‹ Egypte et Palestine; observations médicales et scientifiquesChapitre 16 sur 68 · DES MÉDECINS ET DES PHARMACIENS · texte numérisé non relu

DES MÉDECINS ET DES PHARMACIENS

H. le docteur Y... me donne les renseignements suivants :

En Egypte, les jeunes gens qui entrent dans la carrière médicale y entrent sans vocation et sans goût. Cela a été et sera toujours ainsi. Les élèves de l'ancienne école étaient aussi ignorants que ceux de la nouvelle. Ils sont aussi mauvais que possible. Ils ne sont bons que pour vacciner, et pour veiller à la propreté et à la salubrité des villes.

Leurs études terminées, ils n'ouvrent plus un seul livre, et s'ils exerçaient réellement la médecine, ils feraient plus de mal que de bien.

Ils sont sans moralité, et ils essayent de voler par tous les moyens possibles.

Dans la haute Egypte, ils ne sont entourés d*aucune considération, et j'ai pu en juger par moi-même. Je crois, et M. le docteur V... est de mon avis, que le rôle qu'ils jouent lors de la conscription leur attiré le mépris de tous. Personne ne veut les consulter.

Je fais observer à M. V... que les médecins égyptiens sont peu payés; il ne partage pas mon avis. D'après lui, ils sont aussi bien payés que les médecins cantonaux; « mais ces derniers, dis-je, peuvent avoir de la clientèle, tandis que pour les autres, c'est à peu près impossible. » M. V... me répond que s'ils n'étaient médecins, ils cultiveraient la terre; qu'ainsi ils doivent avoir peu de besoins. M. V... oublie que les besoins croissent avec l'éducation. Or, si pour nous le médecin est à peu près au niveau du fellah, en réalité il peut lui' être bien supérieur par sa grande instruction relative.

M. V... me dit que les médecins dont nous parlons ont au moins une rétribution de 125 fr. par mois, et il trouve que c'est assez. D'autres ont près de 500 fr. par mois : ceci me parait exagéré. Il ajoute que l'Egypte n'a pas besoin d'un grand nombre de médecins dans ce moment, car l'armée vient d'être considérablement diminuée, et il y a peu de services médicaux à fournir.

Je veux parler d'organisation médicale, mais M. V... m'avoue qu'il ne peut me suivre sur ce terrain et qu'il ne peut me fournir aucun document relatif à la questiop. Il craint qu'on use de ses renseignements pour écrire contre l'Egypte; je lui observe que je ne l'ai point pris en traître : je l'ai prévenu que j'étais envoyé par le gouvernement français, et je lui ai toujours dit qu'il pourrait s'arrêter quand il voudrait.

Voici quelques détails recueillis dans une ville de province; c'est le médecin en chef qui me les donne.

Il y a deux médecins en chef : l'un est à Siout, c'est

l'Italien que je connais; l'autre est à Kenneh, c'est M. Buron (je crois que c'est le nom en français).

Le kakin-bacha d'Esneh relève de celui de Kenneh, comme l'ingénieur en chef d'Esneh relève de celui de £enneh.

A chaque médecin en chef est attaché un pharmacien en chef; en effet, j'ai Vu un pharmacien à Siout. Cependant, je crois qu'il se trompe ou que je le comprends mal. Je pense, en efiet, qu'il n'y a de pharmaciens en chef que là où il y a des hôpitaux. A Assouan il y a un kakin-bacha (médecin sous-chef) qui n'a pas de pharmacien en chef, parce qu'il n'y a pas d'hôpitaux de soldats noirs.

Ainsi donc le médecin en chef a sous ses ordres des kakin-bacha, qui eux-mêmes commandent à une certaine quantité de médecins arabes. Le kakin-bacha ou médecin sous-chef ou cantonal ne peut faire une grande opération, comme l'amputation de la jambe, sans y être autorisé par le médecin en chef.

En général les médecins en chef sont ou des docteurs européens, ou des Arabes élevés en Europe. Les médecins arabes des villages et des petites villes ont sous leurs ordres des barbiers qui tiennent note des naissances et des décès, et qui pratiquent la circoncision. J'aurai occasion d'y revenir quand je traiterai le chapitre des enfants. Dans la province de Miniet, le médecin en chef tient lui-même les registres de l'état civil en langue française.

En résumé : intendance générale au Caire; médecins en chef; kakin-bacha; médecins arabes; barbiers. Je parlerai plus tard des accoucheurs.

Les médecins arabes font presque toujours plus de mal que de bien, ainsi que le disait M. Y... Dans quelques villes et surtout dans les villages, ils tuent les gens. M. L... a été témoin d'un fait assez curieux et malheureusement trop commun dans ce pays. A Djebel, un homme atteint de chancres au gland va trouver un médecin qui lui ordonne du sulfate de quinine en assez grande quantité. Il double la dose le lendemain et encore le surlendemain, de telle manière que le malade expirait le quatrième jour.

