QUELQUES NOTES SUR LA LÈPRE EN GÉNÉRAL
Jérusalem, juillet 18G2.
A Jérusalem, viennent les lépreux des villages environnants. Pour avoir une maison à eux, ils doivent donner environ 400 piastres. S’ils n’ont rien, on ne les repousse pas, mais ils doivent habiter deux ensemble. Les lépreux ont un cheik ou chef, le dernier mort a eu pour successeur un ancien lépreux; le cheik décide des questions importantes. Les lépreux vivent en société, et ils mettent en commun le produit des aumônes qu’ils reçoivent, ils vont à l’affût des aumônes. En général ils se divisent en deux bandes: l’une, la plus considérable, se met sur la route de Jaffa, au jioint où la route se divise
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en route de Jaffa'et en route conduisant au couvent de Sainte-Croix. Une autre bande, ce sont d’ordinaire des femmes s’élevant à trois ou quatre au ])lus, s’étal)lit sur le côté de la route qui côtoyant les murs, descend au chemin de Bethléem .
Ils sont accroupis à terre, couverts de mauvais haillons, sales, et ils montrent leurs horribles infirmités qui effrayent plutôt qu’elles n’inspirent de la pitié. A.u retour, ils partagent le produit des aumônes. Le matin, ils vont aussi s’établir sur les routes, et les paysans en allanfau marché et en revenant, leur doivent soit des fruits, soit un peu d’argent.
Quand j’ai eu l’idée de les étudier, le cheik a été consulté pour savoir si on devait partager entre tous, l’argent que je donnais à chacun isolément. Il a décidé que l’argent que je donnais, appartenait exclusivement à ceux auxquels je le donnais.
En général, pour aller mendier, les lépreux passent dehors la ville, ils sortent par la porte la plus rapprochée de leur maison et ils contournent le mont de Sion.
On prétend qu’il n’y a pas d’exemple ici d’Européens ayant gagné la lèpre. Les lépreux croient que je vais les guérir; ils l’espèrent du moins, je le voudrais.
Ils se marient entre eux, c’est-à-dire qu’un lépreux achète une lépreuse, il la paye 400 piastres environ. Un derwichefaitle marché, et la femme appartient au mari. Ces femmes lépreuses agissent comme les femmes du peuple, elles portent leur fortune sur leur tète, après avoir cousu ensemble les pièces d’argent, elles cachent leur petit tré.sor avec leur gros voile blanc. Onand elles
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sont dans la détresse, elles détachent de leur chapelet une ou deux pièces. La présence de cet argent sur leur tète, fait qu’elles ne veulent jamais se découvrir, car elles ont grande frayeur de montrer leur trésor.
Les lé])reux désirent ordinairement avoir une femme pour faire leur ménage et les servir comme domestique. Je demandais à run d’eux, s’il était marié avec une lépreuse. 11 me dit que non, qu’il le regrettait beaucoup, mais qu’une lépreuse coûtait environ 400 piastres, et qu’il n’avait pas d’argent pour eu acheter une aussi cher. On ne croirait pas que la possession d’une lépreuse fût aussi recherchée.
Ce même homme nommé Mustapha Batiri (de Bâtir), lépreux depuis une année, a deux femmes. Je lui ai demandé si elles pouvaient le quitter puisqu’il était lépreux, il me dit d’un air féroce que non, qu’elles ne pourraient lequitter, ques’il voulait divorcer, mais qu’il ne le ferait pas. Les parents des lépreux viennent parfois les voir; j’ai remarqué une vieille femmequi venait visiter son lils, c’était un triste spectacle.
Les lépreux qui ont quelque chose, mendient par habitude et aussi, je crois, pour tenir compagnie à leurs camarades d’infortune. Ainsi Éloué me disait un jour : « Moi, je ne vais pas mendier sur la route de Jaffa, parce que si les gens de mon village venaient au marché et me voyait, ils diraient: « Tiens, voilà Éloué la lépreuse qui mendie. »
D’ordinaire, du reste, tous ne tendent pas la main, un on deux se chargent de cela; les autres font nombre, le soir il en sort environ huit ou neuf, qui, ai-je dit, se divisent
NOTliS SUll LA LÈPRE.
en (leux bandes. Ils sont à l’affût des larges aumônes. L’autre jour, 25 juillet, vers trois heures et demie, je ne pouvais avoir de lépreux, parce que le patriarche grec allait entrer et que les lépreux devaient aller se mettre sur son passage. 11 a dû leur donner 25 piastres (5 francs).
