IX. POPULATION
L'opinion selon laquelle l'ancienne
f)opulation de l'Egypte appartenait à a race nègre africaine, est une erreur qui a long-temps été adoptée comme une vérité. Les voyageurs au Levant, depuis la renaissance des lettres , peu capables d'apprécier avec exactitude les notions que les monuments de l'Egypte fournissaient sur cette question importante , ont contribué à propager cette fausse idée, et les géographes n'ont guère manqué de la reproduire, même de notre temps. Une grave autorité s'était aussi déclarée pour cette opinion, et avait, pour ainsi dire, rendu cette erreur populaire. Tel fut l'effet de ce que le célèbre Volney publia sur les diverses races d'hommes qu'il avait observées en Egypte. Il dit dans son Voyage , qui est dans toutes les bibliothèques , que les Coptes sont les descendants des anciens Égyptiens; que les Coptes ont le visage bouffi, l'œil gonflé, le nez écrasé, et la lèvre grosse comme les mulâtres ; qu'ils ressemblent au sphinx des pyramides, lequel est une tête de nègre très-caractérisée , et il en conclut « que les an- « ciens Égyptiens étaient de vrais « nègres de l'espèce de tous les naturels « d'Afrique. » A l'appui de son opinion, Volney invoque celle d'Hérodote qui , à propos des habitcints de la Colchide , rappelle fque les Égyptiens avaient la peau noire et les cheveux crépus. ]\lais ces deux qualités physi-
EGYPTE
ques ne suffisent pas pour caractériser la race nègre, et la conclusion de Volney, relative à l'origine nègre de r ancienne population égyptienne , est fvidemment forcée et inadmissible.
Les faits observés la contredisent trèsdirectement.
Il est, en effet, reconnu aujourd'hui, que les habitants de l'Afrique appartiennent à trois races , dans tous les temps très-distinctes l'une de l'autre : l» les Nègres proprement dits, au centre et à l'occident ; 2" les Cafrcs , sur la côte orientale, qui ont un angle facial moins obtus que celui des nègres, et le nez élevé, mais les lèvres épaisses et les cheveux crépus ; 3° les Maures, semblables par la taille, la physionomie et les cheveux, aux nations les mieux constituées de l'Europe et de l'Asie occidentale , et n'en différant que par la couleur de la peau qui est brunie par le climat. C'est à celte dernière race qu'appartenait l'ancienne
[)opulation de l'Egypte , c'est-à-dire à a rd.ctbla7iche. Pour s'en convaincre, il suflit d'examiner les figures humaines représentant des Égyptiens sur les monuments , et surtout le grand nombre de momies qui ont été ouvertes ; à la couleur près de la peau , qui a été noircie par la chaleur du climat, ce sont les mêmes hommes que ceux de l'Europe et de l'Asie occidentale ; les cheveux créjjus et lanugineux sont les véritables caractères de la race nègre, or, les Égyptiens avaientdes cheveux longs et dé la même nature que ceux de la race blanche d'occident. Le docteur Larrey lit de curieuses recherches sur cette question , en Egypte même ; il dépouilla un grand nombre de momies, en étudia les crânes, en reconnut les principaux caractères, chercha à les retrouver dans les races diverses vivant en Egypte, et y réussit ; les ^i?'j.w«j- lui parurent les réunir tous, à l'exclusion surtout de la race nègre. L'Abyssin a les yeux {çrands , le regard agréable , l'a'ngie interne en est incliné; les pommettes sont .saillantes ; les joues forment avec les angles prononcés de la mâchoire et de la bouche un triangle régulier ; les
lèvres sont épaisses, sans être renversées comme chez les nègres ; les dents sont belles, peu avancées; enfin, le teint est seulement cuivré: tels sont les Abyssins observés par RL Larrey, et qui sont plus généralement connus sous le nom de Berhers ou Barahras , habitants actuels de la Nubie. M. Cailliaud, qui les a vus dans leur pays, nous les dépeint comme des hommes laborieux, sobres, d'un tempérament sec; au-dessus de la Basse-Nubie, ils sont plus robustes , leurs membres mieux proportionnés; leurs cheveux sont à demi crépus , courts et bouclés, ou bien tressés comme les anciens Égyptiens et habituellement huilés ; les Berbers sont, au Kaire, ce que les Suisses