‹ ÉkiChapitre 2 sur 15 · LE GRAND LAC · texte numérisé non relu

LE GRAND LAC

Edouard a Maître A + B.

Nouvelle Zélaude — Trois îles principales — Au Nord, Ika-na-Maoui, la moyenne en étendue — Au Sud, Stévvart, la plus petite — Entre elles d'eux, Taouaï-Pounamou, la plus grande — Le détroit de Cook, au Nord, et celui de Foveau, au Sud, séparent cette dernière île des deux autres — Sur sa côte orientale se trouvent, vers son tiers moyen, la presqu'île de Bancks, le petit (tout petit) lac et le grand.

Cher et bon Tuteur,

Le récit que j'ai à vous faire exige que vous connaissiez, tout d'abord, la vaste plaine sauvage, moitié marais et moitié prairie, qu'on nomme ici le Grand Lac.

Permettez donc que je vous la montre, comme nous l'avons vue et surtout comme elle nous a impressionnés, mon noble maître et moi.

C'est l'après-midi. Le jour est aussi beau que possible. Nous sommes assis, tous deux, au

sommet du piton le plus méridional de la presqu'île de Bancks. Et, tantôt causant, tantôt regardant cet immense théâtre d'une partie des événements, que je tiens à vous raconter, nous admirons sa majesté merveilleuse, en nous laissant dominer par elle.

Sur notre gauche, la mer s'enfuit à perte de vue. Sur notre droite et devant nous, les alpes Néo-Zélandaises dressent leurs cimes gigantesques, éternellement couvertes de neige. Dans l'air, les crêtes blanches de leurs montagnes se découpent en festons bizarres, sur le bleu du ciel ; et, sous nos pieds, le grand lac déroule son immense tapis de verdure, bien au delà du plus lointain 'horizon.

Une frange étroite et blanche le borde au levant. C'est l'isthme de sable qui le sépare de la mer.

Çà et là, de petites plaques et de longues bandes éclatantes émaillent sa teinte verdâtre; ce sont les flaques et les cours d'eau qui l'empêchent de n'être que prairie.

Le soleil resplendit. Ses rayons enflammés, en se brisant sur les mille et mille faces cristallines des glaciers, volcanisent les montagnes. Un diadème de feu ceint la plaine.

Les vapeurs diaphanes de son sol humide et surchauffé reflètent, en les multipliant, les fleurons étincelants de cette splendide couronne ; et toutes ses images éblouissantes s'agitent, capricieuses de formes et de couleur, à chaque fois qu'une folle brise ondule la surface inégale de leurs miroirs invisibles.

En face de cette féerie grandiose, mélange inextricable de fantastique et de réel; au centre de ce monde vaste comme l'immensité, silencieux comme la tombe et tout nouveau pour moi: mon imagination ravie s'élance dans les régions du merveilleux et de Pinconnu.

A mesure qu'elle s'égare dans l'espace, elle adresse à mon esprit, qu'épuise déjà l'admiration, des questions, toujours plus nombreuses comme toujours aussi plus insolubles*, et, peu à peu, voilà qu'harassée de fatigue, mon intelligence glisse mélancoliquement sur la pente du doute et du découragement.

« Que le monde est immense; et que » l'homme est petit ! »

« Tout nous écrase ! »

« Que pouvons-nous, pauvres pygmées? »

J'en étais là, quand mon très-cher maître, sympathisant à mon angoisse, encadra ma pensée de réflexions en harmonie parfaite avec elle ; me tira peu à peu de mon égarement ; et me conduisit presque jusqu'à l'adoration des travaux de l'homme.

« Enfant (me dit-il), cette contrée, qui te pa- » raît si belle, n'est pourtant qu'un vaste cer- » cueil.

» Au printemps, la fonte des neiges inonde » cette plaine. En été, tout y esta sec. Durant » l'automne, les pluies y ramènent un nou- » veau déluge d'eau douce: et, pendant » l'hiver, les gros temps ainsi que les fortes » marées, en y lançant les vagues de la mer, » achèvent de tout y bouleverser.

» Par le cours régulier des saisons, ou les » caprices de l'atmosphère, ces nombreux » marécages subissent donc des variations » perpétuelles.

» Donc tantôt ils regorgent; et tantôt ils » sont à sec.

» Donc leurs eaux douces aujourd'hui, » demain, seront saumàtres; et, après demain, » salées !

» En an milieu aussi variable, qui pourrait » longtemps vivre? Rien, n'est-ce pas?

» Naître, ou mieux arriver $ languir presque y> aussitôt ; expirer peu après ; et puis, immé- » diatement, pourrir, est, par conséquent, le » sort commun des poissons, des reptiles, des » coquillages et même des plantes qui s'y » aventurent ou que tous les désordres cos- » miques y jettent

» Eh bien ; cette série de destructions, pé- » riodiques ou accidentelles, étale, sur cette y> plaine immense, une atmosphère conti- » nuellement empoisonnée, qui la rend presque » inhabitable.

