El-Ihoudi
Cependant, le mauvais temps arrivait à l'étal de véritable tempête : le vent soufflait avec furie, elles vagues, devenues énormes, déferlaient souvent par-dessus le bord. Il fallut que Véronique et sa compagne, vain-
eues cnlin, quillassenl le ponl el se réfugias- Fcnl dans l'inlcrieur du bâtiment. Charles allait les suivre, lorsque tout-à-coup une vague énorme se rua sur l'avant et couvrit d'eau le juif, anéanti par ses soulfrances. Le jeune homme se traîna jusqu'à El Ihoudi, car l'on ne pouvait se tenir debout sur le pont. Je plaça dans une partie du bateau inaccessibles aux vagues, lo coucha le plus commodéinent possible et l'enveloppa de son manteau. Tandis qu'il lui donnait ces soins, une nouvelle vague se jeta sur le bâtiment et entraîna un matelot qui passait à la place même occupée naguère par l'israélite. Le matelot fut assez heureux pour se cramponner machinahment à un cordage qui lui sauva la vie; ainsi, sans le dévouement de Charles, le juif eût été infaillil)!emenl eniraîné dans les flots.
Aprùs deux jours de l'uric, la mer s*apaisa tout-à'coup; ses vagues se calmèrent; les nuages noirs cessèrent de voiler le ciel ; la mer unie et presque sans mouvement refléta comme un miroir la voûte bleue ilu ciel ; une douce chaleur attiédit l'air, et puis on vil reparaître peu à peu, sur le pont, les passagers que la tempête en avait cliassés.
Pâles et souffrants d'abord, il ne tardèrent point cependant à sentir leur malaise s'effacer sous la bonne chaleur du soleil ; rapproche de la terre d'Afrique, qui commençait à se montrer au loin comme une légère ceinture de vapeur à l'horizon, compléta leur convalescence.
Il faut avoir supporté les angoisses d'une
lravcrs«jc pénible pour comprendre le bonliciir qu'on éprouve à voir la terre s'approcher et venir en quelque sorte au-devant des voyageurs. On oublie tout pour ne plus songer qu'au débarquement ; chacun se presse sur le pont : ceux-ci, armés de longues vues, cherchent à reconnaître quelques parties du rivages; ceux-là, déjà inquiets de leurs bagages, interrogent les matelots, rassemblent leurs sacs de nuit, reprennent possession de leurs malles et replient leurs manteaux. •
Au milieu du mouvement général , El Ihoudi seul restait immobile et cloué à la même place. Quoiqu'il ne compta guère plus dequaranieansjsonvisagepâleet ses Irai Isdéfigurésparlessouiîrancesluidonnaient presque Tapparence d'un septuagénaire. Sa tête suivait
;»u hasard le roulis du bateau; son œil éteint rappelait le regard sans pensée d'un idiot; des spasmes incessantssoulcvaient sa poitrine et crispaient ses doigts convulsifs.
— Abandonnerez -vous ce malheureux?
demanda Véronique encore souffrante ellemême, et que son élat de faiblesse obligeait h s'appuyer sur le bras de Charles.
— Non, répliqua le jeune homme; il suClît qu'il soit votre protégé pour qu'il continue à rester le mien.
— Merci, dit-elle en pressant doucement le bras (|ui la soutenait.
Eu C(^ inoinent, <^n entrail dans le porl :
Alger déployait aux regards des passagers son immense colline couverte de maisons blanches et de terrasses éblouissantes. Des barques entourèrent bientôt le navire, et d'une de ces barques s'éleva une voix qui cria :
— Véronique! Véronique!
— Mon père! mon père! répondit-elle en s'élançant vers la balustrade et en agitant son mouchoir. Peu d'instants après, une nuée d'habitants de la ville encombrait le port. Véronique embrassait son père et ne songeait plus à Charles.
Co dernier ,' après avoir fait descondre
avec précaulion RI Ihoudi dans l« canot qui devait transporter à terre ses bagages, s'approcha timidement de l'oublieuse Véronique, la salua et lui montra le juif étendu dans la barque où il commençait un peu à renaître à la vie.
— Merci encore, lui dit-elle, merci des bontés que vous m'avez prodiguées; je n'oublierai jamais mon bienveillant compagnon de voyage.
