INTRODUCTION
Le Docteur Antoine a Maître A+B.
Nouvelle-Zélande, presqu'île de Bancks, baie d'Akaroa, janvier 184. . .
Merci, mon cher ami, merci de m'avoir confié ton pupille. Sa légèreté m'amuse et son expansion me fait du bien. Ce m'est un précieux compagnon de voyage.
Le croirais-tu, après cinq mois d'intimité parfaite, il en est encore à ne pas soupçonner notre conspiration.
Tête folle $ mais cœur d'or. Viennent les ans et ce sera un fameux homme.
Je te serre la main.
Dr Antoine.
Edouard a Maître â+B.
Àkàroà, janvier 184. . .
Mon cher et bon Tuteur,
Acceptez, je vous en supplie, ma procuration générale; reprenez l'administration de ma fortune ; pardonnez-moi ma conduite plus que légère ; et rendez-moi votre tendresse.
Encore une folie, direz-vous, en me voyant si raisonnable! Non. Grâce au guide, à l'ami, au maître que le hasard m'a donné; je suis guéri : et pour toujours.
Laissez-moi vous le faire connaître ; et, partant, vous le faire aimer : vous croirez mieux à ma sagesse.
Vénération et dévouement.
Edouard.
P. S. — - Ci-joint son histoire.
Mon grand-père, îrlandois catholique, natif de Clamore, comté de Wattersfort, était un bon, un intrépide soldat, toujours furieux en temps de paix, toujours impassible en temps de guerre.
La consigne et le serment étaient, à ses yeux, les deux choses les plus sacrées. Aussi se mourait-il d'ennui et de fidélité auprès des Stuarts réfugiés en France ; quand ces princes imaginèrent de congédier un défenseur inutile, en l'autorisant à servir l'étranger. L'étranger, c'est-à-dire le roi Louis XV.
II se fit donc, malgré son âge un peu avancé, cavalier au régiment de Fitz-James ; franchit assez rapidement les bas grades; et devint cornette.
Malheureusement, à la bataille de Fontenoy, la fortune le trahit, par ses prodigalités mêmes; car les conséquences de sa belle conduite étant que Sa Majesté Très-Chrétienne signa, du même coup, son triple brevet de lieutenant, de noble et d'invalide ; l'infortuné militaire, manchot du bras droit et mutilé de la main gauche, dut s'acheminer tristement, vers l'hôtel des héros.
Ses malheurs obtinrent alors ce que n'avait pu sa beauté virile. La commisération aidant, ma grand'mère surmonta son horreur pour les jurons; et, Pâmant qu'elle avait repoussé dans sa pleine vigueur, elle l'épousa infirme.
Dévouement louable, mais inutile ! Les soins éclairés de cette femme généreuse ne pouvaient retenir, en ce monde, un homme qui, malgré ses blessures et la goutte, ne rêvait que champ de bataille.
Il mourut donc; et laissa pour toute fortune, à sa veuve, un enfant presque chétif.
La pauvre femme accepta noblement ce triste héritage ; et, caressant, en son fils, le souvenir d'un amour tardif, mais profondément senti, fit de mon père un homme énergique, instruit et affable. De hautes protections lui ouvrirent la carrière diplomatique ; et son mérite fit le reste.
Jeune encore, il était secrétaire d'ambassade à Madrid, quand ma grand'mère tomba mortellement malade. C'était en 1789.
Revenu, en toute hâte, à Paris, avec la jeune Espagnole qu'il venait d'épouser, il ferma les yeux à mon aïeule ; rompit sa carrière ; et,
comme tant d'autres, se lança dans le mouvement révolutionnaire.
Le grand Danton fut son chef. Ils périrent ensemble.
Après cette épouvantable catastrophe, ma mère, sans ramasser le peu de fortune que nous avions, revint à Madrid. La misère et le chagrin minèrent, assez vite, sa riche et belle constitution. A huit ou neuf ans, je la perdis.
Elle s'éteignit en m'embrassant.
Pauvre, seul, et tout petit, qu'allais-je devenir ?
Les dominicains m'offrirent un asile ; et, dans l'expansion de ma reconnaissance enfantine, sans me comprendre, je fis serment de me vouer à la Vierge.
Durant de longues années, les espérances de mes protecteurs et les miennes furent amplement satisfaites. Mais, avec l'âge, le doute vint; et, derrière lui, les inquiétudes et les angoisses.
Je finis par tant souffrir que j'avouai tout à mon directeur.
C'était un homme vénérable, saint, trois fois saint; un vieil officier, savant et habile, dont le cœur et le corps avaient été lacérés pendant ses longues campagnes.