sont à Paris ; leur fidélité les fait empdyer dans les charges de confiance. Voilà , selon les meilleurs observateurs, le type et les descendants de l'ancienne race égyptienne; telle est aussi l'opinion de Champollion jeune, qui a étudié à la fois, sur les lieux, et bs anciens et les modernes habitants de l'Egypte. « Les premières tribus qui « peuplèrent l'Egypte, dit-il, c'est-à- « dire la vallée du Nil, entre la cata- « racte de Syène et la mer, vinrent de « l'Abyssinie ou du Sennaar. Les an- « ciens Egyptiens appartenaient à une « race d'hommes tout-à-fait semblables « aux Kennous ou Barabras, habi- « tants actuels de la Nubie. On ne re- « trouve , ajoute-t-il , dans les Coptes « de l'Egypte aucun des traits ca- « ractéristiques de l'ancienne popula- « tion égyptienne. Les Coptes sont le « résultat du mélange contus de toutes « les nations qui, successivem.ent , ont « dominé sur l'Egypte. On a tort de « vouloir retrouver chez eux les traits « principaux de la vieille race. » Et ce fut après son retour de la Nubie, que Champollion le jeune consigna cette opinion dans le mémoire historique sur l'Egypte, qu'il écrivit pour le pacha, et qu'il lui remit à Alexandrie en 1829.
Cette opinion est con^'orme en tout aux rapports de l'histoire. Diodore de Sicile nous a conservé une tradition absolument analogue à cette opmion
L'UNIVERS
«jui est fondée sur l'observation des faits. » Les Éthiopiens, écrit Diodore, affirment que l'Egypte est une de leurs colonies ; le sol lui-même y est amené par le cours et les dépôts du Nil; il y a des ressemblances frappantes entre les usages et les lois des deux pays ; on y donne aux rois le titre de dieux ; les funérailles sont l'objet de beaucoup de soins ; les écritures en usage en Ethiopie sont celles mêmesde l'Egypte, et la connaissance des caractères sacrés, réservée aux prêtres seuls en Egypte , était familière à tous en Ethiopie. Il y avait, dans les deux pays, des colléges'de prêtres organisés de la même manière, et ceux qui étaient consacrés au service des dieux , pratiquant les mêmes règles de ^inteté et de pureté-, étaient égalemeiK rasés et habillés de même ; les rois avaient aussi le même costume , et un aspic ornait leur diadème. Les Éthiopiens ajoutaient beaucoup d'autres considérations pour prouver leur antériorité relativement à l'Egypte , et démontrer que cette contrée est une de leurs colonies. >>
L'état physique des lieux témoigne en faveur de cette prétention des Éthiopiens. Il est certain qu'à une époque dont l'ancienneté échappe à tous les calculs raisonnables , le Nil était arrêté parla montagne granitique à travers laquelle il s'est ouvert , ou bien il lui a été ouvert par un accident quelconque , le passage qui forme aujourd'hui la cataracte de Syène. A cette même époque , la mer Rouge était jointe à la Méditerranée; alors il n'y avait pas d'Egypte. Le Nil gagnait la Méditerranée a travers ie désert Libyque , et une mer de sable , monument d'un état physique antérieur changé aussi par l'effet des révolutions naturelles , occupait l'étroit espace qui s'étend entre les bords de la mer Rouge a l'est, et les chaînes de montagnes parallèles à l'ouest. Le fleuve trouva enfin un libre passage dans sa direction vers le nord, et la vallée, de quelques lieues de largeur, encaissée entre les monts Arabiques et les monts Lioyques depuis Syène jusqu'à Rlein-
phis , offrit aux eaux un large lit de sable inculte, et d'une pente régulière; il y déposa son limon , et il en sortit l'un d es plus florissants empires de l'univers. Au-dessous de Memphis , ses atterrissements créèrent une seconde contrée, égale à la surface même de la vallée primitive ; aucun homme , sans doute, ne fut témoin de cet autre miracle opéré par le Nil : mais l'état physique des lieux et une tï-adition constante en rendent un éclatant témoignage. La Basse-Egypte fut ajoutée à la Haute ; la mer Rouge, par des atterrissements successifs , se sépara de la Méditerranée ; et l'état actuel de cette çortion de la région du Nil devint des lors un état normal auquel il ne manquait que la présence de l'homme.
