‹ Égypte ancienneChapitre 19 sur 53 · S XV. DES MILITAIRES · texte numérisé non relu

S XV. DES MILITAIRES

Tous les historiens de l'antiquité donnent à la classe ou caste militaire le second rang dans l'organisation sociale de l'Égypte, et les monuments comme les écrivains déposent de sa puissance , et de son concours aux affaires comme à la défense de l'état.

L'existence de cette caste puissante remonte aux premiers temps des établissements civils de l'Emte; sous le gouvernement théocratique, elle était aussi le second ordre de l'état ; elle devint le premier quand les soldats, las d'obéir à un pretre-roi, choisirent dans leurs rangs le plus illustre d'entre eux , Télevèrent sur le pavois , et faisant succéder , dans l'exercice de l'autorité suprême, des hommes aux dieux , fondèrent les dynasties de rois , et reconnurent Ménès comme chef du nouveau système de gouvernement.

Ce fut alors que la théocratie vit réduire son autorité jusque-là, souveraine, en une influence presque aussi puissante, et qui, dans ses limites légales, lui laissait encore, même en ne les dépassant pas, un pouvoir illimité pour faire le bien. On a vu plus haut <|uelle fut, après cette révolution militaire , la nouvelle position de l'ordre sacerdotal ; il la conserva jusqu'aux derniers jours de la puissance égyptienne.

La constitution politique de la caste militaire reposait sur les mêmes bases (nie celle de l'ordre des prêtres ; avec d'autres devoirs , elle avait été dotée des mêmes droits , elle tenait au sol par la propriété. Elle était une portion considérable de la nation ; chargée de la défense de l'état, elle veillait à sa sdreté pendant que les prêtres instruisaient les peuples , invoquaient les dieux, et que la caste industrieuse secondant la fertilité du sol , et pratiquant tous les arts utiles, assurait la subsistance de tous, et fournissait à tous les besoins de la vie, à tous les désirs d'une civilisation avancée.

L'idée de troupes nationales ou troupes soldées n'était pas venue à l'esprit des sages de PÉgypte ; il n'y avait

pas en ces régions de population (luttante, sans feu ni lieu, inerte ou fainéante , à laquelle il ne restât d'autre ressource que celle de vendre sa vie à son pays ; la loi avait donc déféré le service militaire, comme un privilège, à une classe de la nation, qu'elle avait pourvue d'une dotation territoriale, héréditaire comme son office. Les Égyptiens pensaient qu'il était raisonnable de remettre la défense de l'état à ceux qui possédaient quelque chose qu'ils avaient intérêt de protéger.

On ignore d'après quelles règles les produits de la dotation de cette caste étaient annuellement répartis entre les chefs de divers grades et les soldats de diverses armes. La tradition autorise à penser que la portion possédée par chaque soldat n'était pas au-dessous de six de nos arpents (douze aroures) ; mais c'était plutôt l'habitation de sa famille et la sienne en temps de paix que sa solde en temps de guerre. Une portion du revenu public était expressément affectée aux dépenses de l'armée ; les terres militaires étaient affranchies de toute imposition.

Au temps dllérodote, ces guerriers étaient connus sous deux dénominations différentes : les Calasiries et les Hermotybies, suivant les différents nomes de 1 Égypte d'où ils étaient tirés. Peut-être trouvera-ton quelque jour, de ces dénominations, une meilleure explication que celle qu'en donne notre historien. Il a recueilli la nomenclature des nomes qu'habitaient les Hermotybies, dont le nombre s'élevait jusqu'à cent soixante mille ; les Calasiries, qui résidaient dans d'autres nomes, fournissaient jusqu'à deux cent cinquante mille hommes : leurs possessions étaient aussi bien plus considérables que celles des premiers.

Ces nombres d'hommes indiqués par Hérodote sont ceux des soldats égyptiens, quand la population militaire de l'Egypte était dans un état trèsprospère; car l'armée, par s» constitution, était soumise à tous les désavantages des variations inévitables dans rétat de toutes les populations.