Orphelin de ses enfants, sur le déclin de sa vie, comme je Tétais de mes parents, à l'aurore de la mienne ; il était venu demander, au cloître et surtout à Dieu, des consolations.... à de peines inconsolables.
Ah, que nous nous aimions tendrement!
Mon aveu fait; il m'examina longuement, très-longuement, à diverses reprises ; et changea mes études.
Cinq ou six ans durant, nous ne parlâmes plus que de science.
Puis, un soir, il me fit habiller en laïque ; me fit signe de le suivre; ouvrit la porte du couvent ; mit sous mon bras quelques provisions ; dans ma main plusieurs piécettes ; et, les yeux pleins de larmes, dit, en me couvrant de baisers :
« Cher enfant, mieux vaut un bon citoyen » qu'un mauvais moine ! Vas, rejoins ce petit » détachement que tu vois là-bas. Ce sont des 5 Français!
» Je t'ai mis en tête plus de science qu'il » n'en faut pour vivre ; et tu as au cœur assez » de bonté pour être heureux.
» Souviens-toi toujours de ta mère et du » vieux dominicain.
» Ne porte jamais les armes contre l'Es- * pagne.
» Dans ce dernier baiser, reçois ma béné- » diction. Adieu ! »
Et il disparut.
Un instant, je m'agenouillai sur le seuil de cette demeure hospitalière, que j'arrosai de mes larmes. J'embrassai, avec ferveur, ces murs qui m'avaient vu si paisible, quand l'Europe entière n'était que sang et flammes ; et, recueillant mes forces et mon courage, je courus, pour la première fois de ma vie, implorer la protection de mes compatriotes.
J'arrive auprès d'eux. Le commandant m'interroge, et me voilà son domestique.
Oh, l'exécrable chose que la guerre !
Chassés, battus, traqués comme des bêtes fauves, courant de honte en honte, de défaite en défaite, et réduits à moins de moitié; nous atteignons la frontière.
Pauvre France ! Plus épuisée cent fois que vingt-deux ans auparavant, tu n'avais plus alors, pour tes fils, vaincus à leur tour, qu'un seul asile, non violé encore : Paris !
La foule des fuyards m'y entraîna.
Qu'y pouvais-je être? Valet de chambre; rien autre !
Cinq jours, mendiant une place, j'allai frappant de porte en porte. Un médecin m'ouvrit la sienne.
La première fois que je le vis; il écrivait.
Que sais-tu faire ? dit-il, sans me regarder et du ton brusque d'une personne qu'on dérange fort mal à propos.
Rien! répondis-je.
Alors que sais-tu ? répliqua-t-il en commençant à s'impatienter.
— Hélas ! je sais le latin et l'espagnol (mieux que le français, je l'avoue), beaucoup de mathématiques, pas mal de physique, et tant soit peu de chimie.
Comme je parlais, il leva la tête ; darda, sur moi, ses petits yeux brillants et fauves ; les y tint longtemps fixés ; et me renvoya dans l'antichambre.
J'attendis cinq heures. J'avais faim !
Quand je rentrai dans son cabinet, le docteur était d'un côté de la cheminée; sa femme, de l'autre; et une chaise m'attendait entre eux deux.
Si jamais, en ma vie, je fus examiné, questionné, tourné, retourné, ce fut certes cette fois-là.
Fatigués de ne rien comprendre à mes réponses , ils finirent par me demander mon histoire.
Je la leur contai d'abondance et restai chez eux.
Je devins successivement copiste, étudiant et docteur ; puis secrétaire, substitut et collaborateur de mon maître ; enfin, avec le temps, plus encore.
Voici comment.
Mes protecteurs avaient un seul enfant : une fille, non pas incontestablement belle, mais ravissante certainement.
Démarche, traits, gestes, regards, timbre de voix, tout, en elle, était si doux et si bon, si simple et si gracieux, si pur, si calme, si résigné (pour ainsi dire), qu'on eût dit un ange empressé de procurer, aux autres, les ravissantes sensations d'un monde parfait et trop justement regretté.
Chose étrange ! Dès notre première entrevue, cette enfant si bienveillante pour tout le monde, cette enfant, qu'immédiatement j'a-
clorai, ne fut pour moi que dure et dédaigneuse !
Et, chose plus étrange encore, ceux qui me comblaient de faveurs m'en parurent presque joyeux.
Les timides efforts que je tentai, pendant quelques mois, pour surmonter cette inconcevable répulsion, ne firent qu'augmenter le mal. J'acceptai donc ce peu de haine, comme le juste contre-poids de mon adoption imméritée. J'évitai scrupuleusement toute rencontre, et, dissimulant toute émotion ainsi que tout plaisir et toute peine, je vécus, avare impénétrable, en caressant le secret que j'avais précieusement enfoui au fond de mon cœur.