» Voilà pourquoi tu n'y verras jamais que » des oiseaux voyageurs, égarés peut-être dans » leurs pérégrinations; des rats... et quelques » misérables pécheurs de jade, pauvres hères » Mahouris que la fièvre dévore ; ombres » pâles et méconnaissables d'une race humaine y> aussi blanche et aussi belle que la nôtre

» Tel tu vois ce désert, ami; telle, aux » temps primitifs de notre histoire, nos plus » lointains ancêtres ont vu notre belle patrie...

» Mais, quand le travail des hommes aura » labouré cette terre sépulcrale ; dans quely> ques siècles, plus tôt, peut-être, ces fon- » drières seront changées en riches viviers ; » ces cours d'eau, ce terrain, mobile et dé-

» trempé, deviendront des canaux réguliers, » des routessolideè, des artères vivifiantes pour » l'industrie. A la place de ces roseaux et de » ces joncs sauvages, il y aura des champs » fertiles et de grasses prairies ; au silence de » la tombe succédera le bruit du travail ; des » villages, des villes (peut-être?) peupleront » ces navrantes solitudes ; et, dans une at- » mosphère enfin épurée, les hommes, les » animaux et les plantes civilisés puiseront une » santé luxuriante.

» Puissent les vrais bienfaiteurs de cette » contrée n'être pas méconnus, par leur pos- » térité ; comme le sont nos aïeux, par la » leur!

» Au dix-neuvième siècle, invoquer encore » (à leur place) et (comme type social) adorer » un être qui n'eut jamais ni femme, ni enfant, » ni profession, ni patrie, c'est inim »

Il se tut.

Pendant ce discours étrange, jnaintes et maintes fois interrompu ; la brise du Sud-Ouest s'était levée.

Elle avait fraîchi peu à peu.

Elle allait fraîchissant toujours ; et le spec-

tacle ravissant, que nous avions eu sous les yeux, se transformait avec une rapidité miraculeuse,

L'horizon se chargeait de nuages. Le soleil baissait rapidement. Les montagnes allongeaient leurs ombres, de plus en plus grandes, sur la plaine humide : et les vapeurs qui la recouvraient, invisibles jusqu'alors, commençaient à la voiler en se condensant.

Certes, contempler le brusque revers de cette nature si mobile n'eût pas été sans charme. Mais nous n'avions déjà que trop attendu : car, à chaque instant, la brise sifflait des accents plus aigus ; comme, à chaque instant aussi, la pane qu'elle chassait vers nous prenait des teintes plus sombres.

Souquons ; souquons ! disait mon noble maître, il faut qu'avant la fin du jour nous arrivions chez la vieille Eki.

Et nous allions pressant notre marche aérienne.

Le sentier qui nous descendait au rivage était des plus dangereux. Presque partout à pic, il suivait de si près la crête des falaises, que les mouettes, les goélands et les albatros (qui s'agitaient tout effarés dans l'espace) nous

touchaient, en passant, du bout de leurs ailes.

Non, de ma vie, je n'oublierai le tournoiement perpétuel de ces oiseaux des tempêtes, leurs cris lugubres, la violence de la brise et surtout surtout ! la hauteur vertigineuse Oh qu'il était temps d'arriver!

D'arriver! Non pas à destination (il nous restait deux heures de marche encore), mais seulement au pied du morne, dont je vous ai parlé au début de cette lettre : ou, si mieux vous aimez, à la pointe Nord de l'isthme qui sépare le grand lac de la mer.

Maintenant que vous connaissez, grosso modo, et la nature et le climat de la vaste plaine qu'habite Eki ; reste à vous rendre familiers et son domaine, et sa personne, et une partie de son histoire.

Edouard a Maître à+B«

Les naturels de la Nouvelle-Zélande se disent Mahouris, comme nous nous disons Français.

Ils nomment Grigri une sorte d'amulette, qu'ils portent au col, et Pounamou le jade, avec lequel ils la font. Elle représente un homme nu qui tire la langue. C'est Tou-Mata- Ouhenga, le père et dieu des cruels humains.

Le formium est une plante textile, ressemblant énormément à l'iris, mais 4 ou 5 fois plus grande.

Les taïpos sont des ours très-rares, peut-être même détruits.

Les moas, gigantesques aptérix, sont dans le même cas. Ils avaient 15, 16 et 18 pieds de haut.