Ces paroles et la chaleur avec laquelle les prononçait la jeune (îlle attirèrent l'altention de M. Dclsarle sur Charles. 11 le regarda des pieds à la tète, le salua i'roidemcnl et dirigea sa fille vers la partie du pont où s'opérait le
tlébarquement. Véronique, affligée de l'accueil glacial fait par son père au jeune Français, se retourna vers lui avant de quitter le bâtiment et le salua affectueusement de la main.
Elle descendit ensuite dans un bateau, près de son père et de sa vieille bonne, et ne cessa de suivre du regard Charles, debout dans une autre nacelle, qu'après l'avoir vu se perdre dans la foule de biskris noirs, jaunes ou blancs qui se disputaient les bagages des passagers, et qu'un préposé de la police, le wardicît, faisait ranger à grands coups t!e bâton.
Malgré lu vieille cl unncibclL liadilion qu ■
professe que les effets du mal de mer cessent au moment même où l'on pose le pied sur la terre ferme, le juif resta étendu dans la chaloupe jusqu'à l'arrivée du petit esquif au rivage. Lorsque Charles , malgré le désir qu'il éprouvait de suivre Véronique, eut pris dans ses bras son compagnon et l'eut doucement placé sur la jetée, le malade, étourdi et chancelant, au milieu de la foule des biskris, de leurs glapissements gutturaux et de leur empressement, en apparence presque hostile, à offrir leurs services, resta debout, dans l'altitude d'un homme qui éprouve encore le roulis du bâtiment; illusion qui se prolonge, du reste, pendant plusieurs heures. Il porta autour de soi des regards hébétés, et sembla chercher dans sa poche de côté s'il trouvait un poi tefouillc qu'il palpa à deux rc-
prises différentes, afin de bien s'assurer de la réalité de sa possession. Quand il eut acquis celte conviction, il essaya de sourire et ne put qu'entrouvrir ses lèvres décoloréoB. Il ne fut pas plus heureux dans l'essai qu'il tenta pour marcher. Soit faiblesse, soit que la traversée eût envenimé la blessure de sa jambe, il tomba aux pieds de Charles, qui lé releva et pour le faire transporter à l'hôtel, le confia aux bras de deux robustes nègres-: ceuxci, se balançant sur la pointe des pieds et murmurant une chanson n^onotone et d'un rilhme vivement accentué, emportèrent l'enfant de Jacob au milieu des bagages des autres voyageurs.
Le lendemain matin, Charles écrivait à sa sœur et à sa lantc, lorsqu'on frappa timide-
ment à sa porie. Celait El Ihoudi, enveloppé dans sa redingote trop large : elle n'a\ait été que médiocrement brossée, et sur son étoffe râpée, des milliers de taches attestaient encore, sans compter les désastres antérieurs, les mésaventures de la route et les ravages de û. K-v la traversée. L'âcreté de l'eau de la mer surf^/ \ .^lout, en jetant à plusieurs reprises ses lames '^ICa islur ces vêtements, avait donne, a certames î^l ^ 1- parties, des nuances sans nom et d'un effet "^:^,/"*/ des plus piteux. Le chapeau du pauvre juif, ^""-^ tordu, effondré, trempé, séché, complétait d'une façon burlesque renscmhle de cet accoutrement digne du crayon de Callot ou de l'ébauclioir de Dantan jeune.
Il s'avança un peu courbé et attacha sui Chnilcs le rei^aid vif cl vcloulé (jui luillait
à travers les longs cils noirs de ses larges paupières; puis se découvriiiit.l^i tête :
— Merci de toutes vos bontés, monsieur Charles Lefébure, dit-il en s'inclinanl jusqu'à terre.
— Pourquoi tlonc me quittez-vous si vite ]^ et ne me permettez vous point de vous continuer, pendant quelques jours encore, l'hospitalité qu'un heureux hasard m'a permis de
vous offrir?
— J'ai réglé tous mes comptes avec le maîtrc-d'hùtel avant de me disposer à quitter celle auberge, répliqua-t-il, non sans un léwr mouvement de fierté.
— Ce n'est pas pour vous olfenser, coiUi nua-t-il après une courte interruption, mais les jeunes gens qui viennent chercher fortune en Afrique ne sont point ordinairement fort riches : accepter leur charité sans en avoir besoin serait indigne d'un honnête homme.