Il y descendit de l'Ethiopie avec le fleuve miraculeux qui forma d'abord l'Egypte et qui est encore, après des milliers d'années , la cause unique et nécessaire de son existence . et de ses
Srospérités.L'antiquitédes Éthiopiens, e leur empire de Méroé, l'antique civilisation des plateaux d'Axum et de Gondar qui en était issue , et au fond de ce tableau pittoresque des conquêtes de l'intelligence humaine, l'Inde aussi vieille que l'Egypte, sont dans les souvenirs de l'histoire comme ces fossiles nombreux , découverts dans des régions diverses, et qui ne témoignent que des catastrophes qui les bouleversèrent.
Il reste encore en, Ethiopie des traces manifestes des origines égyptiennes. Les Barabras y arrangent leurs cheveux comme les monuments de l'Egypte nous montrent que les simples
f)articuliers égyptiens arrangeaient les eurs , et de belles perruques antiques, tirées des tombeaux , ne sont pas autrement ascencées.Ils font encore usage de sandales tissues de feuilles de palmier, en tout semblables à celles qu'on découvre dans les sépultures égyptiennes. La plupart des animaux sacrés selon la religion égyptienne sont étrangers à l'Egypte proprement dite , et existent encore dans la Nubie, tels sont les ibis, blancs ou noirs , que tous les voyageurs y ont retrouvés,.
EGYPTE
comme Iiabitaiits du pays, et qui ne paraissent en Egypte qu'avec l'inondation du INil; ils la quittent quand le lleuve est rentré dans son lit. On trouve sous la tête des momies un hémicycle en bois, prenant le contour de la tête, et posant sur un pied de quelques pouces , pour la relever. L'usace de ce meuble est inconnu dans l'hgypte moderne; il est commun en TS'ubie , et M. Cailliaud en a rapporté de tout neufs, comme objets de comparaison. L'ancien goût égyptien , les |)rincipaux: caractères du style habituellement employé dans la fabrique des meubles de petites proportions, se remarquent encore dans les meubles , les objets de parure , armes et autres ustensiles des habitants de la Nubie.
Les coutumes changent bien rarement dans des pays où la population est habituellement isolée et vit bien loin de l'influence des idées nouvelles ou de la perfection graduelle des arts. L'influence réciproque de l'Ethiopie et de l'Egypte, dans l'antiquité, ne peut donc être contestée ; les faits que nous venons de citer corroborent les traditions de l'histoire : la population de l'Egypte y est descendue de l'Ethiopie avec le Nil; la Haute-Egypte a été, en effet , bien plus tôt habitable que la Basse , qui tut long-temps inondée , même après que le Nil et la mer ne s'y rencontrèrent plus ; une population venue de l'Asie n'aurait pu pénétrer dans la vallée du Nil qu'à travers ces mers ou ces marais , également impraticables pour les hommes , à ces époques reculées.
On voit par la figure d'homme, N" 1 de notre première planche , comment les îlgyptiens se représentaient euxmêmes sur leurs monuments , et il est impossible de retrouver sur cette figure aucun des traits qui caractérisent la race nègre. L'angle facial est beau, les traits sont réguliers, les lèvres prononcées mais bien jointes , et le reste des habitudes du corps telles qu'on les reconnaît dans les individus de la race blanche. Cette même figure de l'Egyptien est répétée un million de fois dans des monuments de tout or-
dre, de pro{)ortions colossales comme de très-petites dimensions; ce sont toujours ies mêmes caractères et la même physionomie. Le teint des Égyptiens était bruni par le climat; cette particularité a été exprimée dans les monuments , en donnant à la face des figures d'homme une teinte rougeâtre, et à celle de femme, qui paraît avoir été moins brune , une teinte jaunâtre.
