OEUVRE SACREE
Dans une brume lumineuse, mobile et défigurant tout par ses bouffées toujours roulantes, dans une atmosphère lourde et puante de feuilles et de graisse brûlées ; une vingtaine de Mahouris, séparés par des tas de branches et d'anguilles, formaient et déformaient sans cesse un petit cercle autour d'un feu.
Au milieu d'eux ; quatre poteaux lourds et massifs (échancrés sur 15 pouces de haut, à cause des rats) supportaient, à dix pieds du sol, une large claie formant plate-forme; sous laquelle pendaient, fort serrés, de nombreux cadavres d'anguilles, au plus épais de la fumée.
Par-dessus ; tantôt en rampant, tantôt dans une autre attitude, circulaient des silhouettes humaines.
Latéralement, c'en était d'autres, qui montaient ou redescendaient sur de longues poutres inclinées.
Dans ce nuage artificiel ; la fumée, le chaud et la fatigue faisaient (très-fréquemment) gémir et bizarrement se contourner toutes ces formes qui se heurtaient ; en allant et venant, se croisant et s'entre-croisant dans tous les sens.
Jurons de dépit, cris de joie, moqueries ou bien compliments, tous mots sonores et gutturaux s'entremêlaient autour du feu, dans ces vapeurs toujours roulantes de bois vert et d'huile brûlée.
Chacun, à chaque instant, changeait de posture et d'occupation, dans cette cuisine diabolique ; où la vue, le goût, l'odorat étaient torturés tour à tour.
Poissons morts et hommes vivants ! tout s'y tordait, tout y criait : les anguilles, pour se dessécher; les hommes, pour voir et respirer; le feu, pour crier après l'huile ; le bois vert, pour ne pas brûler.
En travaillant, comme un enfant, avec ardeur et tout en jouant, chacun préparait son poisson.
Aussitôt prêt, on le pendait.
C'était trop bas, ou bien trop haut. Il fallait monter et descendre ; puis remonter et redescendre, à travers les cris et les gestes des travailleurs. Tous critiquaient ou se moquaient, mais personne n'aidait personne.
Homme ou femme, enfant ou vieillard, chacun, activé pour son compte, essuyait, fendait et ouvrait, puis étalait et embrochait, et puis, finalement, enfilait son anguille; pour la porter au grand séchoir , où la fumée, le soleil et le vent venaient aider ces travailleurs à boucaner leurs provisions.
On allait vite, il faisait chaud. Tout était à faire en un jour. La putréfaction commençait. Et puis! C'était œuvre sacrée.
Œuvre Sacrée!
Ainsi l'homme est partout le même. Pour vaincre son imprévoyance, tout en domptant sa gourmandise ; pour empêcher qu'il ne périsse d'indigestion, dans le présent, et de misère,dans l'avenir, ilfautPintervention suprême.
Grâce au Tabou, tout alla bien. L'ouvrage finit avec le jour.
Alors on se mit à souper; puis à rire, causer et fumer; puis, enfin, à se retirer.
EKI AU CIEL
Nos bons hôtes, les Mahouris, sont tous allés se reposer. Nous voilà seuls au bord de mer.
Avons-nous bien fait de rester, si longtemps, près du petit lac?... D'examiner, tant en détail, la grotte de la bonne Eki ?... De regarder les Mahouris faisant leurs conserves d'anguilles ?... Et d'ajourner, jusqu'à demain, notre visite à notre amie ?
Ces questions restent sans réponses. Nous les posons, sans y penser, en regardant tous deux la plage, presqu'en rêvant !
Les dernières lueurs du jour s'effacent.
Les formes deviennent indécises. Le mystère se répand partout ! Le ciel pur s'enrichit d'étoiles. La nuit commence délicieuse.
Les astres lui prêtent leur clarté, pâle, douce et silencieuse ;.. . la terre, sa lente et tiède haleine;... la mer, son clapotis lointain ;... les algues, leurs parfums sauvage?.
Des ondes sonores,... odorantes,... chaudes et lumineuses (à peine) se balancent harmonieusement, dans le vague de l'atmosphère ; et..., bercé par elles, tout languit, tout s'endort... d'un doux sommeil.
Pourquoi veillons-nous seuls tous deux ? Pourquoi le suave murmure nocturne (le prélude du repos heureux qui atteint l'air, la terre et l'eau) a-t-il, sur nous, si peu d'empire ?
Comme un chant plaintif et lointain... que le cœur dicte... mais dont les strophes... effacées par la distance,... laissent la pensée indécise, entre l'espoir et le regret ; la mélodie, qui nous entoure, balance notre âme oscillante, entre la joie et la tristesse.
Nous retournons vers une amie !
La trouverons-nous encore vivante, dans la douleur et la misère? Ou bien, sera-t-elle morte (enfin ! ) et délivrée de ses souffrances?
Devrons-nous la plaindre, demain?
Demain, devrons- nous la pleurer?
Questions qu'il ne faut pas résoudre ; tant le mal et le bien s'y tiennent!
C'est ainsi que mon maître et moi (les regards tournés vers le ciel) nous passions d'une idée à l'autre (comme nos yeux d'étoile en étoile) sans nous arrêter à aucune (comme eux sans trouver la plus belle).
Le céleste cortège avance. La lune y vient prendre sa place. A son approche, quelques astres pâlissent et semblent s'humilier. On dirait qu'ils saluent leur reine !
Elle calme, grande et majestueuse, sort du sein de la mer paisible ei jette ses feux sur son cristal.
Us glissent promptement jusqu'au rivage ; et viennent baiser doucement la terre ; sans l'éveiller.
La nuit n'en paraît que plus belle !
Nous admirons !
Un court moment, notre tristesse est suspendue ; et nos âmes retombent ensuite dans leur douce mélancolie.
Les astres poursuivaient leur marche.
Trois grosses étoiles se montrèrent (une d'abord, puis deux ensemble) à l'horizon. Sous
la plus brillante, une moindre, et, sous les autres, deux encore vinrent, comme Pavait dit Eki.
Nos yeux et nos pensées suivaient.
« La septième va-t-elle donc .... »
Elle paraît.
« Eki est morte! »
Ainsi nous serions-nous écriés en même temps 5 si, derrière nous, des pas lourds et précipités ne s'étaient fait entendre.
Chut, fit mon maître. Toma-Kéké ! Ne bougeons plus.
Le sauvage poursuit sa route. Il avance ; nous l'attendons.
Dès qu'il est à notre portée, nous nous levons. Mais, vite, il se jette à plat ventre ; et dirige, en rampant, sa course vers les hautes herbes du grand lac.
Peine inutile ! Mon maître le relève et dit :
Je te croyais, Toma-Kéké, aussi brave la nuit que le jour?
Moi ! fait-il, en se remettant. Je n'ai pas peur! Mais mon trésor?.,..
Et mon maître de répliquer :
« Ton trésor ou le mien, voleur! Qui sait, » peut-être?...
» Si tu ne crains pas les génies qui, la nuit,
» hantent cette plaine ; crains du moins les » Akaroas.
» Vois Eki ; et vois son enfant !
» Vois son époux ; et vois son père !
» Vois leurs sept âmes immortelles qui gui- » dent deux amis vengeurs, vers un messager » infidèle.»
Toma-Kéké, plus mort que vif, laissa tomber le coffret rouge ; et disparut.