Une rougeur involontaire se répandit à ces mots sur le visage de Charles. Le juif continua sans paraître s'en apercevoir :
— Daignez, monsieur Charles, agréer de nouveau l'expression de ma profonde reconnaissance, et ne refusez point d'accorder quelque attention ;i mes dernières paroles. Dans le cas où un malheur ou (juchpie dan-
ger vienilrailà vous menacer, ou à jeter dans une situation difficile voire famille ou ceux que vous aimez, ne dédaignez pas d'employer le moyen que je vais vous indiquer. Si vous vous trouvez à Alger, rendez vous dans le voisinage de la Casbah, dans un petit café maure que vous trouverez à l'extrémité de la rue Sidi-Roudou ; ne vous préoccupez ni de la pauvreté du lieu, ni de l'apparence singulière des personnes qui empliront ce caveau; faites-vous servir du café; demandez une pipe et en guise de remerciement, répondez au cawadji ou cafetier qui vous servira, la phrase que voici écrite sur ce morceau de papier. J'espère que vous trouverez à l'instant des moyens eflicaces de sortir d'embarras ou de danger. Promettez-moi encore une chose : ne vous séparez jamais de la médaille
d'argent que vous portez sur la poitrine et que me permet de voir votre négligé du matin. J'ai l'idée qu'elle vous portera bonheur, et qu'elle pourra vous être utile dans les dangers où vous entraînera inévitablement votre profession militaire. Maintenant laissez-moi prendre congé de vous, en suppliant Jéhovah de vous coFnbler de ses bénédictions et d'étendre sur vous sa main protectrice.
El Ihoudi salua jusqu'à terre, plaça devant Charles, sur une table, un petit rouleau de papier et disparul. Le jeune homme voulut le rappeler, et courut dans l'escalier. Le juif ne s'y trouvait plus; malgré su jambe malade, il s'était déjà jeté à travers le réseau inextricable |>our un étranger que forment
Ifis riios sinueuses, étroites et voûtées do la capitale de l'Algérie.
Charles reiUra dans sa chambre en souriant de la scène de charlatanisme jouée par l'enfant d'Israël, et jetant A terre le soi-disant talisman du juif:''
— Que le diable soit de cet homme ! dit-il ; ce serait à regretter le peu que j'ai fait pour lui! J'eusse préféré le voir quitter l'hôtel sans prendre congé de moi, plutôt que de l'entendredébiter cette absurde comédie.
11 poussa d'abord du pied le petit rouleau de papier laissé par El Ihoudi , finit par le ramasser, le mit machinalement dans sa po-
clie, prit son chapeau et lôsolui, pour dissiper la mauvaise iiumeur qui le tracassait, d'aller se proniener au hasard dans la ville. Il avait à peine marche penlant dix minutes qu'il se trouvait devant un magasin sur l'enseigne duquel se lisait en grosses lettres le nom de Delsarte. Le négociant se promenait devant ses comptoirs, et l'expression renfrognée de sa mine, lorsqu'il aperçut Charles, témoigna du peu tie !»atis(actiou que lui causait la visite matinale du Parisien, ii répondit à peine au salut que lui lit le jeune homme, et rentra aussitôt dansl'intérieurdesa bon tique. Charles se sentit triste et mécontent de cetaccueiljsanssebien rendre compte des motifs qui causaient son mécontentement et sa tristesse. Que lui importaient M. Delsarte, sa bienveillance ou sa mauvaise volonté? H r. u, 2
n'en laissa pas moins échapper un soupir, et il éprouva de la joie lorsqu'on se présentant chez l'intendant, il en reçut l'ordre de se tenir prêt à se mettre en route le lendemain matin pour se diriger vers les montagnes du Petit Atlas, Le séjour d'Alger lui était odieux !
Il «employa le reste de la journée à continuer ses promenades dans la ville.