Ces deux teintes pouvaient assez exactement indiquer la nuance générale du teint des deux sexes de la population égyptienne. On a ouvert un grand nombre de momies dans divers pays , et on n'a reconnu, dans l'examen d'aucun de ces nombreux corps égyptiens, de caractères physiques de la race nègre ; et cependant ces corps sont conservés , pour la olupart, en entier ; la peau est intacte, les cheveux, parfoisartistement arrangés, sont à leur place, et adhèrent à la tête avec une solidité surprenante. On voit sur notre seconde planche deux têtes de momies exactement figurées : l'angle facial très-prononcé , le nez long et arqué , les cheveux longs et non laineux , éloignent toute idée d'origine africaine , et sont ici un témoignage de plus en faveur des traditions historiques que nous avons di>T rapportées.
Les Egyptiens connurent très-bien la race nègre, et ils l'ont figurée dans leurs monuments avec une rare exactitude. Notre première planche ne contient que des figures tirées de ces mêmes monuments. C'est dans les tombeaux des rois , à Biban-el-MoIouk , près deThèbes, qu'on retrouve la représentation des diverses races d'hommes qui furent connues des Égyptiens.
Il faut conclure de l'exactitude de ces représentations, qui remontent au moins au XVI'' siècle avant l'ère chrétienne , qu'à cette époque l'Egypte connaissait très-bien l'ancien continent, les races diverses qui habitaient l'Europe, l'Afrique et l'Asie , et les peuples principaux de ces deux dernières contrées.
De longues guerres avaient mis en contact l'Egypte avec l'intérieur de l'Afrique ; aussi distingue-t-on sur les monuments égyptiens plusieurs espè ces
L'UNIVERS
fie nègres , différant entre elles par les " traits principaux que les voyageurs modernes ont aussi indiqués comme .
des dissemblances , soit à l'égard du teint qui fait les nègres noirs ou les nègres cuivrés , soit à l'égard d'autres ' formes non moins caractéristiques.
D'autres guerres avaient poussé les Égyptiens en Arabie et contre le grand empire d'Assyrie ; les Arabes , les Assyriens, les Mèdes, doivent donc se trouver ligures sur les monuments égyptiens ; ils y sont en effet. Les Indiens y paraissent non moins fréquemment , parce que l'Egypte guerroya avec les Indiens et sur terre et sur mer. Elle connut aussi les Ioniens^ et par conséquent la race grecque ; on les retrouve, en effet, dans des peintures de simple ornement , exactement tels que les plus anciens vases grecs nous les font connaître, avec l'antique chlamyde , le carquois sur l'épaule, l'arc d'une main et la massue de l'autre , ou bien la lyre en main , dans des scènes domestiques. Enlin, la race blonde de l'Europe fut également connue, et figurée par les Égyptiens des temps antérieurs à la guerre de Troie , et leur costume n'annonçait pas, pour ces temps reculés et chez les Européens, de grands pas dans la carrière de la civilisation : ils étaient encore couverts de peaux avec le poil , et tatoués pour toute parure.
Telle était la science ethnographique de l'Egypte , dans les temps primitifs de l'histoire écrite, et pour une époque certaine, intermédiaire entre Abraham et Moïse. Ce sont les tombeaux royaux de cette époque qui ont fourni les éléments de cette curieuse et importante observation ; il est juste d'en laisser parler celui qui l'a faite , et qui nous en a expliqué toute l'importance pour l'histoire. Champollion le jeune raconte ainsi ce qu'il a vu :
« Dans la vallée proprement dite de Biban-el-Molouk , nous avons admiré, comme tous les voyageurs qui nous ont précédés, l'étonnante fraîcheur des peintures et la finesse des sculptures de plusieurs tombeaux. J'y ai fait des- •siner la série de peuples figurée dans
des bas-reliefs. J'avais cru d'abord , d'après les copies de ces bas-reliefs publiées en Angleterre , que ces peuples , de race bien différente, conduits par le dieu Horus , tenant le bâton pastoral, étaient les nations soumises au sceptre des Pharaons ; l'étude des légendes m'a fait connaître que ce tableau a une signification plus générale.
