DERNIERS DEVOIRS
C'est le matin, de très-bonne heure. Il fait grande brume. Nous partons inhumer Eki.
Toma-Kéké ouvre la marche» Les Mahouris viennent ensuite. Mon maître et moi nous les suivons.
Le cortège, tout d'une file, contourne lentement le grand lac. Ce sont les femmes qui le retardent.
Elles sont chargées du bois, des vivres, et des ustensiles nécessaires au festival des funérailles.
Les hommes, libres de tous fardeaux, daignent, pour les soulager un peu, régler leur marche sur la leur.
Ils causent. Ils rient. Ils pleurent ; ou chan-
tent quelques versets pour la défunte. Bref ils se tiennent du mieux qu'ils peuvent ; et font effort pour être tristes.
Mon maître m'entretient tout bas. Il me dit les malheurs d'Eki; son grand courage; son savoir et surtout sa grande bonté. Puis il me parle des Mahouris ; m'engage à ne me point blesser de leurs façons qui, toujours, choquent de prime abord ; me fait voir qu'ils sont comme les bêtes, les plantes et presque tous les êtres, que n'a pas encore désarmés une civilisation puissante; et, finalement, me félicite d'avoir été si tendrement aimé d'Eki, que forcément j'ai dû l'aimer.
Les sauvages sont de grands enfants, beaucoup plus forts (pour leur malheur!) physiquement que mentalement. Croire, d'après leur taille et leur âge, qu'ils peuvent raisonner en hommes ; c'est incriminer tous leurs actes ; suspecter toutes leurs paroles ; les détester injustement ; et s'interdire, par cela même,, l'intelligence de leurs coutumes. Caria haine rend toujours aveugles.
Tel est le thème que me développe mon très-cher et vénéré maître.
Causant ainsi ; nous avancions.
Tout à coup le convoi s'arrête.
Les Moas et les Taipos ! crient les Mahouris consternés.
Nous regardons; le cœur me bat !
Dans la brume, déjà moins forte; je vois des oiseaux (vrais géants!) qui vont, viennent, planent et tourbillonnent tout autour de la case d'Eki; et je m'arrête épouvanté.
Une balle, dans chaque canon, dit mon maître, en allant toujours.
J'obéis, comme une machine, mais sans oser bouger de place.
Alors, il s'arrête à son tour ; se met à rire, en me voyant tout pétrifié, et m'en traîne, en me faisant honte.
— Viens , dit-il, le brouillard te trompe, comme il fait tous ces Mahouris. Les monstres, qui te font si peur, ne sont que des oiseaux de proie, dont la brume et ton étonnement exagèrent les dimensions. Grâce à Mopou, les chiens, ici, sont seuls à craindre; encore vontils prendre la fuite.
Marchons !
Je le suis. Les Mahouris restent.
Nous avançons. Nous courons même, en entendant un bruit confus.
Plus nous allons, et plus les rats nous filent nombreux dans les jambes; plus les cris deviennent distincts; plus nous voyons les herbes hautes, les tiges et les feuilles de formium s'agiter de brusques mouvements ; mieux on entend les chiens hurler ; et, plus aussi, les vols immenses de toutes sortes d'oiseaux de proie (de terre, de rivage et de mer) accélèrent, grandissent et élèvent les tourbillons, dont ils couronnent la case de la pauvre Eki.
Nous avançons de toutes nos forces;
nous arrivons ; trop tard, hélas !
Du sang, des cheveux, des lambeaux de couverture mahourie souillent la terre.
Où est Eki?
Les herbes, encore entr'ouvertes, nous disent la route des ravisseurs.
Nous y courons; nous les suivons ; nous les touchons, pour ainsi dire; un maudit cours d'eau nous arrête $ et tous nos efforts sont perdus.
La pauvre Eki s'en va flottante, entraînée par des chiens avides.
Feu ! crie mon maître.
La meute plonge et disparaît.
Le cadavre perd sa vitesse; hésite un peu; et s'engloutit.
Nous attendons. Rien ne remonte. Navrés, nous rebroussons chemin.
Les vampires de l'air sont partis. Ceux de la terre ont disparu. Les herbes sont toutes redressées. Le grand lac a repris son calme, son silence et sa majesté!