Soit hasard, soit préoccupatic i, (juoiqu'il marchât sans direction et sans but à travers les rues étroites et tortueuses d'Alger, il iinissait toujours par revenir devant le magasin de M. Deisarle : soit fatalité, soit par suite d'un parti pris du négociant, il se trouvait
consiaminoiit en lace du père de Véronique, dont la physionomie peu prévenante s'assonibrissaitde plus en plus. \ la iin,indigné desa faiblesse, et pournepluss' exposer inutilemeîiù parcourir l;i »-ue Bab-Azoun sans voir Véronique, il se mit à gravir la colline escarpée qui conduit vers la Casbah : après une demiheure de marche à travers les rues étranges et qui forment la vieille Alger, il arriva près de l'ancien palais fortifié du dey, tranj-formé aujourd'hui en caserne et livré aux dévastations (les soldats.
On peut le dire sans exagération, Alger, le soir, dépasse aGSurément les rêves les plus fantastiques que puisse se laisser aller à créer l'imagination d'un Européen. Ce n'est que haletant qu'on peut gravir ses. pentes escar-
pées, fangeuses et pavées de pierres biscornues : ses rues étroites serpentent à travers des maisons sans fenêtres, à portes basses, et dont les toits ou plutôt les terrasses se réunissent parle front pour former de véritables tunnels. Tantôt percés à jour, tantôt arrondis en voûk', ces iunnels montrent le squelette noirâtre de leurs poutres qui se détachent sur un fond grossièrement blanchi à la chaux A chaque instant, les étroites et basses ruelles se contrarient, se confondent, s'unissent, se perdent^ ouvrent des impasses et désespèrent le promeneur qui reste plongé dans une obscurité profonde, si quelque indigène, sa lanterne de papier à la iiiain, ne vient point à traverser la rue. A la iueurde ces lanternes, sur le seuil des maisons, on voit des fantômes blancs, ir^mobiles, muets,
4it j3rès dosquels se montre une lueur j^iiusphorescente : ce sout des Maures qui aspirent Icnlemenl les vaî>eurs de leur pipe et qui s'abandonnent à la rêverie somnolente si ehère aux Orientaux.
IVautres objets, blanchâtres comme les fumeurs, gisaient çà et là contre les murs, lieurlés souvent par les pieds de Charles et murmurent parfois une plainte ou un bâillement ; il ne tarda point à le reconnaître, il avait alVaire à des Arabes qui dormaient sur ces lits improvisés, sans autre abri que leur burnous, contre l'humidité de l'air. Çà et là, on voyail,assise près d'une petite fenêlr<'carrce, ouverteà sept ou huit pieds du sol, sous la voûte delà rue, unecourtisane mauresque, lacigarelte à la boucho, la tête coiiïeed'un mouchoirdesoie de couleur vive, et coquettement noué sur le
lioiil avec de longues pointes qui rcloin baient vers le col. F^es jambes croisées et la lôte nonchalamment appuyée sur son beau bras nu jusqu'à l'épaule, elle faisait parfois murmurer sous ses doigts teints de hennah les huit cordes de la kouitra, on le parchemin du derbouka; mêlant par intervalles aux bruits de ces instruments le relrain plaintif de la ballade Mada ou Mada, ou de l'air voluptueux ia tir mannouba .
Lorsque la porte de ces mystérieuses maisons venait à s'ouvrir , c'était d'ordinaire pour livrer passage à une négresse, avec ses larges boucles d'oreilles d'argent, son accoutrement bizarre et ses bras d'ébèiîe chargés de bracelets : enveloppée d'un melaïka bleu à carreaux i>lancs qui lui servait a ia l'ois de
voile et de miinleaU;, elic s'éloignait mystérieusemcnl el en faisant résonner du claquenient de ses sandales les échos des rues solitaires.