Il appartient a la 3* heure du jour , celle où le soleil commence à faire sentir toute l'ardeur de ses rayons , et réchauffe toutes les contrées habitées de notre hémisphère. On a voulu y représenter , d'après la légende même , les habitants de l'Egypte et ceux des contrées étrangères. Nous avons donc ici sous les yeux l'image des diverses races d'hommes connues des Égyptiens, et nous apprenons en même temps les grandes divisions géographiques ou ethnographiques établies à cette époque reculée.
« Les hommes guidés par le pasteur des peuples , Horus , appartiennent à quatre familles bien distinctes. Le premier ( n° 1 de notre planche ),\e plus voisin du dieu , est de couleur rouge sombre, taille bien proportionnée, physionomie douce , nez légèrement aquilin , longue chevelure nattée , vêtu de blanc; les légendes désignent cette espèce sous le nom de Rot-en-ne-rôme, la race des hommes , les hommes par excellence , c'est-à-dire les Égyptiens.
« Il ne peuty avoir aucune incertitude sur la race de celui qui vient après ( n" 2 denotreplanche)-^ ilappartient àla race des nègres, qui sont désignés sous le nom général de NAHASI.
« Le suivant présente un aspect bien différent : (n» 3 de la planche) peau couleur de chair tirant sur le jaune, ou teint basané, nez fortement aquilin, barbe noire, abondante et terminée en pointe , court vêtement de couleurs variées ; ceux-ci portent le nom de WAMOU.
« Enfin , le dernier (n° 6 de la planche) a la teinte de peau que nous nommons couleur de chair, ou peau blanche de la nuance la plus délicate, le nez droit ou légèrement voussé, les yeux bleus , barbe blonde ou rousse ,
f.GYPTE.
taille haute et très-clancée , vêtu de peau de bœuf conservant encore son
Soil , véritable sauvage tatoué sur i verses parties du corps ; on les nomme TAMHOU.
'1 Je me hâtai de chercher le tableau (correspondant à celui-ci dans les autres tombes royales, et, en le retrouvant en effet dans plusieurs, les variations que j'y observai me convainquirent pleinement qu'on a voulu figurer ici les habitants des quatre j)arties du monde , selon l'ancien système égyptien , savoir : 1° les habitants de l'Ègjpte, qui, à elle seule, formait une partie du monde, d'après le trèsmodeste usage des vieux peuples ; 2° les habitants propres de VJJiique, les nègres ; 3° les Asiatiques ; 4" enfin (et j'ai honte de le dire, puisque notre race est la dernière et la plus sauvage de la série ) les Européens qui , à ces époques reculées, il faut être juste , ne faisaient pas une trop belle figure dans ce monde. Il faut entendre ici tous les peuples de race blonde et à peau blanche , habitant non-seulement X Europe, mais encore \ Asie , leur point de départ.
« Cette manière de considérer ces tableaux est d'autant plus la véritable que , dans les autres tombes , les mêmes noms génériques reparaissent et constamment dans le même ordre. On y trouve aussi les Égyptiens et les Africains représentés de la même manière, ce qui ne pouvait être autrement : mais les Namou (les Asiatiques ) et les Tamhou ( les races européennes ) offrent d'importantes et curieuses variantes.