Je dirai peu de chose des pharmaciens ; je ne ferais que répéter ce que j'ai dit.

Il y a au Caire une pharmacie centrale, c'est là que se préparent tous les médicaments et toutes les potions nécessaires aux malades de toute TÉgy^pte. Peu de pharmaciens des villes, et à plus forte raison des villages, préparent les drogues, ils les reçoivent de la pharmacie centrale. Autrefois les médicaments arrivaient de Paris, soit de chez Dorvault, soit de la maison Ménier. Cela ne se fait plus ainsi. Quand on a besoin d'un remède à l'hôpital du Caire, on envoie des Mahahoums (employés secondaires) chez le pharmacien, pour savoir quel est son dernier prix.

Je termine par une anecdote qui intéresse les pharmaciens et qui peint bien les mœurs du pays.

Un pharmacien européen arrive au Caire. Il commence à se faire connaître; un haut personnage réclame ses services et, bientôt, pour lui prouver toute sa reconnaissance, il le nomme son chambellan et en même temps directeur des chemins de fer. Or, veut-on sa*

ORGâMISàTION HËDIGâLE. 19

voir Torigine de cette fortune inouïe : « M. le pharmacien européen composait et surtout administrait les clystères avec un talent et une adresse que n'avaient jamais connus les Purgon et les Fleurant de Molière. » C'est incroyable, mais c'est vrai, et je pourrais citer les nomâ. Avis à la race presque éteinte des apothicaires !

DES AGCOUCHBUSBS

Il y a une école pour les sages-femmes au Caire.

Cette année, elles sont au nombre de quatre, elles étaient dix il y a quelques mois et dix-sept il y a deux ans. On les reçoit à l'école à l'âge de douze ou quinze ans, on ne leur demande aucune instruction.

La durée des études est de douze années. Les élèves apprennent la lecture, l'écriture, les accouchements, un peu de petite chirurgie, quelques notions sur les maladies des femmes et un peu d'ophlhalmologie.

Madame Tamerahan est professeur d'accouchement. Seid-Achmcd-Rachi donnait des leçons de pathologie interne cl d'ophthalmologie, mais il a été renvoyé. Un vieux cheik, choisi vieux à dessein, enseigne à lire et à écrire. Autrefois les élèves sages-femmes apprenaient le français.

Site Tamerahan ou madame Tamerahan reçoit dixhuit bourses par an, soit 2000 fr. environ. Elle fait une leçon par semaine» Outre les accouchements, elle pro-

fesse encore la petite chirurgie. Autrefois, il y avait d'autres maîtresses pour enseigner la lecture et récriture, mais on les a renvoyées. À la fin des études, les élèves sont examinées par T ex-professeur en chef qui a épousé, je crois, Abdéraham-Bey, par Méhémed-Ali-Bey et d'autres professeurs.

Les élèves sont renfermées comme dans un harem ; jamais elles ne sortent; et chaque mois, la sage-femme en chef les visite, afin de bien constater qu'elles sont toujours vierges. Elles sont payées et reçoivent de 60 à 115 piastres par mois. On les marie à leur sortie de • l'école.

Les femmes enceintes accouchent au rez-de-chaussée, dans une salle voisine de la classe, puis on tes remonte au premier.

Je pénètre un jour dans la salle des cours, au moment de la leçon ; aussitôt la maltresse et les élèves se lèvent pour nous faire honneur, mais sans nous saluer ; elles se couvrent la face et ne montrent que l'œil droit.

Le jour même de l'accouchement, la naissance doit être déclarée par l'accoucheuse ; si elle négligeait de le faire, elle serait punie et privée de l'exercice de sa profession. Elle fait écrire sur le registre du médecin du quartier les noms du père et de l'enfant ; il n'est pas question du nom de la mère. Dans le même registre, on fait inscrire les morts.

Au Caire, il y a dix quartiers médicaux ; par chaque quartier il y a deux médecins, plus une sage-femme.

Les accoucheuess n'ont pas de cheik. Elles se créeent accoucheuses elles-mêmes. En général, elles succèdent

à leur mère. Pour prix de ses soins, la sage-femme reçoit des personnes peu aisées : un tabaris ; des personnes riches : un habillement complet qui varie quant à la richesse, et de plus, une ou deux guinées ; cela peut aller jusqu'à dix.

L'accoucheuse doit assister la malade pendant quarante jours.

La loi musulmane ne défend pas au mari de voir sa femme jusqu'au moment de l'accouchement. En général, après la naissance de Tenfant, le père cesse de s'approcher de la mère pendant quarante jours, mais il n'y a aucune règle à cet égard.

En général les médecins ne voient pas les femmes malades; les accoucheuses sont chargées de ce soin. Elles examinent les malades et prescrivent les remèdes qu'elles jugent à propos d'administrer.

Elles constatent aussi les décès chez les femmes mortes et chez les petites filles.

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