Après avoir répondu au qui-vive des sentinelles françaises, el rencontré deux ou trois escouades d'i/ros, (watchrnan Maures qui font la patrouille) une lanterne et un bâton à la main, il arriva au sommet de la ville et chercha autour de lui, le café maure dont lui avait parlé le juif. Il aperçut au fond d'une rue, tellement escarpée qu'elle semblait un précipice, une ouverture ménagée dans la muraille. De cette ouverture sortaient une faible lumière et une vapeur blanchâtre qui se déployait en flocons transparents. Il s'approcha, non sans s'élayer à l'aide de sa canne,
sur la pente escarpée de la rue, cl vit une chambre ou plutôt une cave, basse, étroite el garnie de planches à deux pieds du sol. Sur ces planches, huit ou dix Arabes, les jambes croisées, la tête enveloppée d'un haïk blanc, attaché par une corde de poil de chameau, humaient gravement la fumée de leurs longues sibsi en bois de merisier. Un petit nègre, demi nu devant un grossier fourneau ménagé à l'entrée de ce bouge, ravivait au foyer quelques braises, en soufflant à travers un roseau. Après cela, il j(3tait du marc bouil lant sur un peu de café pilé au mortier, plaçait sur le foyer la cafetière à long manche qui contenait cette préparation, la secouait chaque fois quel'ébulition faisait déborder le ijqui(ie et versait la mixture dans une double lasse d<^ jiurcelaine, de manière à faii c rem-
plirà la seconde rolïice tic iiolic soiJCOUp(^ européenne et pour |)rés<'rver (i'un contacl trop chaud les doigts dos i)nveiirs. Charles s'arrêta plein >ra{hiiiralion devani ie tableau digne de Rembrandt (|ui s'oHrait à ses regards : la inècf'rC v;icillanle d'un godei en verre, suspendu par des fils de Ter au plafond, promenait sur les ^«aures accroupis soirs cette voûte, les e:lets bizarres et pittoresques dosa lumière et de ses ombres. Elle augmentait encore ainsi la majesté de ces hommes au maintient grave, aux traits sévères, et doni le costume déguenillé formait néanmoins des draperies larges et d'un effet grandiose qu'un de nos maîtres célèbres se fût estimé heureux de copier.
Ia! petit nèL;re s'approcha de Charles el
attacha sur lui ie regard intelligent de ses yeux à prunelle noire, nageant dans une sclérotile bleuâtre. Il semblait attendre du Français, arrêté devant la boutique, soit une question, soit quelques paroles; trompé dans sa prévision, il ne larda point à reprendre ses occupations et à préparer le café qu'attendaient ses hôtes.
Charles se rappela qu'après avoir repoussé du pied le petit rouleau de papier du juil, il avait tini plus lard par le ramasser machinalement et par le mettre dans la poche de son gilet. Il le lira, le déroula, etcherchanl à déchiffrer la phrase arabe qui s'y trouvait écrite en caractères français, il prononça ces mots :
— Sha-Allah. (S'il plaUà Dieu.)
Aussilôl un honinie s'éleva du (onJ du cale , vint h l'étranger , se pencha à son oreille, répéta la piirase que Charles venait de lire sur le papier, et prenmt la main du jeune homme, l'entraîna à travers plusieurs rues. A la lin, il s'arrêta devant une porte basse, l'ouvrit san» (iapper et introduisit son compagnon dans un vestibule maurescjue (ski fa), orné de colonnes de marbre et formé par des voûtes à la manière orientale; sous une de ces voûtes se trouvait, sur un banc de pierre, un coussin de peau de Maroc brodé d'or. Le guide de Charles frappa trois fois dans ses mains; une porte basse, en bois sculpté, tourna sur ses gonds, ut une vie.ile femme montra S(.mi visage i ide qu'envelop-
pait une espèce de menton ni«M'e de soie noire.
Quelques instants après, El Ihoudi arriva par cette même porte, que hx vieille fe-mme referma derrière elle au verrou avec un soin et des précautions inouïe^.
Un cliangement complet s'était opéré dins le costunje cl dans les manières du pauvre diable protégé naguère par Gliarles. Il portait une veste brune ou quaftan à manches fendues jusques au coude; son large séroual était rattaché autour de sa taille par une ceinture rouge; un mouchoir de soie noire, noué sur sa tête autour d'une caloti de velours terminée en pointe, formait un espèce
lie turban plat. Les traits l'ortemenl dessinés lie l'israélite et sa longue barbe , peignée cette fois avec soin, prenaient, sous cette coitïïire, une expression de finesse et de majesté (ju'ii eut été impossible de deviner en les voyant alVublés d'un chapeau décrépit et j den i cachés par une cravate crasseuse et en lambeaux.
Il s'assit sur le coussin de cuir du Maroc, tendit la main à Charles et lit signe au guide du Français de se retirer.
Ce dernier obéit en silence et alla s'accroupir en dehors de la maison, sur le seuil de la porte.