ÊGYPTÈ.

Les nombres donnés par Hérodote, et dont le total indique une armée de quatre cent dix raille hommes, ne s'appliquent peut-être qu'aux temps même de l'historien. A cette époque, l'Egypte avait subi d'affreuses invasions, celles des Éthiopiens et celles des Perses; les prospérités de l'Égypte avaient sensiblement décliné , et les temps de sa décadence approchaient.

Au jour de sa splendeur, sous ses rois de la dix-huitième dynastie, la population militaire, proportionnelle à celle de l'Égypte entière, devait être bien plus considérable, et par l'effet naturel des lois de l'institution militaire. Aussi Strabon portait-il plus qu'au double du nombre donné par Hérodote, celui des soldats sous les rois dont les tombeaux existent encore à Thèbes. L'Égypte, •long-temps environnée de nations incultes et barbares , dut avoir, pour sa sûreté , sur toutes ses frontières , de puissants établissements militaires. La plupart de ses guerres furent défensives. Les tribus nomades, les nations voisines, attirées par ses richesses et la fertilité de l'Égypte, la menaçaient incessamment; et plusieurs fois elle fut impuissante pour leur résister.

Elle faisait garder sa frontière d'Éthiopie par ses forces réunies à Éléphantine , celles d'Arabie par les garnisons de Daphné, qui défendaient l'Égypte contre les Arabes et les Syriens, et celles de la Libye des Grecs, par ses troupes réunies a Maréa. Péluse était aussi une place considérable et la clef de l'Egypte à l'orient; enfin, des camps retranchés subsistaient aussi sur divers points de l'Égypte. Le service , dans ces stations militaires ou dans les garnisons des villes frontières, était temporaire et successivement déféré aux divers corps de l'armée ; ce service actif était fixé à deux années, et il arriva, sous le roi Psammétichus, que les troupes stationnées à Éléphantme désertèrent en Éthiopie et s'y fixèrent, parce qu'elles étaient dans cette garnison depuis trois ans, et que le roi avait négligé de les faire relever.

On dit aussi que cette émigration eut un plus noble motif. Psamméti-

chus Ie' s'était particulièrement allié avec les Ioniens et les Cariens ; il permit aux commerçants de ces d'eux n£ tions grecques établies en Asie, de se fixer en Égypte; il leur concéda des terres, et prit à sa solde un corps très-considérable de leurs troupes. La caste militaire égyptienne vit dans cette mesure une violation flagrante de ses privilèges, s'irrita de ce que le roi confiait a des étrangers encore barbares la défense de la terre sacrée; et l'irritation de cette caste fut portée à son comble quaud elle vit les premiers postes de l'armée occupés par ces Grecs. Cent mille soldats quittèrent spontanément la garnison où le roi les avait à dessein rélégués , et ils allèrent former un établissement audelà des cataractes.

Plus de vingt siècles avant l'ère chrétienne, des barbares venus de l'Orient fondirent comme un torrent sur FÉgypte, se jetèrent dans Aouara, campement fortifié, non loin des lacs amers vers la mer Rouge, et s'y maintinrent pendant près de trois siècles.

Un blocus qui dura plusieurs années et les efforts successifs de deux rois illustres furent nécessaires pour les chasser de cette place de euerre.

Aux environs de Thèoes, dans la plaine rocailleuse qui s'étend vers la chaîne libyque, existe encore une enceinte d'une grande étendue, assise sur des monticules factices, et entourée de larges fortifications. Ce fut aussi un établissement militaire, un camp permanent occupé par les troupes de la garnison de Thèbes et la garde des Pharaons.

Cent llermotybies et cent Calasiries composaient cette garde , chaque jour sans doute; et tous les corps de l'armée étaient à tour de rôle chargés de fournir cette garde pendant une année, afin que tous, sans exception, pussent profiter des avantages que présentait le service auprès de la famille royale. Ceux qui le faisaient recevaient, en eûet, outre leur part dans le produit de la dotation territoriale , cinq livres de pain, deux de viande et deux mesures de vin chaque jour. On se

proposait par ces largesses de porter .é soldat à se marier, afin de maintenir au taux désiré la population de la easte militaire.

