‹ Egypte et Palestine; observations médicales et scientifiquesChapitre 57 sur 68 · RAMADAN · texte numérisé non relu

RAMADAN

1" mars i86î

Le mois de ramadan dure trente jours. Les enfants jusqu'à seize ans, les femmes arrivées à la dernière période de la grossesse, les nourrices, les malades, les voyageurs, sont dispensés de faire ramadan. Les vieillards rentrent dans celte liste. Les soldats font ramadan, mais ils n'y sont pas absolument obligés. Ils y a des gens saints qui jeûnent non-seulement pendant ramadan, mais pendant trois mois de Tannée. Usages pendant ce temps consacré : — A la prière, on peut se rincer la bouche, mais on ne doit pas avaler l'eau. On fait deux repas par jour: le premier de six heures et demie du soir à sept heures et demie ; le deuxième de quatre heures du matin à cinq heures. Ceux qui doivent travailler pendant la journée dorment après le premier repas, les autres vont se promener et visiter leurs amis pendant toute la nuit. Les riches dorment depuis cinq heures du matin jusqu'à midi.

Pendant le mois de ramadan, on dépense beaucoup plus qu'en temps ordinaire, car les gens qui ne mangeaient de la viande qu'une fois, en prennent deux fois pour se soutenir.

On ne se marie pas et on ne pratique pas la circoncision ; il est défendu au mari de coïter avec sa femme pendant le jour, mais pendant la nuit, les dames vont se vendre, et se vengent ainsi de l'abandon où on les laisse pendant le jour.

On chôme presque complètement dans les ministères, on travaille seulement de deux à cinq heures de l'aprèsmidi. A Thôpital, les médecins font leur visite le matin. Les trois jours qui terminent le ramadan et les trois jours qui suivent on peut manger, c'est fête. Les amis se visitent, on prend du café, on mange des bonbons et on se fait des souhaits. Les riches donnent de l'argent et des vêtements aux pauvres.

Pendant le ramadan, les riches distribuent aussi des vivres aux nécessiteux. Chez N... on en reçoit de dix à vingt dans la cour.

Je sors de chez moi, vers quatre heures quarante minutes. Aucun Arabe ne fume dans les rues; la plupart des cafés sont fermés ; les Arabes ont une petite canne à la main, au lieu de pipe.

Vers six heures, chacun allume sa pipe et prend du café. Dans la soirée, les cafés s'ouvrent, j'entends des orchestres composés de musiciens arabes; la jeunesse dorée arabe circule par la ville, surtout sur TEsbekieh, et va dans les cafés européens jouer et voir jouer au billard.

Il est d'usage au Caire que, la veille de ramadan, tous les cheiks de la ville aillent à la citadelle. Ils empruntent, pour cette cérémonie, de beaux vêtements d'officiers, de généraux ; ils se rendent à cheval et en corps à la citadelle, puis ils font une entrée solennelle en ville. J'ai vu le cortège, mais comme il ne présentait rien d'intéressant, je n'en dis rien. Pendant que j'étais dans la rue à l'attendre, des bandes de gamins passaient en chantant. Une de ces bandes s'est arrêtée devant nous en criant :

« Vivent les musulmans ! \ mort les chrétiens! » Ils chantaient : « Que les chrétiens périssent tous et que les musulmans soient immortels ! » C'est H... qui nousa traduit leurs cris ; nous avons bien ri, et il y avait de quoi.

A neuf heures, je vais à la gare assister à la réception du tapis de la Mecque. Nous prenons place sur une terrasse à côté du bureau du télégraphe; elle est déjà pleine de curieux. Une foule considérable a envahi la gare et se promène au milieu des rails du chemin de fer avec une insouciance réellement prodigieuse, • Un kiosque a été construit au nord de la gare; il est richement orné, garni de canapés et élevé au-dessus du sol; j'aperçois dans rintéricur des Turcs richement costumés. En face de nous, sont les sapeurs avec leur shako en peau d'ours noir et leur tablier de cuir. A côté d'eux, on aperçoit la musique et les soldats. Tous ces hommes sont noirs portant le fez à plaque de cuivrg. Les fantassins ont le sac au dos, ils ont un fusil, mais pas de sabre.

A neuf heures et demie, le sifflet du train se fait entendre, et quelques instants après, je vois la foule s'écai^ ter pour laisser passer le convoi qui avance au milieu de cette multitude. Très-certainement il doit arriver des accidents dans une pareille cohue, mais comme il n'y a pas de journaux pour les rapporter, tout passe inaperçu.

