Eilhart d'Oberg et sa source francaise
Dans la seconde moitié du xir' siècle, non loin de la cour des Guelfes, où le curé Conrad avait traduit la chanson de Roland, un chevalier du Brunswick, un vassal du duc Henri le Lion, monseigneur Eilhart d'Oberg a composé le plus ancien poème allemand relatif aux amours de Tristan et d'Iseut. Eilhart est un des premiers en date, sinon l'un des plus marquants, parmi ces habiles imitateurs des Français, qui ont doté l'Allemagne de sa brillante poésie chevaleresque. L'auteur inconnu du Flore de Trêves et Henri de Veldeke sont ses contemporains; tous trois ils ont leur patrie dans les contrées du nordouest, les plus voisines de la France, et écrivent des dialectes plus ou moins différents du haut allemand usité à l'époque classique. On admet généralement que le Tristan est un peu antérieur au grand succès de Y Enéide. Les rimes inexactes, les simples assonances, que l'influence de Veldeke a bannies de la versification allemande, abondent chez Eilhart. Son ouvrage n'a pas échappé au sort commun de ceux des anciens poèmes qui restèrent en vogue, en dépit des perfectionnements apportés à la technique poétique par Veldeke et ses disciples. Il a été rajeuni, comme le Roland, comme le Reinhart Fuchs; il a été remanié à plusieurs reprises, amplifié et interpolé, de sorte qu'il est aujourd'hui fort difficile de se faire une idée exacte de l'original.
L'éditeur, M. Lichtenstein ^, a revendiqué en faveur d'Eilhart quelques-uns des mérites attribués à Veldeke par ses contemporains et la postérité. Selon lui, l'auteur du Tristan partage avec celui de V Enéide l'honneur d'avoir créé le style de Yépopce courtoise. Veldeke et Gottfried de Strasbourg semblent même avoir imité à plus d'une reprise leur prédécesseur. Mais de nouvelles recherches- ont fait voir que les passages sur lesquels se fondait principalement cette opinion n'appartiennent sans doute pas à l'œuvre primitive d'Eilhart. Les plaintes amoureuses de Lavine, traduites de Benoit de Sainte-More, ont visiblement servi de modèle pour les parties les plus subtiles du grand monologue d'Iseut. La plupart des mots d'origine française, les expressions du langage courtois, les vers qui ressemblent à ceux du minnesang classique proviennent d'interpolateurs du xiii'^ siècle, qui ont voulu remettre à la mode du jour, non seulement les rimes, mais le ton général du vieux poème. Les remaniements n'en ont cependant pas effacé le caractère tout épique et populaire; ils n'ont guère altéré la sincérité naïve et charmante du récit ni le tour vif et énergique du style, qui rappelle la manière des jongleurs. Les travaux de M. Knieschek viennent accuser davantage ces traits, si bien mis en lumière par M. Lichtenstein.
Si la brièveté d'Eilhard n'est pas exempte de sécheresse, l'habileté admirable avec laquelle il manie le dialogue égale celle de Chrétien deTroyes et des meilleurs poètes français. La prédilection qu'il montre pour les grands coups d'épée, l'ombre où il laisse les parties plus douces, plus poétiques de la légende, le souffle guerrier qui anime son œuvre, tout cela lui vient peutêtre de sa source étrangère. Mais Eilhart n'est point un simple traducteur. Plus familier avec l'épopée nationale qu'avec la
1. Eilhart von Oberge, hrsg. von Franz Lichtenstein. Strasbourg, 1877 (Qj-iellen und Forschungen zur Sprach- und Culturgeschichte der germanischen Vôlker, xix).
2. J. Knieschek, der Ciechische Tristram und Eilhart von Oherge. Wien, 1882. Ans dem Jahrgange 1882 der Sitziingsherichte der phil.-hist. Classe der Kais. Akademie der ÎVissenschaften (ci. Bd., i. Heft, S. ^ip) hesonders ahgedriickt. M. Lichtenstein a combattu une partie des conclusions de M. Knieschek dans V An^eiger fur Deutsches Alierthum, X, p. i ss.
littérature chevaleresque alors florissante en France et en Angleterre, il aime à donner aux événements et aux personnages la physionomie allemande. Il compare Tristan et Kehedin à Dietrich et Hildebrand^ Parlant du méchant Audret : « Que le diable le noie dans le Rhin! » s'écrie-t-il, en se souvenant peut-être du fatal trésor des Nibelungen^. Le rendez-vous épié des deux amants n'a pas lieu, comme dans la version de Gottfried, à l'ombre d'un oHvier; il n'a pas lieu non plus, comme dans le fragment de Béroul, à Tombre d'un pin. La scène est transportée sous un tilleul, l'arbre dont une feuille a privé le jeune Sigfried de l'invulnérabilité complète. Peut-être Eilhart songeait-il à la fontaine du tilleul, auprès de laquelle Hagen tua le mari de Kriemhild.
Ces diverses considérations expliquent suffisamment la vogue dont a joui le Tristan et dont témoigne une mise en prose imprimée souvent comme livre populaire au xv^ et au xvi^ siècle. Pour nous il a surtout du prix parce qu'il a conservé la forme en somme la plus ancienne de légendes merveilleusement belles et poétiques.
Une partie de la narration d'Eilhart s'accorde très bien avec les trois mille premiers vers du fragment conservé à la Bibliothèque Nationale 3, où se trouve à deux reprises le nom de Béroul 4, et avec la Folie Tristan du manuscrit de Berne 5, dont presque toutes les allusions se rapportent au fragment de Paris. On paraît même avoir admis quelquefois qu'Eilhart n'avait guère fait que traduire Béroul, et l'on suppose que son imitation peut nous tenir lieu des parties perdues de l'original. Dans ses recherches sur les sources de Gottfried de Strasbourg 6, M. Heinzel a fait ressortir les contradictions flagrantes qui éclatent dans le texte français, et a voulu y reconnaître une compilation de morceaux empruntés à une douzaine de poèmes épisodiques. Cette explication