— Je devine quel molii' vous amène près
de moi, <1it en souriant le juif, quand ii se trouva seul avec Charles. Je vous remercie de la confiance dont vous m'honorez en dépit de Textérieur peu prévenant sous lequel je m'étais montré à vous pendant notre voyage. De graves motifs m'obligeaient à cacher mon voyage, et m'obligent encore à cacher mon arrivée et mon séjour en Algérie. Vous êtes le seul chrétien initié à ce secret, et je suis sûr de votre discrétion ; ma confiance en vous est sans réserve.
Charles sourit en songeaiU qu'il ne savait pas même le nom de l'inconnu qui lui parlait ainsi de confiance et de secret. Ce sourire n'échappa point à l'israélite, qui répondit à la pensée intime du Français.
— Mon nom véritable et des confidences
pluscoiviplètes ne \ous seraient d'aucune uti lilé. Pourquoi vous charger d'un bagage superflu, sinon dangereux? Je veux vous servir par desTails et non par des paroles. Votre cœur se brise, n'est-ce pas, à la pensée de quitter Alger sans avoir revu la jeune fille avec laquelle vous avez voyagé, et qui semblait bien triste en se séparant de vous? Vous allez passer avec Véronique le reste de la soirée.
Il frappa dans ses mains; le guide de Charles, assis sur le seuil, se leva ot s'approcha d'iM Ihoudi, qui lui donna quelques ordres en arabe; une personne (amilière avec la langue algérienne eût immédiatement reconnu dans le langage de cet homme, à certain grasseyement dur et désagréable, l'accent isfaé-
lite. Les juifs (rAfri(|ue prononcent l'arabe comme les Marseillois prononcent le français .
Le vieillard alla frapper à la porte intérieure par laquelle était arrivé El Ihoudi. Une servante se montra de nouveau , écouta les paroles du compagnon de Charles et disparut. Cinq minutes après, (ieux femmes, vêtues d'un costume d'une richesse et d'une originalité extrêmes, se baissaient pour passer sous cette même petite porte et s'approchaient du compagnon du Français.
— Voici, dit-il en leur présentant Charles, un de mes amis que je vous prie de vouloir bien conduire, ce soir, chez votre frère Chebabi.
La plus Agée dos trois femmes salua (Charles, el les deux jeunes filles s'inclinèrent eu rougissant.
Le Français ne put s'empêcher d'adanier le costume de ces trois femmes, qui était c^lui que portent les juives en Algérie. Il se contposait du quaftan, sorle de veste à épanlelles, ouverte sur la poitrine de manière à laisser entrevoir le sein; des manches d'une étolTe transparente, brodée en paillettes tombaient du quaftaiiy se nouaient légèrement derrière les épaules et permettaient d'admirer les bras et la pureté de forme qui caractérise les races orientales ; par dessus le quaftan se trouvait la beden, robe sans manches, ouverte sur les côtés et dont les plis brodés d'or se trouvaient rassend)lés autour de la I. II. 3
taille (ju'ils indiquaient, par un mouchoir de soie noué au-dessous de la poitrine; cette ceinture retombait par devant en pointe. Les coiffures des jeunes filles rappelaient la chachia des Mauresques; la dame âgée portait le sarma en argent, longue et légère pyramide àjourpenchéeenarrièreetquin'estautre chose que la haute cornette des paysannes cauchoises ou plutôt le henné de la reine Isabeau de Bavière.
El Ihoudi fil signe à Charles de suivre la dame âgée, et la vieille domeslique , une lanterne à la main, se mil à marcher devant ses trois maîtresses.
Tout cela s'était fait si brusquement et
d'une manière lellemeni imprévue pour Charles, qu'il n'eût le temps ni d'adresser des questions à l'israélitc ni de lui faire des objections sur l'aventure dans laquelle on le jetait. Avant d'avoir pu parier il se trouva dans les rues d'Alger, en compagnie de trois femmes et forcé de répondre aux paroles de politesse bienveillante que la dame juive lui adressait, et qui forment, en Afrique comme en Europe, les prémisses inévitables d'une conversation entre personnes se voyant pour !u première fois. Sept minutes s'étaient à peine écoulées que la vieille femme entra dans un corridor, s'arrêta, leva un [)cu la lanterne, (|u'égayaient des facettes de verre enchâssées dans sa carapace (ie ferblanc, et poussa une porte ontrebàiUée. Personne ne
vint au-devant d'elle et de ceux qu'elle précédai l.