Dans un des nombreux wagons, j'aperçois les soldats noirs qui accompagnent le tapis. Ils sont habillés de blanC) veste blanche, pantalon blanc, ils ont des souliers aux pieds et sur la tète un fez rouge. Sur le dos, ils poP' tent un sac, et derrière celui-ci une bouteille en cuir pour contenir de Veau. Dans d'autres voitures soigneu-

sèment fermées, il y a des harems qui reviennent de la Mecque.

Enfin, sur un truc, vient le tapis recouvert d'une espèce de tente. Elle ressemble tellement à la petite maison que Ton place sur les dromadaires en voyage, que je éroyais d'abord avoir affaire à une litière quelconque. Au-dessus de la tente ou mahmal terminé en pointe, il y a une tige qui soutient un petit globe ; le tout est surmonté d'un croissant. Le tapis, en velours rouge, mais passé, est couvert de broderies fort riches ; sur lé truc qui le porte sont rangés plusieurs personnages. L'un d'eux attire Tattenlion : c'est le derviche qui a le privilège d'accompagnei*, chaque année, le tapis. Ce derviche est un gros gaillard, nu jusqu'à la ceinture, portant pour tout vêtement un pantalon blanc; il a des cheveux longs tout ébouriffés. Dès que le train s'arrête, la foule se précipite pour toucher le tapis, et les cawas ont grand'pcine à écarter les fidèles à coups de bâton. Après le. truc privilégié, vient un wagon richement décoré sur lequel un fidèle agite un drapeau vert. . Dès l'arrivée du mahmal, la musique se fait entendre, elle ne joue pas en mesure et elle abuse surtout de la' grosse caisse. Bientôt on amène devant le mahmal le dromadaire chargé de le porter. 11 parait. que cet animal n'a pas d'autre emploi ; revenu de voyage, il se repose jusqu'à Tannée suivante. Il est sacré; on respecte sa vieillesse, et il meurt toujours de mort naturelle, jamais on ne le tue. Il a la tête et le cou recouverts de velours rouge brodéj et, sur le dos, une magnifique selle qui doit recevoir laniahmal. Les pèlerins qui ont accompagné

le mahmal le transportent sur le dromadaire. L'animal s'accroupit, et je remarque qu'il ne grogne pas quand on le charge, puis il se lève, et la musique se fait entendre de nouveau. Quatre dromadaires, montés parle derviche et trois pèlerins, viennent derrière lui.

Quand tout est organisé, le cortège se met en marche. Pour élargir les voies, les cawas distribuent de temps à autre de grands coups de bâton. Les Arabes les reçoivent sans se plaindre; bien plus, ils semblent comprendre que les coups de bâton sont l'accompagnement obligé de la fête.

Au moment où le cortège s'éloignait, une autorité quelconque lance à la foule, qui s'est approchée du kiosque, de petites pièces d'or de cinq piastres égyptiennes, me dit-on. Tout le monde se précipite pour les ramasser, mais les cawas, qui étaient tout prêts, font pleuvoir une grêle de coups de bâton sur les plus avides. L'Arabe battu se relève, mais s'il se baisse encore, de nouveaux coups l'atteignent. Cette mêlée en public est très-drôle et fait la joie des spectateurs, pour lesquels une fête sans coups de bâton serait dépourvue d'intérêt. Ce fait peint bien les mœurs du pays ; les habitants sont habitués dès l'enfance à recevoir des coups et à ne pas s'en formaliser. Les cawas avaient beau jeu, car les victimes leur tondaient l'échiné de bonne volonté.

Nous quittons la gare pour aller nous rafraîchir; nous demandons ensuite à plusieurs Arabes de quel côté s'est dirigé le cortège, mais ils essayent de nous tromper ; ils nous regardent de travers. Nous recevons une pierre sur la capote de notre voiture, ce qui parait singulière-

ment effrayer M. Coulomb, dont la bravoure ne semble pas exagérée. Les passants, nous dit-on, nous appellent « chiens. »

11 y a trois ans, un officier de la marine française s'était arrêté, pour voir le cortège du tapis, dans une des rues du Caire qui avoisinent la citadelle. Il fut rencontré là par de fidèles croyants qui le bâtonnèrent d'importance; il ne dut son salut qu'à l'intervention d'un Arabe qui le lit entrer dans sa maison. L'affaire fit grand bruit; l'officier avait été abinié et fut longtemps à se rétablir; on pendit le coupable, c'était justice. Au Caire, il n'est pas difficile de trouver un criminel, les individus étant divisés par corporations et chaque corporation ayant un cheik.

Dopeh. 26 février 1862.

Nous rencontrons dans la grande rue qui mène à Setlisenap, le cortège des gens qui vont au Dopeh. Pour ne pas me répéter trop souvent, je laisse de côté les détails pour ne parler que d'un fait qui m'a frappé.