"Aulieu de l'Arabe ou du Juif (n» 3), si simplement vêtu, figuré dans un tombeau, l'Asie a pour représentants dans d'autres tombeaux (ceux de Rhamsès- Meïamoun, etc.) trois individus toujours à teint basané , nez aquilin , œil noir 0t barbe touffue, mais costumés avec une rare magnificence. Dans l'un, ce sont évidemment des Assyriens :
Jeur costume, jusque dans les plus petits détails, est parfaitement semblable à celui des personnages gravés sur les cylindres assyriens; dans l'autre, les
peuples Mèdes, ou habitants primitifs de quelque partie de la Perse, leur physionomie et costume se retrouvant en effet, trait pour trait, sur les monuments dits persépolitains (n" 4 de \a planche). On représentait donc l'Asie par l'un des peuples qui l'habitaient, indifféremment. Il en est de même de nos bons vieux ancêtres les Tamhou ( n° 6 de la planche) ; leur costume est quelquefois différent ; leurs têtes sont plus ou moins chevelues et chargées d'ornements diversifiés ; leur vêtement sauvage varie un peu dans sa forme ; mais leur teint blanc , leurs yeux et leur barbe conservent tout le caractère d'une race à part. J'ai fait copier et colorier cette curieuse série ethnographique. Je ne m'attendais certainement, pas, en arrivant à liiban-el-Molouk , d'y trouver des sculptures qui pourront servir de vignettes à l'histoire des habitants primitifs de l'Europe, si on a jamais le courage de l'entreprendre. Leur vue a toutefois quelque chose de flatteur et de consolant, puisqu'elle nous fait bien apprécier le chemin que nous avons parcouru depuis. » La figure n° 5 est celle d'un Grec ou Ionien.
L'origine de la race égyptienne une fois déterminée , continuons à l'observer dans sa migration sur les rives inférieures du Psil , et, s'il est possible, voyons comment elle s'établit et se constitue dans ses nouvelles demeures ; comment de simple colonie , elle s'élève au rang de première nation du monde , par sa sagesse comme par sa constitution sociale.
L'état de la civilisation de l'Ethiopie, au moment où une colonie en sortit pour aller habiter au nord de la cataracte actuelle de Syène, nous étant inconnu, on ne saurait dire avec quelque certitude si les Éthiopiens , parvenus en Egypte, eurent à subir les divers degrés d'épreuves et de progrès que les philosophes modernes supposent inévitables pour des peuples qui se sont formés loin des préceptes et des exemples d'une civilisation antérieure, voisine ou éloignée. L'idée seule de quitter la terre qui la nourrit, pour
L'UNIVERS
aller en cherclier une autre , suppose (ju'une population a déjà échappé à l'état de nature , à l'usage unique des productions spontanées de la terre , à l'état de simple chasseur ou de pêcheur <{ui sait ajouter à l'insuffisance de ces
F réductions. Les premiers habitantsde Egypte étaient au moins déjà formés en tribus nomades , sans demeure fixe
il est vrai , et tels que sont encore les Arabes Bédouins ; mais l'esprit d'association avait déjà pénétré dans ces peuplades vagabondes ; l'esprit de famille se manifestait aussi dans toutes leurs coutumes : il y en eut de générales pour toute la tribu, de particulières pour son chef et son protecteur:
c'est le commencement d'une organisation régulière , une première idée d'intérêts généraux et de justice. La suite des siècles développa ces germes précieux; les familles, en se fixant isolément sur les bords fertiles du Nil, y implantèrent sans y penser la tribu tout entière ; une terre prodigue de biens , presque sans peine et sans travail , l'y attacha pour jamais; des demeures permanentes s'élevèrent, leur voisinage en fit des bourgades et des villages ; le progrès de cette civilisation, d'abord agricole et dotée ensuite de tout le luxe des arts, en fit enfin des cités grandes, et puissantes. C'est dans la ilaute-Égypte qu'on jeta les fondements des premières ; les points les plus anciennement habités furent les territoires de Louqsor et de Karhac à Thèbes, ensuite ceux oii s'élevèrent plus tard les villes d'Esné , Efou et les autres villes du Saïd , au-dessus de Dendera. La population continua de descendre à mesure qu'elle fut surabondante dans les régions supérieures. Elle s'arrêta d'abord dans l'Egypte moyenne , et s'établit enfin dans la Basse-Egypte , à mesure que l'exhaussement du sol , la végétation et l'établissement des canaux principaux en desséchèrent le sol , assainirent le climat et la rendirent habitable. L'agriculture , qui assurait les produits nécessaires à la subsistance des habitants du pays , était leur seule occupation ; ridée (le commerce n'était pas encore
venue à leur esprit , aucune nécessité publique ne l'avait provoquée, et , entre les particuliers , il ne pouvait y avoir qu'un commerce d'échange purement accidentel et momentané.
