenu des inscriptions de ce genre, de mentionner celles qui rap.
{relient Rhamsès III , Sésostris. Toute a face ouest de l'obélisque lui appartient, étant demeurée vide par la mort de Rhamsès IL
Dans le bas-relief des offrandes de la face qui regardait l'ouest , Sésostris, coiffé du pschent complet, symbole de son autorité sur la Haute et sur la Basse-Égypte , et surmonté du globe ailé du soleil , fait au grand dieu éponyme de Thèbes , à Amon-ra, l'offrande du vin.
Aux louanges d'usage, la colonne médiate ajoute que Sésostris est le fils préféré du roi des dieux, celui qui, sur son trône , domine sur le monde entier. On mentionne le palais qu'il a fait élever dans l'ôph au midi ( la partie méridionale de Thèbes). Le titre de bienfaisant lui est donné dans l'inscription de droite , oui ajoute :
« Ton nom est aussi stable que le « ciel ; la durée de ta vie est égale à <« la durée du disque solaire. » Sésos*tris porte, dans la bannière de l'inscription de gauche, le titre de chéri de la déesse de la vérité, et, avec d'autres louanges très-ordinaires dans le protocole royal égyptien, cette inscription proclame Rhamsès III « l'en- « cendré du roi des dieux pour pren- « are possession du monde entier. »
Les trois colonnes de cette face sont uniformément terminées par le cartouche nom propre du roi , le fils du Soleil , le chéri d'Ammon Rhamsès.
A la Face Sud, la bannière et l'inscription de la colonne de droite proclament Sésostris « l'Aroéris puissant, « ami de la vérité, roi modérateur, « très-aimable comme Thmou , étant « un chef né d'Ammon, et son nom « étant le plus illustre de tous. » Sur la colonne de gauche, on lit dans ln bannière : « L'Aroéris , roi vivant « des régions d'en haut et d'en bas , « enfant d'Ammon; » YinscHpUon donne à Sésostris le titre de roi directeur, mentionne ses ouvrages, et ajoute qu'il est « grand par ses victoires , fils « préféré du soleil dans sa royale de-
ÉGY
« meure, le roi (ses prénoms et nom « propre), celui qui réjouit Thèbcs , « comme le Ormament du ciel , par « des ouvrages considérables pour
• toujours. »
A la* Face Est , la bannière de la colonne de gauche est remarquable par le grand nombre de signes qui composent sa légende, qui signifie:
« L Aroéris puissant , le grand des « vainqueurs . combattant sur sa « force. » L'inscription nomme Sésostris grand conculcateur, le seigneur des victoires , qui a dirigé la contrée entière, et qui est très-aimable. Enfin, !a bannière qui surmonte l'inscription de droite annonce que Sésostris 3t « l' Aroéris fort , puissant dans les ■ grandes panégvries ( assemblées ci- « viles ou religieuses ) , l'ami du « monde, et le roi modérateur. » L'inscription ajoute, comme pour combler la mesure des éloges , qu'il est aussi « le p>rince des grands , jouissant « du pouvoir royal comme ïhmou , « et que les chefs des habitants de la
• terre entière sont tous sous ses san- « dales. »
Les inscriptions latérales de la face nord n'expriment pas de moins magnifiques éloges : dans celle de gauche , la bannière qualifie le roi de Aroéris paissant, gardien des vigilants, et l'inscription rappelle sa force et ses victoires, ainsi que sa gloire dans la terre entière. Dans la colonne de droite , c'est le fils chéri de la vérité : c'est un second dieu Mandou , dont il est le fils; et le monde entier a tremblé par ses exploits.
Le dé et toutes les parties du soubassement portent uniformément le nom de Sésostris : combien l'antique renommée de ce roi qui date aujourd'hui de trois mille quatre cents ans , n'ajoute-t-elle pas de merveilleux intérêt à un tel monument ! Ce prince , en effet , illustra son nom et son règne par les éminents services qu'il rendit à son pays dans les camps comme dans la cité; il fut à la fois grand conquérant et sage législateur; il connut la véritable gloire , fondée sur le respect que la victoire impose aux en-
nemis , et sur l'amour que la prospérité de la patrie inspire aux citoyens; il l'enrichit de la dépouille de vingt peuples rivaux ou jaloux : il ajouta à toutes les merveilles de l'Égypte et de la Nubie, d'autres monuments non moins dignes de ce nom. Il voulut aussi , par des soins presque minutieux , s'assurer la gloire d'avoir érigé les deux obélisques de Louqsor, comme s'ils devaient , par leur inaltérable solidité, réaliser les promesses surhumaines que les prêtres de FÉgypte lui firent au nom de leurs dieux , qui ne sont déjà plus. Les obélisques de Sésostris leur survivent depuis quinze siècles , et , par une ovation nouvelle, la civilisation moderne rajeunit à jamais et la gloire de Sésostris et l'antique illustration de l'Égypte. La France s'y emploie avec succès en les associant à sa propre renommée, et il entre sans doute dans l'accomplissement de ce devoir un juste sentiment de reconnaissance , car les sciences , source première de nos prospérités, nous sont aussi , comme la lumière , arrivées de l'Orient.
Ce n'est pas moins un spectacle des plus surprenants , et par cela même bien digne de notre époque, qui est celle des plus extraordinaires coïncidences , que ce monument inaltérable d'une eloire qui semble défier le temps , et 1 envie plus cruelle que lui , s'élevant sur une des places ae la capitale de la France , c'est-à-dire sur les cendres à jamais refroidies des générations gauloises , romaines , grecques et égyptiennes.
Que d'histoire entre Sésostris et nous , et c'est le génie des arts qui a jalonné cet espace par ses merveilles ! Les armes d'Achille avaient servi à plusieurs générations de héros , pourquoi le même monument ne serviraitil pas à plusieurs triomphes? Qu'il me soit permis de le répeter ici : aurat-on bien tout fait , quand l'obélisque de Sésostris sera convenablement dressé sur une de nos places publiques, et doit-il suffire à la satisfaction du gouvernement de l'y montrer comme une difficulté vaincre, comme
uii tour de force très-périlleux de notre mécanique moderne , qui aura l'immense mérite d'avoir élevé sur un piédestal une pierre du poids de quelques milliers (le quintaux? et ne viendra-l-il à l'esprit ou au cœur d'aucune des personnes dont la voix a quelque autorité dans les conseils du prince ou dans ceux de la nation , que cette pierre peut être animée par d illustres souvenirs, consacrée par un sentiment religieux et national à la mémoire des enfants de la France morts pour sa gloire dans ce 'même désert d'où l'obélisque vient d'être arraché? Tout le monde comprendrait très-clairement cette pieuse résolution de la France , qui , au prix du sang de ses enfants , ayant délivré d'une mortelle oppression et relevé, à jamais l'antique renommée de l'Egypte , en consacrerait les reliques sur les bords de la Seine aux mfmcs de ses héros abandonnés sur les rives du IN il.
Qu'une loi ordonne que l'obélisque sera élevé en mémoire de L'EXPÉDI- TION FRANÇAISE EN ÉGYPTE , Car
elle est la plus mémorable entreprise des temps modernes , par son objet , ses moyens , l'illustration des noms qui s'y rattachent, et par ses nombreux résultats , les uns déjà si utiles à la prospérité de la France , au progrès des peuples du Levant vers la civilisation, et les autres d'un si haut intérêt pour la véracité des annales de la philosophie humaine.
line inscription simple, précise, et très-intelligible pour tous , dirait :
a l'armée d'orient
QUI OCCUPA L'ÉCYPTE ET LA SYRIE EN 1708, 1799, 1800 et 1801.