A un moment donné, un mouvement inaccoutumé s'est produit dans la foule, les Arabes se couchaient à terre. Un de mes compagnons, qui voyait mieux que moi, m'a assuré que l'on forçait bien des gens à se coucher à grands coups de bâton, et qu'on les maintenait à terre avec les pieds. Suivant l'usage, on éreintait le derrière de ces malheureux en attendant le passage du cheik. Plusieui*s cheiks ont passé sur les hommes couchés pour s'assurer que tout allait bien, et que le cheval pourrait avancer sans crainte. J'ai vu ensuite des individus mar-

cher sur les fidèles en brûlant des parfums dans des cassolettes. Enfin le cheval a paru monté par le cheik. Un instant, l'animal a hésité devant le tapis humain, puis il a mis le pied sur le premier homme et s'est avancé lentement. Le cheik avait un énorme turban vert, et il portait, obliquement attaché sur le turban, un magnifique cachemire. Sa main gauche semblait tenir la bride, sa main droite était écartée (je n'ai pu apercevoir sa belle bague). 11 avait l'air de marmotter quelque chose, une prière probablement. Trois hommes l'accompagnaient.

Le cheik passé, on relève les victimes ; des individus les prennent à bras le corps et les élèvent en Pair. Tous ces malheureux paraissent abasourdis; on dirait qu'ils ont vu quelque chose d'effrayant ou qu'ils ont éprouvé une sensation horrible. Ceux qu'on enlevait à bras le corps avaient, presque tous, les yeux et la bouche i\ demiouverts, les bras très-écartés. On reconnaît facilement ceux que le cheval a écrasés, à leur figure défaite; ceux qui peuvent marcher sans aide, ont l'air d'être ivres, ils avancent la tète en avant, et à chaque instant ils ont besoin d'être soutenus. Dans cette occasion, je n'ai pu voir que ce qui s'est passé devant moi, mais je puis affirmer que les trois quarts des victimes sont abimés. Hier, me disent ces messieurs, deux Arabes ont été emportés comme morts dans la maison du cheik. On fait revenir les blessés en les élevant et en compriment leur poi* trine.

J'allais me retirer, quand on vient me dire qu'un liommc est mort écrasé. A^ ssitôt je traverse la foule avec

M. N., j'écarte les gens qui font cercle, et j'aperçois un individu couché sur le dos. Il a les yeux fermés, les lèvres décolorées et humectées par un peu de bave; il ne fait plus aucun mouvement. Un Arabe essaye de le rappeler à la vie, en lui faisant jouer l'articulation du genou, et en lui soulevant les jambes et les cuisses, mais c'est en vain ; la jambe et la cuisse, abandonnées à elles-mêmes, retombent lourdement sur le sol. Un autre Arabe agite l'air devant la figure du malheureux, également sans succès. Alors M. N. crie, en me montrant: « Hakim, hakim, » et je me baisse pour prendre le bras gauche du blessé.

Je veux tâter le pouls, et je ne puis le sentir. Pendant que je cherche encore, un fanatique saisit mon bras et s'efforce de Técarter du moribond, en murmurant: « Il n'est pas besoin de médecin. » Je m'aperçois alors que l'assistance voit de très-mauvais œil mon intervention. Malgré cela, je m'apprête à recommencer, quand N. me dit: « Allons-nous-en; nous ne sommes plus en nombre, ces messieurs sont partis. » En effet, nous étions tous deux seuls au milieu de la foule, et si nous avions insisté, on aurait pu nous maltraiter. Aux yeux des bons musulmans, cet homme était un saint, et, par mon contact, je le souillais, car je suis impur. Nous avons à grand'peine traversé la multitude pour aller reprendre notre voiture.

Le peuple paraissait mal disposé pour nous. Sur les terrasses, aux fenêtres, il y avait grand nombre de femmes couvertes de fort beaux habits et le visage découvert.

Ainsi, celte cérémonie est fort curieuse, mais on ne peut en bien juger qu'en la suivant sur l'Esbekieh ; dans les rues, il y a trop peu d'espace.

INDUSTRIE 1" FAURIQUE DE SDCRK DE FARSFHOOT.