On porte à un taux moyen de 180 mille nommes la force ordinaire de l'armée égyptienne en temps de paix , mais on ignore les détails et les proportions de sa composition. Si Ton interroge les sources les plus authentiques, c'est-à-dire les monuments contemporains des anciennes époques de l'histoire égyptienne, on distinguera facilement les diverses espèces de troupes qui composaient ces armées.

D'abord les combattants en char, nécessairement en moindre proportion que les autres armes. Chaque char à deux roues , ouvert par le fond et attelé de deux chenaux , était monté par un combattant armé de flèches ou de haches ; il avait à 6a gauche, debout à côté de lui , un cocher chargé de gouverner les chevaux . Le surplus de l'armée était formé de fantassins ; les uns, les soldats de ligne, étaient armés d'une cuirasse, d'un bouclier, d'une lance ou d'une hache et de l'épée; les autres étaient des troupes légères, composées de compagnies d archers, de frondeurs et d'autres soldats portant la hache ou la faux de bataille (voy.o/. 16).

Les troupes se mouvaient selon des manœuvres régulières, marchaient ou manœuvraient par légion ou par coml»agnie , et les évolutions s'exécutaient au son du tambour ou de la trompette.

Le roi était le chef suprême de l'armée ; il déléguait à ses fils , à des princes de sa race ou aux fils des familles les plus marquantes, le commandement des différents corps ou des différentes divisions des forces nationales.

Comme partout ailleurs , la hiérarchie de l'autorité procédait de celle des grades. Des rois guerriers commandèrent eux-mêmes de lointaines expéditions , et prirent, par leur présence , une part active à toutes les circonstances comme à toutes les fa ti eu es de la guerre. Montés sur un char, escortés par leur garde et parles principaux otticiers , armés de pied en cap,

ils lançaient des flèches contre l'ennemi ou le frappaient de la hache de bataille. On les vit au milieu de la mêlée encourager l'armée par leur exemple, et concourir ainsi à la conquête de la victoire. Un lion apprivoisé et éduqué pour les combats, suivait ordinairement ou précédait le char du roi.

Il n'y eut point de troupes de cavalerie proprement dite : cette opinion est tirée du témoignage unanime des monuments et des tableaux militaires.

L'usage de monter et de guider les chevaux n'était pas inconnu , mais il n'était pas employé dans l'armée ; on a remarqué dans deux ou trois basreliefs historiques, un homme monté sur un cheval qui court à toutes jambes. Mais dans un de ces bas-reliefs, l'homme à cheval est un courrier portant en toute hâte une lettre qu'il tient dans sa main; et dans l'autre basrelief, la physionomie de l'homme monté est celle d'un étranger qui cherche son salut dans la vitesse de son cheval, sans harnais, sur lequel il s'est jeté. Ainsi les bas-reliefs historiques observés jusqu'ici en Égyptc, et ils sont en fort grand nombre et d'époques diverses, prouvent que les troupes de cavalerie furent inconnues dans l'Egypte, et n'entrèrent pas dans la composition de son armée.

Toutefois , une tradition antique et révérée semblerait contredire hautement cette conclusion tirée des monuments. Cette tradition remonte au temps de Moïse. Il raconte, au chapitre XIV de l'Exode , la marche des Israélites à leur sortie d'Égypte et le passage de la mer Rouge. Aussitôt que le Pharaon fut informé que les Hébreux avaient pris la fuite, dit la Bible, il attelle son char de guerre et se fait suivre par tout son peuple; il prend six cents chariots choisis et tous les chars de l'Égypte, et les chefs sur eux tous. Jusqu'ici la tradition est conforme aux monuments; mais presque aussitôt le texte sacré dit : « Les Egyptiens se trouvèrent bientôt près du camp d'Israël , sur le bord de la mer, et toute la cavalerie et les chariots du Pharaon , avec toute son ar-

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