On arriva ainsi dans l'ouestli-eddar ou cour inférieure d'une maison mauresque.
Au milieu de l'ouestli-eddar éclairée jjar des lanternes semblable à celle que tenait le porte-fanal féminin, une fontaine de marbre blanc laissait échapper en murmurant une petite nappe d'eau qui retombait et allait se perdre dans un bassin circulaire. Des colonnes, également en marbre de Paros, élégamment sculptées, soutenaient de leurs cliapitaux délicats une galerie de bois (sehine) et les balustrades (derbouse) à jour, peintes de couleurs vives et tranchantes; des dalles de
l'aïcnce avec leurs ions iiucrés el leurs desseins bizarres revêtaient les murailles et ruisselaient de paillettes lumineuses, en reproduisant sur leurs surfaces polies les reflets des lumières qui scintillaient de toutes parts. A Télage supérieur, la vieille femme souleva un rideau de soie rouge et montra aux regards éblouis de Charles une salle longue, étroite, aux deux extrémités de laquelle se trouvaient jetées d'une manière pittoresque des étoffes de soie de couleurs différerjtes et brodées de fleurs en or. Sur les divans, un peu moins bas que les coussins mauresques, se tenaient assises cinq ou six jeunes filles vêtues à la manière israélite et trois matrones In tête armée du sarma.
Véronique se trouvait parmi les jeunes
lilles, el son costume européen formait un piquant contraste avecla parure orientale de ses compagnes. A la vue de Charles, une charmante rougeur se répandit sur son visage et elle porta avec inquiétudes ses regards vers l'autre extrémité du salon. M. Delsarte semblait s'être retiré dans cette partie solitaire de l'appartement pour qu'on; ne l'interrompît point dans un entrelien fort grave et fort sérieux, en apparence du moins, qu'il avait avec un vieillard ii barbe blanche. Telle était sa préoccupation qu'il ne remarqua point l'arrivée de Charles. ïl n'en fut pas de même du vieillard, qui s'empressa d'accourir au-devant du jeune homme, lui prit affectueusement les ntains, les serra dans les siennes, et l'enibrassa sur les doux joues.
— Soyez le bienvenu chez moi, dil-il.
Vous amenez la bénédiclion du ciel dans ce logis, qui devieni le vôtre. Vous êtes l'ami de
mon meilleur ami.
Sans (juiller la iuain de Charles, il le mena ensuite vers M. Delsarle et le lui présenta dans les termes les plus affectueux. Le négociant français, qui n'avait pu réprimer d'abord un mouvcfncnt de contrariété, prit un visage riant pour saluer le jeune homme, le remercia de la protection qu'il avait bien voulu donner à Véronique pendant la traversée, et s'excusa de ne point l'avoir fait la veille, avant de quitte)' le bateau.
— Vous connaissez notre arai Charles Lei'ébure? demanda le vieux juil ;ivec une
fausse candeur, démentie par ses yeux f)élifbnls (le finesse, sous leurs sourcils grisonnants; tant mieux! fl nese trouvera ce soir que des amis sous mon toit. Bénis soient Dieu et le saint jour du sabbat! Maintenant, reprenons notre causerie et laissons mon hôte français al^er rejoindre les jeunes filles.
Les pei'sonnes réunies dans le salon ou ghorfa de Chcbabi ne tardèrent point à se former en trois groupes bien distincts : le maître de la maison et M. Delsarte avaient repris leur entretien à rcxlrémité du salon; les dames marié( s, comme l'atteslait le sarma <jui les couronnait, occupaient le bout opposé de la longue pièce et s'y livraient à une con\ersatiun animée, dans iiKjMcll': jouaient un gi'and rôle K's '''Nciicnienls du (piarlier.
ies fiançailles projetées dont la Mouvelle commençait :'i s'ébruiter et les incidents du ménage. Avouons-le encore, elles ne renonçaient point à assaisonner cette conversation de conjectures et de médisances dans lesquelles le prochain ne se trouvait pas toujours traité avec une charité bien exemplaire.