Etais-je heureux? Oui, mille fois oui!
L'organisme de la famille ressemble à celui de l'individu. Son propre développement exige-t-il une transformation; immédiatement ses divers organes, père, mère, enfants et domestiques éprouvent une modification nerveuse, qui leur communique des allures toutes nouvelles. Alors a lieu la crise. Une fois le progrès accompli, les santés morales et matérielles se rétablissent, et chacun rentre dans ses errements habituels.
Ce malaise de croissance, dont l'analogue tourmente les peuples eux-mêmes; moi aussi j'en ai souffert. Yoici comment:
Dans les délicieuses causeries, que le docteur et moi faisions si fréquemment le soir, la conversation devint successivement languissante, difficile et pénible. Successivement la science, la politique et môme la religion perdirent le pouvoir d'éveiller sa verve auparavant si gaie, si aimable et si instructive. Arrivèrent alors les réticences, les demi-mots et finalement les reproches.
Bref, je devins un être à charge à tout le monde, un ami perfide, un traître odieux continuellement embarrassant et surtout (surtout!) continuellement embarrassé.
Enfin l'explosion eut lieu.
« — Cher et vénéré maître »... dis-je, unsoir, à mon protecteur (je croyais le moment bien choisi!).... « si j'ai pu vous offenser d'une manière quelconque, si,.... »
— M'offenser, fit-il, en me perçant de son regard, m'offenser!.... Que ne Pavez-vous fait, le premier jour où vous vîntes ici!... Que ne me donnâtes vous, une fois au moins, un prétexte de vous éloigner!
Comme je me levais pour sortir, il me retint et poursuivit :
« — Enfant ingrat, pourrais-tu donc nous » quitter ainsi?.... Ecoute, il s'agit de ma » fille, de ma chère... de ma seule enfant!... d Elle avait quelques jours seulement... Un y> accident affreux me força de tout oser : » elle vécut. Elle vit! mais une cicatrice » horrible lui défend à tout jamais d'être y> mère.
» Eh bien, malgré tous mes efforts.,, malgré » toutes ses perfections; sa boaté ineffable » réclame une affection plus jeune, plus in- » time et.... surtout plus dévouée que la » nôtre.
» Oh! mon cher enfant! N'est-il pas vrai » que donner pour but fatal au mariage la » perpétuité de l'espèce.... ne serait que bes- » tialiser la plus noble des institutions hu- » maines?
» N'est-il pas vrai que la meilleure comme » la plus belle mission de la femme... c'est » d'améliorer le cœur de l'homme, de guider * et grandir ses pensées, par ce qu'elle même » a de meilleur et de plus... chaste au cœur? » N'est-il pas vrai?.... »
Il pleurait, en me parlant de la sorte. Il pleurait et me serrait la main !
Et moi troublé, anéanti par sa douleur extrême ; je n'osais pas le comprendre !
Alors, m'attirant sur son cœur, il ajouta, en m'embrassant pour elle : In manus tuas « Domine, commendo spiritum meum. »
Oh! mon très-cher maître, fis-je enfin, et toi mon excellente et malheureuse mère, et vous noble et vénérable dominicain..,, précieux anges gardiens de ma jeunesse; je vous le jure : le vœu de mon enfance, je le tiendrai toute ma vie.
Deux mois après, j'étais marié; et nous partions, ma femme et moi.
Nos parents nous avaient imposé cet, exil provisoire, pour que nous fussions mieux immédiatement l'un à Pautre.
Devrais -je l'avouer, nous les quittâmes presque avec joie. Hélas ! nous ignorions alors la rude école de la vie réelle.
La curiosité provinciale nous accueillit avec empressement. Ses mille mesquines petitesses nous repoussèrent plus vite encore. Bientôt donc, nous fûmes contraints de vivre exclusivement heureux l'un par l'autre.
A cette époque, tout fermentait en France. La révolution, dont 1830 avait été le prélude, faisait effort pour se formuler. Après deux ans, la question sociale (éludée par les uns et méconnue par les autres) se posait enfin carrément à Paris et surtout à Lyon, par cet affreux dilemme : Vivre en travaillant, ou mourir en combattant.
Ce nouveau nœud gordien de nos sociétés modernes ; le sabre et les tribunaux le tranchèrent cette fois là comme tant d'autres. Les codifications politiques et religieuses du monde industriel et libéral furent une fois de plus ajournées ; et les vieux débris du régime féodal revinrent au pouvoir, en changeant de nom.