Le mot tabou est de tous ceux que vous rencontrerez, dans cette suite de récits, le plus difficile non à comprendre mais à préciser. Toute prescription religieuse est un tabou. Toute personne que les dieux enjoignent de respecter est tabouée. Toute chose, vivante ou non, dont ils interdisent l'usage, provisoirement ou pour toujours, l'est aussi.

Cher et vénéré Tuteur,

Un terrain de cinquante à soixante mètres carrés, nu, sans plante aucune et calciné par

le soleil ; en son milieu une hutte en dôme de trois à quatre pieds de haut; derrière elle, pour Pabriter des vents du large, un tas énorme de boue ; par devant, formant cour d'honneur, une toute petite palissade ; enfin, autour du tout, des touffes énormes de formium ténax, d'arundo-australis ou d'autres herbes de même taille : tel est le domaine d'Eki.

Cette habitation solitaire ; enfoncée de deux à trois milles dans l'intérieur du grand lac, n'a qu'une défense : l'excessive difficulté, je dirais presque, la complète impossibilité de la trouver.

Eki est petite, vieille, flétrie et tout-à-fait défigurée par son tatouage.

11 consiste en lignes bleuâtres et parallèles, si nombreuses et surtout si teintées, qu'il semble, de prime-abord, que cette malheureuse femme ait, entre les deux sourcils, un affreux trou lozangique pénétrant jusqu'en son crâne, et, autour de la bouche, deux grosses lèvres noires prêtes à dévorer leurs sœurs rouges.

Les petites croix d'azur qui surchargent son col, ses épaules, sa poitrine, ses bras et le restant de son corps sont d'un meilleur effet. En multipliant, le plus possible, les signes

nombreux de ses deuils prématurés; la douleur de celte pauvre sauvage n'a pas du moins abouti à la répulsion, comme la vaniteuse coquetterie de sa jeunesse.

Eki a conservé le costume de ses pères. Ses cheveux, relevés à la chinoise, forment au sommet de sa tête une courte gerbe, étranglée par des tresses à sa base, mais richement épanouie à son sommet. Des mèches brunes, abondantes, soyeuses et frisées, s'en échappent de tous côtés. Malheureusement cette coiffure, gracieuse en elle-même, est ridiculement surchargée de plumes de pigeons.

Pour bijoux, Eki porte au col un grigri de jade ; et, à Poreille gauche seulement, de longs pendants de même pierre» Son jupon est une couverture de formium, très finement tressée, mais petite, sale et presque en lambeaux : son manteau, une large pièce du même tissu, crasseuse à l'excès et démesurément grande pour elle.

Les deux coins supérieurs en sont fixés, à son épaule a:oite, par une longue arête de poisson ; et le restant de Pétoffe, abandonné à son propre poids, tombe verticalement le long de son corps amaigri.

Tous les ornements de l'art mahouri sont accumulés sur ce vêtement royal, tressé jadis par Eki pour son noble époux.

Flocons de laine, poils de chiens et cheveux d'hommes, délicatement mariés au fil ; longues franges et larges broderies marginales.... tout s'y trouve.

Dans les figures géométriques, blanches, rouges ou noires qui le bordent, la finesse, la grâce et l'harmonie des couleurs sont si parfaitement combinées, que c'est vraiment plaisir de poursuivre ces dessins naïfs, sous l'épaisse couche de malpropreté qui les couvre.

Des sandales de formium, les plus élégantes qui se fassent, complètent le costume de cette femme étrange.

Tantôt Eki parle avec une volubilité presque convulsive. Tantôt elle est silencieuse et absorbée comme l'enfant qui veut comprendre un jouet nouveau.

Parfois son geste et son regard sont calmes, lents, majestueux même. Parfois, au contraire, ils ont le désordre ou mieux l'inquiétude et la mobilité de la folie.

Misère et luxe, enfantillage et dignité, torpeur et délire, désespoir et enthousiasme :

tout, chez Eki, est excessif; mais, chez elle, la bonté prime tout.

L'aventure suivante, mieux qu'une plus longue description, achèvera, j'espère, de vous la dépeindre.

J'avais mis Eki hors d'elle-même, par mon indifférence à ses discours, mon aversion trop crue pour l'huile de baleine dont elle se graisse, ma négligence à lui prêter ma pipe, ou tout autre méfait.

Bref, elle croyait me devoir une leçon ; et me la servit : voici comment.

Se levant, elle se planta devant moi ; retroussa tous ses vêtements ; et pivotant lentement sur elle-même, en me touchant presque, me força de la parfaitement examiner.

Tout ébaubi ; je regardais encore le riche tatouage incrusté sur son bas-ventre, ses hanches, ses fesses et le haut de ses cuisses ; quand reprenant sa position première, elle me dit, avec une impétuosité qui touchait presque à la fureur :

« Eki est fille de chef !

» Eki est femme de chef !

» Eki est mère de chef !