La canne est écrasée entre trois cvlindrcs de fer, dont deux inférieurs et le troisième placé au-dessus ; ils sont mis en mouvement par une machine de la force de douze chevaux. Le suc coule à travers une rigole ménagée entre les deux cvlindrcs inférieurs, et on l'élève au moven d'une pompe pour le verser dans des vases où il subit une première préparation. Là, le sirop se rend à la partie inférieure et les saletés et les impuretés sont enlevées a mesure qu'elles viennent à la surface. Le sirop est ensuite versé sur d'énormes filtres remplis de charbon animal concassé, et il se décolore et se clarifie. La religion musulmane ne veut pas qu'on se serve du sang des animaux, comme on lé fait en France. Puis, le suc traverse des tuyaux (jui' le conduisent sur des cylindres de cuivre j)arcourus par de la vapeur, et il perd une partie de son eau. Il passe de là dans des vases en cuivre où il subit une première, puis une seconde coction. Chacune d'elles dure de vingt à trente minutes. Le sirop est enfin versé dans des moules, et Ton obtient du sucre brut qu'il faut

raffiner encore si l'on veut du sucre bien blanc. Pour cola, on fail couler sur le pain qui va se solidifier un sirop hion pur et bien transparent qui acliève de le clarifier. La partie inférieure du pain est, en général, un peu sale et inégale, aussi a-t-on des instruments pour Tenlever et faire un pain très-régulier.

Les séchoirs sont à la partie supérieure de rétablissement.

Les moules pleins de sirop sont placés au-dessus des anneaux d'une longue chaîne qui va de la partie supérieure de 1 établissement à la partie inférieure. Il y avait là un crochet dont je ne me rappelle plus l'usage, quoiqu'il m'ait été expliqué par M. Dikson, ingénieur anglais attaché à l'établissement. J'ai visité deux chambres où l'on peut sécher rapidement les pains, au moyen d'un courant d'air chaud, quand les commandes sont trèsnombreuses. Il paraît que le sucre blanchit en vieillissant.

L'usine occupe cinq cents personnes divisées en deux catégories : 1* ouvriers de jour ; 2" ouvriers de nuit. Au mois de janvier, époque de la coupe des cannes, on emploie cinq cents personnes dans les champs ; ce qui fait nn total de mille individus. Voici le salaire des ouvriers :

i'* Enfants 1 piastre.

S*" Individus plus Agés . . . 1 piastre et demie. 5° Ouvriers le mieux payés. 5 piastres.

Ibrahim-Pacha a fondé rétablissement ; il paraît qu'il aimait beaucoup l'industrie, et il était connaisseur.

Je vais avec M. Dikson visiter les plantations de cannes à sucre. Elles sont fort près de l'usine el de chaque côté d'un petit canal à ciel ouvert qui conduit les eaux clans les champs. Aujourd'hui, 18 mai, les cannes s'élèvent de quinze centimètres au-dessus du sol. Pour planter les cannes, on prend des tiges que Ton couche dans la terre à deux pouces environ de la superficie du sol, et une petite canne pousse au niveau de chaque œil de la tige. Les cannes sont couchées en long et avec ordre. Les champs sont toujours en contact avec Teau des conduits, mais ils ne sont jamais inondés. Il faut neuf mois pour que la canne à sucre soit bonne à couper. En général, on fait chaque année de nouvelles plantations, mais on pourrait se borner à couper à fleur de terre et on aurait une deuxième pousse l'année suivante. Pour féconder la terre, on se sert du fumier de pigeon. Il y a près d'ici cent pigeonniers qui contiennent deux ou trois mille sujets. La canne, plantée en avril, est bonne à couper en janvier.

En visitant les champs, je remarque que les poteaux du télégraphe électrique ne sont point dispos(»s comme en France. Ils sont entourés par un petit mur circulaire en lerre, haut de quatre pieds environ et assez éloigné du poteau, qu'il protège contre les animaux, bœufs et autres.

M. Dikson me conduit à un moulin arabe. Ce moulin est mû par un cheval que pourchasse un jeune enfant; il est formé de deux pierres superposées; les pierres seules sont m3biles. Il n'offre rien de très-remarquable. Quant au vieux meunier, il a l'index de la main droite

coupé. Il prétend que dans son enfance, il a été piqué par un serpent et que pour éviter des accidents plus graves, ses parents ont abattu le doigt. Ce récit sent la fable. A chaque instant, on observe en Egypte des mutilations semblables ; j'ai vu des gens qui avaient le pouce coupé ; d'autres étaient éborgnés, un autre avait le pouce tout luxé; tout cela pour éviter la conscription, car le fellah a horreur du service militaire. Il paraît cependant qu'il ne manque pas de bravoure quand il est bien commandé.

J'ai visité, le 6 juin, la fabrique de Roda, j'y ai vu M. Lambert, ingénieur français, établi dans le pays depuis deux ans. Les détails que je pourrais donner encore ressemblent trop à ceux que je viens d'exposer, pour que je veuille les faire connaître. Même disposition, mêmes procédés.

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