Les lépreux ont le caractère fort triste et taciturne; les paroles les plus gaies les font à peine sourire. Éloué, vu son jeune âge, est relativement fort gaie; ainsi elle est bavarde, elle m’amusait beaucoup, quand elle me décrivait les sept formes de la lèpre. Elle n’a peur de rien, elle vous montre ce que l’on veut voir. Quand elle était seule accroupie à terre, elle s’amusait à faire, avec des morceaux de bois une sorte de panier ; quand je la dessinais cela l’amusait aussi beaucoup. A son âge, il est triste d’être condamné à vivre dans un pareil milieu. Elle est mariée avec un horrible lépreux, mais qui paraît intelligent.
J’ai beaucoup amusé Éloué quand je lui ai dit que si j’attrapais sa maladie, je voudrais habiter avec eux, mais que je voudrais être leur cheik et j’ai demandé si on voudrait de moi pour cheik. Elle me disait que la lèpre ne m’atteindrait pas, mais que si je devenais malade, ils me prendraient avec plaisir pour cheik.
27 juillet.
' J’ai appris le 25 juillet que sur les vingt lépreux qui composent la colonie de Jérusalem, il n’y avait réellement que deux ménages de lépreux. Al)d-el-(îader a éjiousé Éloué; Mahuioud-Achmcd que l’on pourrail ap-
NOTES SUR LA LÈPRE
peler l’homme momie a épousé une femme lépreuse et aveugle.
Il a bien fait de la prendre aveugle ; c’est pour laire son ménage m’a-t-il dit.
Jusqu’ici, sur huit cas, il y a trois transmissions de la mère à l’enfant : Abd-el-Gader, Eloué, Anna Meser. Jusqu’ici, il me semble que la lèpre transmise par les parents débute de l)onne heure, même pendant l’enfance , puisque Anna Meser paraît avoir vingt-cinq ans ; mais pour être certain, il faudrait connaître l’àge des sujets. Pour Abd-el-Gader et Éloué, c’est facile: run a vingt ans,
l’autre quinze à seize ans.
Comme chez ceux qui accusent la lèpre de leurs parents, la maladie arrive plus tôt, on peut dire que les lépreux par hérédité, meurent plus jeunes.
Jusqu’à présent, 25 juillet, j’ai toujours vu la lèpre par liérédité transmise par la mère, et pas d’exemples de lèpre venant du grand-père ou de la grand’nière, des oncles ou des tantes. J’interroge ces gens avec grand soin, mais me répondent-ils bien?
L’insensibilité gagne d’intensité et d’étendue à mesure que le mal fait des progrès ; mais ces progrès sont parfois cachés. Ainsi, j’ai vu hier chez Abd-el-Gader, des parties étendues de peau parfaitement saines, comme la partie interne des avant-bras, comme certaines portions de la cuisse complètement insensibles aux piqûres. Tandis que la veille, un homme peu malade, sentait même sur des parties îd'fectées de la lèpre. L’insensibilité [)arait remonter davantage du côté des membres sii])érieurs (jue du côté des membres pelviens; ainsi
NOTliS SUR LA LÈPRE.
Ahd-el-Gader seiilail, quand je le piquais à runion de la cuisse avec le tronc, tandis qu’il ne sentait pas à la partie supérieure, à la partie antérieure et postérieure de l’épaule. La sensibilité ne coniinençail à se montrer qn’à la partie moyenne de l’omoplate et de la clavicule pour augmenter peu à peu, à mesure qu’on se rapprochait de la ligne médiane.
Abd-el-Gader avait même la plante du pied et le talon insensibles; je n’ai pas osé lui enfoncer des épingles jusqu’à l’os, mais je les ai enfoncées à un centimètre de profondeur sans qu’il en résultât la moindre douleur. Piquer profondément n’est pas convenable avec les Arabes, qui ont grand peur de perdre leur sang.
L’insensibilité de la face est un signe important de la maladie avancée, mais chez Abd-el-Gader, elle n’existait pas partout; chez lui, le cuir chevelu était sensible.