Malheureusement, tout ne finit pas là !
Le découragement et le désespoir accablèrent, après la défaite, les quelques bourgeois et les innombrables prolétaires qui, depuis quinze ans, poursuivaient un avenir meilleur ; et, quelques variations atmosphériques aidant, on vit, comme à toutes les grandes époques de calamités politiques, un fléau terrible s'abattre sur tous ces êtres déçus dans leurs aspirations les plus chères.
Passons rapidement sur ces journées cruelles pour tant de familles. La mienne, hélas! fut anéantie. Mon beau-père paya, de sa vie, son généreux empressement à soulager les autres ; sa femme ne put lui survivre, et ce double malheur causa la mort de la mienne.
J'ai, dit-on, accompagné, jusqu'à leur dernière demeure, ces trois perfections humaines. Je n'en ai aucun souvenir. Six mois entiers, j'ai vécu sans rien comprendre.
Enfin, la raison me revint, lentement, très lentement. Son premier retour me fit mal. Mon égoïsme, réveillé tout d'abord, me faisait voir la solitude pour le restant de mes jours, et la solitude m'effrayait.
Que faire, pensais-je en moi-même, devant le néant du cœur.
Que faire ? Et cette question si simple, mon intelligence encore engourdie ne pouvait la résoudre.
Chaque fois que la mort, sinon son odieux inventeur, m'avait persécuté ; l'élite de l'humanité m'avait recueilli, gâté même.
J'avais passé toute ma vie dans le inonde le plus pur, le plus chaste et le meilleur qui se
pût voir. Toute ma vie, j'avais, à pleins bords, savouré les délices de l'intimité ; toute ma vie, enivré par elle, j'avais ignoré l'avenir.
Toute ma vie enfin, soupçonnant à peine qu'il est un but plus noble que celui de vivre tranquille, un horizon plus vaste que celui de la famille, et des émotions, sinon plus douces du moins plus vibrantes que celles du concert domestique ; j'avais imité la chenille paresseuse, mangeant, dormant, virant sur ma bien aimée feuille hospitalière, et ne rêvant qu'une chose : me rouler pour toujours en elle et pour toujours m'y ensevelir.
Hélas! comme toute chrysalide, je devais avoir mon réveil : et ce réveil, diamétralement contraire à mon existence passée, était de ne vivre désormais que pour les autres; moi qui, toujours, n'avais existé que par eux.
Que faire? pensai-je donc. Et, vaincu par le désespoir, et désireux surtout de ne pas altérer la pureté, chaque jour plus adorable, des images renaissantes de ceux qui m'avaient tout donné; je m'efforçais de ne point me répondre.
Mais eux, toujours plus généreux pour moi que moi-même, me sauvèrent une dernière fois, en me disant, d'un commun accord :
« Ce que nous ne pouvons plus faire nous- » mêmes; fais-le, en notre lieu et place. »
Depuis ce temps, parce que ma vie n'est plus mienne; elle m'est devenue plus chère et plus précieuse que jamais.
Les maux que m'offre le présent, je les soulage au nom de ceux que j'adore; et ceux que semble nous réserver l'avenir, je travaille à les prévenir, au lieu et place des hommes généreux qui m'ont transmis tout leur savoir.
En parcourant la terre; en étudiant notre espèce, dans tous ses climats, dans toutes ses formes et dans tous ses âges sociaux, afin d'être à même de la délivrer enfin de nos deux grands fléaux modernes : le révolutionarisme et le choléra; je vis donc aussi utile et aussi heureux que je peux l'être!
Ce disant, mon noble maître, baissant la voix de plus en plus, finit, par ne plus me parler; et se mit, comme tous les soirs il fait, à réciter cette courte prière :
0 vous, qui m'ordonnez de vivre ; aidez-moi à me résigner : purifiez de toute amertume mes trop légitimes regrets; et léguez-moi toutes vos vertus, pour que je puisse vous remplacer.
Vinrent alors (comme d'eux-mêmes , sur ses lèvres), ces admirables vers du grand Corneille :
ce Fais, Seigneur, que mon désir » N'ait pour but invariable » Que ce que ton bon plaisir » Aura de plus agréable, » Que ce qu'il voudra choisir.
y> Que ton vouloir soit le mien, » Que le mien toujours le suive y> Et s'y conforme si bien, » Qu'ici-bas, quoi qu'il arrive, » Sans toi, je ne veuille rien.
» Fais-le toujours prévaloir » Sur quoi que je me propose, » Et mets hors de mon pouvoir » De vouloir aucune chose » Que ce qu'il te plaît vouloir.