L'empire de quelques règles s'établit car l'effet de leur utilité générale ; ce tut le premier germe d'une législation nationale, et, après une première idée d'ordre public , il est très-vraisemblable que toutes les autres se succédèrent avec rapidité ; que cette population , que d'abord aucun lien commun n'unissait étroitement , s'aggloméra de plus en plus , mit ses intérêts en commun, et forma enfin, par une communauté de vues et d'entreprises une nation qui, se donnant ou acceptant de bon gré une langue, une forme de gouvernement, des lois, une religion, l'écriture , les arts utiles et les beauxarts , s'assura par sa sagesse la longue possession de tous ces avantages , et remplit enfin le monde entier d'une durable renommée.
Les commencements de ces grandes institutions nous sont inconnus , comme ceux de la nation même qui leur fut redevable de toutes ses prospérités. L'histoire écrite nous a conservé quelques souvenirs dont la fidélité pourrait être suspectée ; le témoignage des monuments encore subsistants est pour nous d'un autre poids , et il ne saurait être légitimement infirmé ou mis en doute , si l'interprétation de ces documents si authentiques ne s'écarte pas dans ses expressions des règles de la saine critique historique, et n'en tire que des conséquences dont la simplicité corrobore l'évidence.
C'est d'après ces moyens éprouvés que nous allons exposer les notions qu'il nous est possible de réunir ici sur les principales institutions publiques de l'Egypte : les monuments éclaircis au moyen des relations écrites par les anciens , et les recherche^ faites par les savants modernes , doivent nous servir de guides : nous dirons , non pas comment furent les choses au commencement de l'empire égyptien, mais comment elles étaient à
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l'époque la plus reculée à laquelle il nous a été permis de parvenir par les monuments contemporains de chaque siècle , et don' l'antériorité relative de l'un à l'autre /orme une échelle rétrcpradc des temps histoiiques , qui peut être re.non+ée avec certitude depuis le règne d'Auguste, qui réduisit l'empire égyptien à ime préfecture romaine , jusqu'uu vingt-troisième siècle avant le règne de ce prince. Nous pouvons savo'ir comment l'Egypte était slors : df riches et nombreuses populations se partageaient l'Asie , et celle de l'Inde n'était inférieure à aucune .iutre; les annales du grand empire d'Assyrie nomment pour ces mêmes époques, Beius, ■N'inuset ensuiteSémiramis ; les Hébreux nomment aussi Abraham à la dixième génération après leur déluge, et à plus de trois mille ans après Adam. Enfin , peu après ces mêmes temps, des peuplades encore barbares tombent comme un fléau dévastateur, des régions hyperboréennes, .sur la civilisation égyptienne, détruisent ses ouvrages et arrêtent sa marche pendant trois siècles. Quand le fléau eut cessé , les débris de l'industrie antérieure furent amassés religieusement , et les anciennes institutions rétablies avec la nationalité égyptienne, par le courage et le génie des rois égyptiens. On peut donc , par ces diverses données historiques et monumentales , savoir ce qu'était l'Egypte comme nation , bien des siècles avant que les peuples de l'Occident apparaissent dans les annales humaines :
et c'est un phénomène digne de la plus .sérieuse attention, que 1 É^pte possédant à ces époques si reculées toutes les institutions civiles, religieuses et militaires, indispensables à la prospéritéd'ungrandpeuple.ettouteslesjouissances que le luxe des arts peut ajouter à la possession des avantages qu'assurent l'autorité des lois civiles et re^gieuses , la culture des sciences et le sentiment profond de la dignité et de la destination de l'homme.