Les jeunes filles montraient à Véronique le trousseau de leur sœur et de leur cousine, la jolie .Mouni, fiancée depuis deux mois à un de ses parents (ju'elle n'avait point encore vu. Elles ne dédaignèrent pas d'apprendre à leur nouvelle compagne le prix élevé des guaftan brodés en or, d») l'éptiisse étolïé de soie des beden, et des serroual en salin pourpre qui devaient se plisser autour de la taille de leur sœur.
— Voyez ce cheurka , c'est ainsi (jne nous appelons un collier, dit la plus jeune des fiois charmantes fdies ; chacune de ses perles vaut trente douros; le collier se compose de neuf rangées et à chaque rangée on compte cinquante peries, sans oublier la plus grosse , qui se trouve au bas du chewha, voyez l'agrafe en or de sequins qui l'attache par derrière, qu'elle est belle et d'un grand poids. Elle coûte à elle seule dix douros.
Les jeunes filles continuèrent à montrer les parures de noces de Mouni et de leurs propres bijoux, non sans en discuter la beauté et surtout la valeui'; elles se dirigèrent ensuite vers le piano, où l'une d'elles se mit à chanter une romance française. Grâce à cet
iiicidenl, (Charles se trouva onfin seul près de Véronique.
— Hélas! lui dit-il, je ne pensais plus vous revoir, mademoiselle.
— Un hasard heureux m'a permis ce soir de vous adresser encore une fois mes remerciements, répondit-elle; il m'était pénible de vous avoir quitté si brusquement sur le bateau. Je me félicite de pouvoir vous exprimer encore ma reconnaissance.
— Avant de nous séparer pour no plus nous revoir? n'est-ce pas? répliqua-t-il avec amcrtuuK'.
Elle riiilcrioinpil en chorchant à maîtriser son trouble.
— Vous connaissez beaucoup le maître de cette maison? demanda-t-elle en plaçant la conversation sur un terrain moins dangereux.
— Je me trouve admis chez lui [)our la première fois.
— C'est comme moi, dit-elle. Fatiguée de la route, je me disposais ce soir à me retirer dans ma chambre, lorsque mon père reçut la visite de M. Chebabi. Aussitôt, il vint m'ap prendre que les filles de ce banquier désir raient me voir et voulaient passer la soirée
avec moi, j'essayai tlo refuser; mais mon père insista tellement, (ju'il (ailut m'habiller i\ la hâte et l'accompagner.
— Vous regrettez de lui avoir obéi?
Je ne sais (|uelle réponse eût été faite à celte question, si la maîtresse de la maison ne fût venue annoncer que l'on allait passer dans la salle à manger.
Elle se dirigea vers la galerie du rez-dechaussée, y introduisit ses convives, et les invita à s'asseoir; iVI. Chebabi, en indiquant les places que devaient occuper ses convives, plaça Charles entre Véronique et la belle Mouni,
On ne servit sur la table Israélite que des mets préparés de la veille, eomme le veut la loi religieuse, qui interdit tout travail mauuel aux enfants de Moïse le jour du sabbat. Ce souper ne rappelait en rieit une repas français. La nature des mets et l'ordre qui présidait au service, différaient complètement de nos habitudes. Des liqueurs versées dans des verres de Trieste, ciselés et rehaussés d'or, furent d'abord présentées sur des plateaux d'argent. Une quantité jnnomblable de mets servis, un à un, vinrent étaler sur la table leurs mélanges bizarres et de nature à étonner les yeux et le goût des trois Européens conviés à ce banquet. Le fenouiî joue un grand rôle dans la cuisine juive, le safran mêle^on or nauséabon.i à presque tous leurs mets, et les épiées les plus violons sont prodi-
gués partout avec une profusion donl s'accommode (lilficihniKînl un palais clnctien .
Le s>uper se prolongea jusqu'à minuit.
Alors, les convives se séparèrent^ non sans une larme de Véronique, non sans un soupir de Charles, qui, rentré chez lui, couvrit de baisers un bouquet qu'il lira de son sein et que Véronique avait lenu à la main pendant toute la soirée.
M. Delsarte n'était point le moins joyeux des convives de Cliebabi. Malgré la sainteté du sabbal, le riche israélite avait laissé entrevoir des dispositions favorables pour une affaire importante proposée par le négociant espagnol.