Les Mahouris, pressés de fuir, pleurent et chantent, en se retirant. Leurs voix, seules, viennent se joindre aux nôtres, au domaine déjà ruiné.
« Salut, gîte pauvre et sauvage !
« Salut, chétive palissade !
« Triste case, en lambeaux, salut! »
Une voix sauvage, venant de loin — Eki est morte ?
Une autre voix — Eki n'est plus !
Chœur mahouri — Eki est morte, Eki n'est plus ! Que son champ et sa palissade et sa case aussi soient taboues !
« Salut, tas de boue mi sérable, dont la masse » informe abrita ce que la terre mahourie eut » de plus sage et de rn eilleur.
» Dernier asile du malheur, que les eaux, » les plantes et les bêtes vont s'empresser d'a- » néantir ; salut pour la dernière- fois ! »
Les voix puis le chœur de plus loin, — Les Taipos ont porté son corps au sein des montagnes de neige !
Les Moas ont guidé son âme, parmi ses sœurs les étoiles, au groupe des Akaroas !
Les monstres vaincus, par son père, sont restés fidèles à sa voix!
« Les oiseaux et les chiens sauvages ont la- » céré ton pauvre corps. Les poissons vont le » dévorer. Mais ton âme lui survivra, dans les » cœurs nobles et généreux.
» Les jeunes filles l'invoqueront; elle con- » solera les pauvres mères; les femmes dé- » vouées la béniront. »
Le lointain faiblissant encore — La bru du Magnanime est morte ! Qui nous gardera des Moas?
La filie de Mopou n'est plus! Qui nous défendra des Taipos?
Qui, maintenant, nous sauvera et des Taipos et des Moas.
« Tu m'as enseigné les douleurs de ceux » qui nous ont précédés.
» Tu m'as fait songer au bonheur de ceux » qui doivent nous succéder.
» Par le passé, par l'avenir ; tu nous as fait » communier avec toute l'humanité. »
Le lointain faiblissant toujours. — La fille de Mopou n'est plus ! Qui chassera les fils du Nord?
La bru du Magnanime est morte ! Qui repoussera les gens du Sud ?
Qui maintenant nous sauvera des enfants du chaud et du froid ?
» Par toi, j'ai compris le bonheur dont j'au- » rais joui, en étant père.
» Par toi, j'ai senti les délices que m'aurait » prodigués ma mère.
* Tu nous as, tous deux, confirmés dans le » besoin de nous dévouer. »
Des sons perceptibles à peine. — La femme d'Akaroa est morte! Qui fera peur à Tikao?
La mère d'Akaroa n'est plus ! Qui renverra les étrangers?
Qui, maintenant, nous sauvera des ennemis
de l'intérieur et, surtout, nous préservera
du tonnerre des Papalanguis ?
« Eki, placée, par tes vertus, dans le sein de » l'humanité (où ton âme va plaider la cause » de tes frères, plus qu'opprimés) prie ce grand » maître de la terre d'accorder, à tes deux » amis, une constance égale à la tienne. »
Enfin, comme un dernier adieu, qu'aurait tronqué la douleur même. — Akaroas! Quand, tous les sept, vous viendrez, la nuit, visiter votre beau grand lac ; amenez avec vous Maoui, pour . . . qu'il ....
La distance absorba le reste.
Paris.— Typ. de E. Briere, 257, rue Saint-Honoré.
Ouvrages du mémo Autour
DU TRAVAIL DANS L'AIR COMPRIMÉ. — Etude médicale, hygiénique et biologique. J.-B. Baillière et fils, rue Hautefeuille, 19. (Dans les pièces justificatives de ce travail, sont expliqués les usages de la vessie natatoire des poissons, ceux des vésicules à gaz des insectes et ceux aussi des sacs aériens des oiseaux. J'y donne, en outre, la théorie du vol des grands planeurs.)
QUATRE ANNÉES EN OCÉANIE.— En cours de publication. Le 1er volume de cet ouvrage (publié chez J. Hetzel, rue Jacob, 18) renferme des considérations générales sur la terre et l'humanité.
Le 2me volume qui traitera des papous de l'Australie et donnera la théorie du noir (autrement dit, la genèse du protoype végétatif de notre espèce) paraîtra sur la fin de 1874 ou au commencement de 1875.