» Les Mahouris suçaient la fougère, et les » Moas mangeaient les anguilles ! Mopou a » tué les Moas, et les Mahouris mangent les » anguilles.

» Les Taïpos régnaient dans la plaine, et le » jade était pour eux !

» Mopou a tué les Taïpos, et le jade est pour les mahouris.

» Mopou était un hardi chasseur !

» Eki est sa fille.

» Akaroa, le trois fois taboue, a conquis la » presqu'île.

» Eki est sa bru.

j> Akaroa, le chef aux six doigts, régnait sur » terre et sur mer, au Nord et au Midi. y> Eki est sa femme.

» Akaroa, le bel enfant aux yeux bleus.., . » Eki est sa mère.

» Eki est sa mère! Et elle le pleure comme » elle a pleuré son père.

» Eki est sa mère ! Et elle le pleure comme » elle a pleuré son époux.

Elle le pleure ! Car le mal des étrangers, les blanquettes (*), et l'eau de feu ont tué le » bel enfant d'Eki. »

Sa voix était devenue lente et plaintive, en prononçant ces derniers mots. Mais tout à coup elle reprit, avec sa volubilité première :

« Eki est la plus habile à sculpter le » bois!

» Eki est la plus adroite à tisser le for- » mium !

» Eki est la plus patiente à tailler le jade !

» Quel grigri et quels pendants d'oreilles va- » lent ceux d'Eki?

* » Eki connaît tous les tabous.

» Nul homme n'est plus savant qu'elle ; et » nulle femme plus sage.

» Tous les chefs morts aiment Eki ; et tous » les chefs vivants la vénèrent.

» Malheur!

» Malheur à qui viendrait insulter Eki, dans » le pays conquis par son père, son époux et » son fils.

(') Les Mahomis nomment ainsi les çoiwértiires de laine blanche.

» Par son père, son époux et son fils, qui » veillent sur elle pendant le jour; et que la » nuii elle va rejoindre.

» CarEki est, à la fois, morte et vivante.

» Eki est la dernière Àkaroa ! »

Un torrent de larmes et d'affreux sanglots terminèrent ce discours.

Enfin la malheureuse femme se prosterna evant un petit fétiche, simple montant, mieux sculpté que les autres, dans son humble palissade.

Les jambes pliées sous elle, la ligure et la poitrine à terre et les mains sur la nuque ; la malheureuse Eki gardait une immobilité parfaite.

On l'eût cru morte; si, de temps à autre, quelques mesures d'un chant plaintif et nazillard n'eussent indiqué qu'elle priait.

Mon noble maître, consterné, gardait un silence glacial ; et moi, tout confus, prêt à pleurer, j'attendais avec anxiété le dénouement de ce petit drame.

Qui l'aurait pu prévoir!

Eki, par une impulsion admirable, que la

mobilité de sa nature sauvage et son incontestable supériorité féminine peuvent seules expliquer, Eki me tendit la main en se relevant.

Je nx'empressai de la baiser.

Alors, d'une voix suave et pure, en me caressant délicieusement du regard ; elle ajouta:

« Enfant! comme les yeux d'Akaroa, les » tiens sont bleus.

s> Comme les paroles d'Akaroa, les tiennes » sont légères.

» Comme le cœur d'Akaroa, le tien est » bon.

» Comme lui, enfant, je t'aime et t'aimerai » toujours. »

Et, m' attirant vers elle; elle mit son front contre mon front, son nez contre mon nez, ses lèvres contre mes lèvres, sa figure contre ma ligure ; et me frottant, et m' écrasant le visage ; elle m'embrassa, suivant la mode de son pays.

Au sortir de cette accolade, alors que j'étais encore tout aveuglé par les larmes, la morve et la bave; mon noble maître, craignant une

nouvelle incartade, se hâta de me dire, sans même me laisser essuyer:

« Enfant, le baiser polynésien n'est pas, » comme le nôtre, un gracieux attouchement » devenu presque frivole et sans conséquence.

» C'est au contraire une garantie sérieuse » d'affection et de bonne foi, un engagement » inviolable, une véritable institution sociale » que réglementent encore les tabous.

» Si la forme te surprend, sache qu'en ces » parages les désirs affectueux sont ordinait> rement si pâles, si vagues, et si éphémères ; » que les^ bienfaiteurs de ces contrées ont fixé » des règles inviolables pour les transformer » en sensations (voire même en besoins) irré- » sislibles: quitte à ne laisser qu'aux souf- » frances et à la fatigue le pouvoir de les » calmer. »

L'orage une fois évité 5 je pus enfin m'essuyer.

Pardonnez, cher et bon tuteur, ces détails, trop longs peut-être, sur la femme dont mes prochaines lettres vous raconteront l'histoire.

Je,

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